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S'inscrire Alertes e-mail - Santé Publique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDésaffiliation familiale et désaffiliation scolaire : effets sur la santé des adolescents
AuteursR. Demerval[1] [1] UFR de Psychologie, Université de Lille III, Domaine Universitaire...
suitedu même auteur
Introduction
Promouvoir la santé de tous les adolescents nécessite que soient définis non seulement les facteurs de risque ou de protection, mais aussi les lieux possibles d’intervention qui doivent correspondre aux milieux de vie investis par l’individu à un moment donné de son développement [6, 11]. A ce titre, le concept de résilience se révèle particulièrement pertinent [14].
2 La résilience désigne selon Vanistendael [19] « la capacité à réussir de manière acceptable pour la société, en dépit d’un stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative ». L’étude longitudinale de Werner [20] a montré que la résilience varie en fonction de différents facteurs et évolue avec le temps. D’une part, des enfants résilients à un moment donné de leur développement pouvaient ne plus l’être à un autre (en fonction de la nature de l’adversité, des caractéristiques personnelles et des facteurs de protection). D’autre part, deux tiers des sujets dits non-résilients à l’adolescence ont été par la suite dits résilients quand ils sont devenus adultes. La résilience n’est donc pas immuable, elle n’est pas non plus le fait de certains individus dits invulnérables.
3 À la suite de Rutter [17], la conception statique inhérente au terme d’invulnérabilité a été largement abandonnée. Elle fait place à une conception dynamique où la résilience n’est plus un trait de personnalité : c’est un processus évolutif de transaction entre l’individu et l’environnement, faisant référence aux efforts cognitifs, émotionnels et comportementaux déployés pour s’ajuster aux situations [13]. Ainsi Fonagy et al. [10] définissent la résilience comme « un ensemble de processus sociaux et intra-psychiques, lesquels prennent place à travers le temps et en fonction des combinaisons des différents attributs de l’enfant, de la famille et des environnements sociaux et culturels. La résilience est un développement normal sous des conditions difficiles ».
4 Il existe de nombreuses listes détaillant les facteurs de risque et les facteurs de protection selon qu’ils concernent soit l’enfant, soit sa famille, soit l’environnement socio-économique (pour un exemple, voir [15]). La déclinaison des facteurs à l’intérieur de catégories mutuellement exclusives – individu, famille, environnement socio-économique – a plusieurs conséquences dommageables. La première est qu’elle entraîne souvent une focalisation exclusive sur la famille en tant que milieu privilégié du développement. Or, dans une perspective développementale à l’échelle d’une vie, c’est l’ensemble des milieux dans lesquels évolue l’individu à un moment donné qui devrait être considéré, chacun des milieux méritant d’être spécifié plutôt que dilué dans la catégorie environnement. En ce qui concerne le développement de l’enfant, Fortin et Bigras [12] proposent d’élargir les cadres d’analyse restrictifs : « la résilience est fonction de l’interaction dynamique entre les divers facteurs de protection présents chez l’enfant, au sein de sa famille et de son école. À ce jour, les études se sont centrées principalement sur l’enfant et sa famille ». La deuxième conséquence regrettable des inventaires de facteurs par catégorie est la perte du caractère dynamique du processus de résilience. En effet, la résilience apparaît souvent comme un résultat impliquant des facteurs isolés. Dans le meilleur des cas, les différents niveaux d’interaction et d’imbrication possibles des facteurs de risque et de protection sont analysés a posteriori. Rutter [16] montre par exemple que la présence d’un seul facteur de risque est souvent insuffisante pour augmenter de façon significative la probabilité d’une inadaptation. Déterminer les facteurs de risque et de protection ne suffit pas, il est nécessaire de tenter d’appréhender le processus de résilience à partir des mécanismes d’action de ces facteurs [15]. Le troisième désavantage des catégorisations existantes tient au fait que les facteurs de risque et les facteurs de protection correspondent essentiellement à des réalités objectives du point de vue de l’observateur, chercheur ou praticien. Or, si la résilience est un processus de transaction entre l’individu et l’environnement, ce qui importe, c’est la façon dont le sujet perçoit la réalité ainsi que les ressources qu’il mobilise pour gérer cette réalité perçue [5].
