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Rue Descartes

2012/3 (n° 75)


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Le renouveau de la philosophie anthropologique

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Y a-t-il encore un sens, en philosophie, à parler d’anthropologie, en désignant par là une réflexion sur l’être humain, depuis que de Nietzsche à Derrida on a déclaré la « mort de l’homme » ? Ce numéro de Rue Descartes répond que oui, et montre que cette réflexion est en réalité déjà en cours. Pour ce faire, ses coauteurs prennent principalement appui sur deux philosophes – Kant et Foucault – dont le premier est considéré comme celui qui a posé, en couronnement de tout son système, voire de toute exploration philosophique, la question « qu’est-ce que l’homme ? » ; et le second, celui qui en relisant Kant a déclaré que la fin de l’homme était proche, et même qu’elle était consommée. Un écrit publié en France il y a quatre ans a relancé l’intérêt porté à cette interprétation et, par conséquent, à la pensée anthropologique : il s’agit de l’Introduction à l’Anthropologie de Kant, thèse de doctorat complémentaire soutenue par Foucault en 1961, à côté de sa thèse principale aujourd’hui connue sous le titre d’Histoire de la folie à l’âge classique. Restée inédite pendant quarante-sept ans, copiée d’abord et mise en circulation de façon clandestine, transcrite plus tard sur internet, publiée enfin sous forme de livre en 2008, l’Introduction n’a peut-être pas eu, en langue française, la réception qu’elle mérite, une tâche à laquelle cette livraison de Rue Descartes entend contribuer. Pour nous, les enjeux de la réévaluation contemporaine de l’anthropologie sont intimement liés à la question générale de savoir comment la philosophie peut, de nos jours, tenir un nouveau discours sur l’être humain. Afin de nous guider dans ce travail, le principe foucaldien d’examiner ce que nous sommes aujourd’hui (principe que Foucault reconnaissait chez le Kant théoricien des Lumières) indique la voie à emprunter, qui se distingue d’une quête de type anhistorique et essentialiste, qui cherche l’essence de l’homme, par exemple dans sa version transcendantale. On pourrait maintenant se demander : pourquoi le thème de la mort de l’homme est-il si important, à tel point que toute la recherche de ce dossier s’y réfère ? C’est qu’il signifie la fin de la possibilité de donner une réponse ultime à l’interrogation « qu’est-ce que l’homme ? ». On sait combien cette question ancienne est relancée par Kant, et on serait presque tenté de dire qu’il la relance pour la dernière fois si la modernité n’avait pas, ensuite, été marquée par l’espoir de saisir une essence humaine (mais pour mieux la libérer), tendance qui n’a pas seulement marqué les sciences humaines (les contre-sciences qui mettront en question l’existence même de l’homme et le but de le constituer ne se forment véritablement que plus tard, au XXe siècle, notamment la psychanalyse et l’ethnographie ; voir à ce sujet, de Foucault, le dernier chapitre des Mots et les choses, § 5), mais encore la philosophie, comme dans l’épisode de l’anthropologie philosophique allemande de l’entre-deux-guerres, auquel reviennent certains textes ici réunis. Néanmoins, c’est à partir de l’œuvre kantienne et de la vision critique que nous en avons deux cents ans après, de cette sorte de regard éloigné que nous portons sur elle au bout de deux siècles histoire, qu’on découvre que cette relance a finalement ouvert la voie à la compréhension de ce que nous ne serons jamais capables d’établir, une bonne fois pour toutes, ce qu’est l’être humain. D’où l’importance de la « mort de l’homme » : après celle-ci, à la fois grâce à elle (qui a libéré la pensée) et malgré elle (qui a généré une méfiance durable à l’égard du mot « anthropologie »), nous-mêmes demeurons un objet central de réflexion.

L’anthropologie de Kant, de Foucault à aujourd’hui

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Ce regain d’intérêt touche aussi les lecteurs de Kant, parmi lesquels le domaine anthropologique est redevenu d’actualité depuis une quinzaine d’années au moins. À l’origine de ce mouvement se trouve la parution, en 1997, des deux volumes imposants des Œuvres de Kant qui contiennent l’édition critique des cours d’anthropologie. Deux ans plus tard, un des éditeurs de ces cours, Reinhard Brandt, publie en Allemagne un monumental Commentaire critique de l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique de Kant. Depuis lors, un ensemble conséquent de livres et de numéros de revue a traité le sujet (mais très rarement en France), souvent dans le cadre d’une critique interne des écrits de Kant. Si l’actualité du problème n’était que de stricte inspiration kantienne, sa portée serait peut-être réduite. Pourtant, on constate que d’autres publications ont simultanément vu le jour qui, n’ayant pas leur origine dans l’univers des spécialistes de Kant (quoique sans nécessairement ignorer cet horizon), reviennent sur la place philosophique de l’anthropologie et s’évertuent à donner un nouvel élan à la réflexion sur l’humain. C’est le cas des travaux de l’école berlinoise d’anthropologie historique, dont l’un des fondateurs, Gunter Gebauer, dialogue dans l’espace « Parole » de ce dossier avec Étienne Balibar, lui-même auteur d’un livre récent d’« essais d’anthropologie philosophique ».

