Retraite et société 2009/1
Retraite et société
2009/1 (n° 57)
228 pages
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Vous consultezLes seniors et l’emploi en Corée[1] [1] Ce travail a bénéficié du soutien du Korean Research...
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AuteurYoungjoo Bark du même auteur

Département de Psychologie de Woosuk

La Corée est confrontée à un vieillissement rapide. Selon des données de KNSO[2] [2] KNSO : Korea National Statistical Office. ...
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, les plus de 65 ans représentaient 7,9 % de la population en 2000, soit environ 3,8 millions de personnes ; ce pourcentage passera à 14% en 2018, et à 20% en 2026 (KNSO, 2002). Ce vieillissement démographique s’explique d’abord par la chute brutale du taux de fécondité, qui s’établit actuellement à 1,13 naissance par femme (KNSO, 2006). En outre, l’espérance de vie a fortement augmenté ces dernières années : à 60 ans, âge de la retraite, elle est d’un peu plus de 15 ans pour les hommes, et de 22 ans pour les femmes. Le passage à la retraite marque désormais le seuil d’une troisième phase de la vie souvent très active, mais sans emploi, d’une durée moyenne de plus de 20 ans.

2 Selon le KNSO (2006), la diminution de la population active commencera avant 2010 et touchera surtout les 25-49 ans. L’augmentation du ratio de dépendance entraînera de facto une charge financière accrue pour les systèmes de retraite.

3 La situation est d’autant plus inquiétante que se profilent les perspectives d’un vieillissement accentué de la population active et une pénurie de main-d’œuvre. En 2020, les 25-49 ans représenteront à peine 18 390 000 personnes, alors que le marché du travail n’accueillera que les jeunes classes creuses de l’après baby-boom. On notera également que la population active passera de 34 millions de personnes en 2000 à 24 millions en 2050. Le tableau 1 permet de se faire une idée de l’importance de la pénurie de main-d’œuvre qui menace la Corée.

Tableau 1.  - Projection des 25-49 ans en Corée

Tableau 1. Projection des 25-49 ans en Corée 2007 2020 2030 2040 25-49 ans 20 820 000 18 390 000 15 760 000 13 140 000 Source : KNSO, projection de population, 2006.

4 C’est dans ce contexte que, depuis la seconde moitié des années 1990, l’emploi des seniors (55-64 ans) est devenu une problématique récurrente. Il touche au plus profond des rapports que la société entretient avec le travail, mettant en évidence la dévalorisation dont les salariés vieillissants sont l’objet. Confrontée au vieillissement de sa population, la Corée doit relever un double défi : assurer d’une part l’équilibre financier des systèmes de retraite, gérer d’autre part le problème de l’emploi, particulièrement de ceux qui avancent en âge.

5 Récemment, la prise de conscience de cette situation a débouché sur des mesures concrètes[3] [3] Pour améliorer le taux de fécondité, le gouvernement...
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, en particulier pour améliorer le taux de fécondité. Elles semblent avoir été efficaces : selon le KNSO, le taux de fécondité est passé de 1,08 enfant par femme en 2005 à 1,13 en 2006 et à 1,27 en 2007. Simultanément, on a constaté une volonté de mieux gérer les âges et l’emploi des seniors. Par ailleurs, la Corée peut espérer faire face aux exigences d’un travail de qualité dans la mesure où le niveau de formation de ses travailleurs progresse régulièrement : d’après le recensement de 2005,1,9% des 60-64 ans, 8,9% des 40-44 ans et 18,3% des 30-34 ans avaient suivi quatre années d’études après le baccalauréat.

6 L’objectif de cette note est d’une part de dresser le bilan des analyses sur l’emploi des seniors en Corée, d’autre part de montrer en quoi l’évolution des comportements des entreprises, des individus et des pouvoirs publics suppose l’abandon d’une vision statique et segmentée de l’âge. Nous entendons parallèlement faire émerger des stratégies de lutte contre les discriminations que les travailleurs âgés subissent de la part des entreprises et de la société et tracer quelques pistes pour des programmes d’amélioration de la qualité de vie des seniors.