5 L’analyse en facteurs de risque et facteurs de protection conduit à une vision éclatée du processus de résilience du fait même que ces facteurs sont rarement associés aux milieux de vie des enfants et des adolescents, exception faite de la famille. Cette conception écarte de fait la possibilité qu’un milieu de vie puisse exercer un effet de protection vis-à-vis des effets délétères d’un autre milieu de vie. L’effet de protection ne serait pas dû seulement à la rencontre possible avec des personnes ressources, des « tuteurs de développement » selon la formule de Cyrulnik [8], mais au fait que l’enfant ou l’adolescent manifeste vis-à-vis de ce milieu une forme positive de transaction. Il s’y sent bien, s’y investit… en somme, il éprouve un sentiment d’affiliation qui le rend solidaire de ce milieu.
6 L’objectif de la recherche présentée ici est de tenter une analyse systémique de la résilience rompant avec les approches plus classiques d’analyse en facteurs. Nous nous proposons d’examiner le lien entre, d’une part la perception qu’ont des collégiens de la qualité de leur transaction avec deux milieux de vie – famille et école – et, d’autre part un ensemble d’indicateurs de bien-être physique, social et psychologique. La qualité perçue de la transaction, pour chaque milieu de vie, permet de repérer des adolescents en situation de désaffiliation : ce sont des adolescents qui expriment, vis-à-vis de leur famille ou de leur école, une perception négative témoignant d’un vécu difficile. Nous supposons d’abord que chaque situation de désaffiliation, soit familiale, soit scolaire, aura un effet néfaste se traduisant au niveau des indicateurs de santé. Nous supposons ensuite que la situation de désaffiliation double - familiale et scolaire - se traduira par un effet d’amplification du risque. Enfin, nous nous interrogeons sur l’éventualité d’un effet de protection lorsque la désaffiliation concerne un milieu de vie et pas l’autre.
Méthode
Participants
7 L’échantillon est composé de 386 collégiens en classe de quatrième dans quatre collèges de la région du Nord-Pas de Calais. Toutes les classes de quatrième de chaque collège étaient concernées ; l’effectif correspond au nombre d’élèves présents et répondants le jour de la passation. Trois collèges sur quatre font partie des réseaux d’éducation prioritaire.
Procédure
8 Les sujets étaient regroupés dans leur salle de classe et ont répondu au questionnaire. La passation durait environ une heure, elle s’est faite avec la seule présence des enquêteurs, étudiant(e)s en quatrième année de psychologie. En plus des questions portant sur leur vécu familial, leur vécu scolaire et leur santé, des questions supplémentaires ont été posées aux collégiens concernant certaines variables socio-économiques. Une procédure de codage garantissait l’anonymat aux élèves.
Outils
9 Le sujet répond à un questionnaire à choix multiple où sont explorées la désaffiliation familiale, la désaffiliation scolaire et la santé.
10 Pour la désaffiliation familiale, les questions sur la vie dans la famille concernent le climat, le dialogue, le soutien et l’attachement. Par exemple, pour explorer le dialogue dans la famille, deux questions sont posées :
11 – Il m’arrive de discuter avec mes parents de problèmes de la vie qui m’inquiètent ou qui m’intéressent : jamais – rarement – quelquefois – souvent - très souvent,
12 – Dans une discussion avec mes parents, je peux avoir une opinion différente de la leur sans qu’il y ait un conflit entre nous : oui - non.
13 Pour la désaffiliation scolaire, les questions sur le vécu scolaire concernent le climat, les absences, les sanctions, la violence. Pour les absences, l’une des questions posées est : Au cours des douze derniers mois, il m’est arrivé au collège d’être absent sans raison vraiment valable : non – une fois – de temps en temps – souvent.
14 Enfin, pour les indicateurs de santé, le questionnaire est inspiré de l’Enquête Nationale sur les adolescents de Choquet et Ledoux [7]. Les questions concernent la santé au sens large, allant des plaintes somatiques aux manifestations de violence. Par exemple, pour la consommation d’alcool, deux questions sont posées :
15 – J’ai déjà consommé de l’alcool (vin, bière, champagne, alcools forts…) : non, jamais - oui, quelquefois - oui, souvent (deux fois ou plus par semaine),
16 – J’ai été ivre depuis un an : 0 fois – 1 ou 2 fois – 3 à 9 fois – 10 fois et plus.
Mesures
Désaffiliation familiale
17 Les réponses ont été dichotomisées puis six questions ont été retenues pour former une échelle suffisamment fiable (alpha de Cronbach=.78). Les sujets dont le score global appartient au premier quartile de la distribution sont dits en situation de désaffiliation familiale.