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En amont de ce réseau d’écrits et de préoccupations il existe un livre, l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique. Foucault l’a traduit et commenté au tournant des années soixante, tentant de l’insérer dans l’ensemble des travaux du philosophe allemand et de dégager le réseau de cohérences qui le lie aussi bien aux trois Critiques qu’aux textes pré-critiques comme à ceux, plus tardifs, des dernières années de vie de Kant. Prendre ce livre ensemble avec l’Introduction de Foucault comme objet d’une recherche collective et d’un numéro de revue peut certes étonner. Ne s’agit-il pas là de deux ouvrages souvent considérés comme mineurs, non seulement au regard de l’histoire de la pensée, mais encore aux yeux de leurs propres auteurs ? En effet, Foucault n’a jamais publié le sien, tandis que Kant ne faisait par là que boucler, en 1798, son cours universitaire consacré au même thème. Mais c’est Foucault qui nous montre que le fait, pour un texte, d’apparaître comme mineur ou majeur dépend moins du texte lui-même que de la façon dont on le lit, c’est-à-dire des principes d’interprétation engagés pour l’interpréter et le comprendre. Aussi le même livre est-il parfaitement susceptible d’apparaître comme mineur ou bien majeur selon l’intérêt et la pertinence de la grille de lecture adoptée. À cet égard, il est curieux de constater que lui, qui avait sûrement le plaisir des écrits que d’autres considéraient comme mineurs, prend intérêt, au début et à la fin de son parcours, à deux textes de ce genre et du même auteur qui plus est, l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique et la « Réponse à la question : “Qu’est-ce que les Lumières ?” ». Ce faisant, il revivifie un penseur classique comme peu de gens savaient le faire, et jetant sur les textes une nouvelle lumière, il montre que la seule vraie « minorité » est celle du génie de certains lecteurs qui, incapables de trouver l’angle qu’il convient, sont impuissants à « faire parler » un écrit.

Dix auteurs de sept pays : un travail international

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Nous suivons, pour notre part, la même orientation, et nos six premiers articles montrent combien l’Anthropologie de Kant et l’Introduction de Foucault touchent, aujourd’hui encore, à des problèmes cruciaux, auxquels ils nous invitent à réfléchir à nouveaux frais. Parmi eux, on compte les rapports entre la liberté et l’action du sujet (Jörg Volbers), le discours que les êtres humains tiennent sur eux-mêmes comme étant à la fois sujets et objets de connaissance (Márcio Alves da Fonseca et Salma Tannus Muchail), les relations entre ce qu’il y a de passif et d’actif chez l’être humain (Marco Díaz Marsá), la différence entre l’humain et le surhumain (Diogo Sardinha), les liens entre philosophie, anthropologie et politique (Roberto Nigro), enfin l’écart et la proximité entre le modèle cartésien du sujet de connaissance et celui, kantien, de l’homme des Lumières (Guilherme Castelo Branco). Voilà donc deux livres dont nous ne croyons pas qu’ils soient mineurs (mais Deleuze n’a-t-il pas bien démonté – et détourné – cette stratégie de la minorisation ?) et qui de fait suscitent des questions capitales.

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Ce premier mouvement se prolonge immédiatement dans l’échange entre Étienne Balibar et Gunter Gebauer, philosophes de la même génération, l’un français, l’autre allemand, chacun à sa manière profondément attaché à l’examen de la condition humaine. Leur dialogue met en confrontation quelques-unes des lignes de recherche les plus actuelles, tant sur ce que nous sommes qu’au sujet des discours tenus, dans le passé, sur ce qu’est l’être humain.

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Enfin, creusant le sillon des nouveaux débats, deux philosophes de la jeune génération, toutefois déjà avec une œuvre reconnue, déplient certains de ces problèmes, depuis les rapports actuels entre philosophie et ethnologie comme les défis théoriques qu’ils lancent (Mathieu Potte-Bonneville) jusqu’à la signification de l’ontologie de l’actualité théorisée par Foucault en référence à Kant et à l’Aufklärung (Gabriel Rockhill). Au total, dix auteurs, issus de sept pays différents (Allemagne, Brésil, Espagne, États-Unis, France, Italie et Portugal), dont quatre directeurs de programme au Collège international de philosophie, se penchent sur l’histoire et l’actualité de la réflexion philosophique sur l’homme.

