L e « travail de vieillissement » en maison de retraite
Isabelle MALLON
Dans les maisons de retraite, se côtoient toutes les formes et tous les stades de
vieillesses et de vieillissements au grand âge : elles constituent donc des lieux
où peut s’observer de manière privilégiée le « travail » qu’engage le fait de vieillir,
c’est-à-dire le réajustement des visions du monde et de soi provoqué par l’avancée
en âge, quelle que soit la manière dont elle se déroule (avec ou sans incapacités,
par exemple).
Ce travail acquiert une résonance particulière en maison de retraite : d’une part,
parce que le lieu atteste la vieillesse des individus hébergés et les confronte aux
multiples manières de vieillir ; d’autre part, parce que la mort, terme du
vieillissement, y est très présente.
L’article montre, en mobilisant la notion d’identité narrative (cf. Paul Ricoeur),
comment ce travail de vieillissement est opéré par les résidents des maisons de
retraite, de manière stratégique, tactique ou sous la contrainte d’accidents
biographiques (handicap, maladie invalidante, perte du conjoint...). Il met en
évidence le rythme singulier auquel ce travail s’accomplit, mariant les ruptures
brusques aux évolutions davantage imperceptibles, en raison du rôle éminent de la
mémoire. Objectivée dans le décor des chambres, incorporée dans les habitudes,
mobilisée dans les souvenirs, elle est une ressource majeure de cette construction
de soi à un âge élevé.
Homes for the elderly accommodate people at various stages of aging, and thus
provide a good environment in which to observe the “labour” entailed in the
process of aging, i.e. in readjusting perceptions of the world and of the self in
response to the advance of age, in all sorts of personal situation (with or without
incapacity, for example).
The labour of aging takes on a particular resonance in the environment of a home
for the elderly, first because the very location is a constant reminder of age,
constantly exposing the individual to the realities of different forms of aging, and
second because death, the inevitable outcome of aging, is ever-present.
This article calls upon the notion of narrative identity (cf. Paul Ricoeur) to show how
this labour of aging is taken on the by residents of homes for the elderly, either
strategically, tactically or under the constraint of biographical accident (handicap,
invalidating illness, loss of partner, etc.). It reveals the singular rate at which the
labour is performed, with sudden breaks punctuating imperceptibly gradual
change, under the sway of memory, a major resource in the construction of self at
advanced age, objectivized in room decoration, incorporated into habits, and
mobilized in reminiscences.
• ■ Se déprendre et se reprendre
pour tenter de se maintenir
— ■ Déprises stratégiques, déprises tactiques,
déprises contraintes
— ■ Décristallisation et dématérialisation des rôles :
maintenir des habitudes pour se maintenir
• ■ Vieillir, être vieux et mourir
— ■ Rester soi-même dans un monde qui change :
la dialectique de la mémoire et de l’oubli
— ■ La surprise d’être vieux et la fatigue de vivre
• ■ Conclusion
• ■ Bibliographie