Désaffiliation scolaire
18 Les réponses ont été dichotomisées puis 15 questions ont été retenues pour former une échelle suffisamment fiable (alpha de Cronbach=.89). Les sujets dont le score global appartient au premier quartile de la distribution sont dits en situation de désaffiliation scolaire.
Indicateurs de santé
19 Quatorze indicateurs ont été constitués en s’inspirant des procédures définies par Choquet et Ledoux [7]. Ces indicateurs concernent la relation à la santé (satisfaction, attention à la santé), le mal-être (plaintes somatiques, dépressivité, idées suicidaires, consommation de psychotropes), les consommations (alcool, tabac, drogue), la violence et les risques pris (absentéisme, vol, fugue, conduites violentes, prise de risque). Chaque indicateur est dichotomisé en analysant la distribution des réponses afin de définir une orientation positive et une orientation négative en terme de santé. Par exemple, pour l’indicateur Idées suicidaires (Depuis un an, j’ai pensé au suicide : jamais – rarement – souvent), les modalités de réponse jamais et rarement définissent l’orientation positive alors que la modalité de réponse souvent représente l’orientation négative de l’indicateur.
Résultats
20 L’âge moyen de la population est de 14 ans et deux mois avec un écart-type de huit mois. La répartition des sujets selon le sexe est de 50,65 % de filles et 49,35 % de garçons.
21 Toutes les variables étant dichotomisées, le traitement statistique a consisté à effectuer des Chi2 de Pearson ou un test exact de Fisher en cas de faible effectif. Dans les deux cas, seules les liaisons significatives à p < .05 ont été retenues. Le calcul des Odds Ratios (OR) permet par ailleurs d’évaluer le degré auquel une variable en influence une autre : dans le cas présent, il représentera une mesure de risque relatif.
Description des populations en désaffiliation
22 Les sujets en désaffiliation familiale et les sujets en désaffiliation scolaire sont comparés aux autres collégiens sur un ensemble de six caractéristiques individuelles ou socio-économiques (sexe, retard scolaire, boursier, structure familiale, fratrie, activité professionnelle du père).
23 Lorsqu’ils sont comparés aux autres collégiens, les sujets en situation de désaffiliation familiale :
- sont plus souvent boursiers (71 % vs 55 %, p < .02),
- ont plus souvent un père au chômage ou en inactivité (38 % vs 23 %, p < .03),
Lorsqu’ils sont comparés aux autres collégiens, les sujets en situation de désaffiliation scolaire :
- sont plus souvent des garçons (61 % vs 42 %, p < .003),
- sont plus souvent en retard scolaire (50 % vs 36 %, p < .03),
- appartiennent plus souvent à des familles de trois enfants et plus (58 % vs 36 %, p < .0006).
On peut constater que, pour la désaffiliation familiale, ce sont les variables socio-économiques qui priment. Par contre, pour la désaffiliation scolaire, s’ajoute à des variables individuelles une variable familiale dont on peut supposer l’influence sur la supervision et l’engagement scolaire. Cependant les deux formes de désaffiliation ne sont pas indépendantes puisque, pour un sujet désaffilié à la famille par rapport à un sujet qui ne l’est pas, le risque d’être aussi désaffilié à l’école est multiplié par 3,9. Par ailleurs, lorsqu’on compare cette fois les sujets en désaffiliation familiale et les sujets en désaffiliation scolaire (en excluant les sujets désaffiliés aux deux à la fois), seule la variable sexe différencie les deux populations (p < .003).
Relations entre les désaffiliations et les indicateurs de santé
24 Nous avons posé l’hypothèse d’un effet négatif des situations de désaffiliation se traduisant au niveau des indicateurs de santé. Le traitement statistique examine la liaison entre chacun des 14 indicateurs de santé et chaque situation de désaffiliation soit familiale soit scolaire. Le calcul des OR permet par ailleurs d’évaluer le risque, pour les sujets en désaffiliation par rapport à ceux ne l’étant pas, de se positionner du côté de la valeur négative de l’indicateur de santé (voir le tableau des résultats en annexe).
