2005
Santé publique
Études
Le burn out des infirmièresen psychiatrie :de la recherche à l’hôpital
Nurses experiencing burn out in psychiatry :from research to the hospital setting
J.P. Courtial
[1]
S. Huteau
[1]
L’approche gestionnaire du burn out à l’hôpital auprès des infirmières conduit parfois implicitement, par exemple à travers les échelles psychométriques de sa mesure, à ne mettre en cause que la fragilité du personnel. Le burn out, loin d’être un phénomène naturel, est lié aux contradictions entre les différentes sous-cultures professionnelles des partenaires associés autour des soins. Il est construit socialement. En conséquence, il n’est pas appréhendé de la même manière par les infirmières lorsqu’elles parlent personnellement des difficultés de leur métier, par leurs porte-paroles syndicaux dans un contexte revendicatif plus large, par les chercheurs en psychologie. Lui conférer un statut de réalité scientifique objective quel que soit le contexte peut entraîner de nombreuses méprises. Le burn out témoigne plutôt des représentations anthropologiques qui circulent ou non entre acteurs des soins, à l’occasion des interactions qui mettent en jeu leurs cultures professionnelles et la culture globale de la société.Mots-clés :
burn out, acteurs réseaux, traduction, infirmières, culture professionnelle, culture médicale, représentation, mort.
A purely managerial approach to burn out amongst nursing staff within a hospital setting, for instance, through the use of psychometric scales to measure the phenomenon, may implicitly lead to a singular focus on the vulnerability of the personnel concerned. Far from being a purely natural phenomenon, burn out should not be perceived as such, but rather it should be viewed in terms of how it relates to the ambiguity between the various professional sub-cultures of the different partners involved in the domain of care provision. In fact, burn out is socially constructed. It is not interpreted in the same way across all contexts, and varies for example when nurses speak about their personal challenges and difficulties associated with administering and performing their professional duties, or when their union representatives speak on their behalf to claim rights or create better conditions in their working environment, or when psychological researchers use the term. It is important to note that these different contexts influence how the term is construed, and scientific standardisation of such a term irrespective of the context in which it is used can lead to great misunderstanding. Burn out should be considered as referring to anthropological representations, that are either shared or not, between different health care professionals when they meet at the crossroads where interactions and exchanges occur between their professional culture and the general culture of the society at large.Keywords :
burn out, professional network, translation, nurses, prevention, professional culture, medical culture, representation, death.
Le burn out menace les infirmières, mais aussi les enseignants ou les managers d’entreprise en situation de surcharge professionnelle. On définit habituellement le burn out par trois dimensions : la sensation d’épuisement émotionnel, en liaison avec une fatigue physique et morale, la dépersonnalisation et le cynisme du sujet qui ne s’investit plus dans la relation au malade, l’image négative de soi [25-28]. Un questionnaire, le Maslach Burn out Inventory (MBI), reprend ces trois dimensions sous forme de questions et évalue la fragilité des infirmières relativement au burn out à partir de leurs réponses. Concrètement, cela revient à n’attribuer le burn out qu’à la subjectivité de l’infirmière, puisque le questionnaire ne comporte aucune question relative à l’organisation des services, aux relations interpersonnelles etc. Cette attribution, d’une certaine façon, fait l’affaire des infirmières car elles mettent un point d’honneur à ne pas craquer, preuve de professionnalisme. À l’inverse, les syndicats s’opposent souvent aux psychologues sur cette question, leur reprochant de négliger les facteurs organisationnels [24]. De plus, paradoxalement, la prévention du burn out prône parfois l’indifférence vis-à-vis du malade, qui est précisément la conséquence négative du burn out !
Pour certains chercheurs comme Maslach et Leiter [27] spécialistes du burn out, son origine est bien dans les conditions de travail : « d’après la sagesse conventionnelle, le burn out est principalement un problème individuel. Autrement dit, les individus ressentiraient du burn out à cause des défauts de leur caractère, comportements ou productivité. D’après cette conception, les individus sont le problème, et la solution est de les changer ou de s’en débarrasser. Mais nos recherches nous persuadent de tout autre chose. Les résultats de nos nombreuses études nous amènent à penser que le burn out n’est pas un problème lié aux personnes elles-mêmes, mais à l’environnement social dans lequel les personnes travaillent ».
Dans quelle mesure le glissement consistant à prendre l’implication personnelle et la fragilité éventuelle de l’infirmière comme causes du burn out, en bref le recours au MBI, doit-il donc être considéré comme un contresens, une mise en cause de l’approche scientifique, résumée ci-dessus par Maslach et Leiter ?
Théorie scientifique et burn out comme non circulation d’énergie au sein de réseaux sociaux
Un certain courant de la sociologie des sciences [4-6, 9, 31] originaire en grande partie de l’Ecole des Mines de Paris dans les années 1980, nous enseigne le relativisme de la connaissance à travers la théorie de la traduction. Selon cette théorie, d’un strict point de vue épistémologique, le burn out peut se définir scientifiquement aussi bien comme conséquence des conditions de travail que comme conséquence d’une fragilité personnelle. Comment peut-on parvenir à une telle conclusion ?
Pour la théorie de la traduction, construire de la connaissance scientifique, c’est construire une « culture technologique » basée sur la circulation d’objet ayant, au moins en apparence, les mêmes propriétés de la personne qui le conçoit à la personne qui le reçoit. En partant d’une identification à la nature ou à l’autre, le chercheur établit en quoi, à travers le problème qu’il étudie, la « communication » est coupée avec la nature ou l’autre. Il établit donc comment il serait l’autre dans certains cas. Il établit enfin et par conséquent, comment une théorie ou une invention débloque la situation. La sociologie de la traduction met ainsi en évidence un processus d’identification du chercheur à son objet (Mialet, 1994)
[2]. La recherche est, en fin de compte, une forme de communication dans une relation de contrôle de la nature ou des autres personnes.
