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Santé Publique

2005/4 (Vol. 17)

  • Pages : 200
  • DOI : 10.3917/spub.054.0617
  • Éditeur : S.F.S.P.


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Le début du XXIe siècle marque une ère qui connaît un progrès technologique immense et rapide posant l’Homme face à des problèmes d’ordre moral, éthique, ou tout simplement humain. Ces problèmes soulevés par la science, et auxquels aucun de nos ancêtres n’aurait pensé qu’ils puissent exister un jour, concernent, entre autres, le diagnostic présymptomatique des maladies héréditaires.

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Ce diagnostic présymptomatique, devenu désormais possible pour des maladies de plus en plus nombreuses, se trouve, aujourd’hui, au cœur de la réflexion éthique contemporaine. Il s’agit d’une information que la personne décide de connaître pour elle-même, information qui pourrait être réjouissante si le diagnostic s’avère négatif, mais qui pourrait aussi être accablante dans le cas contraire.

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Les maladies graves héréditaires qui se révèlent tardivement et dont on dispose de moyens de diagnostic précoce, sont assez nombreuses, dans la très grande majorité dominantes et comprennent notamment :

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1) les maladies neurologiques telles que la maladie de Huntington, les ataxies spinocérébelleuses, la démence d’Alzheimer, les angiomes caverneux héréditaires, la sclérose latérale amyotrophique et la dystrophie myotonique de Steinert ;

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2) la prédisposition aux cancers qui concerne essentiellement celui des seins et des ovaires et celui du colon, le syndrome de Von Hippel-Lindau, la polypose rectocolique et le cancer médullaire de la thyroïde ;

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3) et les maladies rénales, notamment la polykystose rénale qui mène à une insuffisance rénale et nécessite une greffe. L’hémochromatose héréditaire est la seule maladie autosomique récessive appartenant à ce groupe de pathologies.

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La gravité de ces maladies réside dans leurs signes cliniques graves, évolutifs et irréversibles. Pour certaines d’entre elles, notamment la démence d’Alzheimer, les angiomes caverneux héréditaires, la sclérose latérale amyotrophique, le cancer des seins et des ovaires et celui du côlon, la plupart des formes sont non-héréditaires, ou plus précisément multifactorielles [1].

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Faut-il que toute personne ayant un antécédant familial de maladie grave à révélation tardive fasse un diagnostic présymptomatique ? Que faut-il lui conseiller ? Ce test lui serait-il bénéfique ou au contraire, va-t-il lui rendre la vie difficile ? Quels sont les avantages et les inconvénients, sur les plans moral, humain, psychologique et éthique, d’un tel diagnostic ? Existe-t-il un comportement éthique à suivre dans de telles situations ? Nous allons étayer cette discussion en considérant 4 cas cliniques, exemples où la maladie de Huntington, les formes familiales de prédisposition aux cancers, notamment celui de la thyroïde, celui du sein et de l’ovaire et le syndrome de Von Hippel-Lindau sont considérés.

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Premier exemple : La maladie de Huntington

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La chorée de Huntington est une maladie héréditaire à transmission autosomique dominante dont la prévalence varie de 1/10 000 à 1/15 000 [12]. C’est une maladie neurodégénérative à évolution progressive, associant un syndrome choréique et une démence sous-corticale. Le noyau caudé, centre important pour le contrôle des mouvements à la base du cerveau, est touché en premier, et est progressivement détruit avec l’évolution de la maladie ; c’est l’image tardive de la maladie où les signes cliniques deviennent évidents. En effet, la maladie commence à se manifester en général vers 40 ans et ses symptômes peuvent persister près de 20 ans après sa déclaration [29]. La progression lente mais inéluctable vers la perte du contrôle des mouvements, l’état grabataire et la démence, ainsi que l’âge de début des troubles neurologiques, en général postérieur à la naissance d’enfants ayant un risque de 50 % de développer la même maladie que le parent atteint, rendent la maladie particulièrement tragique [12]. La mutation causale consiste en une expansion de triplets (CAG) dans l’exon 1 du gène de la huntingtine, codant des segments de polyglutamine dans la protéine spécifique de la maladie. Les allèles pathologiques montrent une instabilité très marquée, avec en général une très grande hétérogénéité de taille et une forte tendance à l’expansion, dans la lignée germinale mâle. La pénétrance de la maladie est donc variable et liée à l’âge. Elle est généralement de 0 à la naissance et de 0,5 vers 40 ans. Elle est égale à 1 ou quasi totale à 70 ans, que la maladie soit d’origine paternelle ou maternelle [12]. Àce jour, il n’existe pas de traitement préventif ou curatif, d’autant plus que le rôle de la protéine anormale, la huntingtine, n’est pas encore défini.