7 La première partie détaillera les données relatives au vieillissement actuel de la Corée, qui fait craindre une future pénurie de main-d’œuvre, ainsi que la situation de l’emploi des seniors. La seconde partie soulignera certains enjeux liés aux réformes mises en œuvre dans les toutes dernières années en matière de retraite, de formation et de lutte contre la discrimination par l’âge.

8 La dernière partie analysera les différentes dimensions d’un projet susceptible d’apporter des solutions durables au problème de l’emploi des seniors. En la matière, l’efficacité commande en effet de ne pas se limiter à une approche uniquement centrée sur les seniors et leurs difficultés immédiates. Face au vieillissement de la population active, une approche globale est nécessaire, permettant, dans la mesure du possible, d’abolir les frontières d’âges afin de considérer les personnes dans la dynamique de leur évolution tant individuelle que professionnelle. Le vieillissement d’une société pose des problèmes majeurs qui ne sont pas seulement financiers. Ils concernent aussi la répartition des temps de travail et d’inactivité sur le cycle de vie.

La situation précaire des seniors

9 Dès 2000, les plus de 65 ans dépassaient 7 % de la population totale, et la Corée pouvait donc déjà être considérée comme un pays vieillissant (cf. tableau 2).

Tableau 2.  - Vieillissement plus tardif mais beaucoup plus rapide en Corée qu’en France

Tableau 2. Vieillissement plus tardif mais beaucoup plus rapide en Corée qu’en France Année où le ratio Année où le ratio Durée de passage 65+/0-64 65+/0-64 de l’un à l’autre atteint 7 % atteint 14 % (en années) Corée 2000 2018 18 France 1865 1980 115 Source : KNSO, projection de population, 2006.

10 La population des 15-64 ans représentait 34 millions de personnes en 2000, soit 71,7% de la population totale (48 millions en 2005). À partir de 2016, cette tranche d’âge commencera à diminuer, pour atteindre 24 millions de personnes en 2050, soit 53% de la population totale prévue pour cette même année. Ce vieillissement très rapide de la Corée s’explique, comme nous l’avons souligné en introduction, par une chute brutale du taux de fécondité et par l’allongement de l’espérance de vie. Le tableau 3 (p. 178) et le tableau 4 (p. 180) donnent la mesure de ces deux phénomènes depuis les années 1970.

Tableau 3.  - Taux de natalité 1970-2006

Tableau 3. Taux de natalité 1970-2006 Année Nombre de naissances Taux de natalité (P. 1000) 1970 1 010 000 4,53 1975 880 000 3,47 1980 870 000 2,83 1985 660 000 1,67 1990 660 000 1,60 1995 720 000 1,65 2000 640 000 1,47 2001 560 000 1,50 2002 500 000 1,17 2003 490 000 1,19 2004 480 000 1,16 2005 440 000 1,08 2006 450 000 1,13 Source : KNSO, projection de population, 2006. Lecture : en 1980, il y avait 870 000 naissances et un taux de fécondité de 2,83 enfants par femme.

11 En 2005, l’espérance de vie au moment de l’âge légal de la retraite (60 ans) est de 17 ans pour les hommes, et de 23 ans pour les femmes. L’accroissement de la longévité s’accompagne d’une amélioration de l’état de santé aux âges élevés. En raison de ce phénomène et des gains d’espérance de vie, il est d’usage de considérer comme seniors les personnes de 55 ans et plus, la vieillesse commençant véritablement aux alentours de 85 ans avec l’apparition des troubles psychiques et physiques. Il est donc parfaitement possible de faire valoir ses compétences jusqu’à un âge avancé.

