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S'inscrire Alertes e-mail - Savoirs Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’analyse de l’expérience dans les pratiques professionnelles et sociales
AuteursPaul Santelmann du même auteur
Responsable de la prospective, AfpaJacques Aubret du même auteur
Professeur émérite, Inetop-CnamAnalyser les expériences de vie, et plus particulièrement celles qui ont trait à l’activité professionnelle n’est pas seulement une méthode de recherche pour les psychologues du travail, elle est une préoccupation des formateurs, des praticiens du recrutement professionnel, de l’orientation et des bilans de compétences, ainsi que des organismes certificateurs chargés de la validation des acquis de l’expérience. L’analyse des expériences contribue à la régulation des apprentissages en formation, à la certification des acquis, au repérage des compétences. Par ce biais, elle entre dans le champ de la formation et de l’évaluation des personnes ; elle suscite les mêmes débats et pose les mêmes problèmes que n’importe quelle autre méthode de recueil de données d’observation et d’évaluation. Quatre questions peuvent être posées dans le champ des pratiques d’analyse de l’expérience : Pourquoi analyser les expériences ? Comment peut-on le faire ? Quelle est la validité de ces pratiques, et quels en sont les risques ?
Pourquoi analyser les expériences ?
2 L’intérêt pour la prise en compte des expériences professionnelles, prolonge ou se substitue à d’autres pratiques d’évaluation fondées, par exemple sur l’usage des tests pour ce qui concerne le recrutement et l’orientation professionnelle, ou la pratique des examens de connaissances pour ce qui touche à la formation. La loi sur la validation des acquis de l’expérience et les textes sur le bilan de compétences ont donné un poids légal à des pratiques qui trouvaient une justification du simple fait de la diversification et de l’accroissement des exigences en matière d’employabilité. Aux critères de qualification évalués par des titres et des diplômes professionnels, ou aux pronostics d’adaptation résultant de la passation de tests d’aptitude ou de personnalité, s’ajoutent des critères de maîtrise de compétences que seules des observations en situation peuvent contribuer à mettre en évidence.
3 On peut cependant s’interroger sur l’utilité d’un travail de prise de conscience des différents aspects des interactions entre l’agent et l’acte dans l’activité en situation auquel conduit naturellement l’analyse de l’activité par rapport aux objectifs d’évaluation professionnelle. Ne peut-on pas se fonder directement sur les résultats de l’activité, sur les performances, sur l’efficience ? À quoi peut servir, pour la personne comme pour les conseillers, un travail de formalisation et de verbalisation, qui atteste avant tout de capacités à formaliser mais qui ne présente pas nécessairement de garantie d’efficacité dans l’action, ce que l’on cherche à savoir malgré tout. Et d’ailleurs le savoir sur l’action est-il bien un acquis de l’expérience ?
Il est sans doute difficilement contestable que le fait d’être performant constitue une condition nécessaire de la certification des compétences. Mais on ne peut pas considérer que ce soit une condition suffisante. Et c’est sans doute sur ce point que repose une grande partie de l’utilité du retour cognitif sur l’expérience. Savoir comment on a procédé dans une situation donnée, c’est prendre le contrôle sur le pilotage de ses propres actions en situation d’exercice, condition indispensable pour analyser ses réussites et ses erreurs, expliciter des déficits éventuels de compétences, créer les conditions d’un transfert de compétence d’une catégorie de situation à un autre, d’un domaine professionnel à un autre, etc. Considéré ainsi, ce « savoir analyser » entre bien comme une composante essentielle de la définition des compétences. Et pour certains on ne peut véritablement parler d’acquis de l’expérience qu’à partir de cette expérience cognitive qui permet de constater des changements stabilisés dans les manières d’être, de connaître et d’agir.
Comment analyser les expériences ?
4 Convenons que les problèmes des praticiens ne sont pas ceux des chercheurs et que les méthodologies et les techniques éprouvées par la recherche ne sont pas aisément transférables au traitement des problèmes de terrain. Et peut-être ne conviendraient-elles pas ? Acceptons également de dire qu’il est largement fait référence à l’analyse des activités professionnelles dans les bilans de compétences, la réalisation de portefeuilles de compétences, les pratiques relevant des histoires de vie, la préparation des dossiers de validation des acquis de l’expérience et que ces pratiques recouvrent des manières de procéder, des contenus et des exigences très divers, dont il serait difficile de rendre compte ici.