Effets de la désaffiliation soit familiale, soit scolaire
25 La désaffiliation familiale est liée significativement aux orientations négatives de 10 indicateurs de santé sur 14. Les indicateurs de santé qui ne différencient pas les sujets sont l’attention à la santé, la consommation d’alcool et de tabac ainsi que la prise de risque. Les OR s’étendent de 1,34 à 7. Les risques les plus importants concernent la consommation de psychotropes (OR=3,12), la consommation de drogue (OR=3,3), les idées suicidaires (OR=3,36) et la fugue (OR=7), indicateurs de santé révélateurs de mal-être psychologique.
26 La désaffiliation scolaire est liée significativement aux orientations négatives de 13 indicateurs de santé sur 14. Seul l’indicateur de satisfaction vis-à-vis de la santé ne différencie pas les sujets. Les OR s’étendent de 2,31 à 10,87. Les risques les plus importants concernent l’absentéisme (OR=6,86), les conduites violentes (OR=7,87), la fugue (OR=9,39) et la consommation de drogue (OR=10,87), indicateurs de santé associés au milieu scolaire exprimant soit un rejet (absentéisme, fugue), soit un rapport social déviant (violence, drogue).
27 Lorsqu’on compare les risques associés soit à la désaffiliation familiale, soit à la désaffiliation scolaire, on constate que les OR relatifs à la désaffiliation scolaire sont supérieurs aux OR relatifs à la désaffiliation familiale dans 12 cas sur 14. Les deux exceptions concernent la satisfaction vis-à-vis de la santé et la consommation de psychotropes.
Effet de la double désaffiliation, familiale et scolaire
28 Pour tester l’éventualité d’un effet d’amplification, nous comparons les sujets en désaffiliation double – familiale et scolaire – aux sujets qui ne sont en désaffiliation ni à la famille ni à l’école. La double désaffiliation est liée significativement aux valeurs négatives de 12 indicateurs de santé sur 14. Les deux indicateurs pour lesquels la liaison n’atteint pas le seuil de significativité sont : plaintes somatiques et consommation de tabac. Cependant, les OR (respectivement 2,16 et 2,28) ne sont pas négligeables. Globalement on peut considérer qu’un effet d’amplification du risque se manifeste pour les sujets désaffiliés à la fois à l’école et à la famille puisque les OR associés à cette situation sont supérieurs dans 12 cas sur 14 aux OR associés soit à la désaffiliation familiale, soit à la désaffiliation scolaire.
Effet de protection de l’affiliation à un seul milieu, famille ou école
29 Un milieu de vie – la famille ou l’école – peut-il exercer un effet de protection ? Pour répondre à cette question, nous comparons les sujets désaffiliés à un milieu de vie mais pas à l’autre aux sujets qui ne sont désaffiliés ni à la famille, ni à l’école. Nous avons constaté précédemment que la désaffiliation scolaire exerçait un effet négatif pour 13 indicateurs de santé sur 14. En se limitant aux sujets qui sont désaffiliés à l’école mais pas à la famille, cet effet négatif persiste pour 11 indicateurs de santé. Les deux liaisons initialement significatives qui ne le sont plus concernent les idées suicidaires et la consommation de psychotropes. Globalement les OR baissent (10 cas sur 14) mais restent élevés pour la majorité des indicateurs. De la même façon, nous avons constaté que la désaffiliation familiale exerçait un effet négatif pour 10 indicateurs de santé sur 14. Si on ne retient que les sujets qui sont désaffiliés à la famille mais pas à l’école, cet effet négatif ne concerne plus qu’un seul indicateur de santé (fugue). On peut considérer par conséquent que l’école peut avoir un rôle protecteur dans le cas des sujets en situation de désaffiliation familiale. Ce rôle protecteur est beaucoup plus marqué que celui exercé par la famille dans le cas des sujets en situation de désaffiliation scolaire.
Discussion
30 En partant d’une conception dynamique et systémique de la résilience, nous avons exploré dans cette recherche le lien entre la santé des adolescents et la qualité de leurs transactions avec les deux milieux de vie fondamentaux que constituent la famille et l’école. Nous avons considéré que la qualité de la transaction entre l’adolescent et chacun de ces deux milieux de vie pouvait être appréhendée à partir de questions relatives à son vécu, la désaffiliation qualifiant un vécu difficile.
