Savoirs et clinique
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I.S.B.N.2-7492-0041-5
128 pages

p. 109 à 113
doi: en cours

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La « présentation de malade »

no1 2002/1

2002 Savoirs et clinique La « présentation de malade »

Après une tentative de suicide

Isabelle Baldet  [*]
À travers le cas d’une jeune fille qui vient de tenter de se suicider se pose la question de l’hystérie ou de la psychose. Déterminer la structure de la patiente permettra de comprendre si cet acte est la seule issue à une relation conflictuelle avec le père ou la réponse dans le réel à une mère disparue, et d’orienter le travail ultérieur avec elle.Mots-clés : Tentative de suicide, structure, psychose, hystérie, hallucination, identification. Through the case of a suicidal young woman, the question of diagnosis is set : hysteria or psychosis ? Determining her structure will allow to understand whether this act is her only issue to a conflictual relationship with her father or the answer in the real to a dead mother and to direct the later work with her.Keywords : Suicidal attempt, diagnosis, structure, psychosis, hysteria, hallucination, identification.
« Mon père m’aime trop. » C’est ainsi qu’une adolescente de 18 ans, que nous appellerons Léa, semble résumer l’entretien qu’elle vient d’avoir avec une psychanalyste à l’hôpital.
En terminale littéraire, Léa est maquillée et coiffée à la mode. Elle est intéressée par les métiers de la publicité et le dessin. Elle fréquente les garçons, est très liée à une camarade de classe avec qui elle « joue avec le feu », sort la nuit dans les bars et les boîtes, et se livre parfois à de petits vols dans les magasins. Portrait banal d’une adolescente de notre temps. Mais Léa a fait une tentative de suicide qui l’a conduite à l’hôpital. Au cours de l’entretien, elle exhibe ses poignets récemment coupés dont les cicatrices la démangent, et l’intérieur de son avant-bras recouvert d’un pansement. Elle ne supporte plus de vivre.
Ce que nous apprend cette jeune fille nous a permis de dérouler le fil de son histoire et de nous poser la question de la cause de ses tentatives de suicide. Pour Léa, le diagnostic de structure (névrose ou psychose) n’est pas évident, ce qui rend le cas intéressant au-delà de la singularité du sujet. En effet, on ne peut faire l’économie de la question de la structure clinique pour tenter de cerner le contexte psychique dans lequel sont commises les tentatives de suicide. Nous essaierons de construire le cas avec deux hypothèses successives, celle d’une hystérie, puis celle d’une psychose.
 