Cas clinique : Un jeune homme de 20 ans dont le père est atteint de la maladie de Huntington se présente à la clinique. Il nous demande un test génétique présymptomatique pour cette pathologie.

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Nous lui expliquons la gravité de la maladie qu’il connaît plutôt bien et l’informons de l’absence de traitement, raison pour laquelle le test présymptomatique de la maladie de Huntington soulève bien de problèmes éthiques [11]. Nous discutons avec lui des raisons qui pourraient être à l’origine de la demande du test, lorsque toute intervention médicale est impossible. Il évoque, comme la plupart des consultants [10], son désir de certitude, et le besoin de savoir pour planifier la famille et l’avenir. Vivre dans le doute, plaide-t-il, lui est quasi insupportable : « Suis-je atteint ou non ? Serai-je comme mon père ou non ? Est-ce possible que mes enfants héritent cette maladie ?… ». Des questions qui tracassent bien sûr tout individu dans la même situation, questions dont les réponses pourraient soulager ou, au contraire, causer de nouveaux problèmes et poser de nouvelles questions. C’est probablement la raison pour laquelle une minorité d’individus à risque ont choisi de faire le test, alors que la plupart préfère ne pas le faire [9]. Les raisons citées pour ce refus sont l’incapacité anticipée d’accepter un résultat positif, le sentiment que les décisions importantes ne devraient pas dépendre du résultat d’un test, la peur que la vie devienne triste après un résultat de test positif, la méfiance de la réaction des enfants et du conjoint, l’absence de traitement et finalement les sessions de conseil génétique qui précèdent le test [10].

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Deuxième exemple : Formes familiales de cancer de la thyroïde

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Les néoplasies endocriniennes multiples de type 2a (NEM2a), caractérisées par un risque majeur de carcinome médullaire de la thyroïde (CMT), proche de 90 %, représentent un exemple type de prédisposition aux cancers et ont une prévalence de 1/40 000. Le risque existe dès l’enfance et est associé à un risque d’hyperparathyroïdie et de phéochromocytome [32]. C’est une maladie autosomique dominante, à expressivité variable, dont le gène responsable est le proto-oncogène RET, localisé en 10q11.2 et codant une protéine transmembranaire ayant une activité de type tyrosine kinase [26]. La pathologie se déclare vers 30 ans et affecte les femmes autant que les hommes. Le cancer médullaire de la thyroïde a été cependant détecté chez des enfants porteurs du gène RET muté et âgés de 4 ans seulement [19]. L’importance des risques s’est avérée liée à la position des mutations sur le gène [32]. Mais la pénétrance est en général élevée pour le cancer médullaire de la thyroïde, alors que la présence de phéochromocytomes et de l’hyperparathyroïdie représentent la variabilité des phénotypes de ce type de néoplasies endocriniennes multiples [35]. Le pronostic des patients est variable et dépend notamment de la gravité de l’atteinte et de l’âge du patient [3].

Cas clinique : Un jeune homme dont la femme vient de décéder d’un cancer médullaire de la thyroïde, dû au syndrome de néoplasies endocriniennes multiples de type 2a (NEM2a) refuse de faire ce test à son fils agé de 8 ans, alors que le médecin traitant de sa femme l’incite à le lui faire.

