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Santé Publique

2013/6 (Vol. 25)


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Introduction

1

Depuis les années 1980, les conditions de travail des salariés sont dictées par les conditions économiques des sociétés, sociétés de plus en plus mondialisées menant à l’uniformisation [1]. La rationalité du modèle tayloriste-fordiste, caractérisée par la course à la productivité est devenue une norme et affecte directement les conditions de travail. De plus l’impératif de profits que ce modèle sous-tend implique des méthodes de management incitatives, potentiellement pathogènes [1]. La course à la productivité et l’impératif de profits génèrent de la souffrance physique et psychique chez les salariés et font le lit d’un risque professionnel spécifique?: les risques psychosociaux (RPS). Ces risques comprennent le stress au travail, les violences internes (agressions verbales et physiques émanant de collègues ou de supérieurs hiérarchiques), les violences externes (agressions émanant de personnes extérieures à l’entreprise ou à l’institution) et la souffrance au travail résultant de conflits enkystés ou de relations pathogènes [2]. Aujourd’hui, le lien de causalité entre exposition aux RPS et altération de la santé physique et mentale des travailleurs est largement admis [3]. Les RPS sont responsables d’entités cliniques spécifiques?: pathologies de surcharge (Karoshi, burnout et troubles musculosquelettiques -TMS-), troubles anxieux, états de stress posttraumatique (posttraumatic stress disorder ou PTSD), syndromes dépressifs, suicides et tentatives de suicide [4], pathologies cardio-vasculaires [5]. Ces troubles sont en constante augmentation. En 2007, le Réseau national de vigilance et de prévention des pathologies professionnelles (RNV3P) rapporte que les troubles mentaux et du comportement, champs de la psychopathologie du travail, représentent 27 % des problèmes de santé au travail d’origine professionnelle vus en consultation de pathologies professionnelles, devant les maladies de l’appareil respiratoire (19 %) et les maladies de peau (15 %) [6]. Le RNV3P regroupe les 32 centres de consultation de pathologie professionnelle français et quelques services de santé au travail. Son but est de constituer une base pérenne de données nationales sur les pathologies professionnelles à partir des données de chaque consultation.

2

Plusieurs travaux ont étudié le profil sociodémographique, le devenir et la symptomatologie de patients adressés en consultation de pathologie professionnelle pour souffrance psychique liée au travail ou à des faits de harcèlement moral présumé [7-16] mais aucune ne répertorie les troubles psychiques selon les critères diagnostiques internationaux. Ce travail propose de répertorier les troubles psychiatriques rencontrés en consultation de psychopathologie du travail selon la classification internationale des maladies-10e version (CIM-10) [17].

Matériels et méthodes

3

Cette étude rétrospective est réalisée à partir de 168 dossiers de salariés évalués consécutivement par l’un des médecins, psychiatre, du service de pathologie professionnelle du CHU d’Angers entre le 1er janvier 2007 et le 31 décembre 2009. Notre population est originaire des Pays de la Loire. Elle est adressée à la consultation de psychopathologie du travail par les services de médecine du travail lorsque la problématique professionnelle et ses conséquences psychiques sont lourdes et complexes et qu’un avis spécialisé leur est nécessaire. Une grille de recueil de données, inspirée de trois études publiées sur le thème de la souffrance psychique en lien avec le travail [7, 11, 14], est renseignée à partir des correspondances médicales et des observations psychiatriques. Les caractéristiques sociodémographiques et professionnelles des patients, les éléments médicaux, les nuisances professionnelles et les diagnostics psychiatriques ont été relevés entre juin et août 2010. Les codages CIM-10, admis par le RNV3P, sont ceux qui lui sont communiqués. Les troubles psychiques sont considérés comme imputables au travail quand les nuisances professionnelles enregistrées pour être dans la base du RNV3P sont «?directes et essentielles?» ou «?possibles ou directes mais non essentielles?».

