Retraite et société
La Doc. française

I.S.B.N.sans
206 pages

p. 4 à 10
doi: en cours

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n°52 2007/3

2007 Retraite et société

Avant-propos

Vincent Caradec Université Charles-de-Gaulle Lille 3
Comment appréhender la vieillesse ? À cette question, la sociologie répond en adoptant trois grandes stratégies analytiques (Caradec, 2001). La première consiste à étudier la construction sociale de la vieillesse, c’est-à-dire la manière dont la société pense, organise et met en forme cet âge de la vie : dans cette perspective, on s’intéresse, par exemple, à l’« invention » des retraites et à la lente transformation des « vieillards » en « retraités », ou encore on analyse de quelle manière l’apparition de catégories nouvelles (telles que celles de « troisième âge » dans les années soixante, de « personnes âgées dépendantes » dans les années quatre-vingt, ou encore de « seniors » dans les années quatre-vingt-dix) a contribué à structurer la seconde partie de l’existence et à en faire évoluer les représentations. La deuxième stratégie se fixe comme objectif de décrire, de la manière la plus adéquate possible, le groupe d’âges des « personnes âgées » : en dressant son portrait statistique à partir d’enquêtes quantitatives, en élaborant des typologies des modes de vie à la retraite afin de cartographier sa diversité interne, en examinant comment ce groupe d’âges peut se mobiliser, ou encore en explorant plus particulièrement telle ou telle frange de la population âgée comme, par exemple, les « jeunes retraités » ou encore les « personnes âgées vivant en institution ». La troisième orientation, enfin, place son dispositif d’observation au niveau des individus sociaux – et non plus des dispositifs sociétaux ou du groupe des « personnes âgées ». Elle cherche à rendre compte du processus et de l’expérience du vieillissement individuel au cours des années de retraite et rencontre, dans cette entreprise, certains travaux psychologiques ou sociopsychologiques (Vandenplas-Holper, 1998; Baltes, Mayer, 1999; Bouisson, 2005).
C’est cette troisième perspective qui se trouve au cœur de ce numéro de Retraite et Société, traitant du vieillissement au grand âge en tant que processus et comme expérience vécue. Comment les personnes qui vieillissent vivent-elles le grand âge ? Comment évolue alors le rapport à soi et au monde ? Quelles représentations scientifiques peut-on élaborer pour en rendre compte ? Bien que ces questions restent encore trop peu étudiées, un certain nombre de travaux sociologiques et psychologiques, fondés sur des données minutieusement recueillies, proposent aujourd’hui des théories renouvelées de l’avancée en âge et une série d’outils analytiques (« déprise », « fragilisation », « routinisation », « optimisation sélective avec compensation », etc.) qui aident à penser le grand âge à la fois dans son unité et dans sa diversité. Cette livraison de Retraite et Société se propose donc de présenter les apports de recherches sociologiques et psychologiques récentes sur le grand âge.
La diffusion de ce savoir des sciences sociales sur le grand âge apparaît d’autant plus nécessaire que la croissance démographique des personnes très âgées va connaître une progression extrêmement forte : entre 2005 et 2050, la part des personnes âgées de plus de 85 ans dans la population française devrait passer de 1,8 % à 7,5 %. Aussi, une meilleure connaissance du grand âge constitue-t-elle un enjeu d’importance, tant pour les responsables politiques et les professionnels qui travaillent auprès des personnes très âgées que pour ceux qui parviennent à ce stade avancé de leur existence. On peut en effet considérer, à l’instar de Paul Baltes (1997), que les personnes très âgées ont, d’un côté, un ennemi – leurs ressources biologiques qui se dégradent au cours du temps – et, de l’autre, un possible allié – l’environnement social et culturel qui non seulement peut contribuer à leur assurer des conditions d’existence plus favorables, mais peut aussi les