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Ce jeune homme, accablé par la mort de sa femme, a peur de recevoir une autre mauvaise nouvelle concernant son fils. Il se sent incapable de supporter le résultat positif d’un tel test. Il est donc impératif de l’informer qu’une thyroïdectomie préventive associée à un traitement hormonal substitutif est proposée chez les individus prédisposés au cancer de la thyroïde, d’où l’importance de faire le test présymptomatique chez ces personnes à un âge précoce, afin de discuter, avant l’âge de 10 ans, l’éventualité d’une telle opération, vue la gravité potentielle de la maladie [33]. Il a été même recommandé de mener l’opération vers l’âge de 5 ans afin de diminuer le risque de développement de ce cancer chez les enfants à risque [16]. Il est donc nécessaire de convaincre le père dans ce cas-là que le test génétique est bénéfique, quel que soit le résultat, et qu’il peut sauver son fils avant même qu’il ne soit atteint, au cas où il porte la mutation.

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Troisième exemple : Formes familiales de prédisposition au cancer du sein et de l’ovaire

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La prévalence des cancers du sein et de l’ovaire varie de 1/500 à1/1 000. Les cancers du sein sont dans 95 % des cas des formes sporadiques, alors qu’une proportion de 4 à 5 % des cas résulte d’un gène prédisposant à effet dominant [8]. L’histoire familiale représente, en fait, un facteur de risque important pour le développement d’un cancer du sein. On y note particulièrement les cas multiples, l’âge du début, l’atteinte bilatérale, le nombre de sujets non affectés.

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Le cancer du sein et de l’ovaire représente un exemple de maladie où un même phénotype peut être lié à des mutations de gènes différents. En effet, le cancer du sein familial autosomique dominant peut être lié à des mutations de plusieurs gènes, dont notamment BRCA1 et BRCA2 qui ont été identifiés en 1994 et 1995 en 17q et en 13q, respectivement [25,34]. Plus de 1 500 mutations différentes de ces grands gènes ont été identifiées [32]. Mais ces gènes ne sont impliqués que dans 65 % des cas héréditaires, suggérant qu’un ou plusieurs autres gènes sont encore à identifier [14]. Le résultat négatif de l’analyse de BRCA1 et BRCA2 n’élimine donc pas l’existence d’une prédisposition génétique dans une famille donnée. La pénétrance des mutations des gènes BRCA1 et BRCA2 est très variable [14]. En effet, les femmes porteuses d’une mutation de ces gènes ont un risque de 56 à 87 % de développer un cancer du sein et de 10 à 60 % un cancer de l’ovaire. La plupart des cancers du sein et des ovaires sont associés à des mutations de BRCA1, alors que les mutations BRCA2 sont notamment associées à des cas de cancer du sein seulement [14]. Pour les hommes porteurs de ces mutations, le risque de cancer est très peu augmenté [21], et est surtout associé à des mutations de BRCA2 [14].

Cas clinique : Une jeune femme de 22 ans se présente pour s’enquérir des avantages d’un diagnostic présymptomatique du cancer de sein, avant de décider de le faire. Sa grand-mère et sa tante ont été atteintes d’un tel cancer.

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Les familles comptant plusieurs membres atteints d’un cancer ont, depuis toujours, eu une connaissance empirique de leur risque tumoral. Quelles options sont offertes à une femme porteuse d’un facteur génétique de prédisposition au cancer du sein et de l’ovaire ? En fait, il y aurait deux : une surveillance précoce et rapprochée d’une part, et la chirurgie prophylactique d’autre part. La surveillance consiste à un examen des seins, par soi-même et par le médecin, régulièrement. Une mammographie régulière est aussi très bénéfique dans la détection du cancer à son stade primitif, mais pas chez les jeunes femmes qui ont un sein plus dense, ce qui rend l’interprétation d’une telle technique difficile. Comme la mammographie est associée à un faible degré de radiation, ce qui, théoriquement, constitue un faible risque d’induction de cancer, l’imagerie par résonance magnétique (IRM) est préférable et pourrait être plus sensible, notamment pour le sein dense [6, 20]. Elle est cependant plus chère et moins disponible que la mammographie [8].