Par exemple [15], tel chercheur estimera que les aspects incompréhensibles de l’enfant autiste viennent de ce qu’il est sous l’effet d’un excès d’endorphines parce que, ayant observé un effet d’automutilation chez un animal présentant un excès d’endorphines, il s’identifiera, lui et l’enfant autiste, à cet animal. L’excès d’endorphines devient l’élément qui entrave la relation, une cause. Le blocage des endorphines (par un antagoniste comme la naltrexone) va avoir pour objet de rétablir une relation. Ainsi inventer un médicament, c’est incorporer des propriétés bénéfiques à un objet construit pour la circonstance et celles-ci profiteront automatiquement à celui qui en sera l’utilisateur. Auparavant le chercheur, à la suite d’une démarche collective dite de traduction [8, 9] établit, en quelque sorte, sous le nom d’acteur réseau, le « portrait-robot » de l’objet recherché avant de l’avoir créé concrètement. Bref, la science est la poursuite d’une relation sociale. Il y a d’autres modes culturels de relation comme la circulation d’états subjectifs. Il en résulte que créer des connaissances, c’est rester en relation avec les autres. De ce point vue, une théorie thérapeutique peut s’analyser sous l’angle des échanges qu’elle permet, et notamment de la relation donner-recevoir qui sous-tend toute relation sociale. Par exemple, prouver qu’un autiste souffre à l’écoute de certains sons modifie les conditions de travail, l’équilibre énergétique des éducateurs : ils savent plus précisément à quoi attribuer leurs difficultés – ils ne sont plus responsables de la souffrance autiste par la teneur de leur propos – et ils savent que cela se voit, cela peut leur être compté, en d’autres termes cela peut être à l’origine d’une reconnaissance sociale précise. De même, rattacher l’automutilation aux endorphines – et rendre visible par un test approprié l’excès d’endorphine – soulage l’éducateur qui serait tenté de prendre pour lui cette automutilation.
Ce modèle de construction de connaissance peut s’interpréter sous l’angle d’un gain affectif qu’il permet, liant émotion et cognition, au sens où l’acteur réseau substitue à une situation relationnelle de conflit, une situation de déblocage de ce conflit. C’est ainsi que tel test biologique visualisant le stress d’un enfant autiste soulage l’éducateur, transforme la nature de sa fatigue, car il peut attribuer à une cause biologique externe, visible par tous, l’agressivité dont il fait quotidiennement l’objet. Avec ce test, la difficulté de sa tâche apparaît objectivement et peut être partagée par tous. La culture scientifique modifie la conscience qu’on a de soi et des autres. Par suite des connaissances et des technologies nouvelles qui en découlent, le don de soi au quotidien dont fait preuve l’éducateur se trouve modifié dans ses possibilités de reconnaissance par les autres et donc dans son économie énergétique.
Ce rôle du don dans la construction de culture n’est pas seulement souligné par les anthropologues à propos des sociétés traditionnelles. Il l’est actuellement par les psychothérapeutes, sous le nom du « jeu de la vie » auxquels les psychotiques veulent participer pour Buten [3] ou les sociologues qui montrent que c’est précisément, au-delà de la définition sociale des tâches, le don, l’acte gratuit, qui caractérisent la culture humaine [32].
Cette approche du burn out rejoint certaines théories anthropologiques anglo-saxonnes de la dépression (courant de la « cultural psychology ») ressentie comme une « absence à soi » [20, 33]. Cette absence à soi serait la conséquence d’une trop grande divergence entre les différents rôles sociaux prescrits par la culture. Cette divergence rendrait impossible la synthèse permanente du lien social global, ce consensus implicite dont chacun est dépositaire et qu’il exprime à travers un équilibre implicite du « donner-recevoir ».
Dans cet esprit, la théorie de la traduction nous permet d’aborder le burn out comme construction sociale, liée à la construction sociale de soi, au sein de réseaux sociaux, qu’il s’agisse du réseau des chercheurs ou du réseau des relations des infirmières dans le contexte professionnel ou dans le contexte revendicatif.
C’est parce que l’infirmière s’identifie à son malade en fin de vie qu’elle le soutient et lui communique une part de son énergie, ainsi que M. Loriol nous le montre. C’est dans la mesure où les autres infirmières s’identifient à elles – mais aussi l’ensemble du personnel hospitalier, et notamment médecins et gestionnaires - qu’elle peut récupérer de leur énergie et ainsi de suite. Le burn out ne renvoie-t-il pas, en fin de compte, à des mécanismes d’identification en cascade ? Ces mécanismes d’identification fonctionnent dans la relation de l’infirmière au malade, mais aussi dans la relation des infirmières entre elles et dans la relation des chercheurs sur le burn out à leur objet de recherche. À travers ces mécanismes se joue donc cette relation de don et de contre-don bien connue des anthropologues.
Nous savons que le burn out est interprété différemment selon les types de culture infirmière et peut contribuer à renforcer le système institutionnel [29]. Nous voyons bien la difficulté de choisir, pour certains d’entre nous, entre se mettre en cause et mettre en cause le contexte, l’ordre social. Au fond de nous, même si nous mettons en cause l’ordre social, n’allons-nous pas nous reprocher d’être malgré tout handicapé par des problèmes personnels ? Ne s’agit-il pas là de problèmes indécidables au niveau personnel et dont l’issue ne nous est fournie en fin de compte que par la pensée collective ? Si nous nous sentons mal au travail, il suffit qu’un nombre minimum de collègues partageant cet état soit atteint pour que nous l’attribuions aux conditions de travail, et parfois même ce seuil sera vite atteint par un phénomène de contagion de façon arbitraire comme le sont tous les problèmes de distorsion perceptive bien connus en psychologie sociale.
Si l’on se place ainsi du point de vue des énergies échangées à l’occasion de soins, on voit donc qu’identifier une difficulté relationnelle contribue à modifier les pratiques. Paradoxalement, identifier le burn out entraîne une reconnaissance de la difficulté du métier d’infirmière. Si cette difficulté est attribuée aux conditions de travail, l’infirmière peut récupérer de l’énergie à travers la reconnaissance par ses collègues et le public de cette difficulté. Même si la fragilité personnelle de l’infirmière contribue à la menace de burn out, la conscience de la difficulté par l’infirmière peut accroître ses défenses. Si l’infirmière se durcit pour se protéger du burn out – et même le malade pourrait l’accepter, tout dépend de sa culture, de sa relation à la maladie et à la mort etc, on pourra lui reconnaître cette force de caractère et la gratifier pour cet usage de son énergie personnelle. Elle récupère alors de l’énergie de cette gratification. À l’inverse, si elle sait être à l’écoute, donner de son énergie personnelle au patient, énergie qu’elle récupérerait ailleurs à travers la reconnaissance de ce rôle d’écoute, elle peut pareillement maintenir un équilibre. L’anthropologie présente de nombreux cas de relativisme moral de ce genre (cas par exemple de certains rites d’initiations dans les sociétés traditionnelles qui nous scandalisent). Ainsi donc, le burn out peut se gérer de multiples manières, en mettant en cause les conditions de travail comme en mettant en cause l’implication de l’infirmière. Tout dépend de la forme de culture qu’on veut privilégier, plutôt relationnelle ou plutôt cynique. Aucune des approches n’est moins scientifique qu’une autre.
