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Santé Publique

2004/1 (Vol. 16)

  • Pages : 200
  • DOI : 10.3917/spub.041.0063
  • Éditeur : S.F.S.P.


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Clarification de la notion d’« urgence »

1

L’accroissement depuis plus de 10 ans du recours aux services hospitaliers d’accueil des urgences, avec actuellement dix millions de passages par an en France, constitue une préoccupation récurrente pour la politique de santé, comme en témoignent les nombreux rapports et publications sur le sujet [2-5, 13, 16, 17]. À la lecture de ces documents, deux hypothèses permettant d’expliquer cet accroissement sont systématiquement mises en avant : la première concerne la modification du comportement des usagers avec l’augmentation des demandes de soins « non-urgentes », c’est-à-dire celles qui auraient pu être prises en charge par le secteur libéral [8, 10]. La seconde porte sur l’insuffisance de l’offre de soins dans le secteur libéral où l’on constate de plus en plus de réticences de la part des médecins vis-à-vis de la prise de gardes et de la permanence des soins, comme en témoignent les événements récents sur l’application de l’article 77 du code de déontologie médicale [1, 6, 9].

2

L’usager est souvent stigmatisé, comme en attestent les écrits récents du Conseil de l’Ordre : « Les usagers témoignent d’exigences nouvelles et désirent un service disponible rapidement à toute heure pour répondre très souvent à une inquiétude plus qu’à une urgence » [13]. Le comportement du patient est souvent décrit comme « consumériste » [10] voire « exigeant » [7]. Cette stigmatisation n’est pas récente, puisque déjà en 1993, dans le rapport sur la médicalisation des urgences, on pouvait lire en page 13 « les services d’urgences sont souvent considérés comme une sorte de supermarché pour examens complémentaires » [17].

3

Dès lors que l’on essaie de travailler sur ce problème, il devient indispensable de définir la notion d’urgence, tant cette notion sous-tend des interprétations différentes. Si l’urgence se définit communément par : « ce qu’on doit faire ou ce qui est demandé de façon pressante » [15] chaque acteur impliqué dans la réponse à une demande d’urgence est amené à apprécier cette dernière en fonction de sa propre position d’acteur. « Ce qui ne peut pas attendre » n’est pas de nature similaire selon que l’on se place du côté du patient, du médecin généraliste ou encore du médecin « spécialisé » dans l’urgence. Pour le médecin urgentiste, l’urgence est d’abord vitale ; pour le généraliste il s’agit d’un soin non programmé qui interrompt son activité ; pour le patient l’urgence est synonyme de rapidité d’intervention, la notion de gravité n’étant pas forcément au premier plan et le fait d’être pris en charge rapidement semblant être la préoccupation première, que ce soit pour des raisons médicales ou pas [12]. De nombreuses qualifications ont successivement été créées pour tenter de retracer au mieux les définitions correspondant à chaque acteur. Ainsi, au cours des années on est passé de l’urgence vitale à « l’urgence ressentie » [16, 17] pour aujourd’hui en arriver à la notion de « demande de soins non programmés », c’est-à-dire, le recours spontané des patients à la médecine. Selon une enquête de l’Union Régionale des Médecins Libéraux de Bretagne, la demande de soins non programmés représenterait 56 % de l’activité des médecins généralistes libéraux alors que l’activité dans le cadre de l’urgence vraie n’en représenterait que 9 % [18]. Il n’y a donc pas une perception unique de l’urgence, mais plutôt de multiples réalités, propres aux acteurs qui y sont impliqués.

