Retraite et société 2009/3
Retraite et société
2009/3 (n° 59)
268 pages
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Vous consultezEntretien avec Stéphanie Vermeersch, Chargée de recherche CNRS 1re classe (UMR CNRS Lavue) Marie-Hélène Bacqué, Professeure de sociologie (UMR CNRS Lavue)

Habiter autrement pour mieux vieillir : héritages et perspectives

AuteurJean-Philippe Viriot Durandal du même auteur

Maître de conférences à l’université de Franche-Comté, Professeur associé à l’université de Sherbrooke, Chercheur au Gepecs/Paris Descartes, Président du Reiactis

1 Vous vous intéressez aux effets du vieillissement de la génération du baby-boom, sur son rapport à l’espace domestique et à ses frontières avec l’espace public. Quel regard vos différents travaux vous permettent-ils de porter sur ces questions[1] [1] Cet entretien a été réalisé à deux voix ; Marie-Hélène...
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 ?

2 Il convient d’abord de préciser que dans Changer la vie, nous nous sommes penchées sur un groupe spécifique de baby-boomers, ceux que Catherine Bidou avait baptisés les « aventuriers du quotidien » ou que la littérature sociologique du début des années 1980 dénommait la « nouvelle classe moyenne » ou la « classe d’alternative ». Ce groupe était composé de classes intermédiaires travaillant surtout dans le secteur public ou culturel et partageant des modèles culturels fondés sur la recherche de formes de convivialité, sur des rapports à l’éducation, mais aussi un projet de transformation sociale par le quotidien. Nous avions été frappées par certaines analyses des couches moyennes, en particulier celles qui diagnostiquaient leur déclin. Elles étaient finalement focalisées sur ce groupe-là et décrivaient avant tout l’inachèvement de la prophétie des années 1980 voyait dans ce groupe une dynamique forte de transformation sociale. Nous avons cherché, à partir de l’histoire d’une opération d’habitat autogéré, à appréhender à la fois l’histoire d’un collectif et les trajectoires des individus qui le composent et dont les initiateurs arrivent aujourd’hui à l’âge de la retraite. Bien sûr, ces individus ont des destins multiples. Certains d’entre eux cherchent à reconvertir l’expérience sociale et politique des années 1980 dans la recherche de solutions alternatives de lieux d’habitat à cette nouvelle étape de leur vie. En effet, ils reposent ainsi la question de la relation entre maîtrise de sa propre vie, solidarité collective et projet politique et leur engagement est concret, dans le faire ensemble.

3 Changer le monde dans les années 1970 induisait une transformation radicale des structures et des valeurs. La génération du baby-boom s’apprêterait-elle à vivre sa révolution tranquille en resituant désormais la transformation sociale dans la proximité et en agissant sur les politiques locales dans leurs villes ou leurs quartiers ?

4 Il faut être attentif ici à ne pas relire la portée « radicale » des velléités de transformation sociale des baby-boomers dans les années 1970 par contraste avec le caractère plus « réformateur » des projets contemporains de changement social. S’il était effectivement question de « changer la vie » dans les années 1970, pour certaines fractions bien spécifiques des couches moyennes, il s’agissait également de vivre ces changements au quotidien, et notamment dans l’espace local : ouverture de la socialisation familiale, développement des sociabilités de voisinage, accent mis sur des pratiques locales de type villageois, et projets d’habitats différents plus ou moins communautaires. C’est au quotidien, dans l’espace et le temps vécus « ici et maintenant » qu’étaient expérimentés les changements de modes de vie.

5 De ce point de vue, il existe une certaine continuité entre les expériences qui virent alors le jour et celles qui fleurissent aujourd’hui, notamment dans le cadre de l’habitat « différent » : il s’agissait et il s’agit toujours de « vivre ensemble » au quotidien de façon moins individualiste, en développant des sociabilités renforcées et ouvertes de voisinage, en imaginant des formes de cohabitation plus solidaires à l’échelle du lieu de vie, voire du quartier, tout en préservant l’intimité et le « chacun chez soi ». Les formes d’habitat partagé entre personnes âgées – dont les Babayagas à Montreuil* constituent l’exemple, non unique, mais emblématique – déclinent et adaptent ces projets à l’avancée en âge. Elles mettent notamment l’accent sur la solidarité, voire l’accompagnement, en fin de vie.

