Retraite et société 2007/3
Retraite et société
2007/3 (n°52)
206 pages
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Vous consultezL e « travail de vieillissement » en maison de retraite

AuteurIsabelle MALLON du même auteur

Université Lumière Lyon 2
«C’est un lourd travail que de devenir vieux, il y a peu de gens qui en parlent, mais il faudrait le faire plus. Le seul fait de vieillir et de se voir fonctionner différemment constitue un vrai travail à temps plein. »I. BBergman, eentretien aavec EE. JJosephson,

Les maisons de retraite offrent au cherche social exemplaire. Si elles ne rassemb population âgée, puisque la vie en institution ne concerne que 10 % environ des personnes âgées de plus de 75 ans[1] [1] Les maisons de retraite rassemblent près de deux tiers...
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(Tugores, 2006), elles offrent à l’observation toutes les formes et tous les stades du vieillissement, en particulier aux âges élevés. En effet, la durée de vie moyenne en maison de retraite s’allonge : entre 1994 et 2003, elle est passée de deux ans et cinq mois à deux ans et dix mois. Les maisons de retraite ne sont donc pas seulement des lieux où mourir, telles que l’imaginaire social les construit, mais des lieux où vieillir. Leurs résidents[2] [2] Ce texte utilise le terme de « résidents » pour rompre...
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ne sont pas seulement des vieux, ils continuent à vieillir. Les maisons de retraite permettent ainsi d’examiner les manières socialement différenciées dont s’accomplit le « travail de vieillissement » identifié par Ingmar Bergman. La spécificité du contexte institutionnel donne à ce travail une résonance particulière, puisque les processus de vieillissement s’y déroulent en miroir et s’étalonnent mutuellement.

2 En se plaçant méthodologiquement du point de vue des résidents confrontés au vieillissement, il s’agit alors de décrire et d’analyser les changements et les permanences de la vie quotidienne, les continuités et les ruptures identitaires entraînées par l’avancée en âge. Le travail de vieillissement qualifie, au-delà des changements matériels, physiques ou intellectuels, les manières plurielles dont chaque individu « fait avec » le temps qui passe, en repère les atteintes, en intègre les changements dans son existence ou au contraire les refuse. L’identité est entendue dans ce texte comme une identité narrative, notion empruntée à Ricœur (1985), qui permet de conceptualiser ce travail de réajustement de soi, de ses pratiques, de sa vision du monde et de sa biographie, aux transformations engendrées par l’écoulement du temps. En effet, Ricœur définit l’identité narrative comme une catégorie de la pratique. « Répondre à la question “qui ?” comme l’avait fortement dit Hannah Arendt, c’est raconter l’histoire d’une vie » (1985, p. 442). Or, le repérage du vieillissement, la méditation sur soi-même et sur sa vie, l’examen de ses transformations, physiques ou intellectuelles, sont autant de façons dont les personnes âgées posent cette question, au sens de « qui suis-je (encore) ? ». L’identité narrative est une mise en intrigue : elle articule dans un récit, sur un mode à la fois fictionnel et historique, les événements et les personnes d’une vie. Cette identité n’est donc pas une essence, puisqu’elle « peut inclure le changement, la mutabilité, dans la cohésion d’une vie »id., p. 445). La mise en récit fait ainsi coexister des dimensions de soi disparates, voire contradictoires. « De même qu’il est possible de composer plusieurs intrigues au sujet des mêmes incidents […], de même il est toujours possible de tramer sur sa vie des intrigues différentes, voire opposées »id., p. 446). Les récits ou fragments de récits[3] [3] Ce texte se fonde sur l’analyse de trente entretiens formels,...
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des résidents permettent ainsi de mettre en évidence un travail actif de « déprise » : les personnes âgées acceptent de perdre la main sur des domaines de l’existence subjectivement peu décisifs pour leur propre définition, afin de la conserver sur des pratiques et des idéaux auxquels elles tiennent. Elles conduisent un travail discret d’adaptation à la nouvelle donne de l’existence, par le maintien et la transformation insensible des habitudes, mémoire incorporée. Le travail de vieillissement est en effet soutenu de manière décisive par la mémoire (elle fonde la continuité de soi face au temps qui introduit des ruptures) et orienté par la mort.

Présentation de l’enquête
Cet article est fondé sur une enquête menée dans huit établissements d’hébergement pour personnes âgées, dans le cadre d’une thèse intitulée Le « chez-soi » des personnes âgées en maison de retraite, remaniée et publiée sous le titre Vivre en maison de retraite. Le dernier chez-soi (Mallon, 2004). Les maisons de retraite ont été privilégiées (cinq établissements), à la fois parce qu’elles hébergent les deux tiers des résidents en établissement collectif, et en raison de l’orientation de la recherche vers la constitution de la vie privée, les deux foyers-logements et la petite structure de type « cantou » constituant des points de comparaison. Les établissements ont été choisis de manière à faire varier les architectures, l’ancienneté institutionnelle, les implantations (rural/urbain) et les milieux sociaux des personnes âgées. En effet, si les établissements accueillent en majorité des personnes issues de milieux populaires, leur implantation géographique en fait varier le poids relatif. Là aussi, il y a des effets d’adresse : une des maisons, située en banlieue ouest de Paris, accueille ainsi une forte proportion de personnes issues des catégories moyennes à supérieures. La diversification de l’échantillon des établissements a permis la diversification de l’échantillon des résidents interrogés, tous les milieux sociaux étant représentés, avec un poids plus important des catégories populaires.

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Résidents des établissements Échantillon des personnes interrogées (31) d’hébergement en France (source Drees) Âge moyen 82 ans et 2 moisAmplitude : de 64 à 96 ans 82 ans et 2 mois Ratiohommes/femmes 6/31 25/100 de séjour: un peu Ancienneté 4,27 ansAmplitude : de 3 mois à 23 ans Durée moyennemoins de 3 ans 16 résidents sur les 31 sont handicapés s sont moyennement État de santé ou malades (les affections les plus fréquentesétant les problèmes cardiaques et les 69% des résidentà très dépendants difficultés à marcher)
L’échantillon des personnes interrogées fait donc apparaître des résidents un peu plus jeunes, en moyenne, que l’ensemble des résidents des institutions françaises, présents depuis un peu plus longtemps dans leur établissement, et présentant plutôt moins de difficultés. Ces caractéristiques sont liées aux exigences de l’entretien lui-même (cohérence du discours et fiabilité de la mémoire immédiate). Ces entretiens, longs (durée moyenne : 3 heures), ont porté sur les trajectoires d’entrée et sur la vie en institution. Ils ont été complétés par des observations (un mois en tant qu’aide-soignante dans deux maisons différentes, et une activité bénévole durant une année universitaire dans une troisième) et des entretiens informels avec les résidents incapables de soutenir une entrevue longue, afin d’accéder à l’ensemble de la population hébergée (y compris les personnes les plus désorientées).