12 Les effets du vieillissement de la population active risquent de peser lourd sur l’économie du pays, à tel point que certains songent à reculer l’âge légal de la retraite. Cette solution n’est efficace que dans la mesure où l’économie est capable de fournir un emploi aux seniors. Mais en général, l’état des mentalités et la réalité des pratiques politiques excluent les seniors de 55-64 ans du marché du travail. Non seulement ces politiques empêchent les seniors de se maintenir en emploi et de choisir quand et comment prendre leur retraite mais, de surcroît, elles sont onéreuses pour les entreprises et la société. Si rien n’est fait pour promouvoir de meilleures perspectives d’emploi pour les seniors, les taux d’emploi diminueront fortement à partir de 2010, alors que les baby-boomers commenceront à prendre massivement leur retraite.

13 Qui plus est, à la suite de la crise financière puis économique qu’a connue le Sud-est asiatique en 1997, la plupart des entreprises coréennes ont entamé une restructuration organisationnelle qui se traduit par la diminution de leurs effectifs. Dans ce contexte, les travailleurs âgés sont constament exposés au licenciement, y compris avant l’âge de la retraite : l’éviction des salariés vieillissants, entre 55 et 64 ans, est devenue une pratique courante de beaucoup d’entreprises coréennes. En Corée, l’âge de la retraite est variable suivant le secteur professionnel (cf. encadré).

Le système de retraite coréen
En Corée, le système de pension de retraite nationale correspond au régime général de pension de retraite en France. Seulement, en Corée, il n’a été généralisé qu’en 1988.
Auparavant, seuls les fonctionnaires et les militaires avaient un système de pension de retraite nationale. Pour les salariés du secteur privé, il existait un système très particulier à la fois pour l’âge de la retraite et pour la pension de retraite.
Pour le secteur privé, l’âge de la retraite était décidé par chaque entreprise selon les modalités du système de retraite obligatoire. En moyenne, cet âge était fixé autour de 56 ans. Seulement, il ne s’agissait que du départ de l’entreprise que nous pouvons considérer comme « principale », mais cette sortie ne correspondait pas à la sortie définitive du marché du travail.
Quant à la pension de retraite, elle n’existait pas à cette époque-là. Le rôle équivalent à la pension de retraite était joué par un système « d’indemnité de départ ». Cette indemnité était versée par l’entreprise au moment du départ, autrement dit à l’âge fixé par l’entreprise comme étant celui de la retraite. Il s’agissait donc d’une sorte de « salaire reporté ». Mais, au fil des années, le contexte socio-économique ainsi que les règles régissant ce système ont évolué, si bien qu’il n’est plus capable d’assumer les rôles qui lui étaient initialement attribués. Parmi les changements les plus importants, nous pouvons citer la possibilité offerte aux salariés d’anticiper le versement de l’indemnité de sorte qu’au moment du départ, le pécule peut avoir considérablement diminué jusqu’à devenir insuffisant pour garantir à lui seul l’intégralité des revenus pour la vieillesse.
Un autre problème intrinsèque à ce système est qu’en cas de faillite de l’entreprise, l’indemnité est perdue : il y a très peu de garanties ou d’assurance.
Conscient des différentes faiblesses de l’indemnité de départ, le gouvernement coréen a mis en application un nouveau système depuis le 1er décembre 2005, le « corporate pension ». Ce système a pour objectif de remplacer à terme l’indemnité de départ. De plus, pour le gouvernement, le système de pension de retraite national prévoyait initialement un taux de remplacement de 60 %, mais ce taux va progressivement baisser jusqu’à 40%. C’est pourquoi, conscient de l’insuffisance de cette pension nationale comme revenu pour la vieillesse, le gouvernement a décidé de renforcer la contribution des entreprises pour garantir ce revenu : il s’agit de l’une des motivations du gouvernement pour introduire le corporate pension.
Les nouveautés principales apportées par le corporate pensionsont les suivantes :

  • les entreprises sont obligées d’externaliser les fonds dédiés aux indemnités de départ, ce qui limite les risques en cas de mauvaise gestion de l’entreprise, voire de faillite ;
  • forte dissuasion pour anticiper le versement de l’indemnité de départ ;
  • possibilité de transformer l’indemnité de départ, qui était versée en une seule fois, en versements mensuels à partir du départ en retraite ;
  • en cas de changement d’entreprise, possibilité de garder le pécule.