Résultats

4

Sur le plan sociodémographique, la population étudiée est majoritairement féminine (65,5 %). L’âge moyen est de 43 ans. Sur le plan socioprofessionnel, 97 % des salariés de l’échantillon sont en contrat à durée indéterminée. Les employés sont majoritaires (n = 114), devant les professions intermédiaires et la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures (n = 19 pour les deux) et les ouvriers (n = 15). Les branches professionnelles les plus représentées sont la santé et l’action sociale (18 %), le commerce (15,5 %) et l’industrie manufacturière (12 %). Le secteur tertiaire emploie 75 % des salariés de notre échantillon devant les secteurs secondaire (15,5 %) et primaire (9,5 %). On note que 68,5 % des salariés travaillent dans une entreprise privée, 19,5 % sont salariés de la fonction publique et 12 % d’une association.

5

Le temps d’exposition moyen, défini comme la durée entre le début des faits à l’origine des difficultés psychiques et la consultation de pathologie professionnelle est de 27 mois. Soixante-quinze pour cent des salariés vus en consultation ne travaillent pas dans la période qui entoure la consultation. La durée moyenne des arrêts de travail est supérieure à 16 semaines.

6

Sur le plan diagnostic, 45 % des patients présentent un épisode dépressif majeur (codage CIM-10?: F32) (tableau I). Cinquante-et-un pour cent présentent des troubles anxieux?: troubles anxieux et dépressif mixtes (CIM-10?: F41.2?; 18,5 %), PTSD (CIM-10?: F43.1?; 9 %), autres troubles anxieux (CIM-10?: F40.9 trouble anxieux phobique, F41.0 trouble panique, F41.1 anxiété généralisée, F41.9 trouble anxieux sans précision, F42.0 trouble obsessionnel compulsif, F43.2 trouble de l’adaptation?; 24 %).

Tableau I - Diagnostics principaux et diagnostics associésa,b,c,d,e,fTableau I

a : Épisode dépressif majeur.

b : Trouble anxieux et dépressif mixte.

c : Autres troubles anxieux.

d : Posttraumatic Stress Disorder/État de stress posttraumatique.

e : Burn out/Épuisement professionnel.

f : Stress lié à l’emploi.

7

L’ensemble des troubles anxieux (trouble anxieux et dépressif mixte, autres troubles anxieux et PTSD) oscillent entre 42,1 % pour les cadres à 66,6 % pour les ouvriers (58 % pour les professions intermédiaires, 47,3 % pour les employés) (tableau II).

Tableau II - Répartition des diagnostics en fonction de la catégorie socioprofessionnellea,b,c,d,e,f,g,h,iTableau II

a : Épisode dépressif majeur.

b : Trouble anxieux et dépressif mixte.

c : Autres troubles anxieux.

d : Posttraumatic Stress Disorder/État de stress posttraumatique.

e : Ensemble des troubles anxieux.

f : Burn out/Épuisement professionnel.

g : Stress lié à l’emploi.

h : Profession intellectuelle supérieure.

i : Profession intermédiaire.

8

On constate que 17,5 % des patients sont en épuisement professionnel (CIM-10?: Z73.0). Le diagnostic de stress lié à l’emploi (CIM-10?: Z73.3 et Z56) est retenu chez 15,5 % de l’effectif total (tableau I). Les diagnostics associés à chaque diagnostic principal sont résumés dans le tableau I.

9

L’imputabilité directe et essentielle du travail et les nuisances professionnelles (facteurs organisationnels, facteurs psychosociaux et processus de travail) impliquées dans chaque diagnostic principal sont résumées dans le tableau III.

Tableau III - Fréquence des nuisances professionnelles et imputabilité du travail pour chaque diagnostic principala,b,c,d,e,fTableau III

a : Épisode dépressif majeur.

b : Trouble anxieux et dépressif mixte.

c : Autres troubles anxieux.

d : Posttraumatic Stress Disorder/État de stress posttraumatique.

e : Burn out/Épuisement professionnel.

f : Stress lié à l’emploi.