L’intérêt de la sociologie de la traduction est qu’elle théorise de la même manière toutes les formes de lien social, y compris celles qu’introduit la connaissance scientifique. C’est précisément le projet de la sociologie des sciences que d’aboutir à une anthropologie symétrique [23], c’est-à-dire à même de rendre compte des logiques scientifiques comme des logiques faisant jouer la subjectivité. La culture scientifique, comme nous l’avons vu, consiste à échanger des « objets » communs aux situations naturelles et aux situations de laboratoires, par exemple l’objet « corps ». Une autre forme de culture serait celle qui échangerait des états subjectifs comparables. Le propre de la culture scientifique est de construire des chaînes de traduction très longues dans la mesure où la connaissance scientifique « emboîte » ou, mieux, traduit, les objets les uns dans les autres : elle traduit le corps souffrant en organes malades, les organes en tissus, les tissus en cellules atteintes etc. De ce point de vue, la culture en jeu chez les infirmières techniques consiste en l’échange d’objets, la culture chez les infirmières relationnelles consiste plutôt en l’échange de subjectivités. Il y a équilibre énergétique si les représentations sont compatibles de part et d’autre, permettant des dons et contre-dons en correspondance. Il y a équilibre énergétique si le malade a une représentation de sa maladie compatible avec celle de l’infirmière, tant du point de vue de l’attitude humaine de l’infirmière que de la logique technique des soins. Il y a équilibre de ce qui circule du point de vue subjectif (la relation) que du point de vue objectif (les soins pratiqués concrètement). Dans la mesure où l’échange d’objets est davantage légitime dans notre culture scientifique du corps, nous pouvons faire l’hypothèse que les infirmières relationnelles n’échangeant que des subjectivités, échange jugé marginal et mal défini dans ladite culture, devraient être plus exposées au burn out. Les infirmières techniques resteraient menacées dans une moindre mesure et dans la mesure seulement (probabilité a priori faible dans notre culture) où elles perdraient confiance en la technique ou dans la mesure où la pression au niveau du temps les empêcherait d’être un minimum présentes à leurs malades.
Ce qui importe donc dans l’analyse du burn out, c’est, à partir des contributions de chacun au scénario social des soins, ce qui, globalement, circule ou ne circule pas au sein de ce scénario, quand toutes les contributions sont articulées entre elles. Ce qui compte, c’est la question suivante : le métier d’infirmière fait-il circuler un lien social légitime du point de vue de la culture partagée ? Si c’est le cas, l’infirmière pourra se ressourcer dans sa culture. Ce ressourcement est impossible si le lien implicite qui sous-tend la relation n’est pas légitime ou si des obstacles existent à la circulation d’un lien légitime.
Les 3 dimensions du burn out peuvent s’interpréter du point de vue de ce qui circule ou pas à travers la théorie scientifique : la fatigue en tant que différente de la fatigue usuelle au travail (voir Loriol, 2000 [24], pour l’analyse générale de la fatigue au travail) est une non circulation de reconnaissance de soi, le cynisme est une non circulation d’empathie, l’image négative de soi est une non circulation d’efficacité de soi. De même les conditions de travail, le stress, la fragilité personnelle ou la dépression s’opposent à la fluidité de la relation d’aide qui devrait circuler, alors que le soutien social renforce cette circulation. Le recul est la forme positive du cynisme qui allège ce qui circule. L’autonomie contribue aussi à cet allègement.
Il peut être intéressant alors d’analyser la construction des connaissances à propos du burn out sous cet angle relationnel : qu’est-ce qui circule ou ne circule pas dans une relation de soins, quels sont les obstacles à cette circulation ?
L’analyse des mots associés qui découle de la logique de la traduction permet de raisonner en termes de ce qui circule dans la construction d’une culture, scientifique ou non et nous nous proposons de conduire ce genre d’analyse.
Comment, au quotidien pour des infirmières françaises, le burn out est-il ressenti, est-il attribué préférentiellement aux conditions de travail ou à une fragilité personnelle ? Cette attribution est-elle la même pour toutes les infirmières ou est-elle susceptible de varier ?
Comment mettre en évidence ce à quoi une personne s’identifie dans une relation, la part d’humain qui relie une infirmière ou un médecin à un malade, au-delà de la relation professionnelle ? Nous savons que ce questionnement, souvent négligé, est très important dans la relation de soin, peut-être au cÅ“ur de la guérison (et, en tous cas, au cÅ“ur des questions éthiques). Dans quelle mesure le personnel soignant donne-t-il de sa personne en fonction de la représentation qu’il se fait de l’autre, au nom d’une culture partagée ? Nous savons que la représentation que nous nous faisons de l’autre dépend des médiations technologiques qui s’interposent entre l’autre et nous, mais aussi nous lient à lui. De ce point de vue les infirmières dont le rôle est plus relationnel que technique [35] donneront de leur humanité par leur présence (et par la représentation qu’elles s’en font) et les infirmières dont le rôle est plus technique que relationnel donneront de leur humanité par l’intermédiaire des traitements appliqués (et par la représentation qu’elles s’en font).
Nous utiliserons 3 corpus [22] :
- Un ensemble de 25 articles scientifiques représentatifs des recherches sur le burn out et provenant de la base PSYCINFO. Pour en établir la liste, une analyse scientométrique des publications relatives au burn out a été réalisée à l’aide de la base SSCI mettant en évidence les auteurs les plus prolifiques et les plus cités, et le réseau des citations d’article à article de ces auteurs de 1974 à 2001 [22]. Ce réseau est constitué de 25 articles, reliés historiquement entre eux à travers la pratique de la citation, expression du collège invisible des chercheurs du domaine [6, 8]. Les 25 articles ont été répartis en 2 sous-fichiers, correspondant, pour l’un à la période 1974-1993 (14 articles), et pour l’autre à la période 1994-2001 (11 articles) ;
- Un ensemble de 18 récits d’infirmières de la région nantaise exerçant tous les types de fonction, âgées de 27 à 54 ans, et ayant de 4 à 31 ans d’expérience ; il a été demandé aux infirmières de parler des aspects de leur vie professionnelle qui sont en rapport avec le burn out : risque d’épuisement professionnel, accomplissement de soi dans le métier, risque de désengagement, représentation du burn out ;
- Un ensemble de 15 documents (articles du journal « Le Monde » et documents syndicaux) relayant les revendications infirmières fournis par les syndicats, couvrant une période de forts conflits : les années 1988 à 1992.