Méthodologie

4

Les attitudes et comportements des usagers restent à ce jour peu explorés, hormis les enquêtes récentes menées par la Direction de la Recherche des Études de l’Évaluation et des Statistiques (DREES) [3, 4]. En effet, peu d’études ont cherché à expliquer et à comprendre les motifs qui incitent l’usager à consulter préférentiellement les structures d’urgences. Pour tenter d’éclairer ce phénomène, il nous a semblé important d’appréhender le comportement de l’usager dans le cadre plus global de la gestion de son état de santé. Ce travail présente une enquête auprès d’un échantillon d’usagers, avec comme objectifs de caractériser les populations qui ont eu recours à la demande de soins d’urgence et d’éclairer les paramètres qui influencent cette prise de décision. Cette enquête s’inscrit dans le cadre plus large, d’un projet financé par les Fonds d’Aide à la Qualité des Soins de Ville (FAQSV) concernant l’évaluation d’une consultation de médecine générale au sein du SAU de l’hôpital Nord de Marseille.

Matériel et méthode

5

Une enquête transversale a été réalisée dans la zone d’attraction de l’Hôpital Nord de Marseille au cours du mois de juillet 2002, sur une période de sept jours.

Population

6

L’étude cible les usagers, notion qui recouvre, selon les circonstances, le malade, le client, le citoyen, le bénéficiaire [11].

Plan de Sondage

7

L’enquête s’est déroulée dans tous les centres de Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM) de la zone d’attraction de l’hôpital Nord de Marseille (n = 7), siège d’un service d’accueil des urgences (1er, 2e, 3e, 4e, 13e, 14e, 15e, 16e, et la commune des Pennes Mirabeau). Dans chacun des centres inclus, l’enquête a été réalisée un jour ouvrable déterminé par tirage au sort.

Critère d’inclusion

8

Ont été incluses les personnes de plus de 15 ans et 3 mois (considérées comme adultes à l’hôpital) se présentant dans chacun des centres, le jour de l’enquête, et acceptant de répondre au questionnaire.

Recueil des données

9

Les données ont été recueillies au moyen d’un questionnaire standardisé, administré et rempli par un enquêteur. Au total, le questionnaire comportait 54 questions fermées et s’articulait autour de quatre grandes parties : le profil socio-démographique des usagers (âge, sexe, situation professionnelle, niveau d’étude et couverture sociale), leur comportement et attitude habituels vis-à-vis de la médecine de ville, ceux dans le cadre d’une urgence ressentie et le comportement vis-à-vis du recours à un service d’urgences.

10

Pour les personnes n’acceptant pas de répondre, un minimum d’informations a été recueilli (sexe, âge, activité professionnelle et niveau de couverture sociale).

Analyse statistique

11

La saisie et l’analyse des données ont été effectuées sur le logiciel Epi-info. Dans un premier temps, une description des caractéristiques socio-démographiques et médicales a été réalisée sur l’échantillon. Dans un deuxième temps, une analyse comparative des variables, au moyen de tests statistiques de χ2 pour les variables qualitatives et de test de Student pour les variables quantitatives, a été effectuée. Le seuil de significativité retenu pour l’ensemble des tests a été fixé à 5 %.

Résultats

12

La population ayant fait l’objet de l’enquête comptait 253 personnes. Le taux de participation est de 90 %. Le principal motif de refus invoqué par les non-répondants était le manque de temps. Ces personnes ne présentaient pas de différence significative sur les principales caractéristiques socio-démographiques par rapport à celles de la population étudiée.

Profil des personnes interrogées

Caractéristiques socio-démographiques

13

La population de l’étude est jeune (âge moyen : 37,3 ans ± 13,7) et majoritairement féminine (60,5 %). Leur situation professionnelle est plutôt l’activité (54,1 %) que l’inactivité (37,6 %) (cf. tableau I). Globalement, le niveau d’étude est peu élevé : 24,5 % n’ont aucun diplôme, 41,5 % se sont arrêtés au collège, 14,6 % ont le baccalauréat et 17,8 % ont un niveau d’étude supérieur au baccalauréat. Les femmes sont significativement plus jeunes que les hommes (35,5 ans ± 13,5 versus 40 ans ± 13,7 ; p < 0.001) et plus souvent sans emploi (68,4 % versus 31,6 % pour les hommes ; p < 0.001). Le niveau d’étude ne diffère pas significativement d’un sexe à l’autre.

