2008
Retraite et société
Notes de lecture...
Analyses critiques
Epidemiology of Aging :
An Ecological Approach
William A. SATARIANO, Sudbury, Massachusetts,
Jones and Bartlett Publishers, 2006,424 p.
Les douze chapitres de cet ouvrage ont tous été rédigés par
William A. Satariano. Chacun d’eux est suivi d’une bibliographie
actualisée. Le concept d’épidémiologie utilisé dans tout
l’ouvrage rend compte d’un angle et d’une méthode d’analyse
servant à examiner les causes et les conséquences de l’état de
santé et de l’état fonctionnel de populations vieillissantes.
D’emblée, l’auteur affirme clairement que l’épidémiologie vise
à décrire et à expliquer les schémas d’incidence et de
prévalence de l’état de santé, ainsi que la durée et la qualité de
vie de ces populations. Ce concept reflète l’idée sous-jacente
que la distribution de l’état de santé n’est aléatoire dans aucune
population vieillissante.
Si le chapitre I analyse précisément cette notion, il décrit
également le vieillissement en tant que phénomène mondial,
et ses répercussions sur la santé, les fonctions et la longévité.
Il présente la perspective épidémiologique comme le cadre idéal
pour comprendre les causes et les effets de ces schémas.
Le chapitre II détaille le « modèle écologique » qui a été adopté
afin de constituer un fondement rigoureux pour la recherche et
la pratique pluridisciplinaires dans le domaine de
l’épidémiologie du vieillissement. Ce modèle écologique conçu
par l’auteur repose sur l’idée que, dans les populations
vieillissantes, les schémas de santé et de bien-être ont un lien
dynamique avec l’interaction des facteurs biologiques,
comportementaux, sociaux et environnementaux. En outre, le
modèle présume que cette interaction s’opère tout au long de la
vie des individus et des sociétés. C’est exactement sur elle que
se fondent les chapitres suivants, qui examinent et évaluent les
concepts, méthodes et travaux de l’épidémiologie du
vieillissement.
Le chapitre III illustre l’interaction de divers facteurs biologiques,
comportementaux, sociaux et environnementaux qui composent
le modèle écologique et la survie/mortalité.
Le chapitre IV applique le modèle écologique en vue
d’appréhender les schémas et les causes des limitations de l’état
fonctionnel, ainsi que de l’incapacité.
Le chapitreV observe que la fonction cognitive diminue
habituellement avec l’âge, mais que l’ampleur et le début de
cette dégradation varient considérablement. Ce point est
expliqué par l’interaction entre les composantes du modèle
écologique.
L’importance du modèle écologique sur le plan de la théorie, de
la pratique et de la recherche apparaît clairement dans
l’exploration de la dépression, décrite comme l’un des grands
problèmes de santé chez les personnes âgées. Le chapitreVI
montre en particulier que l’on ne peut pas comprendre
précisément les causes de la dépression sans tenir compte de
l’interaction entre les facteurs sociaux, comportementaux,
environnementaux, physiques et cognitifs mis en lumière dans le
modèle écologique.
Le chapitreVII traite du rôle essentiel joué par l’interaction entre
les facteurs biologiques, comportementaux, sociaux et
environnementaux dans l’appréhension du risque élevé de
chutes, de blessures et d’accidents automobiles auquel les
personnes âgées sont confrontées.
Le chapitreVIII soutient que l’interaction entre les facteurs
constituant le modèle écologique pourrait bien expliquer
l’accroissement du risque de maladie avec le vieillissement. À
cette fin, il différencie les risques qui se manifestent tôt et ceux
dont la survenue est tardive.
Le chapitre IX propose une évaluation de l’état de santé en
général, de la fragilité et du bien-vieillir. Il considère que, même
si les variables de la fragilité et du bien-vieillir peuvent
apparaître aux deux extrémités opposées, seule leur intégration
permet de saisir la signification de chacune et des deux
ensemble. Le modèle écologique a ici beaucoup à offrir.