■ Se déprendre et se reprendre pour tenter de se maintenir

3 La gérontologie sociale américaine des années soixante (Cumming, Henry, 1961) avait théorisé le vieillissement en le définissant comme un « désengagement » global des personnes âgées de la vie sociale. Cette perspective a été largement critiquée[4] [4] Voir en particulier Hochschild, 1975. ...
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pour son caractère linéaire, hypertrophiant et homogénéisant le retrait des personnes vieillissantes hors de la société. Selon Clément et al. (1996), cette perspective normative et fonctionnaliste « témoignait d’un processus social d’incitation au retrait des personnes âgées ». La déprise (Clément, Drulhe, 1992; Clément et al., 1998; Clément, Mantovani, 1999) permet au contraire de caractériser de manière plus fine les réorganisations de la vie quotidienne avec l’avancée en âge, qui exige certes des abandons, mais permet également des maintiens d’activités et, au-delà, de dimensions de soi-même.

■ Déprises stratégiques, déprises tactiques, déprises contraintes

4 Les déprises sont les modes différenciés selon lesquels les personnes âgées repèrent et gèrent les pertes qui marquent leur avancée en âge, acceptant ces pertes pour réinvestir de manière préférentielle les activités ou les idéaux qui comptent pour elles. Au-delà des objets abandonnés, des activités délaissées ou des lieux désertés par les personnes âgées, ces déprises renvoient aux transformations des perceptions et des définitions du monde et d’elles-mêmes que ce rétrécissement de l’existence induit. Elles nomment donc une partie du travail de vieillissement, ce réajustement de soi-même au monde et de soi à soi-même lors des changements de mode de vie, anticipés par les individus ou initiés par la disparition d’un proche, par la survenue, brutale ou progressive, de maladies ou de handicaps, ou encore par l’accroissement de la fatigue. Ces déprises peuvent être caractérisées par le rapport que les personnes âgées entretiennent avec leur vieillissement et, au-delà, avec l’écoulement du temps. Selon que les personnes âgées anticipent les épreuves possibles du vieillissement, s’adaptent aux handicaps liés au passage du temps et les contrent, ou subissent les atteintes de l’âge, elles opèrent des déprises stratégiques, tactiques ou contraintes.

Déprises stratégiques

5 Certaines déprises peuvent être qualifiées de stratégiques, au sens où de Certeau entend ce terme, quand elles désignent des séparations volontairement consenties par les personnes âgées de manière autonome. Pour de Certeau, la stratégie « postule un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et d’être la base d’où gérer des relations avec une extériorité de cibles ou de menaces. […] Le “propre” est une victoire du lieu sur le temps. Il permet de capitaliser des avantages acquis, de préparer des expansions futures et de se donner ainsi une indépendance par rapport à la variabilité des circonstances. C’est une maîtrise du temps par la fondation d’un lieu autonome » (1990, p. 59-60). Ainsi, l’entrée en maison de retraite, lorsqu’elle est choisie par la personne âgée depuis son domicile, en dehors des circuits traditionnels de l’assistance sociale ou de la prise en charge hospitalière, constitue une de ces déprises. L’organisation du vieillissement est parfois prévue de longue date : madame Paton (84 ans, veuve de général) et son mari avaient décidé d’entrer en institution « un jour ou l’autre, pour ne pas gêner les enfants ». Veuve avant l’âge de 70 ans, la décision d’entrer a finalement été prise par madame Paton seule : « J’ai dit “j’entrerai à 80 ans”. Et en effet, je suis entrée à 80 ans. Juste avant mes 80 ans. Non, juste avant mes 81 ans, quoi ! » La séparation avec le domicile est décidée pour assumer individuellement son vieillissement, dans la volonté d’en circonscrire le lieu et les soutiens, et d’en alléger le poids pour les enfants. Cette déprise initiale, étant opérée à partir d’un lieu propre, permet de s’approprier la maison de retraite, pour consentir stratégiquement à d’autres déprises.

6 Dans les domaines où les personnes âgées recentrent leurs investissements, des comportements stratégiques peuvent également être mis en œuvre, qui visent à prévenir et à limiter les pertes ou à retarder les effets du vieillissement, parfois systématisés en de véritables programmes de lutte contre l’affaiblissement des capacités mentales et physiques. La marche et la mémoire, capacités emblématiques de l’autonomie, sont ainsi les capacités à préserver en priorité : « Quand il fait beau, je vais faire un petit tour dehors, quand il fait pas beau, je fais un petit peu le tour des couloirs, parce qu’il faut bien marcher un petit peu » (madame Gervais, 87 ans, ancienne comptable). Les facultés intellectuelles sont sollicitées de multiples manières : l’une des plus répandues est l’apprentissage par cœur. Madame Labeye (90 ans, veuve d’ingénieur) apprend par cœur le prénom des aides-soignantes et leur pays d’origine[5] [5] Son établissement, situé en banlieue parisienne, accueille...
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. Madame Berthet (89 ans, veuve de professeur agrégé) s’oblige à apprendre « les choses les plus diverses : du Péguy, du Rimbaud, du Victor Hugo, des petites choses comme ça. Très varié. J’essaie aussi de la prose. […] Je m’occupe l’esprit, j’aime bien. J’aime bien choisir ce que je vais réciter. Et puis ça m’entretient, certainement, au point de vue de l’esprit, tête, ça doit être très bien d’apprendre par cœur. » Les mots croisés, l’écriture, la tenue d’un journal, les lettres sont également des pratiques auxquelles les résidents s’obligent. Les domaines privilégiés par les résidents pour se maintenir le sont pour plusieurs raisons : ils permettent de maintenir une continuité entre la vie au domicile et la vie en institution. Ils structurent le temps à l’aide d’activités choisies sur le principe d’une fidélité à soi-même soutenue par un principe de plaisir. Enfin, ils constituent des moyens de se maintenir en forme, physique ou intellectuelle, pour retarder le processus de vieillissement.

7 Le caractère stratégique de ces déprises ne signifie pas pour autant que les personnes âgées pensent décider de leur vieillissement : elles sont très conscientes au contraire des aléas du temps, du caractère insondable de l’avenir. Mais elles anticipent différents scénarios de vieillissement, elles se préparent à changer, et éventuellement à perdre (de la mobilité, de la mémoire, de la santé). Ainsi, madame Ferrachat (88 ans, veuve d’ingénieur) se rassure : « quand on est paralysé, on ne souffre pas, vous saviez ça ? ». Ces déprises stratégiques sont donc significatives d’une conscience forte du temps qui passe, construite sur une anticipation de changements contingents, sans pourtant que les résidents qui les accomplissent préjugent de leur comportement dans l’adversité. « Je ne sais pas d’ailleurs, comment on peut se préparer à vivre dans les quatre murs, c’est ça, la grosse question. C’est pour ça qu’il faut rentrer bien portant pour tâcher de s’équilibrer bien, avant de sombrer dans la maladie » confie madame Berthet. La volonté de maîtrise rationnelle des conditions du vieillissement en marque la dimension stratégique.