Hae Ran Kim-Lescarret, Professeur de sciences politiques (Institut d’Études politiques de Paris)

Tableau 4.  - Taux d’emploi des seniors (55-64 ans) en Corée et en France

Tableau 4. Taux d’emploi des seniors (55-64 ans) en Corée et en France Année/Pays Corée France en mOCoDyeEnne 1990 61,9 % 30,7 % 47,3 % 2004 58,5 % 37,1 % 50,7 % Source : OCDE, Perspectives de l’emploi, 2005.

14 Reste que le taux d’emploi des 55-64 ans en Corée est beaucoup plus élevé qu’en France : 58,5 % en 2004, contre 37,1 % (cf. tableau 4). En Corée, l’âge moyen de sortie du marché du travail est aussi bien plus élevé qu’en France. En 2006, il est de 68,7 ans, contre 58,8 ans (KDI, 2006) [4] [4] KDI : Korea Development Institute. ...
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. Même si l’âge de la retraite se situe en moyenne autour de 55 ans, beaucoup de seniors coréens restent sur le marché du travail après la retraite, surtout après « la retraite d’honneur » pour des raisons économiques[5] [5] Après la crise économique de 1997, au nom de la restructuration,...
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.

15 Il existe en Corée une inquiétude liée à l’évolution défavorable de la population active et à ses conséquences sur le niveau de vie des seniors menacés de pauvreté. La plupart des 58,5 % des seniors encore au travail exercent en fait une activité non rémunérée généralement commerciale, souvent dans un cadre familial. Seuls 30,9% sont salariés et ne bénéficient d’ailleurs que d’un contrat précaire, par exemple de travailleur journalier ou intérimaire.

16 En général, les commerçants restent plus longtemps sur le marché du travail que les salariés, et c’est ce qui explique le taux élevé d’emploi des seniors en Corée (Park, 2003).

17 Il est intéressant ici de rendre compte de la situation économique actuelle des seniors. Selon le KDI, en 2003, parmi les 300000 ménages dont le chef de famille a 60 ans et plus, 28% se trouvaient dans un état de pauvreté absolue : 84000 familles vivent avec 360000 wons par mois, soit environ 220 euros[6] [6] Le seuil de pauvreté en Corée est fixé à 435 921 wons,...
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. Quand ils ne bénéficient pas de l’aide de leurs enfants, ils ne peuvent que recourir à l’assistance publique. De plus, 58% de ces familles ne disposent d’aucune protection sociale. La plupart des personnes âgées dépendent donc de l’aide économique de leur enfant. Cela illustre la différence entre les niveaux de couverture sociale en Corée et en France. Cela permet aussi de comprendre pourquoi il n’est pas rare aujourd’hui que des Coréens travaillent jusqu’à près de 70 ans. Ajoutons que le système de pension nationale, le « National Pension » [7] [7] La Corée a connu une croissance économique soutenue depuis...
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, ne concerne pratiquement pas la tranche d’âge des 70 ans et plus, qui représentaient 6,2% de la population en 2007 (3 026 000 personnes).

18 Il est donc essentiel de mettre en place des mesures permettant d’améliorer l’emploi des seniors, à la fois en raison de l’insuffisance de protection sociale et de l’importance du vieillissement, plus rapide que dans les autres pays de l’OCDE. Les chiffres le montrent : 57,5 % des retraités âgés de 55-64 ans veulent continuer à travailler pour des raisons économiques, pour assurer par exemple l’éducation de leurs enfants et contribuer financièrement à leur mariage (KNSO, 2007).