Les chapitres X, XI et XII sont, globalement, axés sur la
méthodologie et la réalisation des recherches. Le chapitre X se
penche sur le recrutement, la conduite d’entretiens, les aspects
conceptuels, la gestion et l’analyse, notamment sur l’ajustement
de l’âge, ainsi que sur l’étude des cohortes et l’étude
multiniveaux. Le chapitre XI expose les implications de ces
informations pour les mesures favorisant la santé et le bien-être
des personnes âgées. Pour finir, le chapitre XII est consacré aux
orientations nouvelles de la recherche et de la politique
publique.
Dans le domaine de l’épidémiologie du vieillissement, la
question clé a trait à l’ampleur et aux causes de la pérennité ou
de la dégradation de l’état fonctionnel avec l’âge. Les différences
dans et entre les populations concernant la situation
géographique, le sexe, la race, l’appartenance ethnique et la
catégorie socio-économique façonnent en grande partie le cadre
dans lequel vivent les individus et, donc, la réponse à cette
question. Un vaste éventail d’angles d’étude (facteurs
biologiques, comportementaux, sociaux et environnementaux)
a permis d’offrir de solides réponses. Le modèle écologique est,
à juste titre, proposé comme approche globale rassemblant les
fragments des observations segmentées, propres à chaque
discipline scientifique, dans un tableau plus large, inclusif et
cohérent. Ce modèle est centré autour de trois principaux
composants ou cercles : premièrement, les variables telles que la
démographie, l’environnement construit et physique, la société
(capital, réseaux, soutien, etc.) et la physiologie; deuxièmement,
l’état de santé et l’état fonctionnel standard (maladie et
comorbidité, fonctions physiques, dépression, fonction cognitive,
etc.); troisièmement, la survie et la mortalité. Par sa
méthodologie, le modèle écologique rend essentielle, à notre
avis, l’intégration des variables micro et macro, avec des
résultats instructifs. Il en découlera forcément de meilleures
réponses scientifiques et une identification plus précise des
points d’intervention recommandés pour la politique de la santé
et la politique sociale. Cependant, la complexité et le caractère
global de ce modèle nécessitent, de la part des différents
chercheurs, une formation interdisciplinaire plus poussée que la
moyenne à l’épidémiologie du vieillissement. Dans le même
esprit, ces chercheurs doivent être conscients des questions
méthodologiques complexes que posent l’identification, la
définition et la mesure des variables pertinentes, dans chaque
cercle, qu’elles soient prises en compte ou omises par le
modèle. Il faut donc s’attendre à ce que la mise en Å“uvre du
modèle à grande échelle rencontre des difficultés pratiques. Les
publications à venir qui adopteront le modèle écologique
renseigneront les chercheurs en épidémiologie du vieillissement
non seulement sur les limites, les problèmes et l’efficience de ce
modèle, mais indiqueront également si l’interdisciplinarité gagne
du terrain dans ce domaine.
Plus généralement, cet ouvrage se fonde sur l’intégration de
nombreuses sources d’information pour étayer son approche
écologique. Notre analyse critique ne met pas en cause
l’importance du modèle pour les théoriciens et pour le grand
public. L’ouvrage semble destiné aux premiers, mais la plupart
de ses sections seront aussi lues avec intérêt par les non-spécialistes et les autres professionnels.
Par Mahmoud KHALIL, Sakhnin College for Teacher
Education, Israël et Hisham M. ABU-RAYYA, School of
Psychology, Université de Sydney
Quand les retraités
partent en vacances
Vincent CARADEC, Ségolène PETITE, Thomas VANNIENWENHOWE,
Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion
coll. « Le regard sociologique », 2007,254 p.