Tableau I - Catégories socioprofessionnelles de la population enquêtéeTableau I

Couverture sociale

14

Plus de 88 % des personnes interrogées ont une couverture sociale complète, c’est-à-dire une couverture de base et une mutuelle ; 41,7 % de ces derniers ont la complémentaire CMU, ce qui témoigne d’un certain niveau de précarité. Seules 17 personnes (6,7 %) ont déclaré ne pas avoir de complémentaire, il s’agit pour la majorité d’entre elles, de personnes en activité. Deux personnes bénéficiaient de l’Aide Médicale d’État et 4,3 % des personnes étaient en attente d’ouverture de droits.

Quelques caractéristiques médicales

15

Près de 31 % ont déclaré avoir une pathologie chronique soit 78 personnes. Un quart de l’ensemble des usagers interrogés (26 %) a fait au moins un séjour hospitalier (en moyenne 2,1 séjours ± 2,0 durant l’année précédant l’enquête ; minimum 1 et maximum 10).

Recours aux soins ambulatoires durant l’année précédant l’enquête

Recours usuel à la médecine de ville

16

Parmi les usagers interrogés, 89,3 % ont déclaré avoir un médecin de famille qu’ils consultent en moyenne 9,3 fois ± 8,4 par an (minimum 0 et maximum 50).

Caractéristiques des personnes interrogées ayant un recours plus fréquent à la médecine

17

Les personnes qui déclarent avoir une pathologie chronique consultent plus que les autres (11,8 ± 8,6 consultations contre 8 ± 8,0 ; p < 0.001), de même pour celles sans profession (10,5 ± 9,1 fois par an pour les personnes sans profession versus 8 ± 8 pour celles en activité ; p < 0.001). Enfin, parmi les personnes qui ont été hospitalisées durant l’année précédente, les malades chroniques ont eu plus souvent recours à l’hôpital que les autres (3 ± 2,8 fois versus 1,7 ± 1,4 fois ; p < 0.001).

Comportement des usagers interrogés selon l’urgence de leur situation

Comportement en cas d’indisponibilité de leur médecin dans une situation ressentie comme non urgente

18

En cas d’absence du médecin traitant, les modalités de recours aux soins sont différentes selon la période de la journée ou de la semaine. On différencie la journée où les cabinets médicaux sont ouverts (heures ouvrables) et la nuit et le week-end où les cabinets sont fermés (heures non ouvrables) (tableau II).

Tableau II - Comportement des usagers dans une situation non-urgente en cas d’absence de leur médecinTableau II
19

Dans la journée, lorsque leur médecin est indisponible, la majorité des usagers déclare recourir à la médecine de ville (87,6 %, n = 198). Parmi ces derniers, 62,6 % consultent le remplaçant, 11,1 % appellent SOS médecins et 26,3 % patientent jusqu’au retour de leur médecin. Seuls 8,8 % (n = 20) ont recours à un dispositif d’urgence : SAU, centre 15 ou pompiers. Seules 8 personnes n’ont jamais été confrontées à cette situation.

20

En revanche, en dehors des horaires d’ouverture des cabinets médicaux, ils sont près de 24,8 % (n = 56) à recourir à un dispositif d’urgences soit près de trois fois plus que pendant la journée (p < 0.001). Parmi eux, 80,4 % vont directement dans un service d’urgences, 10,7 % appellent le SAMU et 8,9 % les pompiers. Toutefois, ils restent majoritaires (49,5 %, n = 112) à déclarer recourir à la médecine ambulatoire : 46,4 % d’entre eux appellent SOS médecin, 18,8 % un médecin de garde, ils sont 33 % à patienter jusqu’au lendemain. Près d’un quart des personnes interrogées n’a jamais été confronté à cette situation.