À ces 3 corpus, nous allons appliquer l’analyse des mots associés découlant de la sociologie de la traduction.
Méthode : l’analyse des mots associés
Dans la démarche par laquelle les chercheurs s’identifient à leur objet pour produire des connaissances sous forme d’objets (théorie, invention) déplaçables, les actions des chercheurs sont articulées par ces entités fictives qui préfigurent les découvertes et que la sociologie des sciences nomme des acteurs réseaux parce qu’ils sont hétérogènes relativement aux catégories bien définies de la connaissance (mélange d’acteurs humains et non humains, de concepts, d’instruments, de méthodes etc : les endorphines ont d’abord été appréhendées indirectement à travers diverses mesures sanguines) et fonctionnent selon une stricte logique associative de bas niveau. La démarche scientifique est d’abord un « bricolage » [4]. Les acteurs réseaux sont, en quelque sorte, liés aux entités motrices, aux sous-programmes mimétiques, issus de l’effet caméléon que les chercheurs transfèrent d’une situation dans une autre. Ainsi, les médicaments de l’autisme et les antagonistes des endorphines des années 1980 forment-ils un réseau associatif complexe qui se précise peu à peu pour devenir des médicaments précis comme la naltrexone [15] et entrer dans le langage décrivant la naltrexone.
Cette théorie des interactions conduit donc à un modèle et à une dynamique qu’il est possible de calculer et de représenter. Elle est facile à valider. Nous l’avons fait dans de nombreux domaines, dans le cadre d’une discipline appelée scientométrie, et notamment à propos de l’autisme [6, 8, 9, 11, 12, 14, 15]. À chaque fois, nous avons mis ensemble les mots clefs descripteurs des articles scientifiques d’un domaine, à partir des bases de données informatisées, calculé les réseaux associatifs qu’ils forment, extrait des acteurs réseaux et montré que la dynamique de leur morphologie rend compte de la dynamique de construction des connaissances. Cette méthode est connue sous le nom d’analyse des mots associés (programmes informatiques Leximappe, Sampler).
Nous pourrons ainsi comparer les différentes approches du burn out, celles qui régissent la perception qu’en ont les chercheurs, médecins et psychologues, celles qui régissent la perception des infirmières en situation professionnelle dont nous connaissons les problèmes de logique identitaire [34], celles qui régissent la perception des infirmières en situation dite de « dénonciation » [1] dans un contexte public. Plutôt que d’opposer des définitions, nous allons considérer que tous les acteurs, qu’ils soient chercheurs ou « praticiens » relèvent d’un modèle interactionniste commun qui régit leurs représentations du monde, que les chercheurs ne disposent pas d’un modèle privilégié qui les mettent en position d’externalité face aux praticiens. Tous élaborent une culture, qu’il s’agisse d’une culture scientifique ou d’une culture professionnelle, dont le but est la construction conjointe d’objets qui donnent prise sur la réalité. Mais la construction de ces objets, qu’il s’agisse des chercheurs ou des praticiens, est liée implicitement à des états de sujet définis par la culture qui en expliquent la relativité.
L’intérêt de l’analyse du discours en acteurs réseaux à partir des mots clefs qu’il associe est :
- de mettre en évidence ce qui, globalement, circule ou ne circule pas (les obstacles) entre les acteurs à propos du burn out ;
- de mettre en évidence ce qu’on associe d’emblée au burn out, en termes d’accessibilité, c’est-à-dire de relation qui « mène à » (par exemple des conditions de travail) ou « protège de » sans qu’il soit nécessaire pour autant de préciser pourquoi ;
- de dégager les éléments que la culture implicite des personnes mises ensemble pour l’analyse considèrent comme objectivables ;
- de dégager les éléments que la culture implicite des personnes mises ensemble pour l’analyse considèrent comme venant au centre de leur discours, donc les facteurs essentiels le structurant.
Nous avons appliqué récemment cette approche à l’étude des représentations des femmes enceintes [16]. Cela nous a permis de montrer comment des dispositifs techniques comme l’échographie participent de la construction identitaire de soi mais aussi font rentrer les futures mères dans des systèmes relationnels contraignants pouvant les rendre passives et dépossédées de leur rôle.
Il est à noter que, en tant qu’analyse des représentations sociales, l’analyse des mots associés diffère de l’analyse de similitude bien qu’elle lui ressemble en partie. Nous avons comparé ces méthodes ailleurs [10, 12]. L’une des différences est que l’analyse des mots associés postule plusieurs centres pour les représentations sociales. Elle suppose également que la représentation ne rend pas compte d’une description de l’objet externe au sujet, de type photographique. Elle rend compte d’une représentation où se mêlent la conscience que le sujet a de l’objet étudié et qu’il a de lui-même face à l’objet, étant donné que, selon la théorie des acteurs réseaux et de l’identification du sujet à l’objet, il y a co-construction des deux.
Nous allons montrer ainsi que :
- au niveau du contenu du discours infirmier, le burn out pour les infirmières est toujours lié à l’accomplissement de soi d’où l’ambiguïté qui en résulte, donnant prise à la démarche gestionnaire ;
- toujours au niveau du contenu du discours infirmier, le burn out est plus précisément lié aux relations avec la hiérarchie chez les « infirmières relationnelles » et à la pression chez les « infirmières techniques » ;
- au niveau du discours syndical, le burn out est un élément objectivable, conduisant en outre à mettre en cause l’hôpital, son organisation du travail et son déni anthropologique implicite de la mort comme pouvant avoir un sens (elle n’est qu’un échec) ;
- au niveau des chercheurs, les facteurs personnels sont plus facilement objectivables à travers des échelles et deviennent donc de facto, avec l’évolution des recherches, des causes implicites du burn out.