6 Ce qui se trouve probablement modifié est l’articulation avec l’échelon politique du changement : dans les années 1970, les expériences d’habitat alternatif entendaient en quelque sorte changer la vie au quotidien dans l’espoir d’une part, d’essaimer ce changement et de le diffuser aux autres couches sociales et d’autre part, d’impulser ainsi un changement social plus large, en montrant qu’il était possible de vivre autrement. C’est cette dimension qui pourrait se trouver aujourd’hui moins prégnante, cette montée en généralité politique qui est, sinon absente, du moins atténuée. Et encore faut-il relativiser ce constat en tenant compte des itinéraires des personnes porteuses des expériences et des projets. Ainsi les Babayagas, revendiquent-elles la dimension politique de leur « maison », en se posant comme « l’avant-garde éclairée » d’un changement de regard sur les « vieilles » et leur place au sein de la société. Or, ce projet se situe bien dans la continuité de parcours de vie militants et politisés pour de nombreuses Babayagas. Mais si l’on porte le regard sur d’autres projets d’habitat différent** pour personnes âgées, qui ne formulent ni ne revendiquent l’articulation avec le politique, on constate qu’ils sont portés par d’autres profils de femmes[2] [2] Sans être présentées comme « féministes » et réservées...
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 : des femmes moins politisées, moins militantes, y compris dans leur jeunesse.

7 Autrement dit, un effet parcours de vie porte celles qui voulurent changer le monde dans les années 1970 à persister dans leur volonté de changement, alors que celles qui ne cherchèrent pas à « changer la vie » il y a 40 ans, ne le cherchent pas davantage aujourd’hui et s’ancrent dans un projet pragmatique de mieux vivre leur vieillesse. Pour autant, les opérations qui vont finalement voir le jour, peuvent être relativement similaires, ouvrir sur de mêmes formes de solidarité et contribuer également à changer le regard sur la vieillesse. C’est sans doute le rapport entre sphère individuelle, collective et politique qui est ici en question. Si les féministes des années 1970 affirmaient que « tout est politique », dans les groupes qui s’engagent aujourd’hui dans des démarches alternatives, une partie le fait au nom du pragmatisme, en se réclamant certes des valeurs de la solidarité, du partage et de la maîtrise de sa propre vie, mais dans une distance vis-à-vis du politique.

8 Qu’en est-il aujourd’hui des opérations telles que les habitats autogérés alors que les porteurs de projets vieillissent ?

9 Les opérations d’habitat autogéré réalisées dans les années 1970-1980 ont vieilli très différemment selon le statut d’occupation. L’opération que nous avons étudiée à Angers était de l’habitat social, ce qui a permis un fort renouvellement des ménages au cours de ses 20 ans d’existence et le spectre générationnel est aujourd’hui beaucoup plus large qu’à l’arrivée des premiers habitants dans les lieux. D’autres opérations en accession à la propriété ont, au contraire, connu une grande stabilité de peuplement et sont confrontées à un vieillissement qui s’accompagne d’ailleurs parfois d’une baisse de l’investissement dans la gestion collective.

10 Les projets d’habitat autogéré pour personnes âgées suscitent un fort engouement, notamment médiatique. D’ailleurs, concernant les deux projets aujourd’hui les plus avancés à notre connaissance, les Babayagas à Montreuil (93) et Lo Paratge en Dordogne, le recrutement des compagnes s’est essentiellement effectué via la publicité médiatique (articles dans Le Monde, Elle, émissions radio sur France Inter…). Thérèse Clerc, l’animatrice charismatique du projet de Montreuil souligne bien l’utilité des médias dans le cadre d’un tel projet, qui permettent de créer un rapport de forces avec les institutions et de le faire en faveur des futures habitantes.