Déprises tactiques

8 Les déprises tactiques nomment le travail de reconstruction d’une autonomie aux limites et aux moyens nouveaux, en raison de l’apparition de handicaps ou de reconfigurations familiales brutales, non anticipées par les résidents. Il s’agit, une fois la surprise du changement intervenue, de reprendre la main au temps, de restaurer des facultés, voire son intégrité, mises à mal par la maladie ou le handicap. Madame Tisserant (88 ans, veuve d’un courtier d’assurances), s’est fracturée le poignet, le bras et la jambe gauches lors d’une chute. Immobilisée pendant de longues semaines, elle a fourni, pour remarcher, des efforts considérables qu’elle s’astreint à répéter quotidiennement afin de sauvegarder une autonomie péniblement regagnée. « Après la toilette, je prends mon déambulateur, je monte jusqu’à la fenêtre là-bas, et je reviens; après, je fais avec ma canne, et je reviens. Et il est déjà onze heures. » Si certains domaines de la pratique sont préservés, voire font l’objet de reprises en main, d’autres activités, jugés moins essentielles, voire problématiques, sont abandonnées après réflexion. Madame Moulin (74 ans, ancienne secrétaire administrative dans une banque) a ainsi renoncé à participer aux voyages proposés par la maison, quand elle continue à se joindre aux autres résidents pour les sorties au restaurant. C’est une façon pour elle de ne pas faire peser son vieillissement sur sa fille unique, et de jouer son rôle de mère, tout en préservant l’indépendance de sa fille mariée. « Les enfants peuvent partir en vacances quand ils le veulent. J’ai toujours un numéro de téléphone où la maison peut les appeler. Ils s’en vont où ils veulent quand ils veulent. Mais moi, par contre, pour leur tranquillité, je reste ici. » Cet abandon volontaire des vacances s’inscrit dans la logique du parcours d’entrée en institution de madame Moulin : admise à l’hôpital à la suite de problèmes cardiovasculaires ayant déjà provoqué plusieurs chutes à son domicile, elle est entrée en maison de retraite sans repasser par son domicile. « J’ai bien précisé que je ne quitterai l’hôpital que quand on m’aurait trouvé une maison de retraite. Parce que si j’avais le malheur de rentrer chez moi, eh ben, après, pour entrer en maison de retraite, quelquefois il faut attendre cinq ou six mois. Mais si c’est un hôpital qui demande, en général, il a la priorité. » « Art du faible, ainsi que le rappelle de Certeau, les tactiques misent sur une habile utilisation du temps » ( ibid., p. 63).

9 La distinction analytique entre stratégie et tactique repose sur l’interprétation de leur vieillissement par les résidents : lorsque les reconfigurations de la vie quotidienne sont anticipées de longue date par les personnes âgées, les déprises sont stratégiques. Lorsqu’elles sont des adaptations aux effets imprévus de l’avancée en âge, elles relèvent plutôt de la tactique. La distinction entre stratégie et tactique est cependant fragile : seuls les discours (et les identités narratives construites à travers eux) en permettent la discrimination. Et, quand bien même des lignes stratégiques de déprise ont été engagées, les pratiques montrent que le combat contre le temps est un combat inégal, dans lequel les tactiques se multiplient. Le parcours de vieillissement de madame Lesueur (85 ans, veuve de magistrat) montre bien la porosité entre stratégies et tactiques dans la reconstruction par la personne de son avancée dans l’âge : entrée de manière temporaire en maison de retraite en raison d’une « sciatique providentielle », qui a démontré l’intérêt d’une prise en charge professionnelle, elle est retournée à son domicile, d’où elle a préparé, de manière stratégique, l’entrée dans l’institution qui l’avait provisoirement hébergée. Son état de santé, fragilisé, la pousse à des renoncements de plus en plus nombreux. Si elle continue à partir en vacances, chez ses enfants ou dans sa maison de famille, elle ne sort plus de la maison de retraite sans assistance, préférant recevoir visites et coups de téléphone dans sa chambre. Elle met alors l’accent sur sa vivacité intellectuelle, qui perdure : « Il paraît qu’il y a plus que ça qui marche, on m’a dit. [rire] Ça viendra peut-être [perdre la boule]. Mais bon, déjà, j’ai dû me passer de ma santé, de mon agilité. »

Déprises imposées

10 Enfin, certaines déprises sont contraintes par le corps qui trahit, ou par l’entourage familial ou médico-social qui impose des décisions que la personne n’aurait pas prises s’il n’avait pas fait pression. Ces déprises sont alors souvent mal acceptées, parce qu’elles n’ont pas été anticipées, qu’elles diminuent l’autonomie de la personne âgée, qu’elles la dépossèdent de son vieillissement et la réduisent au statut de mineur. Lorsque la personne ne consent pas à l’abandon d’une activité, pour elle essentielle, lorsqu’elle ne peut intérioriser le renoncement, les déprises sont douloureuses et entraînent dépression ou révolte, selon que la personne se résigne à la limitation de l’existence ou la refuse. « Je vais vous dire, la première chose qui m’a manquée, c’est quand ils m’ont interdit de conduire. J’ai conduit pendant cinquante-deux ans. J’avais une voiture, une Citroën, une BX, qu’il a fallu que je vende, eh ben, j’ai eu gros sur la patate. Mais c’est le cardiologue, il m’a interdit de conduire. […] Y a quatre ans que je conduis plus, quoi ! » (monsieur Chapelle, 78 ans, ancien chauffeur routier). L’abandon de la conduite automobile, emblématique de l’autonomie et fondatrice de l’identité professionnelle, s’est ainsi opéré dans la douleur. Ces déprises, pensées comme hétéronomes par les personnes âgées, même lorsqu’elles sont imposées par les changements de leur propre corps, sont alors énoncées dans le lexique de la perte et du manque, de la dégradation et de l’incapacité, voire de l’impuissance. Madame Ruel (86 ans, ancienne employée) ne peut plus prendre de vacances : handicapée par de fréquents vertiges, qui la font parfois chuter, elle ne peut sortir seule de la maison de retraite. « Non, ma fille m’emmène pas avec elle… Elle m’a dit : “Oh, je serais obligée de m’occuper de toi”. Ça, ça m’a fait mal au cœur quand elle me l’a dit, mais enfin, qu’est-ce que vous voulez, je le comprends aussi, mais, malgré tout, il y a des tas de choses que je fais moi-même. » Entrée en institution parce que « c’était plus raisonnable », elle ne peut se faire à sa nouvelle vie, à l’abandon de sa maison, de ses meubles, de son chien, et surtout de la manière dont elle avait anticipé sa vieillesse, soutenue par sa fille comme elle-même et son mari avaient soutenu leurs parents. Cette représentation de la vieillesse gouverne l’interprétation qu’elle fait de son existence, et l’empêche de s’approprier la décision d’entrer en institution comme les lieux dans lesquels elle va finir sa vie : « Je peux pas m’y faire. Alors je me dis toujours que je serai ici jusqu’à la fin de mes jours. Surtout ça. Je peux pas y arriver. » La vieillesse prend alors le caractère d’un destin tragique, auquel les résidents n’ont pas eu la chance d’échapper. Monsieur Bergerot (65 ans, ancien ouvrier) commente ainsi son passage au fauteuil roulant : « Je suis obligé de m’incliner. » Les personnes qui subissent leur vieillesse répètent alors, de manière quasi incantatoire, comme un conseil, « il faut pas vieillir », sans pour autant décliner les moyens d’éviter la vieillesse ou de la freiner, ce qui en atteste le caractère inexorable.

11 Le travail de déprise est donc un travail réflexif de l’individu qui relit son existence, qui oriente et interprète les abandons qu’il consent au fur et à mesure de l’avancée en âge. Tout autant qu’un détachement, il met en jeu des reprises de soi, des réinvestissements de certaines activités qui viennent partiellement compenser les abandons. Mais le travail de vieillissement ne se réduit pas à ce travail conscient de restriction, de choix et de sauvegarde de certaines activités au détriment d’autres. Une partie de ces déprises se cache sous l’apparente permanence des habitudes ou sous des reprises qui visent à combattre les abandons.