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D’autre part, le choix de la chirurgie prophylactique limite au maximum les risques de cancer. En effet, si les ovaires, qui sont difficiles à surveiller s’ils ne sont pas atteints, sont retirés, le risque de développer un cancer diminue de 80 à 90 %. Les seins sont aussi difficiles à surveiller chez les jeunes femmes à cause de leur opacité, alors que leur ablation quasi-totale diminue le risque de cancer de 90 %, notamment lorsqu’elle est faite à un âge inférieur à 35 ans. Nous discutons de ces diverses éventualités à considérer avec la jeune femme qui prend son temps pour réfléchir. La chirurgie étant, dans ces cas-là, une intervention mutilante et irréversible, la décision n’est pas facile à prendre, surtout en jeune âge. En effet, une étude menée en France a montré que 20 % des femmes interrogées, ayant des antécédents familiaux de cancer du sein, seraient prêtes à subir une mammectomie prophylactique, mais seulement 4,7 % la réaliseraient avant l’âge de 35 ans [7]. Par contre, aux Pays-Bas, 51 % des femmes porteuses d’une mutation de gène BRCA ont choisi la mammectomie prophylactique bilatérale dans les 12 mois qui ont suivi l’annonce de leur prédisposition. Dans 66 % des cas, elles étaient âgées de moins de 40 ans [24].

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Le résultat positif du test prédictif s’avère aussi important au moment de la ménopause où il peut influencer ou orienter le médecin vers le choix des médicaments à base d’hormones avec un effet minimal sur la prolifération de cellules cancéreuses potentielles possibles chez la femme. En effet, il existe des facteurs de risque du cancer du sein qu’une femme porteuse d’une mutation des gènes BRCA1 ou BRCA2 devrait éviter. Ces facteurs comprennent l’exposition prolongée aux œstrogènes, qu’ils soient sous forme de thérapie de remplacement hormonal ou de contraceptifs oraux, bien qu’il ait été suggéré que ces derniers réduisent le risque de cancer de l’ovaire de 60 % chez les femmes porteuses d’une mutation du gène BRCA1. Par ailleurs, l’âge auquel la femme a sa première grossesse influence le risque relatif du cancer du sein. En effet, lorsque cette grossesse se fait à un âge jeune, elle confère à la femme un gain de protection, puisqu’elle rend les cellules parenchymales du sein plus stables, minimisant ainsi leur prolifération dans la deuxième moitié du cycle menstruel [8]. Nous transmettons aussi ces informations à la jeune femme, informations importantes pour l’organisation de son avenir, pour décider, si possible, de l’âge auquel elle désire avoir des enfants, en espérant pouvoir peut-être ensuite subir une chirurgie préventive ablative des ovaires. Le choix de la surveillance et/ou de la chirurgie dans ce cas dépend donc de l’âge et du statut de la femme.

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Quatrième exemple : Le syndrome de von Hippel-Lindau

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Le syndrome de von Hippel-Lindau (VHL) est un désordre associé à des tumeurs multisystémiques, notamment du système nerveux central (cervelet, moelle épinière et rétine), des reins, du pancréas ainsi qu’à des phéochromocytomes, des kystes et des anomalies de divers organes [28]. La tumeur la plus commune, observée chez 60 % des patients, est l’hémangioblastome de la rétine [22]. À l’âge de 60 ans, l’individu aurait déjà développé une ou plusieurs tumeurs [17]. La maladie est loin d’être rare (1 sur 36 000 naissances) [22] et se transmet selon le mode autosomique dominant, avec une pénétrance très élevée, quoique des individus portant l’exemplaire pathologique du gène et n’ayant pas exprimé la maladie aient été décrits [4]. Elle est associée à des mutations du gène VHL suppresseur des tumeurs sur le bras court du chromosome 3 [22]. La protéine qu’il code, joue un rôle important dans la détection ou la reconnaissance de l’hypoxie [27].