Attitude en cas de demande de soins ressentis comme « urgents »

21

Dans notre étude, près de 86 % des usagers (n = 217) ont déjà ressenti une situation médicale comme « urgente ». Face à cette situation, 70,5 % (n = 153) d’entre eux ont eu directement recours à un système d’urgences (Pompiers, SAMU et SAU) et parmi eux la moitié s’est rendue directement au SAU. Seuls 27,7 % ont eu recours à la médecine de ville : parmi eux, 78,3 % ont eu recours à un système libéral de garde (SOS Médecins ou un médecin de garde) et 21,7 % ont eu recours à leur médecin traitant (tableau III).

Tableau III - Synthèse du comportement des usagers suivant le degré d’urgence ressenti et en l’absence de leur médecinTableau III

Connaissance des usagers interrogés concernant l’offre médicale en cas de demande de soins non programmée

22

Plus de la moitié des usagers de notre population (57 %) déclarant avoir un médecin traitant, ne savent pas si leur médecin prend des gardes. En revanche, ils sont 93,8 % à savoir s’il fait des visites à domicile.

23

D’après les résultats de notre enquête, les usagers ayant ressenti un problème médical urgent ont eu connaissance des structures alternatives à leur médecin traitant essentiellement grâce à leur entourage (53,2 %). Ils sont peu nombreux à avoir eu recours à l’annuaire (14,9 %), aux renseignements (12,8 %) ou aux journaux locaux (8,5 %).

Analyse des recours à un service d’urgences

24

Plus de trois quarts de notre échantillon a eu recours à un service d’urgences dans les cinq dernières années soit 78,7 % (n=199), et 75 % (n=149) de ces derniers ont déclaré y être allés dans l’année précédant l’enquête. Durant les 5 dernières années, ces personnes ont déclaré avoir consulté aux urgences en moyenne 4,4 ± 7,6 fois (minimum 1 et maximum 50).

Analyse du parcours du dernier recours aux services d’urgences

a - Personne concernée par le recours aux services d’urgences

25

Dans notre étude, les usagers ont consulté aux urgences pour eux-mêmes dans 43,2 % des cas, les autres s’y sont rendus en tant qu’accompagnant soit pour leur enfant (dans 27,6 % des cas), soit pour une autre personne (dans 29,1 % des cas).

b - Moment du recours

26

Près de 42 % des usagers sont venus un jour de semaine, 20,6 % sont venus la nuit en semaine et 31,2 % le week-end. Au total, plus de la moitié des patients sont venus pendant les heures non ouvrables des cabinets médicaux.

c - Prise de décision

27

Environ 73 % des usagers se présentent dans un service d’urgences sans avoir vu un médecin au préalable. Parmi ces patients, 82 % ont pris eux-mêmes la décision de recourir à un service d’urgences et pour 18 %, c’est un proche qui l’a décidé.

28

La décision a été quasi immédiate, en effet, le patient aurait décidé d’aller aux urgences dans l’heure qui a suivi le problème médical à l’origine du recours (67,3 %), ils seraient seulement 13 % à avoir attendu plus de 24 heures.

29

Près de 30 % des personnes interrogées ont ressenti leur problème comme vital ; 44,7 % comme très urgent et 24,6 % comme peu urgent. Le délai de décision ne semble pourtant pas être lié au degré d’urgence ressenti.

d - Mode d’entrée

30

Les usagers sont venus en majorité (68,3 %) par leurs propres moyens, 22 % ont été amenés par les pompiers, 6,5 % par le SAMU/Service Mobile d’Urgence et de Réanimation (SMUR) et 3 % par une ambulance. Le mode de transport n’est pas lié au degré de gravité ressenti, ni à aucune caractéristique socio-démographique, ni même à la période jour/nuit.

e - Principales raisons éclairant le recours

31

• Motifs médicaux :

32

Dans notre étude, les principaux motifs médicaux motivant le recours au service d’urgences sont par ordre décroissant : la traumatologie (24,1 %), la douleur (23,1 %), les plaies et blessures (14,6 %), la grossesse (7,5 %). Les hommes sont plus souvent concernés par des traumatismes (28,4 % contre 21,6 %) et les femmes par des douleurs (27,2 % contre 16,2 %) (p < 0,001).