10

Le diagnostic d’épisode dépressif majeur est plus souvent posé chez les cadres (57,9 %) et chez les ouvriers (60 %) que dans les autres catégories socioprofessionnelles (tableau II). Les cadres de notre échantillon sont fréquemment en burnout (36,8 %) et 3 des 15 ouvriers (20 %) présentent un PTSD (tableau II). Les troubles psychiques des employés, catégorie socioprofessionnelle majoritaire, sont résumés dans le tableau II.

11

Trente-huit pour cent des sujets reconnaissent avoir eu des idées suicidaires depuis le début de leurs difficultés au travail (50 % des hommes et 31,8 % des femmes) (tableau V). Quatorze virgule cinq pour cent (14,5 %) en ont encore le jour de la consultation. Les diagnostics d’épisode dépressif majeur, d’épuisement professionnel et de PTSD sont souvent associés aux idées suicidaires, depuis le début des difficultés professionnelles (respectivement 54,8 %, 40 % et 37,9 %) comme le jour de la consultation (27,4 %, 26,7 % et 13,8 %).

12

Sur le plan médical, 46 % des patients n’ont aucun antécédent psychiatrique. 74 % prennent un traitement psychotrope alors qu’ils ne sont que 32 % à bénéficier d’un suivi psychothérapique. Les classes pharmaceutiques les plus retrouvées sont les anxiolytiques (82 % des salariés sous traitement psychotrope), les antidépresseurs (72 %) et les hypnotiques (27,5 %). L’association anxiolytique-antidépresseur est la plus fréquente (34,5 % des salariés sous traitement) puis l’association anxiolytique-antidépresseur- hypnotique (19 %).

13

La moitié des salariés (52,5 %) peuvent prétendre faire reconnaître leur trouble psychique en maladie à caractère professionnel. Un avis d’inaptitude médicale définitive à tout poste dans l’entreprise est recommandé pour 41,1 % d’entre eux.

Discussion

14

Notre étude présente certaines limites dont l’existence d’un double biais de recrutement. D’une part, les patients sont adressés exclusivement par les services de médecine du travail pour avis sur les diagnostics psychiatriques, l’aptitude des patients à poursuivre à leur poste ou sur l’opportunité d’une déclaration en maladie à caractère professionnelle pour l’essentiel. D’autre part, les patients sont tous salariés. Il peut exister un biais de classement des troubles psychiatriques, les patients étant évalués cliniquement par un seul psychiatre sans recours à des échelles d’évaluation validées. Les diagnostics sont posés à partir de la classification des maladies de l’OMS internationalement reconnue qui attestent de leur fiabilité. La cohérence de ce travail est satisfaisante puisqu’un seul psychiatre expérimenté a évalué les troubles pour tous les patients de l’étude, ce qui prémunit d’une fluctuation dans les diagnostics et le codage. La CIM-10 est retenue étant celle utilisée par le RNV3P.

15

Sur les plans sociodémographiques et professionnels, nos résultats concordent avec ceux des études sur le même thème [7 -14, 16, 18]. Notre population est majoritairement féminine (65,5 %) [7, 9, 11, 13, 14, 16, 18]. L’âge moyen des salariés est de 43 ans [13, 14]. La catégorie socioprofessionnelle des employés est majoritaire (68 %) alors qu’ils ne représentent que 16,4 % des actifs français en 2009 [19]. Cette surreprésentation, retrouvée dans une autre étude [18], est liée à un biais de recrutement. Le secteur privé emploie 68,5 % des salariés de notre échantillon. Ce taux varie entre les études selon qu’elles aient considéré le secteur associatif comme indépendant ou non des secteurs privé et public. Ainsi il varie de 70 % pour Boisson et Fontana [8] à 90 % dans l’étude de Soula [16]. Les branches professionnelles de la santé et de l’action sociale, du commerce et de l’industrie manufacturière sont les plus représentées. Elles sont fréquemment retrouvées dans les études portant sur la souffrance psychique au travail [10, 11] en particulier les secteurs de la santé et du commerce [7, 10-14, 16, 18]. Le secteur des services est celui qui emploie le plus de salariés de notre échantillon (75 %), comme dans la population active générale (74,2 % en 2008) [20].