11 D’autres groupes semblables sont en train de se monter, mais il faut être attentif aux aires sociales de recrutement de ces projets. À l’instar des opérations intergénérationnelles, certains milieux sociaux (les travailleurs du socioculturel, les professions artistiques, les enseignants et chercheurs, les architectes et les urbanistes) sont plus sensibles que d’autres à l’idée de se lancer dans ces modes de vie et possèdent le capital social (et souvent économique) qui leur permet de s’y engager. Néanmoins, et c’est une hypothèse que nous étudions actuellement, on peut se demander si la vieillesse, en agissant comme un dénominateur commun, n’élargit pas sensiblement le spectre du public potentiellement intéressé par les opérations d’habitat autogéré. On voit aujourd’hui des populations habituellement moins sensibles à ces formes d’habitat, notamment moins politisées, moins militantes, se lancer dans ce type de projet, aiguillées par la volonté de bien vivre leur vieillesse et surtout, d’éviter la maison de retraite. D’ailleurs, la plupart des autres maisons de Babayagas aujourd’hui en projet ne se revendiquent pas comme féministes, alors même qu’il s’agit d’un élément structurant et fondateur de la maison des Babayagas de Montreuil, où les futures locataires seront exclusivement des femmes. Dans le cas d’expériences déjà existantes, on peut observer que les plus âgés, et notamment les fondateurs, désirent parfois se lancer dans de nouveaux projets et ne pas vieillir « dans les murs ». Cet investissement souligne l’importance de la dynamique de projet inhérente à la participation à de telles opérations ; dynamique qui peut avoir toute son importance à l’heure de la retraite en venant prendre le relais de l’activité professionnelle comme support d’identité.

12 Au-delà des utopies collectives, en quoi l’individualisation des comportements et des valeurs qui marquent durablement les sociétés développées peut-il avoir un effet sur la relation des nouvelles cohortes de retraités à la collectivité et à l’espace public ?

13 L’individualisation des comportements et des valeurs ne plane pas au-dessus des retraités, ils en sont eux-mêmes les vecteurs. Il ne faut pas oublier que mai 1968 est également une révolution profondément individualiste, non pas dans le sens du « chacun pour soi », mais parce qu’il s’agissait de libérer l’individu des tutelles qui l’empêchaient d’être le maître de son propre destin, de choisir comment il entendait mener sa vie. Mai 1968 a ouvert la voie à de nombreuses femmes (plusieurs Babayagas, par exemple) pour se libérer de liens conjugaux qu’elles n’avaient pas choisis et qu’elles subissaient. La société contemporaine est aujourd’hui articulée autour du principe de la construction individuelle qui ne veut faire dépendre l’individu que de lui-même, de cette autonomie individuelle fondatrice qui veut que chacun trace son chemin avec ses propres outils. Mais simultanément, les collectifs dont l’individu dépend – la famille, les pairs, les collectifs professionnels, associatifs, sportifs… – structurent son processus de socialisation. Rapports à soi et rapports aux autres s’articulent pour produire un certain type de relations à la collectivité et à l’espace public, pour les actifs comme pour les retraités, fait à la fois d’ouverture à l’autre et d’attention à soi. Les projets d’habitat autogéré pour personnes âgées ne sont ni de la révolution sociale, ni de la fermeture sur soi. Ils visent à ce que les participants aient les moyens de vivre au mieux leur vieillesse, ce qui passe par une aide et un support mutuels : la solidarité comme outil de soutien personnel et le rapport aux autres comme moyen nécessaire à l’épanouissement et au maintien de l’autonomie individuelle. C’est ce savant dosage d’individualisation et de collectif qui touche les retraités, comme les autres, dans leur rapport à l’espace public. Ces derniers sont investis, au moment de la retraite, dans cette même perspective de support de soi qui fonctionne d’autant mieux qu’il passe par le rapport à l’autre : c’est ainsi que nombre d’associations sont portées par de dynamiques retraités.

14 En quoi la notion d’empowerment peut-elle aider à mieux cerner les processus à l’œuvre ?

15 Tout dépend bien sûr de la définition de l’empowerment à laquelle on se réfère. Cette notion commence à se diffuser en France, mais elle a déjà une histoire dans le monde anglo-saxon qui remonte essentiellement à la fin des années 1970. Elle a en particulier été utilisée par des travailleuses sociales nord-américaines appartenant aux minorités ethniques (qui voulaient se dégager des formes d’intervention sociale paternalistes et uniquement assistantielles) et par les mouvements féministes. Mais elle est aujourd’hui inscrite dans les politiques de développement social aux États-Unis ou dans les programmes de grandes institutions comme la Banque mondiale, dans une interprétation très édulcorée ce qui conduit d’ailleurs toute une partie du mouvement communautaire étasunien à refuser l’emploi de ce terme.