aider à donner du sens à ce qu’elles vivent. De ce point de vue, les connaissances sur le vieillissement au grand âge concourent à l’élaboration d’une « culture du vieillissement » : elles constituent, pour ceux qui vieillissent, des ressources culturelles susceptibles de leur permettre de mieux affronter l’avancée en âge. Or, il faut bien reconnaître qu’une telle culture du vieillissement peine à émerger aujourd’hui, à la fois parce que l’augmentation des chances d’atteindre la grande vieillesse est très récente – si bien que beaucoup de ceux qui y parviennent aujourd’hui pourraient sans doute dire, comme Claude Lévi-Strauss à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire [1], que cela constitue l’une des plus curieuses surprises de leur existence – et aussi parce que la force de la représentation « jeuniste » de l’avancée en âge conduit à envisager le vieillissement comme un phénomène contre lequel il faut lutter plutôt que comme une réalité qu’il est nécessaire de penser afin de mieux la vivre. Ce qui n’est pas sans danger, comme le note Christian Lalive d’Épinay (2003) qui souligne que cette négation du vieillir « empêche celles et ceux qui s’y font piéger de vivre leur âge, c’est-à-dire les possibilités et défis propres qu’apporte chaque âge de la vie, donc, en un mot, de vivre pleinement leur vie ».
Cinq articles composent ce numéro sur le vieillissement au grand âge. Au-delà de l’apport spécifique de chacun d’eux, sur lequel nous allons revenir, indiquons au préalable que, de leur lecture, se dégagent trois principaux outils analytiques pour penser le processus de vieillissement et la situation des plus âgés : la « déprise », la « fragilisation » et la « routinisation ». Les trois premiers articles (Vincent Caradec, Isabelle Mallon, Serge Clément) privilégient la notion de « déprise », que l’on peut définir comme le processus de réaménagement de la vie qui se produit au fur et à mesure que les personnes qui vieillissent vont faire face à des difficultés diverses (des problèmes de santé, une fatigue plus prégnante, une baisse des sollicitations qui leurs sont adressées) (Barthe et al., 1988; Clément et al., 1996; Clément, Mantovani, 1999; Caradec, 2004). De leur côté, Jean-François Bickel, Myriam Girardin-Keciour et Christian Lalive d’Épinay retiennent les notions de « fragilisation » et de « fragilité » pour étudier les trajectoires du grand âge, la fragilisation devant être entendue comme le « processus d’affaiblissement progressif et inévitable des réserves physiologiques et sensori-motrices », la fragilité renvoyant, d’un point de vue empirique, à une atteinte sur au moins deux des cinq dimensions de la santé retenues par les auteurs (la mobilité, les capacités sensorielles, l’énergie, la mémoire, les troubles physiques) (Lalive d’Épinay, 2003; Armi, Guilley, 2004; Bickel, Girardin-Keciour, 2004). Enfin, Jean Bouisson étudie, en psychologue, le phénomène de « routinisation de la vie quotidienne » qui se manifeste dans le grand âge et dont il montre qu’il constitue un marqueur de vulnérabilité.
Dans le premier article, Vincent Caradec propose de caractériser le grand âge comme celui d’une « épreuve » marquée par la tension entre « éloignement du monde » et « maintien dans le monde ». D’un côté, au fur et à mesure de l’avancée en âge, les « prises » de l’individu sur le monde tendent à s’effriter : il doit abandonner des activités; certains de ses proches disparaissent; le monde se transforme. De l’autre, il s’efforce de maintenir certaines de ces prises – voire d’en recréer, en s’engageant dans de nouvelles activités et de nouvelles relations et en cherchant à préserver des espaces de familiarité avec le monde. Cette caractérisation générale de l’épreuve du grand âge se trouve déclinée selon trois grandes dimensions : le rapport pragmatique au monde; le rapport à soi; le sentiment d’appartenance au monde. Cela conduit l’auteur à examiner successivement le processus de « déprise » des activités, la question de l’(in)achèvement de soi et la tension entre étrangeté au monde et familiarité avec lui. Au final, il apparaît que l’épreuve du grand âge consiste à faire face aux contraintes croissantes qui surgissent au fil du temps afin d’abord de conserver aussi longtemps que possible des activités qui font sens, ensuite de préserver le sentiment de sa propre valeur et enfin de maintenir des espaces de familiarité avec le monde.
