Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2-7492-0041-5
128 pages

p. 103 à 107
doi: en cours

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La « présentation de malade »

no1 2002/1

2002 Savoirs et clinique La « présentation de malade »

Rose et les sœurs

Claire Di Paola  [*]
Dans ce cas de psychose d’une jeune mère, la tentative de mise en place par le sujet d’une prothèse symbolique – « la logique catholique » qui consiste à fonder une famille avec des enfants – est un échec. Les dérogations à cette logique sont nombreuses : la jeune femme est l’objet de la persécution des sœurs qui la rejettent, de la trahison de sa mère qui ne lui a pas enseigné l’existence du mal, de son père qui l’a abandonnée à sa naissance et de son mari qui a une double vie. L’identification en miroir avec l’enfant de l’Autre, massive, n’ouvre pas de perspective dialectique et pourrait faire craindre un passage à l’acte.Mots-clés : Psychose, prothèse symbolique, identification, persécution. The attempt of a psychotic mother to build up a symbolic prothesis by resorting to the catholic logic of marriage and child breeding fails. The instances of the disruption of this logic are numerous : the young mother is persecuted by her “sisters”, betrayed by her mother who has not taught her the existence of Evil, forsaken by her father and deceived by a frivolous husband. The specular identification with the child of the Other does not provide a dialectic perspective and might lead to a passage to the act.Keywords : Psychosis, symbolical prothesis, identification, persecution.
Rose est une Camerounaise de 32 ans, la dernière d’une fratrie de neuf enfants. Ses parents se séparent peu après sa naissance. Élevée dans un internat pour devenir, selon le désir de sa mère, une missionnaire, elle y reste jusqu’à l’âge de 14 ans, pour être ensuite élevée par ses propres sœurs. À 23 ans, juste après le décès de sa mère, elle rencontre son futur mari puis se rend en France pour poursuivre des études. Elle se marie par procuration six ans plus tard puis apprend que son mari, resté au Cameroun, mène une double vie avec une autre femme dont il a déjà une fille d’un an, Apolline. Trois ans après, la maîtresse de son mari décède lors d’une deuxième grossesse. Rose, elle-même enceinte, refuse la présence d’Apolline et préfère retourner en France pour ses études. Seule, elle vit difficilement sa grossesse. Elle est finalement hospitalisée en psychiatrie dans l’unité mère-enfant pour un syndrome dépressif, trois semaines après la naissance de son fils Christophe.
 
L’identification à la mère
 
 
La mère de Rose nourrit le projet de faire de sa fille une missionnaire comme l’était la tante de Rose, décédée avant la naissance de la patiente. On peut s’interroger sur le rôle et l’importance de cette sœur et imaginer qu’elle a pu durant l’enfance s’occuper de la mère de Rose, la quittant un jour pour remplir ses fonctions de missionnaire, puis définitivement à sa mort. Il est fort possible que la mère de Rose ait vécu la mission de sa sœur et son décès comme un abandon. Rose nous décrit sa mère : « Elle n’a pas eu de récompense, elle a passé sa vie à souffrir… » L’épisode de l’abandon semble se réitérer pour sa mère plusieurs années plus tard, à la naissance de Rose, lorsque le père quitte le foyer. La mère, seule, est alors incapable de s’occuper de son dernier enfant et laisse à la famille, puis aux sœurs religieuses, le soin de s’en occuper ; elle est censée s’occuper, « porter » quelqu’un ou quelque chose et puis, de manière irrémédiable, elle doit s’en séparer. À ce sujet, il est intéressant de constater que les études que Rose poursuit vont lui permettre de partir et de pouvoir ainsi quitter de manière itérative son mari, sa famille, son pays. En effet, ses études ne semblent pas l’intéresser outre mesure. Elle les abandonne d’ailleurs pendant deux ans pour s’occuper de sa mère mourante. Elle semble ne pas avoir de véritable projet professionnel.
Rose est le plus souvent passive et laisse les autres décider pour elle, comme pour la question de la religion : ce n’est pas elle qui a pris la décision. Pour son mariage non plus, où une personne a été désignée pour la représenter. De même pour rentrer au Cameroun : c’est son mari qui fait les démarches nécessaires et choisit pour elle sa date de départ. Les autres choisissent à sa place et elle paraît toujours se mettre dans une position où elle subit. Sa vie est jalonnée, depuis le début, par le fait qu’elle se conforme aux décisions qui lui sont extérieures : ses sœurs décident pour elle son départ de l’internat, ses amies lui présentent son futur mari, son mariage se décide et se fait sans elle, son mari lui impose la présence de sa fille naturelle, son départ de France. Sa vie lui échappe et à plusieurs reprises elle évoque le fait de « reprendre sa vie en main ». Le destin de sa mère a été d’être quittée et de donner son enfant à une sœur. Cette logique semble se répéter. Rose nous explique : « Il est hors de question que je revive les mêmes choses que ma mère. » Cependant, au cours de sa vie, elle se révèle être dans la passivité et l’incapacité de dire non.
Rose s’identifie de manière massive à sa mère, et notamment à la douleur de sa mère : « Ma mère était la seule personne qui comptait vraiment beaucoup pour moi. » Elle supporte mal sa grossesse : « J’étais malade et seule… ». Elle souffre et se retrouve seule, comme sa mère, qui, après le départ de son père, « devait tout assumer et se sentait seule ». L’accouchement est difficile et se fait par césarienne. Rose en parle comme d’une « blessure ». L’accouchement la renvoie à sa mère. En effet, l’évoquant, Rose nous dit : « Mon père était tout pour elle et elle souffrait de son départ. C’est la coupure qui l’a fait souffrir… ». On peut mettre en parallèle la « coupure » qui a fait souffrir sa mère, à savoir le départ du père, et la « blessure », terme utilisé par la patiente pour signifier sa cicatrice de césarienne : « Je ne pensais même pas à l’enfant, mais plus à mes blessures. » L’identification à la mère se poursuit dans le post-partum. Durant son séjour à la maternité, la patiente présente un comportement qui alerte l’équipe. Alitée, elle se plaint de douleurs multiples, se montre incapable de s’occuper de son fils : « Je pleurais pour rien. Je ne pensais même pas à l’enfant. J’étais plus préoccupée par mes douleurs… Je pensais à ma mère, à mon enfance et à tous les problèmes que j’avais eus. Quelque part, il y avait un vide en moi. Je me sentais rejetée. » Rose se retrouve à souffrir comme sa mère.
 