Cas clinique : Un homme ayant subi des opérations chirurgicales multiples suite à l’apparition de diverses tumeurs dues au syndrome de von Hippel-Lindau désire faire le test présymptomatique de cette maladie à sa fille âgée de 6 ans.

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Comme pour le cancer médullaire de la thyroïde, cette maladie à pénétrance très élevée devrait impérativement être dépistée chez les sujets à risque ayant des antécédents familiaux. Nous approuvons donc fortement la décision du père. De plus, ce diagnostic présymptomatique devrait se faire en bas âge afin, soit de se tranquilliser, soit, ce qui est plus important, de devoir surveiller l’enfant au cas où il porte le gène délétère. Nous expliquons ainsi aux parents que la surveillance est très importante dans ce cas-là puisqu’elle permet de détecter les tumeurs à leur début et d’opérer immédiatement, empêchant ainsi les métastases, la cause la plus commune de mort chez ces patients. Cette surveillance consiste à faire régulièrement des tests cliniques et radiologiques intensifs [22], notamment des CT scan (Computed tomography scan), l’IRM et l’ultrason capables de détecter les plus petites lésions asymptomatiques [17, 28].

Discussion

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Les attitudes vis-à-vis du diagnostic présymptomatique dépendent de plusieurs facteurs. Alors que la présence d’un traitement préventif ou curatif est en faveur d’un diagnostic présymptomatique de telles maladies, l’absence de traitement est parfois une réalité qui pousse les médecins à ne pas vouloir effectuer un tel diagnostic. En effet, dans un cas pareil, où est l’intérêt du patient ? D’autre part, le devoir du médecin est aussi de répondre à la demande du patient ou du consultant qui a le droit de savoir s’il le veut [23]. Comment donc concilier le devoir du médecin qui a pour devise primordiale de ne pas nuire (« primum non nocere »), et la liberté du malade, d’autant plus que la réaction de ce dernier lors de la réception du résultat est imprévisible ? Comment va-t-il accepter un diagnostic défavorable ?

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Dans le cas des maladies neurologiques comme la maladie de Huntington, le résultat du test génétique n’impose pas une prise en charge médicale. C’est pourquoi la Fédération mondiale de neurologie (WFN) et l’Association internationale Huntington (IHA) ont chargé un comité d’établir des recommandations relatives au test présymptomatique de la maladie de Huntington [18]. Les principes les plus importants qui y sont mis en relief sont l’autonomie, le consentement éclairé et la confidentialité. Le consultant doit demander le test de son propre gré, non influencé par quiconque, et devrait avoir atteint l’âge adulte. Il devrait consentir au test après avoir été informé de tous les problèmes et de toutes les données relatives à la maladie. Finalement, le résultat doit lui être livré à titre personnel.

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De même, des recommandations relatives aux tests présymptomatiques des cancers ont été établies par plusieurs sociétés et comités [30, 31]. Elles comprennent notamment des clauses concernant le consentement éclairé des individus et la confidentialité, ainsi que l’éducation publique et professionnelle nécessaire pour développer une approche responsable de ce genre de test génétique.