19 L’âge effectif moyen de cessation d’activité, nous l’avons dit, se situe autour de 55 ans, mais la prestation du régime de base ne peut être légalement obtenue qu’à partir de 60 ans. Or, beaucoup de salariés ne trouvent pas de nouvel emploi après 55 ans, alors même qu’ils ne peuvent toucher de pension avant 60 ans. Par ailleurs, le régime national de base est plus récent que le système de « retraite obligatoire » assorti d’une indemnité de départ.

20 C’est pourquoi la plupart des Coréens ont longtemps confondu le premier et le second qui, il est vrai, coexistent aujourd’hui (Kim-Lescarret, 2007). Sa mise en place est freinée par la difficulté qu’éprouvent les Coréens à en adopter le concept : l’assuré verse une cotisation mensuelle de 9 % de ses revenus pendant 40 ans pour obtenir une pension au taux maximal.

21 Mais la crise économique qui a culminé en 1997 a provoqué une importante baisse du taux d’activité, une forte augmentation du chômage et la suppression d’emplois conduisant à la retraite d’honneur. En dépit de la reprise de la croissance économique au début des années 2000, le taux d’emploi des seniors est resté relativement faible, particulièrement chez les 55-64 ans. Parallèlement, le chômage des jeunes est élevé (8,3 % en 2007), surtout pour ceux qui sortent du système éducatif sans véritable qualification.

22 À partir de 2010, la population active va amorcer sa décroissance et les baby-boomers vont commencer à partir massivement en retraite (cf. tableau 5).

Tableau 5.  - Population active en projection selon la tranche d’âge (%)

Tableau 5. Population active en projection selon la tranche d’âge (%) 1970 1980 1990 2000 2005 2010 2020 2030 2050 15-24 ans 33,3 36,3 29,6 22,8 19,9 18,3 15,6 13,1 14,7 25-49 ans 52,3 49,8 54,4 58,8 59,6 56 ; 7 50,9 49,5 44,4 50-64 ans 14,4 13,9 61,9% 18,4 20,5 25,0 33,5 37,4 40,9 Source : Projection de population, 2005.

Créer des emplois pour les seniors : une discrimination finalement négative ?

23 Après 60 ans, le cumul d’un emploi et de la pension du régime de base est légalement possible. Mais le maintien sur le marché du travail après la retraite se fait très rare. Par ailleurs, les seniors, même avant l’âge légal de la retraite, sont constamment exposés au risque d’une perte d’emploi liée aux restructurations de leurs entreprises. Ils sont en effet, en Corée comme dans beaucoup d’autres pays, victimes d’un certain nombre de stéréotypes négatifs constitutifs d’une véritable discrimination.

24 La prolongation de la vie professionnelle comporte – comporterait – deux risques : d’une part, elle empêcherait l’embauche de jeunes, d’autre part, elle ferait courir des risques financiers aux entreprises compte tenu du coût de la main-d’œuvre âgée. De plus, les seniors retraités titulaires d’un emploi créeraient les conditions d’un « dumping social » en se montrant moins exigeants en termes de rémunérations, de conditions d’emploi et de travail. Mais la Corée est confrontée au vieillissement de sa population active et à la menace d’une pénurie de main-d’œuvre. En l’absence de tout renversement de tendance démographique, la population active devrait passer, comme nous l’avons déjà indiqué, de 34 millions de personnes en 2000 à 24 millions en 2050. Il est donc temps d’imaginer des mesures concrètes, d’autant que de nombreux seniors en préretraite ou titulaires d’une retraite d’honneur ne touchent que de faibles pensions : ils tombent dans la grande pauvreté quand le soutien familial leur fait défaut.

25 L’accélération du vieillissement coréen appelle l’établissement d’un système de protection sociale plus solide et la mise en œuvre de moyens favorisant la qualité de vie des seniors. On ne peut se contenter de leur distribuer des aides « passives », d’autant que la plupart souhaitent travailler après leur retraite. Il faut permettre à ceux qui le veulent de vieillir dans le travail après leur départ en retraite.