L’inexplicable et la logique catholique
 
 
Rose a reçu une éducation catholique : avoir une famille, un enfant. « J’ai été élevée dans la logique catholique au Cameroun… mon rêve était de fonder une famille avec un père, une mère et des enfants. » Le mariage fait partie de sa logique de la religion. Pour Rose, le départ de son père, la démission de sa mère, relèvent de l’inavouable, de l’inexplicable. Il s’agit d’un trou dans le symbolique. Pour suppléer à ce manque, elle va donc avoir recours à sa « logique catholique » : les sœurs doivent prendre soin d’une fille. Cette logique catholique est un colmatage. On peut d’ailleurs se demander si cette prothèse n’était pas déjà celle de sa mère : en effet, Rose, évoquant l’épisode où sa mère la confie aux sœurs, nous dit : « Ma mère pleurait et aurait voulu que je sois dans une famille. »
À 14 ans, Rose quitte l’internat, emmenée par ses propres sœurs. Passive, elle accepte cette « réorientation » plutôt facilement : « Mes sœurs m’ont sortie de là. » Elle ne fait pas état d’une crise religieuse qui l’aurait divisée. Pourquoi laisse-t-elle aussi facilement tomber cette « vocation » de missionnaire ? Élevée par des sœurs religieuses, Rose se retrouve brutalement élevée par ses propres sœurs. On reste dans la continuité et surtout dans la logique de la patiente : des sœurs doivent prendre soin d’elle.
Pour la patiente, les séparations, les ruptures apparaissent énigmatiques. Il est intéressant de constater que ces « mystères » n’ont pas suscité chez la patiente une quelconque recherche. Elle ne cherche pas à en savoir plus, laissant ainsi de nombreuses questions sans réponse. Beaucoup d’interrogations se posent autour de toutes ces sœurs. Par exemple, la première sœur qui apparaît dans l’histoire de la patiente est la sœur de la mère (de sa vie, on ne sait rien, et sur sa mort encore moins), puis apparaissent les propres sœurs de Rose qui « ne voulaient pas que je reste à l’internat, je ne sais pas dire pourquoi ».
Tout reste flou et confus. Comment est morte la mère d’Apolline ? Mystère également concernant les origines : qui est le père de l’enfant que portait la maîtresse ? Qui est le père de Rose et quelles sont les raisons qui ont motivé son départ du domicile ? Ces questions restent pour Rose dans le domaine de l’inconcevable. Les pères, le sien et celui de son enfant, sont inexistants et l’attachement au père relève plus d’une identification à la mère. Dans l’histoire de Rose d’ailleurs, on peut noter un effet de répétition, avec l’absence de son père lors de sa naissance et l’absence du père de son enfant pendant la grossesse puis en maternité. Rose s’identifie aussi à sa mère en s’occupant de son mari comme une sœur : « Avec mon mari, on ne se parlait presque pas à la maison mais il rentrait et mangeait la nourriture que je lui préparais… je me contentais de ça. »
 