16

Le temps d’exposition moyen aux difficultés professionnelles long (27 mois) est du même ordre de grandeur que dans les autres travaux sur le sujet, dans lesquels il oscille entre 19,1 mois [7] et 27 mois [13] (tableau IV).

Tableau IV - Temps d’exposition et durée des arrêts de travail pour chaque diagnostic principala,b,c,d,e,fTableau IV

a : Épisode dépressif majeur.

b : Trouble anxieux et dépressif mixte.

c : Autres troubles anxieux.

d : Posttraumatic Stress Disorder/État de stress posttraumatique.

e : Épuisement professionnel.

f : Stress lié à l’emploi.

17

Concernant les diagnostics, la plupart des études sur la souffrance psychique au travail recherchent les troubles dépressifs, anxieux et les idées suicidaires [7-9, 11, 12, 15, 18]. Cependant la grande variabilité des modes de recueil des données (échelle d’évaluation validée [8, 11], questionnaire [9, 12, 15, 18] ou recueil rétrospectif des données [7, 12]) mène à des résultats hétérogènes et rend difficile la comparaison de nos résultats sur le plan quantitatif avec ceux de ces études.

18

Les troubles anxieux sont fréquents dans toutes les catégories socioprofessionnelles (tableau I). Symptômes constants et souvent inauguraux d’un mal-être au travail, ils s’accompagnent de manifestations physiques d’angoisse (douleurs abdominales, sensation de «?boule?» œsophagienne et d’oppression thoracique, sueurs, tremblements).

19

Le lien entre troubles psychiques et travail est fort notamment pour le PTSD (86,5 %) (tableau III). Concernant les nuisances, les facteurs organisationnels (facteurs économiques, managériaux et les relations de travail) sont plus souvent en cause que les autres facteurs de risque pour l’ensemble des diagnostics principaux. En accord avec ce constat, Chevalier suggère que certains évènements professionnels comme un changement majeur du contenu du travail ou de son organisation peuvent provoquer ou précipiter des troubles anxieux et/ou dépressifs [21]. Pour les PTSD, les facteurs psychosociaux (violence psychique, agression verbale, harcèlement moral présumé entre autre) ont un rôle égal aux facteurs organisationnels.

20

Dans notre population certaines catégories socioprofessionnelles sont fréquemment touchées par certaines décompensations psychiques?: les cadres par le burnout (36,8 %), les ouvriers par le PTSD (20 %). Dans ces deux catégories, le taux d’épisode dépressif majeur est important?: 60 % pour les ouvriers et 57,9 % pour les cadres (tableau I). Le taux élevé de dépression chez les ouvriers est à mettre en lien avec le jobstrain ou tension au travail, situation qui associe forte demande psychologique et faible latitude décisionnelle selon le modèle de Karasek «?demande – autonomie – soutien social?» et à laquelle les ouvriers, en particulier les non qualifiés, sont soumis. Cet état de jobstrain répété constitue un facteur de risque d’épisode dépressif majeur [22]. Le taux de PTSD chez les ouvriers (20 %) est difficilement interprétable en raison de la faiblesse de l’échantillon (n = 15). Les cadres sont en général peu soumis au jobstrain grâce à une latitude décisionnelle étendue qui compense la forte demande psychologique [23]. Dans notre échantillon, les salariés ont des conditions de travail dégradées de façon constante. La latitude décisionnelle des cadres est réduite par l’organisation du travail?: surcharge objective de travail, manque de moyens et de temps, objectifs chiffrés. Ainsi les cadres de notre échantillon sont en tension au travail, situation qui fait le lit de la dépression et de l’épuisement professionnel [24].