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Quelle que soit la maladie, la décision revient finalement à l’individu concerné, qui doit considérer toutes les possibilités, et peser toutes les conséquences, avec l’aide d’une équipe multidisciplinaire qui l’accompagne et discute avec lui des différentes éventualités. En effet, que la pathologie soit sans traitement comme la maladie de Huntington, ou nécessitant une surveillance et une intervention chirurgicale prophylactique comme le cancer, l’individu concerné doit être prévenu, conseillé, et accompagné dans sa réflexion avant de décider de faire le test, et après la réception des résultats, ainsi que, et notamment, dans la période entre ces deux situations. Cet accompagnement devrait être pris en charge par une équipe spécialisée complexe multifonctionnelle, composée principalement d’un généticien, d’un psychologue, d’une assistante sociale avec bien sûr un neurologue dans le cas de la maladie de Huntington et un oncologue et un chirurgien dans le cas de la prédisposition au cancer, afin de faciliter ces moments, effectivement assez durs à vivre. Evidemment, un gynécologue ou un endocrinologue ou d’autres médecins spécialisés feraient partie d’une telle équipe selon le type de cancer que l’individu a le risque de développer. Les rencontres de cette équipe avec l’individu, à plusieurs reprises, le préparent finalement, au cas où il décide de faire le test, à accepter l’annonce d’un résultat défavorable [11]. En effet, une première phase d’information est indispensable et serait la responsablité d’un généticien et du médecin spécialiste de la pathologie. Elle sera suivie d’une phase de préparation, menée par un psychologue et une assistante sociale, où les objectifs des entretiens seraient de vérifier les informations reçues du généticien et du neurologue ou du gynécologue, de préciser la dimension du risque subjectif estimé par le consultant candidat au test, de rechercher les troubles de l’humeur… Cette phase de préparation ou de réflexion permettra au consultant d’abandonner l’idée de faire le test ou d’y consentir. Une vigilance et une attention particulière devraient être accordées aux individus ayant une faiblesse de l’égo et sans motivation spécifique pour entreprendre le test présymptomatique, notamment de la maladie de Huntington. Les implications émotionnelles d’un résultat défavorable sont en effet plus importantes chez ces individus [5]. Au cas où l’examen est effectué, un résultat positif permettra d’entamer une troisième phase de suivi et de soutien psychologique et social, comme il a été recommandé par l’IHA et le WFN dans le cas de la chorée de Huntington [18], accompagnée par un début de traitement ou de prévention dans le cas des cancers par exemple. Cette équipe multidisciplinaire a été déjà mise en place dans plusieurs centres de diagnostic moléculaire présymptomatique, depuis que ce diagnostic est devenu réalisable pour ces maladies monogéniques graves à révélation tardive.

Perspectives

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Le progrès de la science et la spécialisation moléculaire des laboratoires et des recherches médicales promettent des avancées thérapeutiques rapides pour diverses maladies. En effet, les tâches sont aujourd’hui bien distribuées. Certaines unités de recherche localisent et identifient les gènes responsables des maladies, d’autres étudient la structure, la localisation et la fonction de la protéine codée par ces gènes, d’autres aussi font des recherches sur l’effet chimique de molécules et de drogues sur la fonction de la protéine ou sur les dégâts causés par cette protéine anormale. La chimioprévention des cancers est, par exemple, un rêve non loin d’être réalisable. En effet, plusieurs études compétitives sont menées dans le but d’y parvenir. À titre d’exemple, il a été rapporté que le tamoxifène, molécule qui bloque les récepteurs à œstrogène, diminuait par deux le risque de cancer du sein de femmes à risque [13]. Dans le cas de la maladie de Huntington, des essais de greffes de neurones provenant de fœtus avortés sont en cours pour remplacer les neurones détruits du striatum et noter toute amélioration dans l’évolution de la maladie [15]. Des essais cliniques sur l’inhibiteur de l’apoptose minocycline sont aussi menés en parallèle chez les patients affectés de cette pathologie [2]. Ces premières tentatives et ces résultats préliminaires ne signifient pas que la solution à ces maladies sera trouvée dans un an ou deux. En effet, ils doivent être confirmés par de plus amples études et leurs effets secondaires doivent être bien définis et mieux précisés. Mais ils sont très importants pour maintenir un sentiment dont l’Homme, dans sa faiblesse et face à son pouvoir limité, a toujours besoin : l’Espoir !

