2008
Retraite et société
Avant-propos
Isabelle Bridenne
Cnav
Annie JOLIVET
Ires
L’exposé de la loi portant réforme des retraites du 21 août 2003 énonce
quatre orientations principales :
- « assurer un haut niveau de retraite, par l’allongement de la durée
d’activité et de la durée d’assurance »;
- « préserver l’équité et l’esprit de justice sociale de nos régimes de
retraite »;
- « permettre à chacun de construire sa retraite, en donnant davantage
de souplesse et de liberté de choix »;
- « garantir le financement des retraites d’ici 2020 ».
Ces orientations, déclinées en objectifs plus précis, ont été traduites en
mesures de nature différente et très diversifiées : des modifications de
paramètres de calcul de la pension de base, la modification du minimum
contributif, et l’introduction de mesures devant permettre une plus
grande ouverture de choix de départ à la retraite (surcote, baisse de la
décote, retraite anticipée pour longue carrière, mais aussi modifications
des conditions de cumul entre emploi et retraite), etc. La réforme de
2003 a également changé certaines règles des pensions de réversion des
régimes de base alignés et instauré une palette de mesures concernant
plus spécifiquement l’emploi des seniors.
Il y a deux ans,
Retraite et Société avait dressé un premier bilan de la mise
en place et des effets de la réforme
[1]. Avec cinq ans de recul, il est
désormais possible d’actualiser ce bilan avec les données statistiques à
présent disponibles et les travaux en cours, en particulier au sein de la
Caisse nationale d’assurance vieillesse. Un tel bilan est d’autant plus
opportun que la loi de 2003 s’inscrit dans une temporalité de moyen
terme avec des points de révision prévus en 2008, puis 2012 et 2016
afin, si nécessaire, d’ajuster les mesures et d’en introduire de nouvelles.
Trois points principaux doivent en effet être discutés lors du « rendez-vous de 2008 »: l’allongement de la durée d’assurance requise pour
bénéficier d’une retraite à taux plein, le taux de revalorisation des
pensions et l’objectif d’un minimum de pension. Par ailleurs, certaines
dispositions de la loi de 2003 sont susceptibles d’être modifiées, voire
supprimées. De plus, dans son quatrième rapport remis au Premier
ministre en janvier 2007, le Conseil d’orientation des retraites
[2] estimait
que ce « rendez-vous » de 2008 serait l’occasion d’examiner plus
largement trois grandes questions : l’équilibre financier des régimes de
retraite et le pilotage du système, l’emploi en général et l’emploi des
seniors en particulier, et l’égalité de traitement entre les cotisants.
Afin d’éclairer les discussions actuelles et de s’interroger sur la réalisation
des orientations fixées en 2003, ce numéro de Retraite et Société présente
différents articles analysant les effets des mesures mises en Å“uvre,
principalement au régime général. Des analyses sont également
présentées sur le Régime social des indépendants (rubrique Le point
sur… ) et sur le régime agricole (rubrique Entretien… ).
Le principe de l’allongement de la durée d’assurance en rapport avec
celui de l’espérance de vie pose la question de l’allongement effectif de la
durée d’emploi, et plus particulièrement de l’emploi en fin de vie active.
À partir du constat d’une faible progression du taux d’emploi des
personnes âgées de 55 à 64 ans, Annie Jolivet analyse les différentes
mesures en faveur de l’emploi des seniors inscrites dans la loi de 2003
et leur impact. Le bilan global de ces mesures, pour l’instant peu
encourageant, appelle à une réflexion sur les indicateurs retenus et sur la
conception et l’application des différentes mesures.
La rubrique Regards sur le droit complète cet article par une analyse
juridique de l’évolution de la mise à la retraite par l’employeur. Celle-ci
est en effet restée pratiquée alors même que la loi de 2003 posait le
principe d’une interdiction de mettre à la retraite d’office les salariés
avant 65 ans. C’est finalement à la Loi de financement de la Sécurité
sociale de 2008 qu’est revenue l’interdiction définitive.
L’ouverture des choix en matière de passage à la retraite vise dans la loi
de 2003 aussi bien le report que l’anticipation du départ.
Christophe Albert, Jean-Baptiste Oliveau et Nathanaël Grave analysent
l’incitation à reculer l’âge de départ en évaluant l’incidence de la surcote
depuis son entrée en vigueur le 1er janvier 2004. Les données disponibles
pour les années 2004 à 2007 conduisent à relativiser ses effets sur le
prolongement de l’activité. Le recours limité au dispositif s’expliquerait
par la faiblesse de trois facteurs : le taux d’emploi aux âges élevés, la
volonté des employeurs de conserver leurs seniors, et l’information
globale sur le mécanisme. Les résultats obtenus semblent cohérents avec
la théorie couramment admise, fondée sur un arbitrage travail/loisirs
pour le choix du départ à la retraite. Sur le champ spécifique du public
de la surcote, l’étude incite cependant à une hausse sensible de la valeur
du coefficient de préférence pour le loisir, comparativement à celle qui
est habituellement adoptée. Cet exercice original permet d’éclairer la
modélisation des départs en retraite à partir de données empiriques.