21

L’ensemble des diagnostics est retrouvé chez les employés, avec une prédominance des troubles dépressifs et anxieux (38,6 % et 47,3 % pour l’ensemble des troubles anxieux, cf. tableau I). Comme pour les ouvriers, le jobstrain est fréquent dans la CSP des employés [23].

22

Les idées suicidaires concernent 38 % des patients depuis le début des difficultés professionnelles et 15 % d’entre eux le jour de la consultation. Dans notre population l’apparition d’idées suicidaires constitue un signal subjectif d’alerte et semble convaincre les salariés de recourir à l’arrêt maladie pour s’éloigner de l’environnement de travail pathogène devenu invivable. La diminution de plus de la moitié des idées suicidaires avec l’arrêt de travail et la mise à distance du milieu professionnel semblent corroborer cette hypothèse.

23

Le taux d’idées suicidaires depuis le début des difficultés professionnelles est plus élevé chez les hommes que chez les femmes (50 % contre 31,8 %) puis ces chiffres se rejoignent le jour de la consultation. Plusieurs hypothèses sont possibles pour expliquer le fort taux d’idéations suicidaires chez les hommes. D’abord le travail reste pour les hommes le principal socle de construction de l’identité alors que chez les femmes elle s’appuie sur le travail, la maternité et l’éducation des enfants [25]. Ensuite l’existence et l’expression de difficultés psychiques de la part d’un homme sont peu acceptées par les collectifs de travail, en particulier dans les milieux professionnels masculins (B.T.P., armée, etc.). Ce rejet est lié aux mécanismes de défense collectifs qui exaltent la virilité pour contrer symboliquement la peur et la souffrance au travail. Celui qui souffre menace de fragiliser le collectif de travail. Désigné comme un faible, il doit se taire ou partir [26]. L’isolement et le faible soutien social sont en eux-mêmes des facteurs de risques de conduites suicidaires [27].

24

Les données de la littérature [27] rapportent l’existence d’un gradient social (des cadres aux ouvriers) lorsque sont considérées la mortalité par suicide et les tentatives de suicide. Notre étude objective un gradient social des professions intermédiaires aux ouvriers concernant les idées suicidaires pour les deux sexes (tableau V). Dans notre travail, la CSP des cadres n’entre pas dans ce gradient, le taux d’idéation suicidaire est bien supérieur aux autres CSP (tableau V). Nous en concluons que les cadres reçus à notre consultation, souvent en proie à des conflits éthiques et de valeurs avec la politique de leur entreprise, sont particulièrement meurtris par leur situation de travail.

Tableau V - Répartition des idées suicidaires depuis le début des difficultés professionnelles selon le sexe et la catégorie socioprofessionnelle (CSP)a,bTableau V

a : Profession intellectuelle supérieure.

b : Profession intermédiaire.

25

L’épisode dépressif majeur est logiquement le diagnostic le plus fréquemment associé aux idéations suicidaires puisque la présence d’un trouble de l’humeur multiplie par trente le risque de suicide par rapport à la population générale [28]. Les idées suicidaires persistent chez 27,4 % des patients déprimés le jour de la consultation. Le faible recours au suivi spécialisé et la mauvaise adaptation ou l’absence de traitement peuvent expliquer la persistance des idées suicidaires et objectivent les carences dans la prise en charge des patients déprimés.

26

Le PTSD est le second trouble pourvoyeur d’idées suicidaires en fréquence depuis le début des difficultés professionnelles (40 %) comme le jour de la consultation (26,7 %). Le PTSD est une affection très invalidante qui se complique souvent de troubles de l’humeur [28]. Notre étude montre que deux tiers des patients atteints de PTSD présentent un épisode dépressif majeur comorbide (tableau II). Cette cooccurrence explique le fort taux d’idées suicidaires associées au PTSD et leur persistance. Les salariés en PTSD ont la plus «?courte?» durée d’exposition (18 mois) et la plus longue durée d’arrêt de travail (16 semaines), ce qui illustre le syndrome d’évitement caractéristique de cette affection?: incapacité à retourner sur le lieu du traumatisme et à reprendre le travail (tableau IV).