L’hypothèse d’une hystérie
 
 
Léa ne supporte plus l’amour d’un père violent et envahissant dont la vie semble suspendue à la sienne (Léa est la cadette, elle a une sœur aînée de 23 ans qui a quitté le domicile parental et une jeune sœur de 16 ans). « Je vais me foutre en l’air si tu me quittes. » « Si tu pars, tu dois aller loin, sinon je te tue et je me tue. » Sa mère est morte d’une leucémie quelques années auparavant. Léa en garde peu de souvenirs. Elle avait 9 ans lorsque sa mère, déjà malade, rentra d’un long séjour à l’hôpital. Alors qu’elle se faisait une joie de la revoir, elle la retrouva sans la reconnaître, « dans les vaps », « très moche », avec de « drôles de cheveux » qui s’avérèrent être une perruque. C’est donc une mère étrangère qui revint et Léa ne put lui manifester d’affection. « J’ai été horrible avec elle, je lui ai fait du mal, je l’ai rejetée. » À la mort de sa mère, elle ne put manifester de l’émotion avec les autres lors des obsèques et préféra s’isoler au grenier. Elle semble garder de ces moments une grande culpabilité. Elle situe le début de sa dépression au moment du décès de sa mère. Sur les conseils du médecin de famille, elle prit alors du Lexomil et du Stilnox.
Les relations avec son père prirent un tour conflictuel à partir de ce moment-là : son père devint extrêmement violent et exigeant. Il lui faisait des scènes chaque fois qu’elle sortait. Avant la mort de sa mère, la proximité de son père, très affectueux, « ne la dérangeait pas ». Maintenant, elle est divisée entre l’envie de quitter le domicile familial devenu insupportable et la culpabilité de faire du mal à son père qui lui fait pitié. Elle se dit « écartelée » et soumise à une « torture mentale ». Elle raconte une altercation récente, la veille de Noël : elle était partie chez une amie, son père l’appela pour lui dire qu’il allait venir la chercher ; elle était d’accord et l’attendit mais refusa de le suivre à son arrivée car il voulait tout casser avec un pied de biche. Ballet infernal où l’un et l’autre se font souffrir. Tour à tour séduite et séductrice, Léa aurait-elle pris la place de sa mère, place impossible à assumer ?
Elle rapporte différentes tentatives de séduction par des hommes : un oncle incestueux est venu la consoler à la mort de sa mère alors qu’elle s’était isolée au grenier ; son beau-frère lui aurait fait des avances et il y a, bien sûr, les nombreuses manifestations paternelles jugées par elle tendancieuses, même si elle ne l’indique pas clairement et dénie avoir jamais pensé à « aller plus loin ». Elle s’estime donc systématiquement l’objet, de sollicitations sexuelles de la part de son milieu familial.
Quant aux autres hommes, il y a des garçons, beaucoup, choisis uniquement pour leur physique, mais après trois jours ou trois semaines, c’est fini : dès qu’ils s’accrochent, elle les quitte, elle ne supporte pas qu’ils l’aiment, elle ne supporte pas « l’idée du couple ». Celui qu’elle forme avec son père empêcherait-il tout autre lien amoureux ?
Elle a pourtant des relations amoureuses, mais pas sexuelles, avec des amies filles, toujours une par une, pour une relation passionnée, voire passionnelle. Elle forme en ce moment un couple avec une fille de sa classe qu’elle dit aimer vraiment, même si elle se comporte parfois mal avec elle en lui piquant ses copains par exemple, ou en la faisant pleurer exprès. L’adolescence est une période propice aux identifications et aux amours homosexuels, aboutis ou non, avant qu’il n’y ait un choix sexuel définitif. Amie-miroir, amie-réceptacle, amie-objet, l’élue joue un rôle essentiel.
Pour en finir avec ce père omniprésent, trop tendre ou trop violent, avec son incapacité à le quitter, avec sa culpabilité de le vouloir mort, Léa a tenté de se suicider puis a accepté d’entrer à l’hôpital « pour ne plus faire de mal à mon père et à ma famille ». Amour et haine d’un couple impossible. Léa réussira-t-elle à quitter son père et à mener à bien une carrière qu’elle souhaite féconde, dans la publicité ou la psychologie, pour s’aider et aider les autres, poussée par un désir de réparation ? Son suicide, dans l’hypothèse d’une structure hystérique, prendrait-il alors la valeur d’une fuite face à une relation incestueuse insupportable ?
 