La transcription des récits en mots clefs associés
Nous substituons à tous les documents les mots clefs comme autant d’enjeux auxquels ils renvoient puisque seule la logique associative de ces enjeux nous intéresse. S’agissant des discours des infirmières, on a fait en sorte que les infirmières parlent le même vocabulaire : lorsqu’il nous semble apparaître des synonymes, nous gardons le terme exact employé, mais nous rajoutons un terme générique convenu à l’avance.
Technique de l’analyse des mots associés
L’analyse des mots associés calcule donc les associations opérées par chaque discours entre les mots clés retenus pour décrire ce discours. Le coefficient d’association entre deux mots clefs retenu est le produit des deux probabilités d’obtenir, dans le signalement d’un article, un mot clef quand l’autre est présent. C’est donc un coefficient qui varie entre 0 (les deux mots ne sont jamais ensemble) et 1 (présence automatique d’un mot du couple quand on a l’autre). En parcourant la liste des associations rangées par ordre décroissant, elle extrait les clusters ou « thèmes » de n mots entre lesquels il existe le plus fort chemin, comme c’est l’usage en théorie des graphes. Les liens internes à un thème sont ainsi au moins égaux à la dernière valeur du lien retenu pour construire le thème ou seuil plancher. Les mots de chaque thème restent évidemment liés directement ou indirectement (par un lien intermédiaire) aux mots des autres thèmes. Ce sont les liens externes. On calcule alors les paramètres de centralité des thèmes (somme des liens externes) et de densité des thèmes (moyenne des liens intra-thème).
L’analyse des mots associés calcule les thèmes pour un ensemble d’articles donnés à partir d’un paramètre de seuil pour le nombre maximum de mots constitutifs d’un thème. Ici le seuil retenu est de 7 mots. L’analyse des mots associés identifie ainsi les « nervures » fortes du réseau des associations. Chaque thème de cette liste est alors représenté dans un plan, avec pour abscisse sa valeur de centralité (mesurée en rangs) et pour ordonnée sa valeur de densité (mesurée en rangs). Ce plan est appelé diagramme stratégique. Nous avons numéroté les quadrants de ce diagramme obtenus à partir des valeurs médianes de centralité et de densité. Les clusters du quadrant 1 sont à forte centralité et forte densité. Les clusters du quadrant 2 sont à forte centralité et faible densité. Les clusters du quadrant 3 sont à forte densité et faible centralité. Les clusters du quadrant 4 sont à faible centralité et faible densité.
Lorsqu’un équilibre est atteint dans la définition des acteurs réseaux, il en résulte un consensus autour des liens qui les définissent, donc des liens forts, c’est-à-dire une densité élevée de liens. Les associations fonctionnent dans les deux sens, comme des relations causales classiques. Lorsqu’un acteur réseau ne fait qu’organiser une situation, il vient en l’un des centres du réseau des associations entre acteurs réseaux. Nous dirons qu’il a une forte valeur de centralité mesurée par la somme des liens externes. Un acteur réseau central et dense exprime le cÅ“ur des interactions autour de la situation étudiée. Il définit donc la signification concrète de cette situation, du point de vue de la culture implicite des acteurs de cette situation.
L’objet du diagramme stratégique est de situer les acteurs réseaux, selon leur valeur de centralité (axe horizontal) et selon le degré d’objectivité ou d’instrumentalisation atteint (axe vertical : densité), paramètres qui n’apparaissent pas spontanément à l’analyse qualitative. Les acteurs réseaux du quadrant en bas à droite (quadrant 2) expriment un enjeu central, ce qui circule de façon subjective. Les mots du quadrant en haut à gauche expriment un enjeu objectif, instrumental (quadrant 3). Les mots du quadrant en haut à droite (quadrant 1) expriment une correspondance entre centralité et objectivité et action, c’est le cÅ“ur du discours, ce qui circule de façon à la fois subjective et objective. Les mots du quadrant en bas à gauche (quadrant 4) sont des acteurs réseaux frontières.
Schéma 1
Positionnement des acteurs réseaux selon leurs valeurs de centralité et de densité.
Discours des infirmières : a/ le burn out est lié à la méconnaissance de l’aspect relationnel des soins ; b/ le burn out est lié au professionnalisme
Nous avons longuement cherché à créer deux groupes d’infirmières parmi les 18 interviewées de façon à faire ressortir une vision contrastée du burn out. Nous avons pensé à de multiples variables classiques comme l’âge ou l’ancienneté. Aucune ne départageait l’échantillon de façon claire quant aux réponses liées au burn out. L’âge par exemple ne joue pas de rôle. On peut faire l’hypothèse que les infirmières plus anciennes compensent leur réceptivité croissante à la fatigue par un surcroît d’expérience.
Comme nous avions demandé aux infirmières si, selon elles, le burn out était inévitable par suite des conditions de travail ou évitable par « professionnalisation », nous avons cherché également si les réponses à cette question permettaient de les départager quant à leur relation au burn out. Nous n’y sommes pas parvenus. Autrement dit, quelle que soit la relation au burn out, l’attribution de son origine aux conditions de travail ou à soi-même est la même.
Comme nous faisions l’hypothèse que le burn out, était un phénomène de construction sociale ou socio-culturelle de la conscience de soi, nous avons recherché du côté des sous-cultures infirmières, en relation avec leur vécu par rapport au risque d’épuisement dans leur profession et leur façon de se réaliser dans leur profession. Il nous est alors apparu, comme nous en avons parlé au début qu’une partie des infirmières paraissait obéir à une « logique technique » des soins (mise en évidence par leur choix de lieu de travail, leur relation à l’administration, leur formation, leur place dans les différents services, leur place dans l’équipe, par de nombreuses mentions de règles médicales), et une autre partie obéissait davantage à une logique relationnelle (mise en évidence par leur mention de la souffrance de l’autre, de la maladie et de la mort côtoyées, de l’humain, de l’accompagnement moral des patients, de leur enrichissement professionnel sur ce point), sans qu’on puisse attribuer ce profil à une seule variable signalétique externe précise. Ces deux parties se sont trouvées quantitativement à égalité.
En termes de sociologie des sciences, l’une des cultures est basée sur des relations de traduction longues, allant de la tuberculose aux antibiotiques en passant par le bacille de Koch, faisant du sujet l’objet d’un traitement médical universel, l’autre basée sur une logique de traductions singulières faisant une large part à la subjectivité. Dans le premier cas, l’identité de l’infirmière est construite par la reconnaissance de sa compétence, laquelle repose sur des critères médicaux, exprimés par le corps médical. Dans le second cas, l’identité est construite par la reconnaissance d’un rôle social, exprimé par tous, y compris les patients, davantage en dehors des normes de fonctionnement de l’hôpital. La première identité est donc beaucoup plus proche des normes médicales et de la culture hospitalière en général. Elle devrait moins exposer les infirmières.