En contrepoint, Christophe Albert montre, dans la rubrique Faits et
Chiffres, à quel point la retraite anticipée pour longue carrière, dispositif
nouveau créé par la loi de 2003, a rencontré un vif succès.
Dans cette même rubrique, Sabrina Aouici, Séverine Carillon et Corinne
Mette présentent les résultats d’une enquête qualitative réalisée par la
Cnav en 2007 sur la perception des marges de choix du départ à la
retraite. Les entretiens réalisés auprès des assurés montrent qu’un certain
nombre de facteurs restreignent ces marges de choix.
Le souci d’équité et de justice sociale a notamment donné lieu, dans le
cadre de la réforme de 2003, d’une part à une garantie de niveau
minimum de pension pour les salariés les plus modestes et, d’autre part,
à une réforme de la réversion.
Selon l’article 4 de la loi de 2003, « la Nation se fixe pour objectif
d’assurer en 2008 à un salarié ayant travaillé à temps complet et
disposant de la durée d’assurance nécessaire pour bénéficier du taux
plein un montant total de pension lors de la liquidation au moins égal à
85% du salaire minimum de croissance net lorsqu’il a cotisé pendant
cette durée sur la base du salaire minimum de croissance ». Cet objectif
s’est traduit par la réforme du minimum contributif, avec notamment
l’introduction d’une majoration calculée sur les seuls trimestres cotisés,
qui renforce le caractère contributif du minimum, et une revalorisation
de 9,2% à l’horizon 2008 en sus des revalorisations générales. Catherine
Bac, Isabelle Bridenne et Julie Couhin analysent les effets théoriques de
cette réforme, puis ses effets réels. Ceux-ci apparaissent limités : la
revalorisation exceptionnelle de 6% du minimum contributif effective en
2006 n’a augmenté la pension moyenne des bénéficiaires du dispositif
que de 3%.
La réforme de 2003 visait par ailleurs une « amélioration de la situation
des conjoints survivants ». Revenant aux origines de la réversion et à sa
logique, Lucy apRoberts s’interroge sur les évolutions récentes de ce
dispositif. La réversion est par nature « contributive », le droit étant acquis
en fonction des cotisations du conjoint décédé, et définitive. Elle est
implicitement fondée sur la dépendance financière entre conjoints. Or,
la réforme récente a quelque peu brouillé la vision du dispositif en
faisant de la pension de réversion plutôt une prestation de veuvage, dont
le montant peut, dans certains cas, évoluer dans le temps.
Enfin, l’objectif d’assurer un « haut niveau de retraite » doit être apprécié
au regard de l’évolution des pensions au cours du temps. La loi de 2003
a sur le niveau des pensions un impact bien moindre que la réforme de
1993. Même si les effets de cette première réforme ne sont pas
totalement aboutis, ils peuvent désormais être analysés avec
suffisamment de recul. À partir de données de la Cnav, Isabelle Bridenne
et Cécile Brossard décomposent ainsi l’incidence de la réforme de 1993
en effets paramètres, augmentant au fil des générations, et en effets
indexation, s’accroissant au cours du temps. Ces effets combinés se
traduisent par une pension inférieure de 9% en 2003 pour l’ensemble
des retraités du régime général à ce qu’elle aurait été sans application de
la réforme de 1993. En outre, les répercussions de cette réforme n’ont
pas encore atteint leur pleine mesure et vont à partir de 2004 se
combiner aux effets de la réforme de 2003.
Certaines orientations ne sont pas, pour le moment, complètement
abouties, cinq ans après la mise en Å“uvre de la réforme.
Les effets en termes d’incitation à prolonger l’activité et d’accroissement
des choix possibles des assurés lors du passage à la retraite ne sont pas à
la hauteur de ce qui était attendu. Une certaine confusion a pu s’installer
dans l’esprit des assurés avec, d’un côté, les mesures visant au recul de
l’âge de départ à la retraite et, de l’autre, les possibilités de départ
précoce et le maintien d’un écart entre âge moyen de sortie de l’emploi
et âge moyen de liquidation. C’est dans ce contexte que l’allongement
de la durée de cotisation, prévu en 2003 et devant s’appliquer à partir de
2009, revient dans le débat du rendez-vous 2008. L’emploi des seniors
représente un enjeu primordial non seulement pour obtenir
effectivement une amélioration du taux d’emploi à une tranche d’âge,
mais également un recul de l’âge de départ à la retraite, permettant aux
personnes d’acquérir des droits à la retraite jusqu’à l’âge autorisant une
retraite à taux plein. Si des mesures feront l’objet d’un ajustement en
2008, il est clair que l’essentiel de l’effort doit porter sur la formation,
l’adaptation des conditions d’emploi des seniors et l’apport de diverses
formes d’appui-conseil aux branches et aux entreprises.
La question du niveau des pensions des retraités est également essentielle,
et elle pourrait devenir cruciale lors des prochains rendez-vous, lorsque
les effets combinés des réformes de 1993 et 2003 joueront à plein.
[1]
Cf. Retraite et Société, n° 48, La réforme des retraites d’août 2003 : bilan et
perspectives, juin 2006.
[2]
Conseil d’orientation des retraites (2007),
Retraites :questions et orientations pour
2008, La Documentation française, 240 p.