Paradoxe : les plus de 60 ans partent plus souvent et plus
longtemps en vacances dans l’année que les plus jeunes,
et pourtant c’est parmi eux (et notamment parmi les plus de
70 ans) que l’on compte le plus de non-partants sur une
année… La question des vacances des retraités a de quoi
intriguer mais, en dépit d’enjeux économiques (le marché des
seniors) et sociaux (les liens entre voyages, qualité de vie et
insertion sociale à la retraite), elle demeure relativement peu
explorée. Quelle place les vacances occupent-elles dans les
modes de vie à la retraite, comment les périodes passées hors
du domicile s’articulent-elles avec les temps et les activités
quotidiennes, dans quelle mesure contribuent-elles à l’insertion
des retraités dans des réseaux de sociabilité à une période de la
vie où ceux-ci tendent à se réduire, et comment les effets du
vieillissement en matière de voyages se manifestent-ils ? Telles
sont les principales interrogations auxquelles cette recherche
entend répondre.
Si les pratiques de voyages et des vacances à l’âge de la retraite
ont déjà fait l’objet d’études, celles-ci se fondent le plus souvent
sur des analyses secondaires des grandes enquêtes nationales
(enquête « Vacances » de l’Insee, Panel suivi de la demande
touristique de la Direction du Tourisme, principalement). Rares
sont celles qui donnent lieu à un recueil spécifique de données.
Or les analyses secondaires apparaissent limitées par les
renseignements présents dans ces enquêtes, au détriment
d’informations caractérisant des groupes sociodémographiques
particuliers comme les retraités.
L’originalité et l’intérêt de cet ouvrage tiennent ainsi pour partie
à un travail d’enquête qui associe recueil de données qualitatif
et quantitatif. L’étude sociologique a été menée par une équipe
experte des questions de vieillissement et des modes de vie à
l’âge de la retraite. Elle a porté sur des retraités de la Caisse
régionale d’assurance maladie (Cram) Nord-Picardie, partis en
voyage par son intermédiaire en 2004. Certes, l’enquête par
questionnaire n’a pas porté sur un échantillon représentatif de
retraités (puisque seuls ceux relevant du régime général et ayant
réalisé au moins un voyage avec la Cram dans l’année ont été
touchés), et l’on n’a, en particulier, aucune information directe
sur les non-partants. L’échantillon est, de plus, d’assez petite
taille (549 individus), ce qui limite parfois les croisements de
variables et le niveau de désagrégation envisageables (il aurait
d’ailleurs été utile, dans certains tableaux croisés, de préciser la
taille des plus petits groupes de façon à mieux évaluer la
significativité de certains écarts observés). Mais globalement, les
auteurs utilisent au mieux cette base de données. De plus, les
entretiens réalisés permettent d’approfondir différents aspects
abordés dans les questionnaires.
L’une des qualités de l’ouvrage est sa clarté : les hypothèses
comme les catégorisations et les résultats de la recherche sont
bien explicités. Si la rédaction aurait parfois pu être plus
resserrée, le lecteur ne perd jamais le fil conducteur entre les
différentes analyses. À signaler également, des annexes
complètes informant de la méthode (construction et composition
des échantillons, questionnaire et guide d’entretien…).
Après que, dans le premier chapitre, l’état de la question a été
présenté à partir d’un tour d’horizon de la littérature, et que les
orientations de la recherche ont été précisées, la présentation
des résultats s’organise en deux temps.
La 1re partie, Pratiques et expériences des vacances, comprend
trois chapitres. Le second chapitre permet de décrire les
caractéristiques du voyage effectué avec la Cram, les critères de
choix de ce voyage en fonction des caractéristiques des retraités
et de leur histoire personnelle, mais aussi de l’influence de
l’entourage, de l’idée que les retraités se font du voyage et de la
clientèle qu’il attirera. La préparation et les prolongements du
voyage sont également étudiés. Il en ressort que la réalisation du
voyage suppose la solution d’un ensemble de questions
pratiques (pré-acheminement, gestion de l’absence du
domicile…). Elle dépend aussi de « médiations symboliques »,
nécessaires pour se représenter les lieux de voyage, et qui
conditionnent le choix de la destination. Les suites, les
prolongements du voyage apparaissent en revanche limités, les
habitudes reprenant très vite leur place au retour au domicile.
Le 3e chapitre permet de situer le voyage vis-à-vis des autres
formes de vacances prises dans l’année (résidence secondaire,
séjours dans la famille, autres voyages organisés…) de façon à
mieux appréhender la complexité des pratiques de vacances.