Ces analyses trouvent un écho dans l’article d’Isabelle Mallon, qui distingue, dans le contexte particulier des institutions pour personnes âgées, des formes diverses de déprises : déprises stratégiques, déprises tactiques ou déprises imposées par la survenue d’accidents biographiques (handicap, maladie invalidante, perte du conjoint). Pour l’auteur, qui a consacré un ouvrage d’une grande richesse aux différentes manières de vivre et de vieillir en maison de retraite (Mallon, 2004), les institutions hébergeant des personnes âgées constituent des lieux privilégiés pour observer le « travail » (pour reprendre le terme utilisé par le cinéaste Ingmar Bergman) que constitue le fait de vieillir. C’est ce « travail de vieillissement », autrement dit le réajustement des visions du monde et de soi provoqué par l’avancée en âge, qu’Isabelle Mallon explore dans cet article. Elle y souligne, en particulier, le rôle majeur de la mémoire dans cette entreprise de reconstruction de soi à un âge élevé, qu’elle soit objectivée dans le décor des chambres, incorporée dans les habitudes ou mobilisée dans les souvenirs.
Même s’il n’utilise pas le terme, c’est aussi le « travail de vieillissement » qu’étudie Serge Clément, en focalisant l’analyse non plus sur les personnes hébergées en maison de retraite, mais sur celles qui vivent à domicile, et en s’intéressant plus particulièrement à la manière dont elles parlent de la mort. Partant de l’idée que la perspective de la mort est indissociable du grand âge, il analyse, dans cet article, les propos – pas toujours sollicités – dans lesquels les personnes très âgées, au cours d’entretiens (avec des enquêteurs toujours plus jeunes qu’elles), font part de cette expérience si particulière que constitue le sentiment d’arriver au terme de sa vie. Cette parole sur la mort prend des formes diverses : d’une part, la mort des autres (celle des personnes de sa génération et celle des membres de sa famille, et en premier lieu de son conjoint); d’autre part, l’évocation de sa propre mort, qui se trouve associée au sentiment de la précarité de son existence, à la crainte de ne pas mourir « chez soi » (la perspective d’aller vivre en maison de retraite pouvant paraître pire que celle de mourir plus tôt, mais chez soi) et au sentiment de ne plus pouvoir rien faire (ce qui donne l’occasion à Serge Clément de revenir sur la notion de déprise, qu’il a forgée avec ses collègues toulousains).
Jean-François Bickel, Myriam Girardin-Keciour et Christian Lalive d’Épinay s’interrogent, quant à eux, sur les conséquences du processus de fragilisation sur la vie quotidienne des octogénaires, en se fondant sur les très riches données longitudinales de l’enquête Swilso-o (Swiss Interdisciplinary Longitudinal Study on the Oldest-Old), menée au sein du Centre interfacultaire de gérontologie de l’université de Genève. Dans leur article, ils se demandent dans quelle mesure l’engagement dans les activités de loisir peut contrecarrer l’effet négatif que le processus de fragilisation est susceptible d’exercer sur le bien-être. En s’attachant à l’examen de deux types de trajectoires de fragilisation (l’entrée dans la fragilité, d’une part, l’aggravation de la fragilité, d’autre part), ils montrent que l’effet négatif exercé par la détérioration de la santé sur le bien-être est fortement réduit lorsque le niveau d’activité se maintient. Notons que la stabilité du niveau d’activité ne suppose pas une invariabilité des pratiques, puisqu’elle peut résulter de stratégies de compensation et de substitution – ce qui rejoint les observations des autres articles de ce numéro, qui soulignent les importantes reconversions d’activités qui s’opèrent au cours de l’avancée en âge.