26 Cette idée est au cœur des préoccupations coréennes en matière d’emploi. Le pays est encore sous l’influence de la culture confucéenne : les personnes âgées sont dignes de respect et riches d’un capital d’expérience. Mais elles sont également regardées comme faibles, peu dynamiques et incapables de travailler.

27 L’industrialisation a entraîné des changements sociaux et culturels importants et une mutation de la structure familiale. Jadis, le fils aîné vivait en général avec ses parents âgés. Aujourd’hui, cette situation se rencontre de moins en moins fréquemment. En 2006, parmi les personnes de 65 ans et plus, 53,2 % vivaient avec leurs enfants ; 20,1 % vivaient seules et 21,6 % en couple (KNSO, 2006). Parallèlement à cette évolution, le regard porté sur les personnes âgées s’est modifié plutôt négativement.

28 Mais, grâce au développement de l’hygiène et de la médecine, les Coréens âgés ne se considèrent pas comme « vieux », et on entend couramment qu’une personne aujourd’hui âgée de 60 ans n’est pas moins dépourvue de facultés qu’un quadragénaire du passé. Comment alors s’étonner que les 55-64 ans revendiquent un travail pour mieux vivre et réussir leur vieillissement ?

29 Cependant, créer des emplois destinés aux seniors ne résout pas le problème du vieillissement de la population active. Il faut en même temps réformer le système salarial ainsi que celui des retraites. Il faut donc « flexibiliser » le rapport entre âge et travail.

30 Pour favoriser l’emploi des personnes qui veulent travailler au-delà de la retraite, le ministère du Travail a conçu un plan national pour l’emploi des seniors dont la réalisation est étalée entre 2007 et 2011. Effectivement articulé autour de cette problématique, ce plan insiste sur les efforts à fournir en matière de formation professionnelle et prévoit le relèvement progressif d’environ cinq ans de l’âge moyen de sortie de l’activité.

31 Les principales actions de ce plan sont les suivantes. En premier lieu, il s’agit d’adapter les conditions de travail aux salariés âgés compétents qui souhaitent poursuivre leur activité. Dans ce cadre, et afin de faire face à la pénurie globale de main-d’œuvre, il est prévu de faire progresser le taux d’emploi des 55-64 ans (58,7 % en 2005) pour lui faire atteindre le niveau observé au Japon (68% en 2005). Ces stratégies pour un vieillissement actif seront évaluées tous les cinq ans jusqu’en 2021.

32 Pour maintenir des seniors dans l’emploi jusqu’à 60 ans et au-delà, le plan inclut, comme nous l’avons mentionné plus haut, un report progressif de l’âge de la retraite à partir de 2008, et une incitation des entreprises au développement de nouvelles gestions des âges. Ainsi seront créés des services de ressources humaines avec le soutien de l’État, qui favoriseront l’activité des retraités souhaitant compléter leur pension par un revenu supplémentaire. Il s’agit bien là aussi, on l’aura compris, d’encourager l’activité le plus longtemps possible.

33 En ce qui concerne la discrimination fondée sur l’âge et la réticence des entreprises à l’embauche des seniors, le système salarial sera réformé par l’introduction du « salary peak » (crête de salaire) [8] [8] Ce système devrait être adopté par un nombre toujours...
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, qui permet aux seniors de conserver un travail jusqu’à l’âge de la retraite et au-delà, et aux employeurs de résoudre le problème de l’augmentation de la rémunération en fonction de l’ancienneté. Il a également été décidé d’élargir les possibilités de flexibilité du marché de l’emploi en adoptant différents types de contrat de travail (intermittent ou intérim). Il sera de ce fait admis qu’à partir de 60 ans l’entreprise puisse rompre le contrat de travail et réembaucher pour une durée déterminée à un niveau de salaire moindre (le « salary peak »). Le cumul de cette rémunération avec la retraite d’entreprise sera autorisé.