Les dérogations à la logique catholique
 
 
Dans l’histoire de Rose, les dérogations à cette logique catholique ne manquent pas. Tout d’abord chez ses sœurs qui, s’occupant de leurs enfants, ne seront pas disponibles pour la patiente. « La vie chez ma sœur n’était pas facile pour moi, elle s’occupait plus de ses enfants, je me sentais perdue. Chaque année, je changeais de ville et d’école, j’allais de sœur en sœur. J’ai vécu avec elles sans stabilité : une année par-ci, une année par-là… » Il s’agit ici d’une double dérogation à la logique catholique. En effet, la patiente considère qu’elle ne devrait pas avoir été délaissée au profit d’un autre enfant qui, de ce fait, détourne les soins qu’elle aurait dû recevoir. Ainsi, l’enfant de l’autre dérange la logique catholique et c’est à cause de lui que la patiente ne peut être aimée. Il représente donc un danger pour elle.
Un peu plus tard dans sa vie, Rose doit faire face à Apolline, la fille de son mari. Cet enfant est pour la patiente une « trahison », celle de son mari. Là encore se produit une dérogation à la logique de la religion. Il s’agit de nouveau de l’enfant de l’autre, ici Apolline. Il se trouve hors de la logique. « L’enfant était là… j’étais très décidée à rester et je me suis dit que je ne céderais pas. » Rose s’oppose alors à Apolline susceptible de détourner les soins qu’elle attend de son mari. On retrouve ici une problématique en miroir avec l’enfant de l’autre. Il s’agit d’une rivalité entre Rose et Apolline. La grossesse de Rose et celle de sa rivale sont aussi en miroir. Apolline est un problème difficilement formulable pour la patiente. Elle revient avec confusion sur ce sujet, semblant buter sur la question et laissant paraître comme un envahissement de la pensée. La présence de cet enfant lui est insupportable, elle ne peut pas l’accepter : « Je ne voulais pas la voir à la maison… Il fallait du temps pour accepter ça. » Lorsque son mari entreprend des démarches pour récupérer l’enfant, la patiente présente alors un état de confusion avec prise d’alcool. Après le décès de la maîtresse de son mari, Rose explique : « Au moment où je devais partir, la mère de la petite fille est décédée, elle était enceinte. Ça m’a affectée, j’ai commencé à avoir peur… comme si je me sentais coupable. Je m’en voulais de ne pas avoir accepté tout de suite la petite fille. » Rose se trouve ici confrontée à sa propre histoire : celle d’une mère abandonnant sa fille. Rose s’identifie alors à cette enfant sans mère. Apolline renvoie à la patiente sa propre problématique, celle de l’abandon. Et en refusant de soigner l’enfant, Rose se dérobe à la logique catholique et se culpabilise. C’est pour cette raison que la patiente propose d’aider financièrement Apolline. « On s’était arrangé pour aider la mère et l’enfant, c’était ma condition pour que je continue d’être avec lui. » « Il a essayé d’éloigner l’enfant en l’envoyant chez une sœur. Ses sœurs le montaient, le manipulaient contre moi. » Comme on a pu éloigner Rose en l’envoyant chez les sœurs missionnaires.
Nous pouvons comprendre le « parcours périnatal » de la patiente comme une succession de déceptions. Ainsi, en maternité comme en psychiatrie, l’équipe soignante n’a-t-elle pas été assimilée à des sœurs ? Les contacts ont toujours été difficiles, Rose étant souvent méfiante, réticente. Elle prétend que les soins ont été détournés au profit de son fils et aussi des autres enfants hospitalisés. Il y a d’abord les obstétriciens qui lui font comprendre qu’ils ne peuvent rien faire pour elle et ses douleurs, puis les sages-femmes, les puéricultrices qui, après l’avoir soignée, lui disent qu’elle est apte à s’occuper de son enfant et que leur aide ne se justifie plus. Après ces multiples déceptions, Rose est furieuse et envisage même d’intenter un procès à la maternité. En psychiatrie, tout se répète : on ne lui apporte pas ce qu’elle attend. Les entretiens restent pauvres. Elle ne semble pas y adhérer. « Le fait de parler n’est pas suffisant, ça ne résout pas mon problème. » Elle rentre ensuite chez elle, aidée par une de ses sœurs. Au départ de celle-ci, l’état de Rose se dégrade rapidement et une nouvelle hospitalisation est nécessaire. La patiente ne supporte pas le fait de se retrouver sans sœur.
 