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L’individu, Être Libre, qui lui seul peut et doit décider de faire ou non le test présymptomatique de ces maladies monogéniques graves à révélation tardive, soutenu par sa famille, par le corps médical, et par la société, devrait accepter le résultat du test quel qu’il soit et essayer d’en tirer profit, en mettant en relief les avantages possibles d’un tel résultat. En effet, ne voir que le côté défavorable ne fait que rendre la vie « insupportable », alors que faire face à la réalité avec un regard optimiste pourrait la rendre, malgré toutes ses difficultés, douce, ou tout au moins, « vivable »…


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Notes

[1]

Université Saint Joseph, Faculté de Médecine, Unité de Génétique Médicale, BP 11-5076 Riad El Solh, Beyrouth 1107 2180, Liban.

Résumé

Français

Le progrès de la génétique moléculaire permet aujourd’hui de faire le diagnostic présymptomatique de plusieurs maladies graves héréditaires, en majorité dominantes, à révélation tardive. Si ce diagnostic s’avère important dans quelques maladies où la surveillance et la prévention sont possibles, il pose de nombreux problèmes éthiques pour les maladies, hélas les plus nombreuses, sans traitement préventif ou curatif. Au-delà de la capacité de prise en charge médicale, existe pour tout membre d’une famille présentant ce type de maladie, l’angoisse d’être porteur du gène muté qui sera cause de la pathologie, éventuellement d’avoir déjà transmis ce gène ou de pouvoir le transmettre à certains de ses enfants, et parfois le sentiment de culpabilité de n’être pas malade comme les autres, et dans des cas de plus en plus nombreux, le souhait de « savoir » afin de mieux organiser sa vie et celle de sa famille, si on décide d’en fonder une. La discussion de ces problèmes sera étayée en considérant 4 exemples de maladies graves à révélation tardive : la maladie de Huntington, les formes familiales de cancer de la thyroïde, de prédisposition au cancer des seins et des ovaires et le syndrome de von Hippel-Lindau. Mais quelle que soit la maladie, la décision revient finalement à l’individu concerné, qui devrait être accompagné dans sa réflexion et sa démarche par une équipe multidisciplinaire qui le conseille et discute avec lui des différentes éventualités, de leurs avantages et inconvénients.

Mots-clés

  • éthique biomédicale
  • diagnostic présymptomatique
  • maladies graves
  • héréditaire
  • révélation tardive

English

SummaryProgress achieved in the field of molecular genetics has opened the door to pre-symptomatic diagnosis tests of several severe hereditary disease, a majority of which are dominant and appear later in life. Given the importance of diagnosis in some of the cases where medical supervision and prevention are possible, there are a number of ethical dilemmas with regards to most of these diseases that, unfortunately, do not have a cure or any preventive treatment available. Above and beyond the capacity for medical care provision, there is a very high level of pressure and anxiety felt by every member of a family who has someone affected by one of these diseases in that they might be a carrier of a mutated gene which could be the cause or source of illness. They carry the burden of uncertainty that they may have already transmitted this gene or could give it to any of their children, and often there is also a significant level of guilt when one is the carrier but not to be affected by the disease itself. More and more frequently in these types of cases, there is a strong desire to « know » in order to better organise and plan one’s life and that of one’s potential future family in the instance where one wishes to found one. This article discusses these problems based upon the consideration of four examples of such diseases with late onset: Huntington’s disease, the common forms of thyroid cancer, the familiar forms of a predisposition to breast and ovarian cancer, and von Hippel-Lindau syndrome. However, regardless of the type of disease, the decision to take a genetic test is solely the choice of the individual in question, and the person should be accompanied and guided in his or her reflection by a multi-disciplinary team who can advise him or her and initiate useful deliberations on the various possibilities, their advantages and their disadvantages.

Keywords

  • biomedical ethics
  • pre-symptomatic diagnosis
  • severe illness
  • hereditary
  • late onset

Pour citer cet article

Medlej-Hashim M., Mégarbané A., « Le diagnostic présymptomatique des maladies graves héréditaires à révélation tardive au Liban : un choix ou une nécessité ? », Santé Publique 4/ 2005 (Vol. 17), p. 617-626
URL : www.cairn.info/revue-sante-publique-2005-4-page-617.htm.
DOI : 10.3917/spub.054.0617


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