■ Décristallisation et dématérialisation des rôles : maintenir des habitudes pour se maintenir

12 La vie en institution impose aux personnes âgées d’abandonner un certain nombre de rôles (domestiques, en particulier, pour les femmes) et de reconfigurer certains autres, en particulier les rôles familiaux. En effet, l’institution pourvoit à l’ensemble des besoins des résidents : ils n’ont plus besoin ni de faire leur cuisine, ni de s’approvisionner, ni de laver leur linge, ni de faire leur ménage… Si l’abandon des tâches ménagères peut constituer un soulagement, il implique également une déstructuration de l’emploi du temps quotidien. Ces abandons imposés par l’institution de manière accélérée mettent en évidence une des caractéristiques du vieillissement aux âges élevés : les rôles abandonnés sont rarement remplacés par d’autres. Lorsqu’ils le sont, les nouveaux rôles sont peu gratifiants (rôle de malade, de mourant, par exemple), peu consistants et peu structurants de la vie quotidienne. L’avancée en âge à d’autres périodes de l’existence implique les mêmes renoncements, mais ils sont compensés par d’autres rôles, conférant de nouvelles responsabilités, attachés à des statuts qui ouvrent des droits plus larges, donc davantage valorisés. Les rôles de personnes âgées ou de vieillards offerts aux individus sont d’abord définis par la perte, par l’écart (négativement perçu) avec les adultes (ce terme faisant référence dans le sens commun à la maturité) : la vieillesse et plus encore l’extrême vieillesse sont actuellement construites au mieux comme un âge inutile, au pire (et le plus souvent) comme un fardeau social. Le rôle de « résident » est marqué par l’indétermination, en particulier parce que les établissements sont conçus comme des institutions « d’accompagnement » des personnes au grand âge et refusent de prescrire[6] [6] Elles interdisent seulement certains comportements déviants...
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des normes de comportement.

Recomposition des rôles domestiques

13 Un des défis de la vie en institution est donc, pour les personnes âgées, d’occuper leur temps. Le réinvestissement de rôles antérieurs, rôles domestiques pour les femmes, rôles professionnels pour les hommes, est la manière la plus courante de le relever. Les résidentes continuent à coudre, à faire « des bricoles », et souvent « leurs » poussières, alors que le ménage est pris en charge par l’établissement. Les plus alertes interdisent même toute intervention dans leur chambre; la semaine de madame Belot (71 ans, ancienne secrétaire) est organisée par le nettoyage minutieux de sa chambre. « Alors en principe, le lundi, j’ai rien de spécial… Si ! Le lundi, je donne un coup de balai, je donne un petit coup de poussière… Et puis alors, je le fais à fond le jeudi [le ménage ?] oui. Je lave ma chambre, tout. […] Bon. Je fais ma chambre, je fais la poussière, tout ce qu’il y a à faire, il y a du boulot, avec tout ce qu’il y a à faire, pour que ce soit propre, parce que je fais l’évier; ah ça, je le fais le mercredi ! Le mercredi, la veille, je fais tout à fond, mon armoire de toilette, les glaces devant l’armoire de toilette, et devant l’armoire à pharmacie, mon évier, tout, enfin, toutes les choses comme ça, et puis alors, je vous dis, le jeudi, je fais le ménage, le vendredi, je fais la poussière; oh non, je ne m’ennuie pas, le vendredi, je fais la poussière, tous les jours j’ai quelque chose à faire, tous les jours il y a quelque chose, quoi. » Madame Dufour (75 ans, ancienne femme de ménage) refuse également toute aide pour son ménage. Mais cette reprise des rôles domestiques est limitée, par le contexte institutionnel et par la fatigue de l’avancée en âge : les meubles sont époussetés, mais les travaux les plus pénibles (les vitres, la serpillière) sont laissés aux auxiliaires de service. Les rôles anciens servent de points d’appui mais, faute de pouvoir être joués pleinement, se décristallisent. Seules une à deux habitudes sont maintenues, de manière métonymique pour l’ensemble du rôle, que le contexte institutionnel recompose.

14 Certaines dimensions de ces rôles domestiques doivent trouver d’autres contextes pour s’exprimer ou être jouées sur un mode uniquement imaginaire. Cuisiner ne peut se faire que lors des visites au domicile des enfants, ou lors des ateliers organisés par la maison. L’imagination est alors un palliatif puissant, qui fonctionne presque malgré soi, tant ces rôles ont été intériorisés. Madame Berthet, se promenant sur le marché de son nouveau quartier, note ainsi ce qu’elle achèterait si elle avait à cuisiner son repas. « Et quand je me promène, que je vois un étal de quelque chose, je dis “ah, j’achèterais bien ça, pour le…” [rires] Enfin, il me vient la pensée de choses que je n’ai plus jamais mangées, par exemple, pourtant je ne suis pas gourmande… J’y pense en me promenant. » Les rôles se dématérialisent ainsi, faute de lieux où les jouer et d’accessoires pour les soutenir. De manière plus générale, le recours à la mémoire, à l’esprit, à l’imagination se fait plus fort au fur et à mesure de l’avancée en âge. Madame Lesueur, qui a beaucoup voyagé et organisé de voyages, s’adapte à une maladie de Parkinson de plus en plus invalidante : « Maintenant, je voyagerai sur la carte. »

Persistance des statuts familiaux et aménagement des rôles

15 Cette décristallisation et cette dématérialisation des rôles aux âges élevés sont particulièrement visibles dans les inflexions des rôles familiaux. La dématérialisation concerne particulièrement les rôles de grand-parent et d’arrière-grand-parent[7] [7] Le rôle de conjoint ne concerne que de très rares personnes...
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 : en effet, selon Segalen et Attias-Donfut, ces rôles sont en retrait, à l’instar de « parents en second » (1998, p. 102) dont les seuls attributs réellement saillants sont la garde et l’accueil des petits-enfants. L’entrée en maison de retraite signifie souvent la fin des retrouvailles au domicile du grand-parent ou de l’arrière-grand-parent, parfois la mise en vente de la demeure. Les petits-enfants sont souvent des adultes, accaparés par leur propre famille. Les moments de vie commune se dispersent et se font plus rares. En outre, les espaces communs de la maison de retraite, par leur caractère semi-public et par la concentration de personnes âgées aux comportements parfois déviants, rendent souvent les relations malaisées. Madame Gervais raconte ainsi la dernière visite de ses arrière-petits-enfants : « Alors quand ils m’ont vue là, ça… ça leur a coupé la parole ! [rires] […] Alors après, on est allé chez mon fils, on est allé chez moi. Alors ils avaient retrouvé un petit peu leurs billes, leurs balles ! Là, c’était pas normal, hein. Moi, c’est l’impression que ça m’a fait. Je leur ai pas posé de questions, bien sûr, mais… j’ai bien vu, hein. Ils se sont réfugiés vers moi, hein, et ils se disaient “qu’est-ce que c’est que tout ça… et c’est bizarre, hein”. » Même lorsque les petits-enfants se réfugient dans la chambre de la personne âgée pour recréer un moment d’intimité familiale et mettre à distance les autres occupants de la maison de retraite, les rôles sont plus difficiles à jouer. Les enfants en bas âge sont difficiles à contenir dans une chambre. Les lieux empêchent par leur exiguïté, pour les chambres, ou par leur anonymat, pour les salons, de renouer des relations sereines. Ils obligent à une segmentation des relations familiales, les proches ne pouvant guère être plus de deux ou trois à rendre visite. Les temps de partage sont plus brefs, plus discontinus, plus limités. Et ils s’orientent plus vers la discussion, quand les visites au domicile de la personne âgée permettaient de partager des activités ou se nourrissaient simplement du partage de l’espace. Cette réorientation des relations familiales vers les discussions contribue également à dématérialiser le rôle de parent, avivant parfois des tensions préexistantes : « Mon fils est venu plusieurs dimanches à midi moins le quart, et je vais à table à midi. Vous voyez ce qu’on pouvait se dire, à peu près rien. Bonjour et au revoir » (madame Renaud, 85 ans, veuve d’un directeur régional d’une entreprise publique).