33

• Relations entre les motifs médicaux et le mode d’acheminement vers les urgences :

34

Les modalités de transport ne sont pas statistiquement liées aux différents motifs médicaux. On remarque que la majorité des patients acheminés par les pompiers consultaient pour des traumatismes (39,5 %). Ceux véhiculés par le SAMU/SMUR souffraient d’une symptomatologie douloureuse (38,5 %).

35

• Motifs liés à la structure des urgences :

36

La présence d’un plateau technique a été déclarée par les usagers comme l’élément déterminant dans leur choix de recourir aux urgences (45,3 %).

37

• Autres motifs éclairant le recours aux urgences en fonction de l’ouverture des cabinets médicaux (tableau IV) :

Tableau IV - Autres motifs du recours aux urgences en fonction de l’ouverture des cabinets médicauxTableau IV
38

Près de 35,2 % des personnes interrogées sont allées dans un service d’urgences par choix personnel (aspect pratique et caractère urgent du motif médical), 26,1 % ont été orientés par un professionnel de santé (médecin, secours).

39

Pour 24,1 % des personnes interrogées (n = 48), les médecins libéraux n’étaient pas disponibles, ce qui paraît cohérent puisque 72,9 % d’entre eux se sont présentés aux urgences la nuit ou le week-end (n = 35). Seules 8 personnes ont déclaré avoir choisi la structure car ils n’avaient pas réussi à obtenir un rendez-vous avec leur médecin.

40

Le moment pendant lequel le problème médical survient semble être un facteur important, le recours aux urgences est en effet significativement plus important durant les heures non ouvrables des cabinets médicaux (p < 0.001, tableau II).

Le recours itératif à un service d’urgences

41

Près des trois quarts des usagers interrogés déclarant avoir eu recours aux urgences ont consulté ce service plus d’une fois, ces personnes ont consulté en moyenne 5,8 fois ± 8,7 (minimum 2 et maximum 50). Le fait de ne pas avoir de médecin traitant est le seul facteur qui favoriserait le recours fréquent aux services d’urgences, en effet, les personnes qui n’ont pas de médecin traitant y sont allées en moyenne 7,9 fois ± 14,8 versus 4 ± 6,18 pour celles qui ont un médecin (p < 0,001).

Discussion

42

L’objectif de ce travail était de mieux comprendre, face à une urgence ressentie, les motifs d’orientation des usagers entre un SAU ou la médecine libérale ; il était important que l’échantillon ne soit constitué ni à partir des services d’urgences, ni à partir des consultations de médecine de ville.

43

Ainsi, le choix d’interroger un échantillon de personnes se rendant dans les centres de CPAM est apparu comme une solution acceptable quant à la représentativité de la population ciblée, à savoir les usagers du système de santé, en dehors d’un contexte médical particulier.

44

Sur le plan méthodologique, la constitution de l’échantillon a porté sur l’ensemble des centres de CPAM de la zone d’attraction du SAU, à partir du tirage du jour de l’enquête pour chaque centre. Il est néanmoins nécessaire d’interpréter les résultats avec prudence, compte tenu des biais de représentativité liés au rythme de fréquentation des centres de CPAM.

45

De plus, l’exigence d’une représentativité stricte des répondants par rapport aux assurés sociaux doit être pondérée du fait que les réponses portent sur l’ensemble de la famille et/ou des ayant-droits.

46

Globalement, les résultats de cette étude, pour la partie concernant les usagers ayant eu un recours aux urgences dans les cinq dernières années, sont cohérents avec ceux publiés récemment dans les enquêtes de la DREES [3, 4], ce qui est en faveur de la validité de notre échantillon.