Enfin, Jean Bouisson, fort de son expérience de psychologue clinicien, cherche à rendre compte de ce qu’éprouvent les personnes âgées lorsqu’elles constatent qu’elles deviennent plus vulnérables. L’auteur décrit également les stratégies qu’elles s’efforcent alors d’adopter pour s’ajuster, au quotidien, à leur vieillissement. Partant de ce questionnement, proche de celui des autres articles de ce numéro, Jean Bouisson propose un détour par l’étude des réactions psychologiques aux situations extrêmes, détour qui lui permet de dégager les grandes caractéristiques de ce qu’il appelle le « syndrome de vulnérabilité ». Il examine alors plus particulièrement l’une des composantes de ce syndrome, la « routinisation », qui consiste dans l’installation d’un ordre fixe et rigide dans l’environnement proche et familier de l’individu. Puis, grâce à l’élaboration d’une échelle de performance de routinisation (EPR), il montre que le recours aux routines constitue une manifestation de la vulnérabilité du sujet âgé, associée notamment à l’anxiété et à l’altération des performances. Cette routinisation peut cependant prendre deux formes différentes : une « routinisation-stratégie », qui vise au maintien du bien-être de la personne face à un sentiment de fragilité accru, et une « routinisation-processus », bien moins maîtrisée et qui conduit peu à peu la personne âgée à un amoindrissement de ses ressources adaptatives et à un appauvrissement de ses relations avec autrui. Cette distinction entre stratégie active et processus subi renvoie également aux autres contributions de ce numéro, notamment celles qui mobilisent la notion de déprise et qui suggèrent que, lorsque les supports ou les ressources s’effritent, ce qui était aménagement voulu de l’existence tend à se renverser en adaptation contrainte.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BALTES P.B., MAYER K.U. (eds), 1999, The Berlin Aging Study. Aging from 70 to 100, Cambridge University Press, NY, 552 p.
·  BARTHE J.-F., CLÉMENT S., DRULHE M., 1988, « Vieillesse ou vieillissement ? Les processus d’organisation des modes de vie chez les personnes âgées », Les Cahiers de la Recherche sur le Travail Social, n° 15, Caen, p. 11-31.
·  BICKEL J.-F., GIRARDIN-KECIOUR M., 2004, « De l’impact de la fragilité sur la vie quotidienne. Changements et continuités des activités et du bien-être dans le grand âge », Fondation nationale de gérontologie, Gérontologie et société, n° 109, Paris, p. 63-82.
·  BOUISSON J., 2005, Psychologie du vieillissement et vie quotidienne, Solal, coll. « Psychologie », Marseille, 140 p.
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·  CARADEC V., 2004, Vieillir après la retraite. Approche sociologique du vieillissement, Puf, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, 256 p.
·  CARADEC V., 2001, Sociologie de la vieillesse et du vieillissement, Nathan, coll. « 128 », Paris, 128 p.
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·  CLÉMENT S., MANTOVANI J., MEMBRADO M., 1996, « Vivre la ville à la vieillesse : se ménager et se risquer », Les Annales de la recherche urbaine, n° 73, p. 90-98.
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·  MALLON I., 2004, Vivre en maison de retraite. Le dernier chez-soi, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 300 p.
·  VANDENPLAS-HOLPER C., 1998, Le développement psychologique à l’âge adulte et pendant la vieillesse, Puf, coll. « Recherches scientifiques », Paris, 304 p.
 
NOTES
 
[1]Il s’agit de propos tenus lors d’une réunion organisée au Collège de France le 25 janvier 1999 à l’occasion de la parution d’un numéro spécial de la revue Critique qui lui était consacré. Ces propos n’ont pas été enregistrés, mais R.-P. Droit en a proposé une reconstitution dans Le Monde. « Si elle n’est pas nécessairement exacte dans sa lettre, [celle-ci est] fidèle à l’esprit » de l’allocution prononcée par Claude Lévi-Strauss ( Le Monde, 29 janvier 1999).
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