Cette répartition entre infirmières techniques et relationnelles s’est donc faite par nous de manière globale, à l’examen d’ensemble des réponses, et non pas à la suite d’une seule question précise. Nous avons trouvé alors que ce clivage vérifiait notre hypothèse de plus grande exposition des infirmières relationnelles, selon leurs déclarations, au burn out, à cause du flou semblant régir la culture hospitalière au niveau de la relation, contrairement à la précision de la culture technique, comme le montre le tableau ci-dessous :
| Groupe relationnel | Groupe technique |
| Tout à fait exposées au BO | 6 | 3 |
| Peu exposées au BO | 3 | 6 |
À partir de la structure du burn out comme acteur réseau :
Figure 1
Infirmières relationnelles : acteur réseau burn out et liens externes de ses mots avec d’autres acteurs réseaux (titres figurés en italique)
Figure 2
Infirmières techniques : acteur réseau burn out et liens externes de ses mots avec d’autres acteurs réseaux (titres figurés en italique)
Pour toutes les infirmières, le burn out est à la convergence des éléments suivants : le manque de temps, la charge de travail, la difficulté de la prise en charge globale (c’est-à-dire l’idée que le soin est une relation) et la démotivation liée à la pression pour les « infirmières techniques » et les relations avec la hiérarchie pour les « infirmières relationnelles ». Ce sont ces facteurs qui s’opposent à la circulation de la relation « donner-recevoir ».
Autrement dit, pour les infirmières, ce qui est « mis en cause » à propos du burn out est bien la façon dont le travail est organisé et non une fragilité personnelle.
Les infirmières dont le rôle est davantage relationnel sont conscientes du risque de burn out et tendent, pour s’en protéger, à développer une attitude de recul par exemple (ce qui n’est pas le cas des infirmières techniques).
Du point de vue structurel, le diagramme stratégique des « infirmières relationnelles » est organisé selon la première bissectrice, ce qui montre que leur discours est cohérent, conférant aux thèmes une densité fonction de leur centralité. Tout se passe comme si elles avaient bien réfléchi à la question. À l’inverse, le diagramme stratégique des « infirmières techniques » comprend des éléments non intégrés (c’est-à-dire denses mais à la périphérie du discours) comme la pression dont elles font l’objet ou leur préoccupation d’une prise en charge globale.
En conclusion, les infirmières se sont approprié le burn out. La menace de burn out dénonce paradoxalement à la fois le sous-encadrement et les conditions inappropriées de leur travail mais aussi le professionnalisme de ces infirmières dans leur manière d’y échapper, professionnalisme qui fait leur fierté. De risque de mise en cause qu’il représentait, le burn out est devenu, au terme de l’appropriation, moyen de prévention de ce risque. Comme quoi, le burn out est loin d’être une variable externe aux sujets. Le regard (collectif) porté dessus le transforme, qualitativement et quantitativement, à la façon du principe d’incertitude.
Discours syndical : le burn out est un acteur réseau spécialisé mais agrégeant de nombreux enjeux, puisqu’il apparaît lié à la souffrance à l’hôpital, à l’échec d’une culture devant la mort, aux mauvaises conditions de travail
En nous intéressant maintenant au discours des infirmières dans le contexte revendicatif, nous avons accès à un autre aspect de leur identité, celui par lequel elles se définissent en tant que travailleuses, citoyennes, face à l’ensemble de la communauté nationale.
Le burn out, apparaît alors, totalement instrumentalisé, variable objective, sous le terme d’épuisement dans leur discours, acteur réseau spécialisé (quadrant 3), associé à toutes les formes de souffrance ressenties à l’hôpital.
Lorsque les infirmières expriment leurs revendications à l’occasion des conflits, elles mettent en avant la non reconnaissance sociale de leur rôle véritable, la coupure avec les médecins, les mauvaises relations avec l’équipe soignante et le problème de la souffrance et de la mort, évacué par l’hôpital et la société en général. L’infirmière s’épuise à transmettre son énergie dans la mesure où cette transmission repose sur la fiction qu’elle maintiendra la vie du corps. D’un point de vue d’accompagnement des personnes en fin de vie, la relation attendue par le patient est celle qui lui permet de conférer un sens à sa vie par un « départ » accepté, à travers parfois un dernier « business » à accomplir [21]. La mort, y compris à l’hôpital, n’est pas dénuée de sens en elle-même. De ce constat résulte, selon leurs propres termes, un « épuisement » qu’elles associent globalement au burn out. Loin de s’apparenter à un épuisement personnel, le burn out, dans la mesure où il est associé à la souffrance comme acteur réseau et à la mort qui fait partir de cet acteur réseau, s’apparente alors à l’épuisement consécutif aux conditions de travail d’un système, mais au système lui-même en tant qu’il ne répond pas à la question de la souffrance et de la mort. Il y a contagion des formes d’épuisement.
Figure 3
acteur réseau du discours syndical des infirmières lié à « épuisement »
L’identité en cause n’est plus donc l’identité professionnelle face au malade. C’est l’identité culturelle que confère à chacun de ses représentants un certain système de soins. Ce système est basé sur l’objectivité, et ne sait pas insérer la mort dans sa culture.
Cet aspect du burn out apparaît donc à l’occasion du positionnement des infirmières relativement à la société dans son ensemble. Le burn out est ainsi une construction culturelle, dépendant des contextes et des enjeux légitimes associés aux contextes.
Discours scientifique :l’étude du burn out paraît glisser implicitement avec le temps vers une certaine mise en cause des caractéristiques personnelles
L’analyse des recherches par la méthode des mots associés nous livre la définition implicite du burn out donnée par les chercheurs, selon la même logique, c’est-à-dire en tant qu’ils s’identifient à leur objet de recherche, donc aux personnes atteintes de burn out.