47

En effet, on retrouve les mêmes proportions de patients déclarant avoir un médecin traitant (89,3 % dans notre enquête versus 87 % dans l’enquête DRESS [4]). Ce constat concerne également les caractéristiques du recours au service des urgences, ainsi dans notre enquête comme dans celles de la DREES, les patients viennent en majorité par leurs propres moyens (respectivement 68,3 % et 75 % [3]), dans la journée (respectivement 42 % et 51 % [3]) en ayant fait eux-mêmes le choix de la structure (respectivement 73 % et 62 % [4]). La présence d’un plateau technique est le principal motif justifiant le recours aux urgences (respectivement 45,3 % et 44 % [4]). Près d’un tiers des personnes pense que le problème de santé à l’origine du recours est grave (respectivement 30 % et 32 % [4]). La majorité des patients ont pris rapidement la décision de ce recours (dans notre enquête, 67,3 % ont déclaré avoir pris cette décision en moins d’une heure et 64 % en moins d’une demi-journée pour la DREES [4]) ; ils sont très peu nombreux à avoir attendu 24 heures (13 % pour notre enquête et 11 % dans l’enquête DRESS [4]). Enfin, peu de patients déclarent avoir été orientés par un médecin (respectivement 27 % et 30 % [3, 4]).

48

On retrouve, dans notre enquête et dans celles de la DREES, les mêmes tendances concernant les motifs de consultations. En effet, même si les chiffres sont plus éloignés que précédemment, on retrouve comme principal motif médical la traumatologie (en y incluant les plaies), respectivement 38,7 % versus 59 % [3, 4], suivi par la douleur, respectivement 23,1 % versus 43 % [3, 4].

49

L’originalité de cette enquête réside dans l’analyse des attitudes et comportements des usagers face à une urgence ressentie dans le contexte plus général de recours aux soins, en tenant compte des liens avec la médecine libérale. Ainsi, au regard des déclarations des usagers interrogés, trois éléments semblent être déterminants pour le patient dans son choix de consulter un service d’urgences.

50

En premier lieu, l’élément majeur semble être le sentiment, qu’a ou pas le patient, du niveau de gravité de son problème médical. En effet, d’après nos résultats, à partir du moment où le patient se sent en « état d’urgence », il va s’orienter vers un service d’urgences et ce, quel que soit le moment de la journée, afin d’avoir une consultation rapide. Ce sentiment d’urgence est complètement dépendant du patient sans que l’on puisse juger de sa rationalité. Évolue-t-on vers une société plus inquiète comme semble le supposer le conseil de l’Ordre [13] ? Ou bien évolue-t-on vers une société plus exigeante en matière de soins et de santé comme en témoigne le recours aux soins dans le secteur libéral, qui, comme pour les urgences, a augmenté de 31 % ces 10 dernières années ? [3]  Chiffres extraits du logiciel Éco-Santé France 2002,... [3]

51

Le deuxième facteur explicatif semble être le moment d’apparition des symptômes. En effet, même lorsque le patient ne se sent pas en état d’urgence, le recours aux services d’urgences semble plus fréquent dès que l’on se trouve pendant les heures non ouvrables des cabinets libéraux (nuit et week-end) (tableau II). Dans ce cas, le choix de la structure serait surtout lié à sa facilité d’accès (ouverture 24h/24) et au peu d’offre médicale dans le secteur libéral pendant ces horaires. C’est sans doute cette catégorie de patients qui sont ciblés par les Maisons Médicales de Garde, nouvelles structures alternatives entre le cabinet de ville et les services des urgences, dont la mission principale est d’assurer la permanence des soins [14]. Il est difficile d’évaluer la proportion de patients concernée par ces maisons dans les actuels recours aux services d’urgences, cependant, dans la mesure où 49 % viennent aux urgences pendant les heures non ouvrables [3], cela pourrait représenter un nombre non négligeable de patients.

52

Enfin, le dernier élément déterminant dans le choix du recours aux services d’urgences serait le caractère traumatique de la pathologie. En effet, il s’agit du principal motif médical à l’origine de recours au SAU suivi de près par la douleur. Le patient de par sa connaissance de l’offre de soins, choisit le SAU pour la présence du plateau technique, un des principaux attraits. Le patient sait qu’en dépit du temps d’attente, le SAU demeure en termes d’efficacité le meilleur compromis.