31 Notre hypothèse concernant les effets néfastes de la désaffiliation familiale et de la désaffiliation scolaire est vérifiée. Ces désaffiliations sont en effet liées respectivement aux orientations négatives de 10 et 13 indicateurs de santé sur 14. Une perception subjective négative de la transaction avec un milieu de vie peut donc être considérée comme un facteur de risque pour la santé. Comme nous l’avions supposé, le risque est en outre amplifié lorsque les deux désaffiliations sont combinées. Ces résultats conduisent à deux constats. Le premier est que le fait de se sentir désaffilié ou non à un milieu de vie constitue un indicateur pertinent de la qualité de la transaction entre l’individu et son environnement proche. Le deuxième constat est que l’environnement ne fonctionne pas comme un tout indifférencié. Il est constitué de milieux de vie qui sont importants pour le développement de l’individu et qui l’influencent de manière spécifique. Comme l’école est l’une « des institutions dont la présence est la plus continue dans la vie de l’enfant et représente, dans les systèmes sociaux modernes, l’unité de développement principale après la famille » [9], il n’est pas surprenant de constater que le vécu scolaire influence la santé des adolescents. Nous confirmons donc l’intérêt de l’approche de la santé par milieu de vie (voir [6, 11]).
32 En menant cette recherche, nous nous sommes aussi interrogés sur les mécanismes de protection en supposant que l’affiliation à un milieu atténuerait les effets délétères de la désaffiliation à un autre milieu. Nos résultats révèlent des effets de protection de l’affiliation qui ont la particularité d’être asymétriques en ce sens que l’effet protecteur du vécu familial est moins important que celui du vécu scolaire. Dans le cas d’une affiliation familiale, les effets de la désaffiliation scolaire se trouvent réduits essentiellement pour les idées suicidaires et la consommation de psychotropes. L’effet de protection joué par l’école vis-à-vis de la désaffiliation familiale se manifeste cependant plus nettement par une diminution du risque pour la consommation de drogue, l’absentéisme scolaire, le vol, les conduites violentes, la satisfaction et tous les indicateurs de mal-être, le risque persistant uniquement pour la fugue. Cette asymétrie inattendue des effets de protection suggère que des actions de promotion de la santé visant l’amélioration de la qualité de la transaction entre l’adolescent et son milieu scolaire pourraient être plus efficaces que des interventions centrées sur l’individu et/ou sa famille. L’initiative des écoles promotrices de santé [18] nous paraît à ce titre très prometteuse.
33 D’une manière générale, il conviendrait de considérer tous les milieux de vie susceptibles de contribuer au processus de résilience à des moments donnés du développement de l’enfant et de l’adolescent (crèches, centres de loisirs, associations sportives…). Tâche qui paraît d’autant plus difficile que cette recherche laisse envisager une dynamique complexe entre les effets attribuables à l’un ou à l’autre des milieux étudiés : aux effets de protection et d’amplification s’ajoute un effet de diffusion probable de la désaffiliation familiale vers la désaffiliation scolaire puisque, pour un sujet en désaffiliation familiale, le risque d’être également en désaffiliation scolaire augmente.
34 L’étude de la dynamique entre les différents milieux de vie nécessite de disposer d’une théorie développementale privilégiant l’analyse systémique. La théorie écologique de Bronfenbrenner [2, 3] constitue à ce titre un cadre de réflexion pertinent [1, 9], dans la mesure où elle permet d’envisager la résilience comme le résultat d’une dynamique développementale impliquant l’individu, ses milieux de vie et les processus d’interaction qui y opèrent.
35 Dans la perspective écologique, l’environnement est conçu comme un ensemble emboîté de systèmes qui influencent le développement de l’individu de façon plus ou moins directe. Le premier niveau est le microsystème qui correspond à l’environnement immédiat de l’individu (famille, crèche, école…). Chaque microsystème définit un milieu de vie où opèrent des processus d’interaction réciproques et progressivement plus complexes entre l’individu et les personnes, objets et symboles présents dans le microsystème : à ce niveau l’influence des processus proximaux sur le développement est directe [4]. Le deuxième niveau est celui du mésosystème qui représente l’ensemble des liens et des processus qui prennent place entre plusieurs microsystèmes. L’exosystème définit le troisième niveau : c’est l’ensemble des conditions environnementales qui ont une influence indirecte sur l’individu. Par exemple, un travail éprouvant pour les parents qui les rend moins disponibles pour interagir avec leur enfant. Enfin, le macrosystème, niveau le plus distal, représente l’ensemble des croyances, idéologies, valeurs et façons de vivre d’une culture ou sous-culture (par exemple, les rôles sociaux de sexe). Cette approche privilégie la perception subjective des milieux.