L’hypothèse d’une psychose
 
 
L’absence d’identifications est frappante chez notre sujet. « L’identification est connue de la psychanalyse comme l’expression première d’un lien affectif à une autre personne. Elle joue un rôle dans la préhistoire du complexe d’Œdipe [1] », écrit Freud. Aucune identification à un trait unaire [2] issu des parents, identification par un trait de caractère ou par un symptôme, n’apparaît chez Léa : son goût pour le dessin et la publicité ne lui vient de nulle part ni de personne. Son père est ouvrier, il aime jardiner, pas elle. Elle se souvient à peine de la profession de sa mère, elle ne garde en mémoire aucun trait particulier de celle-ci, ne se souvient d’aucun moment privilégié avec elle. Juste un rêve agréable où elle fait les magasins en sa compagnie, « c’était cool… ». Elle n’a manifesté aucun contentement au retour de sa mère de l’hôpital ni aucune douleur à son décès. L’accomplissement du désir que sa mère ne vienne pas se mettre en travers de la relation père-fille aurait-il précipité Léa dans la jouissance d’une relation avec un père tour à tour merveilleux et horrible ?
La jeune fille se perçoit comme un monstre : elle a fait souffrir sa mère, puis son père ; elle a souhaité tour à tour la mort de l’un puis de l’autre, pour en être débarrassée. Elle est aussi un monstre avec les garçons de son âge qu’elle quitte dès qu’ils s’attachent à elle, elle est un monstre avec sa meilleure amie à qui elle cherche des noises et avec qui elle déclenche des disputes. Toutes ses représentations sont clivées d’une façon manichéenne : bon/mauvais, gentil/méchant, etc. Elle vit dans l’excès et l’extrême. Elle ne maîtrise pas les pulsions qui la poussent à agir ainsi, tour à tour comme bourreau puis comme victime. Elle a la sensation d’être le centre de quelque chose. Elle est convaincue d’être aimée par les garçons qu’elle côtoie, notamment les petits amis de son amie. En fait, c’est elle qu’ils aiment. Elle est toujours l’objet intéressant. De même pour son beau-frère et son oncle : elle est aussi l’objet aimé. Une érotomanie peut être diagnostiquée ici [3]. L’érotomane part du postulat qu’il est le pôle unique du désir de l’Autre, il situe donc le manque du côté de l’Autre. Pour Léa, il ne s’agit pas de prendre la place d’une amie ou de son partenaire, comme on le voit dans l’exemple de « la belle bouchère » hystérique de Freud. Freud analyse son rêve de n’avoir qu’un peu de saumon fumé à offrir à ses invités et d’être contrainte de ce fait à annuler son dîner. Il démontre à quel point ce rêve est l’accomplissement d’un désir et illustre sa théorie de l’identification hystérique : « La belle bouchère », fort jalouse, a une amie qui souhaite grossir et qui risquerait, grâce à ce saumon fumé, d’engraisser et de plaire ainsi à son mari. Elle souhaite donc que le désir de son amie ne s’accomplisse pas. Mais dans le rêve, c’est un désir à elle qui ne s’accomplit pas (l’organisation du dîner). La bouchère se met à la place de son amie, elle s’identifie à elle, et le rêve prend une autre signification, celui d’avoir un désir insatisfait, un désir qu’elle se refuse à combler. Léa est convaincue d’être aimée. Ce qui aurait pu ressembler à une identification hystérique, si elle avait évoqué sa sœur ou sa tante avec insistance, et nous donner ainsi un indice sur sa structure hystérique se retourne donc. L’identification est « un facteur très important dans le mécanisme de l’hystérie [4] ». « L’identification n’est donc pas simple imitation, mais appropriation à cause d’une étiologie identique. Elle exprime un “tout comme si” et a trait à une communauté qui persiste dans l’inconscient [5] ». Dans le rêve de « la belle bouchère », Freud montre que la jeune femme se met à la place de son amie « parce que celle-ci se met à sa place auprès de son mari, parce qu’elle voudrait prendre, dans l’estime de son mari, la place de son amie [6] ». Mais pour Léa, tout semble se passer au premier degré, sans qu’aucun refoulement ne soit intervenu. Elle est l’objet inconditionnel de la séduction des autres et elle n’émet aucun doute sur leur désir. La question de la féminité, « qu’est-ce qu’une femme ? », n’apparaît pas non plus dans son discours. Cette question surgit du fait que la petite fille a conscience de la matérialité de son vagin, mais s’il est connu comme organe, « il n’est pas reconnu, au niveau signifiant, comme sexe féminin [7] ». Pour l’hystérique, la quête de ce qu’est l’être féminin, qui incarne la castration, est infinie, et « elle cherche à saisir son être au-delà de ce qu’elle peut être pour un homme [8] ». Léa, elle, ne fait jamais part de doute ou de question sur sa féminité.
Elle se dit soumise à des élans souvent destructeurs qui se retournent aussi contre elle-même. Un petit incident, une altercation avec un malade, à l’hôpital, après qu’un interne sur qui elle avait jeté son dévolu, n’a pas répondu à son désir de lui parler, entraîne quelque chose d’insupportable qui la conduit à s’ouvrir les veines avec un tube à essais cassé ; le laisser-tomber de l’infirmier la renvoyait sans doute au laisser-tomber de sa mère lorsqu’elle partit à l’hôpital pour de longs mois, alors que Léa était petite fille. L’impossibilité de symboliser le manque, de le dialectiser, la fait sombrer dans un trou. C’est alors que se présente un phénomène élémentaire.
Après le laisser-tomber de l’infirmier, elle eut en effet une vision : à travers la fenêtre, elle vit sa mère pendue à un arbre, éclairée par un lampadaire. Cette image « horrible » lui est apparue crûment et très clairement comme réelle, alors qu’elle ne s’y attendait pas. Puis elle eut une image « dans sa tête » : sa mère rongée par des vers dans son cercueil. Il s’agit d’une hallucination visuelle. Il apparaît clairement que, chez notre sujet, revient dans le réel ce qui, de sa mère, a été forclos. L’histoire de « l’homme aux loups », un autre cas analysé par Freud [9], est reprise par Lacan pour illustrer sa théorie de la forclusion [10]. Vers 5 ans, l’homme aux loups, en jouant avec un couteau, fait l’expérience d’une hallucination : il remarque avec terreur, mais sans douleur, que son petit doigt est sectionné et il est incapable d’en parler à sa bonne, pourtant à côté de lui. Puis, après un temps indéfini, sorte d’abîme temporel, il se rend compte que son doigt est indemne. Lacan fait remarquer que « le sujet a perdu la disposition du signifiant, ici, il s’arrête devant l’étrangeté du signifié. » La castration n’a pas été refoulée, elle a été évitée, oblitérée et aucun signifiant ne peut la circonscrire. Rappelons-nous que Léa dit n’avoir aucun souvenir de sa mère, que sa mort ne lui a rien fait ; aucune trace d’identification maternelle, d’identification à l’objet perdu, n’a été repérée, le deuil n’a pas été fait. La mère réapparaît dans le réel sous forme hallucinatoire, comme le fait la castration pour l’homme aux loups dans son hallucination du doigt coupé : lorsqu’il n’y a pas eu de Bejahung (affirmation qui vaut comme une symbolisation primordiale), il n’y a pas possibilité de refoulement ensuite. Le sujet expulse dans le réel ce qui a été forclos du symbolique et qui peut apparaître alors dans la réalité comme une perception, ici une hallucination. « Ce qui n’est pas venu au jour du symbolique, apparaît dans le réel [11]. »
Ce qui s’est passé à l’hôpital après cette présentation clinique nous a été rapporté par son psychiatre et confirme la structure psychotique du sujet : peu après l’entretien, Léa s’est dessinée sur une feuille de papier, dans un dessin malhabile, enfantin et coloré, puis s’est regardée. « Je me suis ratée », a-t-elle dit face à cet autre spéculaire. Le « Je me suis ratée » lui est venu impérieusement, d’en dehors d’elle-même, comme une pensée imposée, un autre qui parle à sa place et qui signifie qu’elle est sujette à un automatisme mental. La suggestion de celui-ci serait-elle à l’origine de ses tentatives de suicide, lors desquelles elle « se rate » ?
Ses avant-bras tailladés, qu’elle exhibait lors de l’entretien et qu’elle grattait avec rage et une certaine impudeur, ne lui appartiennent pas. Elle a la sensation que ce sont les bras de sa mère. À un sentiment de dépossession corporelle s’ajoute celui d’être envahie par sa mère morte. Sa mère l’habite et la démange. Elle gratte des avant-bras qui ne sont pas les siens et les taillade, sous l’emprise d’un signifiant impérieux. Marque d’obéissance à un impératif automatique et hallucinatoire, ses tentatives de suicide prennent alors une autre dimension : elles semblent être la réponse à la présence dans le réel de la mère jamais perdue, revenue, d’outre-tombe, la hanter.
 