Du « trésor national » à l’ouverture au monde

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Au sujet de l’organisation de ce numéro de Rue Descartes, quatre remarques sont importantes. Premièrement, la parution de l’Introduction à l’Anthropologie de Kant a éveillé l’attention partout dans le monde, comme le prouvent les traductions très vite publiées aux États-Unis (2008) au Japon (2010), en Allemagne (2010) et au Brésil (2011). Trois philosophes simultanément traducteurs du livre contribuent au présent dossier : Roberto Nigro, co-traducteur (avec Kate Briggs) et postfacier de l’ouvrage aux États-Unis (Los Angeles, Semiotexte), puis Márcio Alves da Fonseca et Salma Tannus Muchail, ses traducteurs au Brésil (São Paulo, Loyola). Leurs réflexions, que nous sommes heureux d’accueillir, valorisent notre entreprise d’ensemble.

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Deuxièmement, nous sommes entièrement conscients des particularités de l’Introduction, dont la plus étonnante est la difficulté à tomber d’accord sur son titre. Elle a été éditée en France comme Introduction à l’Anthropologie de Kant, le mot « Anthropologie » s’y trouvant écrit en italique et faisant donc une référence explicite à l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique. La traduction nord-américaine accentue cette orientation et retient Introduction to Kant’s Anthropology From a Pragmatic Point of View. Les traducteurs brésiliens choisissent Gênese e estrutura da Antropologia de Kant, ce à quoi ils font allusion dans leur contribution au présent numéro. Néanmoins, des photocopies qui circulaient du temps où le livre restait inédit affichent un titre tout en majuscules : INTRODUCTION À L’ANTHROPOLOGIE DE KANT. Une lecture attentive du texte conduit à penser que cela aurait été le titre le plus convenable pour l’édition officielle, un titre qui ne restreint pas la portée de l’étude, mais au contraire la laisse ouverte vers l’ensemble de la conception kantienne. Celle-ci est multiple, car Kant parle de différentes anthropologies (physique, pratique, pragmatique) et changeante, vu que le même mot acquiert des significations distinctes au cours de son travail. Au fond, ce que Foucault a produit est une véritable Introduction à la philosophie de Kant d’un point de vue anthropologique, et c’est comme cela que nous le prenons.

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La troisième remarque a trait au partenariat que le Collège international de philosophie a établi avec la Fondation Calouste Gulbenkian pour la réalisation de ce numéro. Siégeant à Lisbonne, détenant des centres culturels à Paris et à Londres, la Fondation Calouste Gulbenkian possède une collection d’art réputée, dont sont issues les images qui intègrent cette livraison. Les droits de reproduction de plusieurs pièces réunies dans le Centre d’art moderne ont été cédés à titre gracieux, et hormis celles qui illustrent la couverture et l’entretien entre Étienne Balibar et Gunter Gebauer, choisies par le Collège international, toutes les images ont été sélectionnées par les auteurs afin d’accompagner leurs articles. Nous nous réjouissons de ce partenariat et espérons qu’il servira à attirer l’attention d’un nouveau public sur les objets réunis dans cette riche et belle collection.

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Enfin, nous sommes heureux de livrer ce numéro de revue au monde, puisqu’il est entièrement lisible, et gratuitement, sur internet. L’année ou l’État français a décidé, sans doute pour des raisons légitimes, de classer « trésor national » les archives de Foucault et ainsi d’interdire leur exportation [1][1] Le Monde.fr du 14.04.2012 explique la décision officielle..., il incombe au Collège international de philosophie d’insister sur une dissémination des idées affranchie des contraintes frontalières. Althusser, qui estimait bien Foucault, s’interrogeait en son temps : « les concepts ne sont-ils pas à tout le monde [2][2] L’Avenir dure longtemps, Paris, Stock/IMEC, 1993, p.... ? ». La même chose, nous semble-t-il, vaut pour les œuvres et les pensées.

Image de couverture : Daniel Blaufuks, J’épie, photographie, 2003

Notes

[1]

Le Monde.fr du 14.04.2012 explique la décision officielle : « Saisie par le ministère de la culture, la Commission consultative des Trésors nationaux fait valoir que cette réunion de 37 000 feuillets, manuscrits et textes dactylographiés couvrant quarante années, “est unique pour la compréhension et l’étude de l’œuvre de Michel Foucault” […] Interrogé samedi, le ministère de la culture a indiqué qu’il pouvait s’agir d’une “mesure préventive” afin d’empêcher la vente de ces documents à l’étranger. »

[2]

L’Avenir dure longtemps, Paris, Stock/IMEC, 1993, p. 201.

Plan de l'article

  1. Le renouveau de la philosophie anthropologique
  2. L’anthropologie de Kant, de Foucault à aujourd’hui
  3. Dix auteurs de sept pays : un travail international
  4. Du « trésor national » à l’ouverture au monde

Pour citer cet article

Sardinha Diogo, « De livres considérés à tort comme mineurs », Rue Descartes, 3/2012 (n° 75), p. 1-5.

URL : http://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2012-3-page-1.htm
DOI : 10.3917/rdes.075.0001


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