16 Mais si on revient à la perspective féministe, l’empowerment indique un processus à la fois individuel, collectif et politique par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action, de s’émanciper. La notion de pouvoir y est centrale, mais il ne s’agit pas, ou pas seulement, du « pouvoir sur », mais du « pouvoir de » et du « pouvoir avec ». La force de cette notion est précisément qu’elle articule émancipation individuelle et changement social dans une dynamique réciproque et repose ainsi la question de l’articulation entre sphère privée et politique. De ce point de vue, elle est très éclairante pour analyser et comparer les opérations d’habitat alternatif pour les personnes vieillissantes.

17 Le rapport à la vieillesse et à la perte d’autonomie y est fondateur, sans doute plus que le rapport à l’habitat. Il s’agit d’abord de maîtriser sa vieillesse, voire sa fin de vie, de faire en sorte de bien vieillir, ce qui passe par une volonté d’agir sur son lieu de vie pour l’adapter. De ce point de vue, le déclencheur est systématiquement l’image repoussoir de la maison de retraite, désignée comme vecteur principal de la perte d’autonomie, de l’infantilisation, etc. C’est le désir de vivre au mieux sa vieillesse et pour cela, de rester autonome le plus longtemps possible, qui pousse à anticiper l’incapacité à vivre seul et à imaginer, de ce fait, des solutions alternatives qui sont collectives et non familiales, et, au-delà, à revendiquer et assumer une autre place dans la société pour les personnes âgées.

18 *Babayagas, Montreuil : la future maison des Babayagas qui devrait voir le jour à Montreuil veut être féministe, autogérée, solidaire, citoyenne et écologique. Il s’agit pour les participantes, qui seront en effet exclusivement des femmes, de fonder un lieu alternatif aux maisons de retraite « classiques », pour y vivre leur vieillesse et finir leur jour. Elles y seront locataires – au titre d’un bail social – d’un appartement, mais pourront simultanément bénéficier d’espaces collectifs, pensés par elles, supports d’activités communes et d’échanges. Elles auront en charge la gestion au quotidien de ce lieu, notamment le recrutement – la cooptation – des participantes. Solidaires au quotidien, jusqu’à l’accompagnement en fin de vie, elles seront attentives à garder des liens étroits avec la cité au travers d’engagements variés (de l’alphabétisation au yoga en passant par une université du savoir sur les vieux…).

19 **Habitat différent, Angers : le projet, né au début des années 1980, a consisté à réaliser un habitat social autogéré, au sein duquel les habitants ont participé non seulement à la conception, à l’élaboration, à la réalisation du projet, des logements individuels comme des espaces communs – y compris en ce qui concerne les coûts et les choix à effectuer dans la construction – mais également à l’entretien et à la gestion de l’opération. À cet objectif centré sur l’habitat s’ajoutait une préoccupation sociale : il s’agissait d’instaurer des relations différentes de celles ayant cours dans l’habitat « classique ». Commencée en 1987, l’opération existe toujours aujourd’hui, les pionniers réfléchissant à présent à un projet équivalent pour leurs vieux jours.

Bibliographie

Pour en savoir plus :

Bacqué M.-H., Vermeersch S., Changer la vie ? Les couches moyennes et l’héritage de mai 1968, Éditions de l’Atelier, Paris, 2007.

Bacqué M.-H., Vermeersch S., « Quand les classes moyennes font territoire », in Baudin G. et Bonnin Ph. (dir), Faire territoire, Éditions Recherches, Paris, 2009.

 

Notes

[ 1] Cet entretien a été réalisé à deux voix ; Marie-Hélène Bacqué et Stéphanie Vermeersch ne sont donc pas citées en début de chaque réponse.Retour

[ 2] Sans être présentées comme « féministes » et réservées à des femmes, la plupart des opérations de ce type sont engagées et investies par des femmes.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Philippe Viriot Durandal « Entretien avec Stéphanie Vermeersch, Chargée de recherche CNRS 1re classe (UMR CNRS Lavue) Marie-Hélène Bacqué, Professeure de sociologie (UMR CNRS Lavue) », Retraite et société 3/2009 (n° 59), p. 174-179.
URL :
www.cairn.info/revue-retraite-et-societe-2009-3-page-174.htm.