16 La décristallisation des rôles en habitudes et leur dématérialisation constituent ainsi des déprises internes aux rôles constitués, rôles familiaux et rôles domestiques en particulier, plus insensibles pour les personnes âgées. Alors que les individus prennent conscience de leur vieillissement lorsque les déprises concernent des secteurs entiers d’activité, le maintien des habitudes masque (ou cherche à masquer) les changements induits par l’avancée en âge. Ainsi, la dégradation des rôles en habitudes dans les maisons de retraite constituerait le mouvement inverse de celui décrit par Kaufmann (1994) dans la construction des rôles conjugaux; la mise en commun d’habitudes personnelles dans les débuts de la vie conjugale oblige chaque conjoint à modifier marginalement ses propres habitudes, qui se transforment par la confrontation au nouveau contexte de socialisation conjugale. L’improvisation des débuts du couple cède progressivement la place à des rôles plus cristallisés, car un mouvement de réduction de l’incertitude gouverne le processus d’intégration conjugale, au fur et à mesure que chaque conjoint progresse dans la découverte de l’autre. De manière inversée, l’entrée en institution prive brutalement les personnes âgées de certains rôles, et les oblige à en réaménager fortement d’autres, alors même que leurs statuts perdurent dans le temps. Le réinvestissement de rôles antérieurs et la transposition d’habitudes permettent de faire face au vide du nouveau contexte de socialisation. Continuer à cuisiner, à composer des menus, à essuyer les poussières, à répéter des gestes nécessaires au domicile quand bien même l’institution les rend superflus, permet aux résidents de créer une permanence entre la vie au domicile et la vie en institution, entre soi et soi-même. Ces habitudes, dérivées des rôles et qui en prennent la fonction, assurent le maintien de soi dans le parcours de vieillissement.

17 Mais la transposition de ces habitudes dans un nouveau contexte les transforme très sûrement : si leur motivation demeure, les gestes par lesquels elles s’accomplissent changent, de manière plus ou moins nette, plus ou moins sensible. Ces légères transformations des gestes ne comptent pas lorsque le sens de l’habitude est maintenu comme vecteur de stabilisation de l’identité, de maintien de soi. Ainsi, madame Paton continue à écrire « par tous les moyens ». Elle poursuit en maison de retraite une carrière d’écrivain amateur alors qu’elle devient progressivement aveugle. Une vision de plus en plus déficiente l’oblige ainsi à réaménager ses habitudes d’écriture : elle use maintenant d’un cadre, qui lui permet « d’écrire sans voir ». Pourtant, le sens accordé à cette pratique n’a pas bougé. Les habitudes, loin d’être uniquement rituelles, caractérisées par une répétition immuable, sont des formes sociales plastiques, des moyens efficaces d’adaptation à une nouvelle donne. La mémoire en actes des habitudes associe en effet de manière élastique des gestes et du sens. Lorsque le sens est maintenu à l’identique, les gestes peuvent varier légèrement sans que les personnes âgées s’en aperçoivent. Les microdécalages entre gestes et sens se corrigent alors par une sorte d’adéquation réciproque. Pour autant, l’élasticité de l’articulation entre sens et actions n’est pas infinie. Lorsque les gestes ne peuvent être soutenus par le sens qu’ils prenaient au domicile, ils tournent à vide. Les habitudes ne sont plus alors que des formes « démotivées » (Héran, 1986), désinvesties. Elles se transforment en routines auxquelles il devient impossible de donner du sens. Or, ces habitudes sont maintenues par la seule volonté des résidents : les personnels ne les encouragent guère, et la prise en charge totale par l’institution des besoins des résidents les vide de leur nécessité, voire de leur utilité. La « démotivation » est donc beaucoup plus fréquente que l’adaptation.

18 L’examen du rôle des habitudes dans le travail de vieillissement montre ainsi le rythme irrégulier auquel ce travail s’accomplit : loin d’être caractérisé par un abandon progressif et linéaire des rôles, par un rétrécissement régulier des lieux et des gestes de la vie quotidienne, le vieillissement s’opère par à-coups et par évolutions insensibles, dont le travail n’apparaît comme tel que par une transformation des contextes de la vie quotidienne. Ce rythme singulier n’est pas tout entier dû aux accidents biographiques. Certes, ces ruptures (perte d’un conjoint, maladie, handicap) ne peuvent être anticipées dans le détail. Mais les personnes âgées cherchent à les accompagner, parfois à les prévenir. En outre, les déprises, quel que soit leur type, se déroulent souvent sur des périodes longues. La « démotorisation », c’est-à-dire l’abandon de la conduite automobile, est ainsi une déprise menée par étapes, dont la dernière, la vente de la voiture désormais inutile, peut arriver des mois, voire des années après le dernier usage effectif du véhicule (Drulhe, 2000; Drulhe, Pervanchon, 2002). Monsieur Chapelle poursuit ainsi l’histoire de sa séparation avec sa voiture : « J’étais là, mais la voiture, elle était sur le parking, je m’en servais pas. Mais… alors quand on m’a dit qu’il fallait m’en séparer, j’ai dit “il vaut mieux que je m’en sépare, parce que, à la sentir là, un jour, je vais prendre les clés, et je vais aller faire un tour”. […] Ah oui, je l’ai gardée presque un an, ici, la voiture, mais je la conduisais pas, je la laissais là. » Certaines dimensions de soi viennent ainsi se loger dans des objets, avec lesquels la séparation est alors difficile, puisqu’elle signifie l’irréversibilité de la déprise. Renoncer à sa voiture, vendre son violon revient à franchir une étape de son vieillissement : c’est se dire qu’on a été conducteur ou musicienne et accepter de ne plus l’être. Tous ne peuvent s’y résoudre et conservent les objets, comme des traces d’une pratique passée autant que comme des supports d’une reprise possible de cette pratique. Certaines déprises sont ainsi inachevées, et d’autant plus douloureuses.