53

Au regard des résultats de cette étude, il semble exister une certaine rationalité dans les attitudes et le comportement des usagers, dès lors que l’on ne remet pas en cause les déclarations de ces derniers sur leur perception de l’urgence. L’usager choisira d’aller consulter dans un service d’urgences, dès qu’il estimera que son état nécessite un avis médical dans de brefs délais, un plateau technique ou la facilité d’accès à la structure. Il apparaît clairement que la situation se révèle un peu plus complexe que les explications « classiques » habituellement avancées consistant à stigmatiser l’une ou l’autre des catégories d’acteurs : les « mauvais » patients ou les « mauvais » médecins libéraux. En effet, la question d’un recours inapproprié et excessif aux services d’urgences ne semble pas véritablement liée à un désinvestissement de la médecine libérale comme cela a pu être décrit [6] [9] mais plutôt à un manque de lisibilité de la médecine de garde. De même, on ne peut raisonnablement pas parler non plus d’abus de la part des usagers.

54

Peu d’usagers semblent véritablement connaître les possibilités de soins en médecine libérale en dehors des heures ouvrables : dans notre étude, plus de 50 % des personnes interrogées ne savent pas si leur médecin assure des gardes (20 % pour l’enquête DRESS [4]). Tout se passe comme si dans leur représentation, ce secteur devenait inaccessible en dehors des « heures de bureau ».

Conclusion

55

Dans la mesure où les comportements des patients en matière de recours aux SAU reposent sur la perception de la gravité de leur pathologie, la question soulevée ici serait plutôt de l’ordre des représentations que ces usagers ont de leur propre état de santé. On peut légitimement envisager que derrière ce manque apparent d’information, se dessinent chez les patients des stratégies bien élaborées et solidement ancrées sur la perception sociale de la maladie et du système de soins français. En toute logique, toute volonté d’analyse et d’intervention devra nécessairement s’appuyer sur l’exploration conjointe de ces stratégies comportementales et de ces représentations. Cela nécessitera le recours à une démarche psychosociologique, s’appuyant sur des recherches qualitatives et quantitatives sur les représentations de l’urgence médicale.


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Notes

[1]

Laboratoire de Santé Publique, Équipe EA 3279, Faculté de Médecine, 27, Bd Jean-Moulin, 13385 Marseille Cedex 05.

[2]

Consultation de Médecine Générale, AP-HM / Hôpital Nord, Chemin des Bourrelly, 13915 Marseille Cedex 20. France.

[3]

Chiffres extraits du logiciel Éco-Santé France 2002, CREDES.

Résumé

Français

Objectifs : effectuer une enquête d’opinion auprès des usagers, hors du contexte de l’urgence et en prenant en compte les recours aux soins habituels, caractériser les populations qui ont eu recours à la demande de soins d’urgence et éclairer les paramètres qui influencent cette prise de décision. Méthodologie : enquête transversale descriptive auprès d’usagers dans les centres Caisse Primaire d’Assurance Maladie (CPAM) de la zone d’attraction de l’Hôpital Nord de Marseille, un jour tiré au sort (7 jours au total). Les données ont été recueillies à l’aide d’un questionnaire standardisé s’articulant autour des thèmes suivants : profil socio-démographique des personnes interrogées, comportement des usagers vis-à-vis de la médecine de ville, face à une urgence « ressentie », et ayant eu recours à un service d’urgences. Résultats : l’exploitation des 253 questionnaires remplis montrent que la population est plutôt féminine, jeune, défavorisée mais non exclue du système de soins (bonne couverture sociale et forte présence d’un médecin de famille).
Le comportement des usagers diffère selon les heures pendant lesquelles le problème survient (heures ouvrables ou non ouvrables), selon le degré d’urgence ressenti.
La naissance de la demande : dans la majorité des cas, le patient consulte aux urgences pour lui-même. Il prend lui-même la décision d’y recourir sans avoir vu de médecin auparavant, dans l’heure qui suit son problème, qu’il ressent comme très urgent, voire vital, enfin, il s’y rend par ses propres moyens. La principale raison avancée est l’accès sans rendez-vous au plateau technique. Les principaux motifs médicaux sont les traumatismes et les douleurs. Conclusion : cette étude permet d’observer le fait que l’usager a une démarche cohérente en fonction des horaires d’ouverture des cabinets médicaux et en fonction de ce qu’il ressent comme urgent ou non. En outre, il apparaît clairement que l’usager manque d’informations sur l’offre de soins dont il dispose et surtout sur le système de garde libéral.