Mais faut-il considérer de la même manière, ce qui relève de l’inventaire chronologique des expériences au cours de la vie et ce qui fait appel à une description détaillée d’expériences significatives ? La centration sur l’ « inventaire biographique » (réalisé au moyen de grilles ou dans des relations de dialogue ou de groupe) exploite la pluralité des formes et des contenus des modalités d’investissement des personnes dans l’activité et dans le temps. L’objet de l’analyse n’est pas l’expérience en tant que telle mais plutôt le parcours de vie dans sa diversité et ses évolutions. En revanche, la centration sur tel ou tel moment de l’activité professionnelle est propice à une interrogation sur les liens qui s’établissent entre la personne et l’activité. En outre ces liens peuvent être observés de plusieurs points de vue.
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- description des gestes professionnels, des comportements, des attitudes en cours de réalisation, et des interactions entre l’individu et l’environnement de travail. Cette description peut se faire en direct ou par l’utilisation de moyens audiovisuels. On répond à la question : « Qu’est ce qui se fait dans la situation ? ».
- analyse des manières de procéder de l’individu dans la situation et de s’adapter aux changements qui surviennent, soit de son fait, soit du fait de l’environnement. On répond à la question : « Comment fait-on dans la situation ? ».
L’approche descriptive permet de lister les contenus des activités professionnelles. Les listes d’activités dont sont composés de nombreux référentiels professionnels ne correspondent pas à autre chose que cette simple description. L’un des problèmes que doit résoudre l’observateur ou l’intervieweur est celui du découpage de l’activité en unités de comportement ou de réalisation. Dans la seconde approche, l’implication du sujet comme pilote de l’activité fait l’objet du questionnement. Celle-ci cependant n’est pas observable directement. Elle doit être inférée à partir des verbalisations des sujets.
Les méthodes d’explicitation de l’activité de P. Vermersch[1] [1] Vermersch, P. (1994). L’entretien d’explicitation. Paris :...
suite ou d’analyse clinique du travail de Y. Clot[2] [2] Clot, Y. (1999). La fonction psychologique du travail. Paris :...
suite, ont pour objet de développer, autant que faire se peut, les verbalisations des sujets et de contrôler ces verbalisations. Se posent alors des problèmes d’interprétation et d’une manière générale des problèmes de validité.
Les questions de validité
6 Poser le problème de la validité c’est en fait s’interroger sur la fiabilité de ce que l’on peut tirer des analyses de l’activité en fonction de ce que l’on recherche. Autrement dit, de quels moyens dispose-t-on pour contrôler la diversité des pratiques d’analyse et les constats que l’on en tire ? Ce contrôle est d’autant plus nécessaire que ces pratiques ont des incidences importantes sur la mise en valeur de ces expériences et donc sur le recrutement des personnes, la certification de leurs acquis ou de leurs compétences.
7 Les questions concernent le choix des activités sur lesquelles on fera porter l’analyse. Ce choix peut être dicté par les objectifs poursuivis ; par exemple, prendre des activités professionnelles ayant un rapport avec les acquis que l’on veut faire valider, ou ne s’intéresser qu’à des expériences significatives (pour qui ?). Mais n’est-ce pas anticiper sur les résultats attendus de l’analyse ?
8 Les questions portent également sur la fiabilité des verbalisations des sujets en cours d’analyse et dans l’expression de ses résultats (dans un dossier de validation par exemple, ou dans un entretien d’embauche). En ce qui concerne les verbalisations, seules des méthodes éprouvées permettent un contrôle des déclarations de nature subjective des sujets. Piaget sollicitait les capacités d’argumentation des sujets pour consolider leurs réponses ; Y. Clot fait appel à des méthodes de confrontations simples et croisées. Bref, la fiabilité de l’analyse de l’activité peut dépendre largement des capacités d’expertise des intervieweurs et des conseillers et donc de leurs expériences propres et de leur formation. Mais alors qu’en est-il de tous ceux qui n’ont ni cette formation ni cette expérience ?