Figure 4
Le diagramme stratégique des recherches en 1974-1993 (MBI : Maslach Burn out Inventory)
Figure 5
Le diagramme stratégique des recherches en 1994-2001 (MBI : Maslach Burn out Inventory)
Les 3 dimensions du burn out sont toujours présentes au quadrant 1, en première période comme contribuant à l’identification du burn out et en seconde période comme liées en outre à sa prévention. La mise en cause des personnes et de leur fragilité n’est jamais au cÅ“ur des recherches puisque celle-ci figure au quadrant 3, donc comme aspect partiel du problème.
Les chercheurs observent des liens du burn out vers les conditions de travail ou la fragilité personnelle, à travers la nécessité de l’accomplissement de soi. Ces fragments ont bien un statut de variables instrumentales, c’est-à-dire que les conditions de travail ou une certaine fragilité personnelle entraînent naturellement une prédisposition au burn out.
Mais dire que le burn out s’explique par la fragilité personnelle, c’est franchir un pas que ne font pas les chercheurs.
Constatant que la relation au malade fait impérativement partie de l’accomplissement professionnel des infirmières et qu’ils ne peuvent agir sur les conditions de travail, les chercheurs suggèrent, à l’inverse, des circuits sociaux de soutien relationnel des infirmières (quadrant 1 du diagramme stratégique pour les 2 périodes de temps).
Cependant, contrairement aux propos de Maslach, du point de vue de la pensée collective, le diagramme stratégique montre l’évolution des recherches : elles « glissent » d’une période à l’autre, d’un acteur réseau « burn out » défini par ses 3 dimensions et des causes externes vers un acteur réseau pouvant faire l’objet d’une prévention par transformation des 3 dimensions en causes internes au sujet à travers la nécessité d’acquérir pour lui de la distance et de l’autonomie.
En théorie médicale, le burn out est relié au stress et aux limites de la capacité d’adaptation de tout organisme [18]. Selon Cathébras [7], l’institution médicale se méfie d’un concept qu’elle a contribué à définir (est-ce une « vraie maladie » ?) mais que la société remodèle à sa guise. En psychologie, on met en évidence les stratégies personnelles pour « faire face », dites de coping. La théorie des acteurs réseaux nous permet de mettre les deux approches sur le même plan. Elle considère en effet que les démarches scientifiques et sociales relèvent du même modèle : l’une et l’autre tendent à objectiver des acteurs réseaux, la première au sein d’un collectif de chercheurs qu’on nomme « laboratoire », détachant les situations de leurs contextes pour tendre à l’universel, l’autre au sein de collectifs professionnels ou culturels (la société en général).
La théorie des acteurs réseaux met en cause la circulation de flux. Elle conduit à des équilibres. La sociologie des sciences nous suggère donc le modèle suivant du burn out : le burn out serait la conséquence d’un déséquilibre au sein d’un réseau relationnel, basé sur le donner-recevoir et la circulation d’énergie que cela suppose. Selon les réseaux relationnels que nous prenons en compte, le risque de burn out devrait alors se présenter alors sous un jour différent.
Nous avons montré 1/ que le burn out était lié à la nécessaire relation de l’infirmière à ses malades, une « culture cynique » ne se mettant pas en place, malgré une distance jugée nécessaire au professionnalisme ; cette relation étant de nature différente selon les infirmières, le burn out y prend des aspects différents, en liaison avec les relations à la hiérarchie chez les infirmières relationnelles et avec la pression chez les infirmières techniques ; dans tous les cas, les conditions de travail sont en cause ; 2/ que, dans un contexte public plus général, citoyen, le burn out renvoie à l’ensemble des impasses relationnelles de l’hôpital qui renvoient en fin de compte aux impasses de la société tout entière : impasses dans les relations de travail souvent détestables, impasse induite par une vision productiviste de l’hôpital chargé d’une maintenance des corps considérés comme des objets, impasse donc relativement à la souffrance et à la mort, impasse relativement à la relation de compassion ; 3/ que le discours scientifique a toujours pris en compte tous les aspects du burn out, ne faisant des variables personnelles que des acteurs partiels mais devient implicitement plus ambigu quant à l’attribution causale.
Chaque acteur construit donc « son » burn out en fonction du collectif dont il se réclame. Pour les chercheurs, le burn out est un fait. Pour les infirmières en situation professionnelle le burn out se gère et l’on comprend que certains, mettant en cause les recherches, puissent dire du burn out qu’il n’a pas nécessairement de caractère irréversible donc aussi dramatique qu’on peut le dire [36]. Pour les infirmières en situation revendicative, le burn out est un fait mais lié à la défaillance « anthropologique » de l’hôpital.
Loin d’être une réalité naturelle, le
burn out est vraiment un acteur réseau. En effet, dès lors que les infirmières ont été conscientes de ce risque, elles ont appris à le gérer
[3] en s’imposant une distance et en faisant de cette distance un indice de professionnalisme, à double tranchant, puisqu’il peut justifier un désengagement vis-à-vis du patient, le privant d’une forme d’énergie nécessaire à sa guérison. Elles peuvent aussi le gérer tout aussi bien, plutôt que de rester distante, en restant impliquées, à condition de faire « circuler » (de partager) leur implication personnelle auprès d’un entourage bienveillant et disponible, circulation relayée par d’éventuels dispositifs de parole, relaxation etc. Elles peuvent enfin le gérer en revendiquant et obtenant à terme de meilleures conditions de travail. C’est ce fonctionnement « pervers » des acteurs réseaux qui ont précisément conduit les syndicats d’infirmières de refuser, à un moment donné, le concept de
burn out qui séduisait néanmoins certains gestionnaires et psychologues au nom d’une réalité scientifique assimilée à la « vérité » des sciences dures.
Sur le plan pratique, il faut 1/ reconnaître aux infirmières une identité professionnelle au niveau de l’exercice de la compassion, 2/ reconnaître le soin comme une relation humaine et non comme une ingénierie de réparation.
En conclusion, la réponse à la question du burn out ne peut donc venir de techniques gestionnaires sans âme. Elle ne peut venir que du rétablissement de circuits relationnels où la prise en charge du malade « transite » d’une personne à l’autre dans sa totalité, chaque acteur étant le porte-parole de l’humain universel, au-delà des spécialisations professionnelles, et acceptant de voir cette fonction de porte-parole chez tous les autres. Le recours à des circuits externes d’échange de cette prise en charge (groupes de parole externes, stages de relaxation conçus sur un plan anthropologique et pas seulement comme une technique, etc.) peut faire partie de cet échange, à condition qu’il soit bien clair que c’est la valeur humaine des partenaires, en tant que représentants singuliers du lien social global, qui compte davantage que leur professionnalisation. Cela suppose un redressement de la culture moderne face au sens à redonner à la maladie et à la mort comme étapes fécondes sur le chemin de la relation à l’autre et de l’accomplissement de soi, face à la spécialisation professionnelle qui nous fait oublier que nous sommes d’abord, les uns vis-à-vis des autres, des porte-paroles de la société, de l’humanité, dans son ensemble, et cela tout particulièrement dans la relation soignant-soigné.