Mots-clés

  • recours aux soins
  • soins non programmés
  • urgences
  • usagers
  • comportement
  • attitudes

English

SummaryObjectives : To perform an opinion poll of users of normal health care, excluding emergency care, and also to identify populations which have required emergency care and to clarify the parameters which influence user decisions. Methods : A transversal descriptive survey of users of Primary Medical Assurance Centres (Caisse Primaire d’Assurance Maladie) in the catchment area of the Hôpital Nord in Marseilles, France, on a given day (7 days in total). Data were gathered using a standardised questionnaire based on the following topics : socio-demographic profile of interviewed participants, patient attitude toward general practitioners’ care, the reaction to a situation felt to be urgent and for which they resorted to emergency services. Results : Interpretation of the results from 253 completed questionnaires demonstrated that users are mainly young, underprivileged, females, but who are not excluded from the health care system (good social security cover and marked presence of a family doctor). User behaviour differs according to the moment at which the problem arises (working hours, outside working hours) and depending on the degree of urgency perceived.
Arise of demand: In the most of cases, the patient consults emergency services for himself/herself. He/She takes the decision without prior consultation with a physician, within one hour of the problem arising, whether the problem is perceived as urgent or life-threatening, and arrived there under his/her own means. The main reason given is the access to emergency services without appointment and the principal medical reasons were for injuries and pain. Conclusion : This study demonstrates that users have a coherent approach depending on physician’s consulting hours and according to user’s perception of the emergency. On the other hand it is clear that users lack information concerning available after-hours care and the physicians night-duty organisation.

Keywords

  • resort to care
  • non-programmed care
  • emergencies
  • users
  • behaviour
  • attitudes

Plan de l'article

  1. Clarification de la notion d’« urgence »
  2. Méthodologie
  3. Matériel et méthode
    1. Population
      1. Plan de Sondage
      2. Critère d’inclusion
    2. Recueil des données
    3. Analyse statistique
  4. Résultats
    1. Profil des personnes interrogées
      1. Caractéristiques socio-démographiques
      2. Couverture sociale
      3. Quelques caractéristiques médicales
    2. Recours aux soins ambulatoires durant l’année précédant l’enquête
      1. Recours usuel à la médecine de ville
      2. Caractéristiques des personnes interrogées ayant un recours plus fréquent à la médecine
    3. Comportement des usagers interrogés selon l’urgence de leur situation
      1. Comportement en cas d’indisponibilité de leur médecin dans une situation ressentie comme non urgente
      2. Attitude en cas de demande de soins ressentis comme « urgents »
      3. Connaissance des usagers interrogés concernant l’offre médicale en cas de demande de soins non programmée
    4. Analyse des recours à un service d’urgences
      1. Analyse du parcours du dernier recours aux services d’urgences
      2. Le recours itératif à un service d’urgences
  5. Discussion
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Gentile Stéphanie et al., « Attitudes et comportement des usagers face à une urgence réelle ou ressentie », Santé Publique 1/ 2004 (Vol. 16), p. 63-74
URL : www.cairn.info/revue-sante-publique-2004-1-page-63.htm.
DOI : 10.3917/spub.041.0063


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