27

Le burnout touche 17,7 % des patients et est associé aux idées suicidaires dans 37,9 % des cas depuis le début des difficultés professionnelles. La fréquence de ces idées décroît fortement avec l’arrêt de travail (13,8 % le jour de la consultation). L’apparition d’idées suicidaires chez les sujets en burnout est un critère de gravité qui doit mener à l’arrêt immédiat du travail et à l’hospitalisation [29] car les passages à l’acte sont souvent le fait de raptus anxieux imprévisibles. Ces patients ont la plus longue durée d’exposition (37 mois) et la plus courte durée d’arrêt de travail (7 semaines) car le burnout associe classiquement un déni du surmenage et une augmentation de l’implication professionnelle du salarié alors même que son efficience est réduite menant au phénomène de présentéisme [29] (tableau IV).

28

Dans 52,5 % des cas, les troubles psychiques sont suffisamment sévères pour prétendre être reconnus en maladie à caractère professionnel. En 2006, la souffrance psychique était le deuxième trouble signalé au titre de maladie à caractère professionnel (21 % des cas) derrière les affections de l’appareil locomoteur (59 %) [30].

29

Enfin pour 41 % des patients de notre étude, la sévérité des troubles a mené à un avis d’inaptitude médicale définitive à tout poste dans l’entreprise. Cet avis d’inaptitude médicale définitive atteste que l’état psychique du salarié est incompatible avec la poursuite de son activité au sein de son entreprise et que la reprise du travail au même poste constituerait une menace sérieuse pour sa santé et son intégrité psychique. Cependant, cette procédure aboutit à une perte d’emploi, et les données de la littérature sont convergentes pour dire que le devenir professionnel des sujets mis en inaptitude définitive est sombre mettant en lumière un hiatus dans la prise en charge des patients les plus en souffrance. En 2003, Soula rapporte que sur 62 patients mis en inaptitude, un tiers seulement avait retrouvé un travail à un an, les autres étaient au chômage ou en arrêt longue maladie [16].

Conclusion

30

Les risques psychosociaux sont lourds de conséquences sur le plan humain par la souffrance morale et les troubles psychiatriques qu’ils engendrent, pour la société et les entreprises par l’absentéisme durable qu’ils provoquent et la perte de productivité associée. Pour nombre de salariés, les difficultés professionnelles à l’origine de la décompensation psychique semblent avoir annihilé le rapport subjectif au travail qu’ils entretenaient et grâce auquel ils se construisaient et s’accomplissaient en temps que sujet.

31

Cette étude permet d’ouvrir une réflexion à plusieurs niveaux sur la prise en charge des salariés en souffrance au travail. Tout d’abord, force est de constater qu’il existe un décalage temporel entre l’apparition de la souffrance psychique au travail et sa prise en charge diagnostic et thérapeutique. Ce décalage peut être attribué à un manque de sensibilisation et de formation de certains acteurs de soins (médecins généralistes, psychiatres) dans le dépistage et le traitement des décompensations psychiques liées au travail. En outre, il paraît nécessaire que les salariés reprennent confiance en leur médecin du travail et en sa capacité d’agir au sein de l’entreprise. Enfin l’inexistence de réseaux de soins opérationnels et spécifiques à la problématique «?santé mentale-travail?» favorise l’errance thérapeutique des patients et mène à l’enkystement des troubles délétère sur les plans psychique et professionnel. La mise en place de réseaux de soins semble indispensable pour répondre de façon cohérente et coordonnée à la demande croissante d’aide des salariés en souffrance.