NOTES
 
[*]Isabelle Baldet, psychanalyste et enseignante. Entretien réalisé par Geneviève Morel, avec le Dr Emmanuel Fleury, dans le service du professeur Goudemand.
[1]S. Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), Essais de psychanalyse, Paris, puf, 1981, p. 167.
[2]Freud différencie trois types d’identification : l’identification primordiale de l’enfant à son père, qui peut être considérée schématiquement comme équivalente au concept de Lacan du « Nom-du-père » ; la seconde identification est l’identification à un trait prélevé sur l’autre, qui est partielle, limitée et n’emprunte qu’un seul trait (einziger Zug, traduit trait unaire par Lacan) à la personne objet : ainsi la toux de Dora est-elle un trait emprunté à son père et logé dans un symptôme de conversion ; la troisième identification fait abstraction du rapport objectal à la personne copiée, il s’agit de l’identification hystérique, source parfois d’une contagion psychique : il y a alors identification par le symptôme. Cf. S. Freud, « L’identification », Essais de psychanalyse, ibid., p. 167-170 et T. Hulot, « Des trois identifications », Les Carnets de Lille n° 2, 1995/96, p. 56 à 58.
[3]Cf. G. Morel, « La spécificité de l’amour féminin », séminaire inédit dans le cadre de la Section clinique de Lille, année 1999/2000, séance du 4 décembre 1999, à propos de l’ouvrage de De Clérambault G., L’Érotomanie, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1993.
[4]S. Freud, L’Interprétation des rêves, Paris, puf, 1993, p. 136.
[5]Ibid., p. 137.
[6]Ibid., p. 136.
[7]S. André, Que veut une femme ?, Paris, coll. « Points Essais », Le Seuil, 1995, p. 15.
[8]Ibid., p. 16.
[9]S. Freud, « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile : L’homme aux loups », Cinq psychanalyses, Paris, puf, 1990, p. 325-420.
[10]J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 387-389.
[11]J. Lacan, ibid., p. 388.
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