1
·
Boltanski L, Thévenot L. De la justification : les économies de la grandeur. Paris : Gallimard, 1991.
2
·
Bruner J. Car la culture donne forme à l’esprit. Paris : Eshel, 1991.
3
·
Buten H. Il y a quelqu’un là-dedans. Des autismes. Paris : Odile Jacob, 2003.
4
·
Callon M, Law J, Rip A. Mapping the Dynamic of Science and Technology. London : Mac Millan, 1986.
5
·
Callon M. La science et ses réseaux. Paris : La découverte, 1989
6
·
Callon M, Courtial JP, Penan H. La scientométrie. Paris : PUF, 1993
7
·
Cathébras P. Du « burn out » au « syndrome des yuppies » : deux avatars modernes de la fatigue. Sci Soc Societe 1991 ; 9 (3), 65-94.
8
·
Courtial JP. Introduction à la scientométrie. Paris : Economica, 1990.
9
·
Courtial JP, ed. Science cognitive et sociologie des sciences. Paris : PUF, 1994.
10
·
Courtial JP. Les représentations de la recherche dans un domaine de la psychologie de l’éducation. Papers on Social Representations/Textes sur les Représentations Sociales, 1996 ; 5 (2), 127-44.
11
·
Courtial JP. Cognition in Language Use : Pointing Out Relational Structure of Scientific Texts. Metalinguistica 2001 ; 9 : 93-112.
12
·
Courtial JP. Analysis of Scientists Social Representations in Action Based on Words Associated by Scientific Articles. Eur Rev Appl Psychol 2002 ; 52 (3-4) : 221-30.
13
·
Courtial JP, Callon M. Is indexing trustworthy ? Classification of Articles through Coword Analysis. J Inform Sci 1984 ; 9 : 47-56.
14
·
Courtial JP, Gourdon L. A Scientometric Approach to Autism Based on Translation Sociology, Scientometrics 1997 ; 40 (2) : 333-55.
15
·
Courtial JP, Gourdon L. Mapping the Dynamics of Research on Autism or the Cultural Logic of Science. Theory Psychol 1999 ; 9 (5) : 579-604.
16
·
Courtial JP, Le Dreff G. Logique médicale et analyse de récits de femmes enceintes. Sante publique 2004 ; 16 (1) : 105-22.
17
·
Cyrulnik B. De la parole comme d’une molécule. Paris : Eshel, 1991.
18
·
Dantzer R. Stress, épuisement et burn out : du mythe au gadget. La Sante de l’Homme 1996 ; (321) : IV-VI.
19
·
Decety J, Jackson P. Représentation : le corps, acteur de l’esprit. La Recherche 2003 ; (366) : 79-87.
20
·
Gergen KJ. Beyond the Self-society Antinomy. J Construct Psychol 1999 ; 12 (2) : 173-8.
21
·
De Hennezel M, Leloup JY. L’art de mourir. Paris : Robert Laffont, 1997.
22
·
Huteau S. Analyse culturelle des discours relatifs à l’épuisement professionnel des infirmières. [Mémoire de maîtrise de Psychologie]. Nantes : UFR de Psychologie, 2003.
23
·
Latour B. Nous n’avons jamais été modernes, Paris : La Découverte, 1991.
24
·
Loriol M. Le temps de la fatigue. La gestion du mal-être au travail. Paris : Anthropos, 2000.
25
·
Maslach C. Burn out : the Cost of Caring. Englewood Cliffs (NJ) : Prentice Hall, 1982.
26
·
Maslach C, Jackson S. The measurement of experienced burn out. J Occup Behav 1981 ; 2, 99-113.
27
·
Maslach C, Leiter MP. The truth about burn out : how organizations cause personal stress and what to do about it. San Francisco : Jossey-Bass, 1997.
28
·
Maslach C, Schaufeli WB, Leiter MP. Job Burn out. Ann Rev Psychol 2001 : 397-420
29
·
Meyerson DE. Interpretations of stress in institutions : the cultural production of ambiguity and burn out. Adm Sci Q 1994 ; 39 : 628-53.
30
·
Mialet H. Le sujet de l’invention. Paris : Thesis Paris I-Sorbonne, 1994.
31
·
Michael M. Constructing Identities. Londres : Sage, 1996.
32
·
Rifkin J. Quand les marchés s’effacent devant les réseaux. Le Monde Diplomatique 2001, Juillet : 22-3.
33
·
Shweder R. Thinking through cultures. Harvard University Press, 1996.
34
·
Véga A. La crise identitaire des infirmières hospitalières. La Pensée 1993 ; 291 : 59-81.
35
·
Véga A. Les infirmières hospitalières françaises : l’ambiguïté et la prégnance des représentations professionnelles. Sci Soc Sante 1997 ; 15 (3) : 103-32.
36
·
Wright B. Excitement vs burn-out. Accid Emergency Nurs 2003 ; 11 (1) : 1.
[1]
Laboratoire de Psychologie (Labécd), Université de Nantes, BP 81 227, 44312 Nantes Cedex 3
[2]
La psychologie montre de son côté que nous percevons chez les autres des éléments de comportement que nous transcrivons immédiatement chez nous comme si nous avions adopté ce comportement. En d’autres termes, si nous observons un geste chez quelqu’un d’autre nous ressentons des éléments en partie communs avec ceux qui auraient été induits par ce geste effectué par nous, comme s’il s’agissait d’un même corps. Ces identifications présentent un aspect moteur et sont le fait de « neurones miroirs » récemment mis en évidence [19]. On peut faire l’hypothèse que c’est précisément ce genre d’identifications qui jouent un rôle dans l’identification du chercheur à son objet à l’occasion du processus inventif. C’est ce que nous avons montré dans le cas de l’autisme.
[3]
Le burn out s’apparenterait-il alors à ces prophéties auto-réalisatrices qui, dans les sociétés traditionnelles, font d’une menace une prédiction ?