■ Vieillir, être vieux et mourir

19 Ces manières de ruser, de composer avec le temps ou de l’affronter, conscientes ou plus insensibles, sont également orientées en institution par la présence envahissante d’autres stades et d’autres formes du vieillissement, très visibles dans les espaces communs de l’institution et dans lesquelles les résidents se projettent, qu’ils accompagnent ou dont ils se détournent. Chacun mesure sa vieillesse et son vieillissement à ceux d’autrui, généralement pour se réconforter, parfois avec la complicité de ses enfants. Toutes les personnes sentent qu’elles « diminuent ». Mais il y a « pire ». Madame Ferrachat commente ainsi sa difficulté à se remémorer certains noms propres : « J’y arrive quand c’est un pays très connu, mais pour les autres… C’est là que je vois que je perds, que j’élimine beaucoup. Qu’est-ce que vous voulez, y a pire. Y a mieux, mais y a pire. Ma fille me dit toujours “mais y a pire, Maman, y a pire”. » Quelle que soit l’attitude adoptée vis-à-vis des autres « vieux », du mépris affiché à la compassion la plus amicale, la protection de soi et le maintien de l’identité aux âges élevés entraînent une mise à distance des formes les plus dégradées de la vieillesse, qui se traduit le plus souvent par un repli sur l’espace privé (de Singly, Mallon, 2000). La chambre devient un refuge qui permet d’échapper au traitement collectif de la vieillesse et à la confrontation (comme à la confusion) avec les autres vieux. Ce n’est pas le moindre des paradoxes des hébergements collectifs que de produire des vies solitaires. Ces vies solitaires sont cependant structurées par la mémoire : par celle, en actes, des habitudes, mais également par celle objectivée dans le décor des chambres, ou encore par la mémoire, plus mobile, des souvenirs. Le poids délétère des oublis (avérés ou redoutés, réels ou fantasmés) illustre alors le rôle décisif de ces différentes formes de mémoire dans le maintien des représentations du monde et dans la continuité de soi, et donc dans les manières de vieillir. Ce rôle est renforcé par la présence forte de la mort en institution, qui oriente les pensées des résidents vers le passé plus que vers l’avenir, quelles que soient leurs représentations et leur manière de concevoir la mort.

■ Rester soi-même dans un monde qui change : la dialectique de la mémoire et de l’oubli

20 Ainsi que le rappelle Clément (2000), les personnes très âgées sont des survivantes : elles ont vu disparaître le monde de leur jeunesse, leur travail, leur couple et enfin leur domicile. L’entrée en maison de retraite institutionnalise le moment où, comme le souligne Halbwachs, les personnes âgées comprennent « qu’une société qui, par ses aspirations et ses coutumes [leur] est dans une large mesure étrangère, a pris la place de celle à laquelle [elles] se rattache [nt] le plus étroitement » (1968, p. 56). Alors qu’au domicile, la « société silencieuse et immobile »ibid., p. 130 ) des objets familiers rend plus insensible le vieillissement, la coupure avec le passé opérée par l’entrée en institution atteste le franchissement d’une étape dans la vieillesse. Les établissements encouragent actuellement les résidents à emporter objets, photographies et parfois meubles plus importants, pour reconstruire un chez-soi ou, au moins, un espace privatisé. Ces témoins des mondes anciens sont alors constitués en soutiens de l’identité, et permettent de rester soi-même en manifestant les statuts et les relations qui ont donné sens à l’existence du résident. En effet, aux âges élevés, le réseau des relations sociales des individus se rétrécit et la fréquence des visites s’espace (Blanpain, Pan Ké Shon, 1999). En institution, le réseau familial est moins étoffé qu’à domicile, en particulier parce que les personnes sans enfants sont surreprésentées en institution. Et les relations sont moins densément entretenues, puisque si 85 % des personnes âgées en ménage ordinaire rencontrent au moins une fois par semaine leur famille, cette fréquence ne concerne que 43 % des résidents des institutions (Désesquelles, Brouard, 2003). Le réseau familial ne peut seul assurer la validation de l’identité personnelle et sociale du résident, et en consolider la permanence. La (relative) raréfaction des relations familiales entraîne alors leur symbolisation à travers des objets. Objets, meubles et photographies, mémoire matérielle des parents, des amis, des collègues ou du conjoint disparus, mais également des enfants et petits-enfants, voire arrière-petits-enfants, plus rarement vus, portent les mondes intimes des résidents. « Toute photographie est un certificat de présence » (Barthes, 1980, p. 135).

21 Pour les personnes qui ont réussi à reconstruire un équilibre au sein de l’institution, ces objets sont pacificateurs et rendent le vieillissement plus doux, instaurant une continuité entre le domicile et l’institution, entre soi jeune et soi âgé. Pour celles qui vivent dans le regret de leur domicile, ces souvenirs attestent au contraire la vieillesse : ils soulignent la coupure plus qu’ils ne fondent la rémanence, ils accentuent la perte plus qu’ils ne comblent le vide entre les visites. Enfin, pour les personnes les plus désorientées, ces témoins de leur passé constituent les repères qui leur permettent de ne pas totalement sombrer dans l’étrangeté à elles-mêmes.

22 Le rôle décisif de la mémoire dans le vieillissement apparaît, en creux, dans le travail de son négatif, l’oubli. Le rapport des personnes âgées à l’oubli est ambivalent : il est parfois constitué comme un baume qui permet d’alléger les difficultés ou les peines, ou comme une manière de fuir le contexte pénible de l’institution. L’oubli de soi est ainsi parfois recherché pour oublier où l’on est : la télévision en est un moyen privilégié, parce qu’elle efface la maison de retraite et ouvre sur le monde. Mais cet oubli volontaire est strictement réglementé : peu de personnes âgées regardent ainsi la télévision avant midi. Le risque est trop grand qu’à désirer l’oubli du contexte, on se perde définitivement. L’oubli involontaire prend alors la figure d’un ennemi intérieur, qui angoisse les personnes âgées parce qu’il met en péril leur identité, qu’il complique la vie quotidienne et qu’il est socialement construit comme exemplaire d’un mauvais vieillissement. Une mémoire défaillante fragilise en premier lieu la confiance en soi : « Maintenant, ma mémoire a changé complètement. Complètement. Et ça me gêne énormément. Parce que je ne suis pas sûre de moi. Je ne suis pas sûre de moi. Jusqu’à maintenant, bien sûr, je me rattrape, parce que je le note; mais je peux très bien oublier aussi de regarder où c’est noté. Ce n’est pas une sécurité » (madame Cadillac, 86 ans, ancienne employée). Cette angoisse de l’oubli fait apparaître par la négative l’importance de la mémoire, y compris de la mémoire immédiate, dans la constitution de soi comme être autonome, comme individu encore fiable, capable de s’assumer soi-même. Les familles sont alors des aides décisives dans la dédramatisation des oublis, mais également, lorsque ces derniers deviennent plus fréquents, dans l’accompagnement du vieillissement de leur parent. Elles seules en effet peuvent valider la mémoire dans laquelle se réfugient les résidents, la ressusciter à plusieurs, faire écho aux souvenirs dans lesquels les personnes âgées semblent avoir été absorbées. En outre, elles peuvent, par les liens familiaux tissés entre passé et présent, réorienter l’intérêt de leur parent vers le monde qui l’entoure et, même pour un bref moment, l’ancrer dans le présent. Elles sont les vecteurs privilégiés, pour les personnes désorientées comme pour les résidents ayant encore « toute leur tête », de l’articulation entre les mondes intimes des personnes âgées et la société.