32

La sensibilisation des salariés, la formation des professionnels de santé et le développement de réseaux de soins efficaces ne résoudront sans doute pas le problème majeur de la souffrance psychique au travail mais constitueront des bases solides pour faire évoluer les mentalités dans les entreprises et pour interpeller les politiques sur la nécessité d’une réflexion de fond sur les conditions de travail dans nos sociétés postmodernes, sociétés qui font souvent passer la santé des salariés après la rentabilité et les intérêts financiers.

33

Aucun conflit d’intérêt déclaré


Références

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Notes

[1]

Laboratoire d’Épidémiologie et d’Ergonomie en santé au travail – Service de pathologie professionnelle – CHU d’Angers – 4 rue Larrey – 49933 Angers.

[2]

Centre de Recherche Clinique – CHU d’Angers.

[3]

Département de psychiatrie et psychologie médicale – CHU Angers.

Résumé

Français

Introduction : cette étude épidémiologique est menée à partir de 168 dossiers de salariés évalués consécutivement par le psychiatre d’un service de pathologie professionnelle entre 2007 et 2009.
Méthodes : les troubles psychiatriques sont répertoriés selon la classification internationale des maladies de l’OMS.
Résultats : les diagnostics retrouvés sont les troubles anxieux dont l’état de stress posttraumatique, l’épisode dépressif majeur, l’épuisement professionnel et le stress lié à l’emploi. Les idées suicidaires systématiquement recherchées affectent plus souvent les hommes et sont comorbides d’épisodes dépressifs majeurs, d’épuisements professionnels et de stress posttraumatiques.
Discussion : cette étude ouvre la réflexion à plusieurs niveaux. Il existe un retard dans la prise en charge des salariés en souffrance qui pourrait être améliorée par la sensibilisation et la formation des professionnels de santé à la problématique «?santé mentale-travail?». Il est nécessaire que les salariés se tournent davantage vers les services de santé au travail. La création de réseaux de soins spécifiques permettrait d’éviter l’errance thérapeutique et le retard de prise en charge propices à l’enkystement des troubles. Une réflexion de fond au niveau politique sur les conditions de travail dans nos sociétés postmodernes paraît indispensable pour endiguer la souffrance psychique croissante dans le monde du travail.

Mots clés

  • souffrance mentale
  • travail
  • risques psychosociaux
  • diagnostic psychiatrique
  • CIM-10

English

Psychiatric disorders observed in the Angers hospital occupational psychopathology clinic Introduction: This epidemiological study was conducted on the medical records of 168 employees consecutively evaluated by the occupational health psychiatrist between 2007 and 2009.
Methods: Psychiatric disorders were listed according to the WHO International Classification of Diseases.
Results: The diagnoses observed were anxiety disorder including post-traumatic stress disorder, major depressive episode, burn-out and work-related stress. Suicidal thoughts were systematically investigated and more often affected men and were associated with major depressive episodes, burn-out and post-traumatic stress disorder.
Discussion: This study opens several fields of reflection. The delayed management of suffering employees could be improved by better awareness and training of healthcare professionals in work-related mental health problems. Employees should be encouraged to more readily consult occupational health services. The creation of specific healthcare networks would avoid inappropriate treatment and delayed management that predispose to chronic disorders. A detailed analysis by policy-makers on working conditions in post-modern societies is essential to prevent progression of mental suffering in the workplace.

Keywords

  • mental suffering
  • work
  • psychosocial factors
  • psychiatric diagnosis
  • ICD-10

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Matériels et méthodes
  3. Résultats
  4. Discussion
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Ragot Angélique, Guiho-Bailly Marie-Pierre, Tanguy Maurice, Gohier Bénédicte, Garré Jean-Bernard, Roquelaure Yves, « Troubles psychiatriques rencontrés en consultation de psychopathologie du travail au Centre hospitalier universitaire d'Angers », Santé Publique 6/2013 (Vol. 25) , p. 729-736
URL : www.cairn.info/revue-sante-publique-2013-6-page-729.htm.


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