34 L’État apportera aux entreprises un concours financier pour assurer la viabilité du système de « report de l’âge de retraite » et concrétiser l’objectif de « réembauche des seniors après la retraite ». L’État envisage de faire promulguer une loi obligeant les entreprises de plus de 300 salariés à présenter tous les ans leur projet de report de l’âge de retraite, sous peine d’une amende de 5000000 de wons (environ 3 000 euros).

35 La politique mise en place par ce plan vise à favoriser spécifiquement les seniors en créant 300000 emplois qui leur sont strictement réservés, conçus pour eux et adaptés à leur situation. Si cette formule de discrimination positive semble satisfaisante au regard des problèmes que pose le vieillissement, elle risque de faire naître une autre discrimination, négative celle-là, à l’égard des autres tranches d’âge.

36 Pour véritablement protéger les seniors de l’éviction du marché du travail, il conviendrait de mettre en place un système de formation professionnelle tout au long de la vie tout en ciblant les personnes en fin de carrière : de l’offre de formation dépendent en effet les performances productives et, au-delà, l’aptitude aux mobilités internes et externes qui peuvent s’appuyer sur une validation des acquis professionnels. Reste qu’une politique pour l’emploi des seniors passe aussi par l’entretien de leur motivation et donc par la reconnaissance de leur apport à l’entreprise.

37 Indépendamment des incitations gouvernementales contenues dans le plan 2007/2011, subsiste la question des comportements managériaux. De ce point de vue, il serait pertinent de mettre en place des dispositifs qui existent dans d’autres pays, tels les bilans professionnels, qui permettent aux seniors de mieux gérer leur carrière et de construire des projets professionnels cohérents. En ce domaine, la Corée a encore beaucoup de chemin à parcourir. Il est également fondamental d’ouvrir plus largement les opportunités de la formation professionnelle aux salariés de plus de 45 ans, ce qui constitue d’ailleurs un bon moyen de prévention contre les conséquences sociales des restructurations.

38 Toutes les actions programmées par le gouvernement coréen sont inspirées par les politiques conduites ailleurs, en particulier au Japon (Guillemard, 2003). Ce pays, confronté au vieillissement rapide de sa population, est unanimement loué pour la cohérence de sa politique et pour le dynamisme de son action politique. Pour réussir à mieux vivre le vieillissement, la concertation entre tous les partenaires sera nécessaire : État, entreprises, seniors eux-mêmes.

Pour mieux vieillir : du welfare au workfare

39 Pour les seniors d’aujourd’hui, la question du « vieillir dans le métier » ne se pose pas parce qu’ils ont vieilli à une époque où âge et travail n’étaient pas incompatibles. Au contraire, l’âge apparaissait comme une garantie d’expérience, une expérience qui était au cœur même du monde professionnel. L’une des différences majeures entre la conception contemporaine du travail et celle d’hier tient précisément au crédit accordé à l’expérience d’un aîné qui avait forgé son savoir-faire sur le tas.

40 La Corée qui, en 2000, a passé le cap de l’« ageing society », est en train de devenir une « aged society ». Si nous n’y prenons pas garde, des problèmes majeurs seront posés tant au marché du travail qu’au système financier. Mais cette situation offre aussi de réelles opportunités, à condition de remettre en cause certaines attitudes envers les personnes âgées et de combattre les discriminations dont elles font l’objet.

41 Quelles que soient les futures évolutions de l’économie et de la société, il importe que le travail conserve son statut d’ancrage, qu’il reste un outil pour donner un sens à sa vie. En général, on considère le travail comme un moyen de vivre, tant matériellement que psychologiquement.

42 Pour les seniors, le travail est aussi un moyen de rester actif, autrement dit de ne pas se sentir dépendant de ses proches et de la société. Il permet donc de s’accomplir dans la vieillesse et de ne pas la subir passivement (Balard, 2007).