■ La surprise d’être vieux et la fatigue de vivre

23 Bien vieillir, pour les personnes âgées, consiste à prendre de l’âge sans changer. En cela, pas plus que les autres membres de notre société, elles n’échappent à l’âgisme. Le travail de lutte contre le vieillissement passe ainsi par la préservation d’une permanence de soi-même ou, à défaut, par la reconstruction d’une continuité mise à mal par l’entrée en institution (Caradec, 2004). La vieillesse prend alors toujours par surprise, tant ses marques physiques que le nombre d’années accumulées. Madame Cartier (90 ans, ancienne ouvrière agricole) s’étonne : « Je croyais pas que je viendrais si vieille ». Elle insiste : « Mais dites, ça fait quelque chose, 90 ans. C’est que, y a longtemps qu’on est au monde. [rire] […] Alors, il semble pas, je suis quand même fatiguée, usée. » La vieillesse affleure ainsi à la conscience de manière brusque. Vieillir, c’est se transformer, et le travail de vieillissement consiste à enregistrer ces transformations et à les intégrer. La plupart des analyses du vieillissement, qu’elles soient profanes ou professionnelles, se focalisent sur les pertes propres au vieillissement aux âges élevés. Mais une partie des transformations sont des hypertrophies : les rides se creusent, le corps se déforme, les traits de caractère s’accusent. « Et puis alors, à nos âges, on est formé, et les vices et les vertus s’exagèrent en vieillissant » (madame Lesueur). « Avec l’âge, on ne s’arrange pas. » L’identité se cristallise, et se raidit. « À mesure que le temps passe et que nous accumulons des expériences, nous investissons toujours davantage dans notre système d’étiquettes. Nous devenons partiaux, conservateurs. Ce qui nous donne confiance » (Douglas, 1999). La vieillesse, le sentiment d’être vieux viennent alors consacrer l’idée que les changements sont irréversibles, définitifs, et qu’il faut alors, même avec difficulté, s’accepter comme tel, s’incliner. Les signes de la vieillesse, tant physiques qu’intellectuels ou moraux, sont ainsi constitués dans le discours des personnes âgées comme des précurseurs de la mort, comme des pertes et des raidissements miniatures des dimensions de soi avant d’être figé pour toujours dans la mort.

24 Le sentiment d’être vieux se marque par une perception nouvelle du temps, qui paraît s’étirer. La lenteur plus prononcée d’exécution des activités quotidienne en est une conséquence : « Vous savez, quand on en est à mon âge, je sais pas pour les autres comment c’est, mais moi, je suis lente. Ah ! Vous savez, il faut du temps. Il faut du temps pour tout, oh oui » (madame Ferrachat). Une fatigue diffuse ralentit les mouvements, réduit la variété des intérêts, limite les sorties et les occupations. Cette fatigue est souvent traduite par les résidents âgés dans le registre moral de la paresse. « Il y a probablement un peu de paresse qui vient avec l’âge. Je m’intéresse à moins de choses. Il m’est plus difficile de trouver un sujet de conférence qui m’intéresse » (madame Touzet, 85 ans, veuve de notaire). L’identité narrative est tissée à partir d’un contexte dont on pense (parfois à tort) qu’il ne changera plus. Il n’y a plus rien à dire. « Eh alors, je suis là, bé, ma foi, je suis là. Voilà. Mais ma foi… Pff, qu’est-ce que je dois faire ? Je sais pas, moi. Eh ! Je peux pas me détruire » (madame Cartier). La vie quotidienne est alors marquée par la répétition, voire la ritualisation, qui permet de tenir à distance la mort ou, au contraire, de ne pas se laisser distraire de ce rendez-vous important.

25 À la fatigue physique, aux douleurs de l’âge, s’ajoute en effet la fatigue de vivre. Les demandes de mort, assez fréquentes dans les institutions, signalent surtout les difficultés de vivre une vie dépourvue de sens. Ainsi que le rappelle Elias, « dans la pratique sociale, on voit assez clairement le lien qui existe entre le sentiment que peut avoir une personne du sens de sa vie et la conscience du fait que cette vie a un sens pour d’autres, que les autres ont un sens pour cette vie. À ce niveau, du reste, on comprend habituellement sans trop de difficultés que des expressions comme “une vie qui a un sens” ou comme, appliquée à une vie humaine, “pleine de sens”, “dénuée de sens”, sont très étroitement liées à la signification de ce qu’un homme est ou fait pour les autres » (1998, p. 75). Dans le cadre de l’institution, où les personnes âgées sont plus qu’ailleurs handicapées ou désorientées, plus qu’ailleurs sans famille ou menant une vie solitaire, le maintien d’un intérêt fort pour la vie est plus difficile. L’incompréhension de madame Bellanger (96 ans, ancienne contremaîtresse d’usine) pour les plaintes de ses voisines est précisément due au fait qu’elle est entourée par une famille très présente, qui maintient son intérêt pour la vie. « Moi, j’entends des fois des personnes en bas, oh la la, mais j’en entends une toujours elle dit “mais quand est-ce que saint Pierre viendra me chercher ?”. Moi je leur dis, “mais vous êtes rigolotes”, je dis, “on vous a mis au monde”, je dis, “c’est pas pour que vous appeliez la mort” ! Je dis “moi, je sais pas, la vie elle a toujours été très intéressante”. » Les résidents les plus âgés, les plus handicapés, qui se vivent comme des charges pour leurs proches, quand ils en ont encore, ont bien du mal à attribuer un sens positif à leur vie. « Mais je mourrais bien, quand même. Je vais pas rester là encore dix ans, non ? Il me semblait, quand j’étais pas encore malade, qu’on devait pouvoir se supprimer quand on voulait. Quand on n’avait plus envie de vivre, il y avait toujours un moyen de mourir. Mais je me suis aperçue que non » (madame Desfarges, 90 ans, ancienne employée). La vieillesse est ainsi un état sur lequel les personnes âgées ne semblent plus avoir prise, un état où les personnes ont fini d’apprendre sur le monde et sur elles-mêmes. Seule la mort y met un terme, et elle est à ce titre attendue, souhaitée même, par les résidents les plus handicapés. Cet état peut être pacifié, quand les résidents sont arrivés « au bout de [leur] âge », selon la formule d’Aragon, au point que la seule curiosité qui reste, c’est sans doute celle de la mort elle-même (Dolto, 1998). Il peut être tourmenté, quand les handicaps, les désertions des proches, les désorientations sont si prononcés qu’ils vident l’existence de son sens.