9 L’un des moyens qui permettent d’objectiver les déclarations subjectives des sujets sur leurs expériences consiste à tenter de mettre en évidence les liens qui peuvent exister entre ce qui est proprement subjectif et des éléments observables de l’activité. La collecte des documents susceptibles de servir de « preuves » dans la constitution des portfolios ou portefeuilles de compétences relève de cette logique : le portfolio rassemble des documents qui sont présentés à titre de preuves au moyen d’un argumentaire qui prend en compte à la fois des éléments de prise de conscience de leur valeur de preuves par le sujet et ce qu’il perçoit comme attentes chez ses interlocuteurs (un jury par exemple). Mais ne sommes-nous pas en dehors du champ de l’analyse de l’expérience, ce qui tendrait à montrer que les pratiques d’analyse de l’expérience ne sont pas un but en soi, mais qu’elles prennent sens en fonction des usages que l’on peut en faire ?
Peut-être qu’au-delà de la stabilisation ou de la fiabilisation des méthodes censées rendre lisible l’expérience, il faut mesurer la portée d’un déplacement du regard collectif sur les savoirs. D’une certaine façon l’expérience ne valait que comme consolidation de la réussite scolaire ou comme alternative à l’échec mais, curieusement elle ne semblait pas avoir de prise ou d’effet significatif sur les conceptions même de la formation professionnelle. La confrontation à l’expérience des salariés réinterroge les basiques de la formation initiale et continue, et réactive du dialogue social (collectif) sur un champ qui s’était autonomisé par rapport au travail.
La question des risques
10 Chercher à mettre en valeur son expérience est un pari risqué car la valeur de l’expérience professionnelle n’est pas unanimement reconnue dans les faits. L’expérience est ambivalente. Par exemple, selon les cas, la durée d’une expérience professionnelle peut être interprétée positivement ou négativement ; positivement si elle est synonyme de développement des capacités d’adaptation à des contextes changeants, négativement lorsqu’elle correspond à l’installation de routines dont le travailleur a de plus en plus de mal à se défaire. Mais si la durée de l’expérience n’est pas l’expérience, elle est cependant ce par quoi on la quantifie le plus souvent.
11 La référence à l’expérience professionnelle peut également qualifier ou disqualifier les personnes, car, qu’on le veuille ou non, elle traduit d’une certaine manière la position occupée dans l’échelle sociale. En effet, la vie professionnelle est dans la droite ligne des parcours scolaires et, si les premières expériences professionnelles sont pour certains un témoignage de leurs capacités à se dépasser, elles portent pour d’autres les marques de leurs échecs scolaires et parfois de leur origine.
12 Enfin, si la validation des acquis de l’expérience est un atout pour l’obtention de diplômes, destinée à faciliter de nouveaux développements professionnels, elle peut devenir ce qui contraint des projets d’orientation à reproduire l’activité professionnelle passée. En effet, la candidature à la validation des acquis doit se situer, dans un registre qui est « en rapport » avec le contenu des activités exercées, comme si les acquis de l’expérience ne pouvaient concerner que des compétences spécifiques attachées aux situations d’exercice de l’activité.
13 En bref, les questions énoncées ne se situent pas dans un même registre de définition de la notion d’expérience. Et sans doute aurait-il été utile d’introduire le débat par une réflexion sur la notion même d’expérience. Nous avons procédé autrement en pensant que chaque fois que l’expérience et son analyse posent problème c’est la notion même d’expérience qui est remise en cause dans son caractère unidimensionnel. Faut-il le regretter ?
Notes
[ 1] Vermersch, P. (1994). L’entretien d’explicitation. Paris : Éditions Sociales de France.
[ 2] Clot, Y. (1999). La fonction psychologique du travail. Paris : Presses Universitaires de France.
PLAN DE L'ARTICLE
- Pourquoi analyser les expériences ?
- Comment analyser les expériences ?
- Les questions de validité
- La question des risques
POUR CITER CET ARTICLE
Paul Santelmann et Jacques Aubret « L'analyse de l'expérience dans les pratiques professionnelles et sociales », Savoirs 2/2005 (n° 8), p. 51-58.
URL : www.cairn.info/revue-savoirs-2005-2-page-51.htm.
DOI : 10.3917/savo.008.0051.