L’identification aux sœurs
 
 
Rose est l’objet de la persécution des sœurs vues comme de « mauvaises personnes » qui la rejettent : « Ces sœurs ne voulaient pas que je reste, je ne sais pas dire pourquoi. » Elle est également l’objet de la trahison de sa mère qui ne lui a pas appris que le mal existait, de son propre père, parti à sa naissance… Le mari est lui aussi dans la trahison. Il déroge à la logique catholique : « C’est comme si mon rêve s’écroulait. » Les personnes qui trahissent peuvent être manipulées : Rose nous explique que son mari était manipulé par sa maîtresse qui « l’avait piégé », mais aussi par ses sœurs : « Ses sœurs le montaient, le manipulaient contre moi, il n’en était pas conscient. » Son mari est manipulé comme elle dans sa jeunesse. Les sœurs apparaissent donc comme des persécutrices mais aussi comme de grandes manipulatrices. Elles semblent avoir tous les pouvoirs sur le mari mais surtout sur la vie de Rose. À plusieurs reprises, Rose exprime sa méfiance envers ses sœurs et le fait qu’elle ne peut avoir confiance en personne. Elle est finalement très seule. De même, son frère est assimilé aux sœurs. Il est avec elle en France mais elle semble très réticente à son sujet. Elle semble savoir peu de choses le concernant et se désintéresser de ce frère. « Il a arrêté ses études de chimie. Il ne travaille pas… » Tout semble rester en suspens.
 
Rose et son fils : leur devenir
 
 
Dès la naissance de l’enfant, Rose laisse paraître son « indisponibilité ». Durant l’entretien, elle a d’ailleurs très peu parlé de son fils. Il lui faut faire un effort pour s’occuper du bébé : « Je m’efforçais à m’occuper de mon enfant, à prendre soin de lui… Ça me soulage que d’autres s’en occupent. » À propos de son fils, elle déclare qu’il est toujours souriant mais qu’il la fatigue. Elle est soulagée lorsque quelqu’un d’autre s’en occupe. « J’ai commencé à m’occuper de mon enfant… mais quand je suis rentrée à la maison, j’ai voulu entamer mes recherches pour mon mémoire. » C’est ici la proximité de son « enfant-objet » qui lui est insupportable. À cela plusieurs raisons :
  • tout d’abord le fait que la patiente est entièrement envahie par l’image d’Apolline ;
  • la jalousie de la patiente (jalousie délirante ?) qui nous renvoie à l’épisode de la maternité où Rose s’identifie à l’enfant : les puéricultrices se sont occupées du bébé à ses dépens. Les réactions de Rose sont à ce moment-là plutôt violentes : elle pousse brutalement le berceau à travers la chambre ou bien jette l’enfant sur la table à langer ;
  • l’identification à la mère et aux scènes d’abandon. À certains moments, elle semble le « porter » comme une sœur puis elle le « laisse tomber ». Le fait de s’occuper de son fils puis de ne plus le faire est aussi pour la patiente une manière de s’identifier à la mère. Au cours de l’allaitement, il était étonnant de constater que Rose acceptait de donner certaines tétées et en refusait d’autres, sans donner d’explications. Plus tard, au cours de l’hospitalisation mère-enfant en psychiatrie, elle quittait le service sans prévenir l’équipe, laissant son fils seul dans son lit. Elle abandonne son fils, le laisse choir comme un rebut. Cet acte souligne la dimension de l’objet déchu, qui n’est autre finalement qu’elle-même.
On peut s’interroger sur l’attente qu’elle a de son fils. Il est possible qu’il doive s’inscrire lui aussi dans la logique catholique. Rose a choisi d’appeler son fils Christophe. Étymologiquement, ce prénom vient du grec : Χρισιοs le Christ et ϕορειν porter, « celui qui porte le Christ ». Saint Christophe aurait porté l’Enfant Jésus sur ses épaules pour lui faire traverser une rivière. Il est possible qu’elle attende de cet enfant qu’il s’occupe d’elle, qu’il la porte comme les sœurs et surtout comme sa propre mère aurait dû le faire… Cependant, pour Christophe, cette mère identifiée à l’Enfant Jésus risque d’être, comme le dit la légende, un enfant « aussi lourd à porter que le monde entier… » et il est possible que ce fils, sous le « poids » de cette mère, faillisse à sa tâche comme tous les autres et ainsi déroge à la logique catholique… Rose termine l’entretien en évoquant le fait d’être résolue à prendre « la décision », sans véritablement préciser ce qu’est cette « décision ». Elle tient à « avoir une famille » et envisage d’aller revivre avec son mari. Elle répète sans arrêt qu’elle doit prendre une décision, ce qui paraît assez menaçant : tuer l’enfant ? se tuer ?
 
NOTES
 
[*]Claire Di Paola, psychiatre à l’epsm d’Armentières. Entretien réalisé par Geneviève Morel dans le cadre d’une présentation de malade avec le Dr Emmanuel Fleury dans le service du professeur Goudemand.
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