36 La théorie écologique de Bronfenbrenner permet de situer la recherche présente au niveau du mésosystème famille-école dont nous avons exploré la dynamique et ses conséquences sur la santé des adolescents. Elle permet également d’identifier certaines limites de cette recherche. Dans le cas présent, si les effets mutuels de la famille et de l’école ont été explorés, la modulation de ces effets selon les caractéristiques individuelles des sujets n’a pas pu être envisagée compte tenu de la taille insuffisante de l’échantillon. Pour pallier à ce manque, nous envisageons d’étudier les effets de la désaffiliation sur la santé selon le sexe des adolescents. La modulation des effets par l’âge, une autre caractéristique de la personne, sera considérée dans de prochains travaux qui s’inscriront davantage dans une perspective développementale. Une autre limite tient au fait que nous n’avons considéré qu’un type d’issue développementale, la santé des adolescents. Or, les travaux sur la résilience [15] suggèrent que les processus aboutissant au risque ou à la protection pourraient différer selon les aspects développementaux considérés. Il serait donc intéressant de comparer la dynamique des effets pour plusieurs types d’issues (les problèmes de santé internalisés, externalisés, la réussite scolaire, l’adaptation sociale…). L’application du modèle pourrait nous amener aussi à introduire des variables relevant des niveaux environnementaux les plus distaux.
37 Pour conclure, cette recherche démontre de manière originale l’intérêt heuristique d’une approche écosystémique de la résilience et ouvre des perspectives pour l’évaluation d’actions de promotion de la santé en faveur d’enfants et d’adolescents scolarisés.
Annexe
AnnexeTableau des liens entre les différentes situations de désaffiliations et les indicateurs de santé
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
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19 Vanistendael S. La résilience ou le réalisme de l’espérance : blessé mais pas vaincu. Genève : Bureau international catholique de l’enfance, 1996. 2e éd.
20 Werner EE. High-risk children in young adulthood : a longitudinal study from birth to 32 years. Am J Orthopsychiatry 1989 ; 51 : 72-81.
Notes
[ 1] UFR de Psychologie, Université de Lille III, Domaine Universitaire du « Pont de Bois », BP 149, 59653 Villeneuve-d’Ascq Cedex. Adresse e-mail : demerval@univ-lille3.fr.
Résumé
Cet article présente une recherche sur la santé de jeunes adolescents dans des situations de désaffiliation vis-à-vis de la famille ou de l’école. Quatorze indicateurs de santé ont donc été utilisés pour explorer le bien-être physique, social et psychologique de l’adolescent. De plus, deux échelles ont été construites pour rendre compte de la désaffiliation familiale et de la désaffiliation scolaire. Comme prévu, les résultats montrent que la désaffiliation familiale ou scolaire a une influence négative sur la santé et que l’effet est amplifié dans les situations de désaffiliation double – familiale et scolaire. Les résultats suggèrent également un effet de résilience contextuelle puisque l’école peut avoir un rôle protecteur vis-à-vis la santé des adolescents en situation de désaffiliation familiale. Cette recherche souligne la nécessité d’analyser les facteurs de risque et de protection dans un cadre théorique développemental et écologique permettant d’envisager les dynamiques en jeu entre différents milieux de vie significatifs pour l’individu à un moment donné de son développement.
Mots-clés
résilience, affiliation, santé, adolescents, famille, école, BronfenbrennerThis article presents research on the health of adolescents who are in situations of either family or school detachment. Fourteen health indicators were used to investigate the physical, social and psychological well-being of adolescents. In addition, two separate scales were constructed to take into account family and school disengagement. As anticipated, the results prove that detachment from either family or school has a negative impact on health and this effect is amplified in cases of double detachment – both from family and school. The results also suggest an effect of contextual resilience since the school can play a protective role in for the health of adolescents who are in a situation of family disaffiliation. This research emphasises the need to analyse the risk and protective factors within a developmental and ecological theoretical framework to allow for the consideration of the dynamics involved between the different areas of life which are significant for an individual at a given moment in his development.Keywords
resilience, engagement, health, adolescents, family, school, Bronfenbrenner
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
R. Demerval et al. « Désaffiliation familiale et désaffiliation scolaire : effets sur la santé des adolescents », Santé Publique 1/2003 (Vol. 15), p. 39-48.
URL : www.cairn.info/revue-sante-publique-2003-1-page-39.htm.
DOI : 10.3917/spub.031.0039.