La typologie proposée met en évidence la grande diversité de
ces pratiques, alors même que dans les représentations attachées
aux vacances, la rupture qu’elles créent – le fait de changer
d’air, de se dépayser, de se mettre à distance du domicile, des
activités et des relations sociales qui lui sont liées – apparaît très
dominante. Elle passe avant la réalisation d’activités, le repos,
l’agrément et la sociabilité. Cette analyse « sur une année »
montre aussi que les périodes de voyage ou les séjours hors
domicile ont un rôle de marqueur temporel, ce marquage
temporel jouant de manière assez différente selon le type de
voyage et selon les personnes. Toutes choses qui ne sont guère
surprenantes.
Le chapitre IV analyse les effets du vieillissement et des périodes
de transitions dans le cycle de vie (« indépendance vacancière »
des enfants, puis départ des enfants du domicile, départ à la
retraite, décès du conjoint). Les pratiques actuelles sont étudiées
par rapport aux pratiques passées, telles que les enquêtés se les
remémorent au moment de l’entretien. Il apparaît que le passage
à la retraite se traduit, dans la plupart des cas, par un
accroissement des voyages, conformément à ce que paraissent
indiquer les grandes enquêtes statistiques. Le décès du conjoint
a des effets contrastés. Mais parmi la population enquêtée
(rappelons qu’il s’agit de partants, une analyse intégrant les non-partants donnerait sans doute des résultats assez différents), le
développement des pratiques vacancières n’est pas rare. Enfin,
l’avancée en âge se traduit par une réorientation des formes de
voyages (des circuits aux séjours, de l’étranger vers la France)
intégrant l’évolution ressentie de ses propres capacités, donnant
corps à la notion de déprise en matière de pratiques touristiques.
La seconde partie, Voyages et lien social, s’intéresse plus
précisément, en deux temps, à la façon dont les voyages
alimentent la sociabilité des retraités.
Le chapitreV traite de la sociabilité pendant le voyage, en
faisant le lien avec les « configurations de départ » (nombre de
personnes avec qui l’on part, et nature du lien avec la personne
enquêtée), décrites de façon très minutieuse. Le chapitreVI est
consacré aux contacts que les voyages engendrent. Il en ressort
des résultats contrastés : à de rares exceptions près, les voyages
ne permettent pas de se faire de nouveaux amis à la retraite. En
revanche, partir permet de renforcer des relations préexistantes
(avec la ou les personnes avec lesquelles on part tout d’abord,
mais aussi par l’envoi de cartes postales, par des rencontres
entre deux voyages) ou d’en créer d’autres, le temps du voyage.
Si ces rencontres sont éphémères, elles contribuent fortement à
l’agrément de la pratique touristique.
Ce travail appelle, logiquement, un certain nombre de questions
supplémentaires : les effets de génération, très présents
actuellement dans les pratiques touristiques, peuvent-ils modifier
en profondeur le vécu des voyages dépeint ici ? Ne faudrait-il
pas également s’intéresser aux non-partants et, plus précisément,
aux personnes ayant cessé de voyager ? Si l’expérience tirée des
voyages apparaît généralement très positive, quelle peut être la
place de l’action publique pour favoriser les départs aux âges
élevés ? Quoi qu’il en soit, on l’aura compris, ce compte rendu
ne donne qu’un aperçu des thèmes abordés. Au-delà de son
objet principal, les pratiques touristiques des retraités, cet
ouvrage fournit plus largement nombre d’éléments intéressants,
tant sur les modes de vie à la retraite, que sur les pratiques
touristiques et les représentations attachées au voyage en
groupe.
Par Pascal POCHET,
Laboratoire d’économie des transports
Erratum
Dans le numéro 52 de Retraite et Société, il fallait lire à la fin
de l’analyse critique de Parcours de vie (p. 164-168) « par
Luc-André GUILLET et Franca ARMI, Centre interfacultaire de
gérontologie, Université de Genève ». Nous prions les auteurs et les
lecteurs de nous excuser de cet oubli.