43 Mais si les politiques sociales, en Corée comme ailleurs, doivent s’adapter au vieillissement actuel et à ses formes futures, il appartient aussi aux seniors eux-mêmes de s’adapter (ou d’essayer de s’adapter) aux changements de la société.

Bibliographie

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Notes

[ 1] Ce travail a bénéficié du soutien du Korean Research Foundation Grant, subventionné par le gouvernement coréen (KRF-2007-013-H000-07). Je remercie également très vivement Madame Hae Ran Lescarret pour ses remarques et sa collaboration.Retour

[ 2] KNSO : Korea National Statistical Office.Retour

[ 3] Pour améliorer le taux de fécondité, le gouvernement coréen essaye d’aménager un environnement facilitant la naissance et l’éducation de l’enfant. Il verse des allocations et offre des réductions d’impôts aux familles de plus de trois enfants et aux femmes enceintes.Retour

[ 4] KDI : Korea Development Institute.Retour

[ 5] Après la crise économique de 1997, au nom de la restructuration, un nouveau type de retraite est apparu : « la retraite d’honneur ». C’est la formule de départ anticipé la plus répandue actuellement en Corée. À l’origine intitulée « retraite de mérite », elle ne concernait que les fonctionnaires qui avaient au moins 20 ans de service. Ce dispositif a été développé dans le secteur privé avec le même nom pour masquer sa nature de retraite anticipée. Les critères d’élection à la retraite d’honneur dans la fonction publique et dans le secteur privé sont très souvent l’ancienneté et l’âge du salarié. Ces deux critères fournissent aux entreprises un prétexte idéal pour se séparer en priorité des salariés âgés en cas de restructuration. Au début de l’application de ce dispositif dans le secteur privé, l’indemnité de départ était assez généreuse, mais avec la généralisation du système dans la plupart des entreprises, elle a nettement diminué (pour plus de détails, cf. Kim-Lescarret, 2007).Retour

[ 6] Le seuil de pauvreté en Corée est fixé à 435 921 wons, soit 265 euros.Retour

[ 7] La Corée a connu une croissance économique soutenue depuis les années 1960, augmentant l’emploi et le revenu national. L’industrialisation, la nucléarisation de la famille et l’urbanisation sont allées de pair avec une forte augmentation de la population âgée. Les questions du bien-être social et de la sécurité sont alors devenues primordiales. Dans un tel contexte, la Loi nationale de pension d’assistance sociale a été promulguée en 1973 dans le but d’améliorer la qualité de vie et le bien-être des personnes. Elle a fait l’objet d’une révision en profondeur qui a donné naissance au régime national de pension en vigueur depuis le 1er janvier 1988. L’économie était alors florissante. Initialement, ce régime ne visait que les personnes travaillant dans les entreprises employant au moins dix salariés à temps plein. La couverture en a été ensuite étendue aux personnels des entreprises d’au moins cinq salariés à temps plein (1992), puis aux agriculteurs et aux pêcheurs (juillet 1995), puis à toutes les entreprises d’au moins un salarié. D’autres régimes publics de pension prennent en charge les fonctionnaires civils (1960), les militaires (1963), les enseignants du privé (1975).Retour

[ 8] Ce système devrait être adopté par un nombre toujours croissant d’entreprises dans la mesure où il satisfait beaucoup de salariés qui préfèrent travailler plus longtemps (même après l’âge légal de la retraite) plutôt que d’être confrontés aux vicissitudes financières du non-emploi. Mais le « salary peak » peut aussi être un moyen de tirer les salaires à la baisse. C’est pourquoi la confédération coréenne des syndicats s’y oppose.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Youngjoo Bark « Les seniors et l'emploi en Corée », Retraite et société 1/2009 (n° 57), p. 175-188.
URL :
www.cairn.info/revue-retraite-et-societe-2009-1-page-175.htm.