■ Conclusion

26 Vieillir n’est pas un processus linéaire de rétrécissement et d’affaiblissement de la vie, même si le sens commun définit le vieillissement d’abord comme une série de pertes. Les personnes âgées n’échappent d’ailleurs pas à cette définition, puisqu’elles tentent de prévenir ou, à défaut, de limiter les abandons consentis avec l’avancée en âge, en les circonscrivant autant que possible à des domaines non essentiels de leur existence. L’étude des discours et l’observation des pratiques des résidents âgés en institution font également apparaître en filigrane des processus de reprise de soi, de réajustement de l’autonomie, même à l’extrême fin de la vie. Intégrer ces transformations exige de la part des personnes âgées, un véritable travail. Ce travail réflexif de vieillissement s’opère pour une part de manière consciente par les déprises : les personnes âgées renoncent à certaines activités, à certaines dimensions d’elles-mêmes, à certains rôles, pour mieux sauvegarder d’autres domaines, essentiels de leur point de vue. Une partie de ce travail est pourtant plus souterraine, n’affleurant à la conscience des individus qu’à l’occasion de ruptures dans leur environnement qui en rendent les transformations sensibles : ainsi, la décristallisation des rôles en habitudes, et leur relative dématérialisation, imposées par la vie en institution, opèrent des déprises sans les construire comme telles aux yeux des résidents. Ce travail s’accomplit sur un rythme singulier, mariant les ruptures nettes aux évolutions continues. En maison de retraite, il est orienté par la présence envahissante des autres vieux et de la mort, qui poussent au repli sur la chambre et sur le passé, les résidents tentant de se maintenir dans un monde qui a changé, leur dérobant appuis et repères identitaires. La vieillesse est alors un état résiduel, où l’intérêt pour le monde s’est drastiquement restreint, et où les personnes âgées attendent la mort. La vieillesse est donc moins une question d’âge, au sens strict, que de sens donné au monde et à soi dans le monde.

27 Les personnes désorientées sont constituées actuellement comme exemplaires de la vieillesse parce qu’elles posent, dans leurs actes et leurs paroles, cette question du sens de l’extrême fin de la vie. Il a fort peu été question dans ce texte de ces personnes, et en particulier des figures chargées d’effroi qui les symbolisent le mieux : les malades d’Alzheimer. Une des raisons de ce silence est méthodologique : le travail réflexif du vieillissement est difficile à saisir par d’autres biais que les entretiens, délicats à mener avec des individus dont la mémoire défaille. La volonté de ramener ce phénomène de la démence sénile, socialement hypertrophié, à de plus justes proportions en est également responsable. Les « vieux fous » ne constituent pas les plus gros bataillons des personnes âgées : en maison de retraite, un tiers des résidents présentent un syndrome démentiel (Dutheil, Scheidegger, 2006). C’est beaucoup, sans doute, mais ce n’est pas la majorité. Il reste que ces formes de vieillissement demeurent un défi pour l’analyse sociologique, et invitent à des travaux renouvelés, permettant d’avancer d’autres explications que les interprétations psychologiques attribuant les confusions mentales du grand âge à une insoutenable angoisse de mort.

Bibliographie

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Notes

[ 1] Les maisons de retraite rassemblent près de deux tiers des personnes accueillies en établissement d’hébergement pour personnes âgées (comprenant également les foyers-logements, les résidences d’hébergement temporaire et les unités de soins de longue durée).Retour

[ 2] Ce texte utilise le terme de « résidents » pour rompre à la fois avec le sens commun et avec certains usages sociologiques. En effet, les personnes hébergées en établissements collectifs sont plus volontiers dénommées « résidants » par les professionnels qui les entourent, cette orthographe insistant alors sur le côté transitoire de la résidence. Utiliser le terme « résident » évite alors la ségrégation opérée par l’orthographe la plus répandue – jusque dans le dictionnaire le Petit Robert, qui distingue les « résidants d’une maison de retraite » des « résidents d’une cité universitaire » –, permet de rompre avec les prénotions et de suspendre les jugements de valeur. En outre, la neutralité du terme évite le recours à des notions comme celle de reclus (Goffman, 1968), de pensionnaires, de clients ou d’usagers, qui engagent théoriquement vers une analyse par les structures avant de prendre en compte les actions individuelles. Voir Mallon, 2004, en particulier, p. 10-11.Retour

[ 3] Ce texte se fonde sur l’analyse de trente entretiens formels, semi-directifs, recueillis auprès de résidents dont les noms ont été changés, de huit établissements d’hébergement pour personnes âgées. Ce corpus a été complété par des matériaux issus d’observations approfondies dans trois structures (une maison de retraite municipale récente au projet gérontologique innovant en banlieue parisienne, un établissement ancien au fonctionnement collectiviste en Ardèche, une maison de retraite associative d’un quartier périphérique de Rennes). Voir l’encadré « Présentation de l’enquête », p. 42.Retour

[ 4] Voir en particulier Hochschild, 1975.Retour

[ 5] Son établissement, situé en banlieue parisienne, accueille de nombreux stagiaires et personnels d’origine étrangère.Retour

[ 6] Elles interdisent seulement certains comportements déviants dans l’institution (alcoolisme, en particulier), mais ces interdictions ne constituent pas des rôles.Retour

[ 7] Le rôle de conjoint ne concerne que de très rares personnes en institution : 5 % ont un conjoint qui vit dans l’établissement, et 6 % un conjoint qui vit en dehors (Tugores, 2006).Retour

Résumé

Dans les maisons de retraite, se côtoient toutes les formes et tous les stades de vieillesses et de vieillissements au grand âge : elles constituent donc des lieux où peut s’observer de manière privilégiée le « travail » qu’engage le fait de vieillir, c’est-à-dire le réajustement des visions du monde et de soi provoqué par l’avancée en âge, quelle que soit la manière dont elle se déroule (avec ou sans incapacités, par exemple). Ce travail acquiert une résonance particulière en maison de retraite : d’une part, parce que le lieu atteste la vieillesse des individus hébergés et les confronte aux multiples manières de vieillir ; d’autre part, parce que la mort, terme du vieillissement, y est très présente. L’article montre, en mobilisant la notion d’identité narrative (cf. Paul Ricoeur), comment ce travail de vieillissement est opéré par les résidents des maisons de retraite, de manière stratégique, tactique ou sous la contrainte d’accidents biographiques (handicap, maladie invalidante, perte du conjoint...). Il met en évidence le rythme singulier auquel ce travail s’accomplit, mariant les ruptures brusques aux évolutions davantage imperceptibles, en raison du rôle éminent de la mémoire. Objectivée dans le décor des chambres, incorporée dans les habitudes, mobilisée dans les souvenirs, elle est une ressource majeure de cette construction de soi à un âge élevé.



The “Labour of Aging” in Homes for the Elderly
Homes for the elderly accommodate people at various stages of aging, and thus provide a good environment in which to observe the “labour” entailed in the process of aging, i.e. in readjusting perceptions of the world and of the self in response to the advance of age, in all sorts of personal situation (with or without incapacity, for example). The labour of aging takes on a particular resonance in the environment of a home for the elderly, first because the very location is a constant reminder of age, constantly exposing the individual to the realities of different forms of aging, and second because death, the inevitable outcome of aging, is ever-present. This article calls upon the notion of narrative identity (cf. Paul Ricoeur) to show how this labour of aging is taken on the by residents of homes for the elderly, either strategically, tactically or under the constraint of biographical accident (handicap, invalidating illness, loss of partner, etc.). It reveals the singular rate at which the labour is performed, with sudden breaks punctuating imperceptibly gradual change, under the sway of memory, a major resource in the construction of self at advanced age, objectivized in room decoration, incorporated into habits, and mobilized in reminiscences.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Isabelle Mallon « L e « travail de vieillissement » en maison de retraite », Retraite et société 3/2007 (n°52), p. 39-61.
URL :
www.cairn.info/revue-retraite-et-societe-2007-3-page-39.htm.