Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2-7492-0041-5
128 pages

p. 15 à 22
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no1 2002/1

2002 Savoirs et clinique

La séparation de l’objet

Geneviève Morel  [*]
Nous sommes tous, de naissance, de structure, des enfants-objets. Nous venons au monde comme des objets, objets précieux ou déchets, selon les cas, et une grande part de notre conduite s’en déduit. Quelle est la nature de cet objet ? Comment s’en séparer ? Mots-clés : séparation, relation d’objet, enfant, désir de l’Autre. We are, natively and structurally, object-children. We are born as objects, either precious or waste ones, and a great part of our behaviour stems from this. What is the nature of this object ? How can we break with it ? Keywords : Separation, object-relations, child, the desire of the Other.
Peu avant Noël, j’ai reçu Mme V. pour la première fois. Cette jeune femme se plaignait d’hypocondrie. Toujours souffrante, elle visitait alternativement son gynécologue, son rhumatologue ou son médecin généraliste. Celui-ci me l’a adressée. Lors de cette première rencontre, elle ne me parla que de son corps et de ses maux. Lorsque je la revis début janvier, elle m’annonça qu’elle avait tenté de se suicider le lendemain du nouvel an. Elle donnait trois raisons à son geste : ses parents avaient refusé de garder ses enfants, son mari lui avait dit qu’il ne voulait plus être sa « bonniche », et sa sœur lui avait annoncé qu’elles ne se verraient plus, étant donné l’attitude hostile de Mme V. envers leurs parents. « Tu n’as plus de sœur », lui rétorqua au téléphone Mme V. Elle appela son mari, qui était à son travail, pour qu’il rentre afin de s’occuper des enfants et avala un tube de Lexomil.
Lors de cette séance de janvier, elle me confia avoir déjà eu des gestes impulsifs. Une fois, elle avait bu une bouteille de whisky et affolé son mari en lui affirmant avoir avalé des comprimés, ce qui était faux. Elle avait déjà fait une chose analogue avec sa mère, lorsqu’elle avait 18 ans. Elle commenta sa tentative de suicide du nouvel an en disant y avoir été poussée par le « désamour » de ses parents. Sa mère, disait-elle, ne l’avait jamais aimée, accaparée par sa fille cadette toujours malade depuis l’enfance. Mme V. se souvenait d’avoir été laissée seule à la maison, enfant, et d’avoir senti monter une angoisse abominable sans avoir personne à appeler. Son père avait toujours été indifférent à son endroit. À 7 ans, elle fut l’objet d’attouchements sexuels de la part de son grand-oncle paternel. Elle en parla à ses parents. Sa mère la crut mais pas son père qui refusa toute discussion à ce sujet, pour protéger son oncle, pensait Mme V. Il était à la dévotion de sa femme, laquelle l’était à celle de sa fille cadette, et il ne restait plus de place pour elle. Voilà en quoi consistait le désamour.
Madame V. décida de commencer une analyse après la première séance parce qu’elle avait constaté la disparition brutale de ses symptômes corporels. Il n’est pas exclu, d’ailleurs, que cette sédation symptomatique ait favorisé son passage à l’acte. (Elle ne pouvait plus faire de son corps l’objet de ses plaintes hypocondriaques, ce qui après tout constituait un support pour elle, et elle s’est retrouvée dans un certain vide face au refus et aux déclarations de ses parents et de sa sœur.) Mme V. est l’un de ces cas difficiles, nommés parfois borderline dans la littérature psychiatrique ou psychanalytique. Nous préférerons dire que c’est un cas dont l’approche est compliquée. Elle passe à l’acte facilement et n’annonce pas la couleur avant. Ses symptômes corporels si labiles sont-ils hypocondriaques ou relèvent-ils de l’hystérie ? Deux choses sont frappantes. D’abord, une certaine adhérence à la parole de l’autre : « Tu n’as plus de sœur », dit-elle à cette dernière, avant de donner une portée mortelle à ses propres paroles. Ensuite, sa recherche d’une place dans la vie : elle cherche un travail qui lui convienne mieux que le sien, ce qui peut sembler anodin. Mais on sent chez elle une forte envie, une invidia, vis-à-vis de sa sœur cadette. Comme si toute la place avait été prise par cette sœur dans le désir et l’amour de sa mère et que son père non plus n’avait pas fait cas d’elle en refusant de la croire lors de la séduction par le grand-oncle. « Tu n’as plus de sœur » sonne comme le message qu’elle aurait aimé recevoir de l’Autre. Il est l’expression d’un vœu de mort à l’endroit de sa sœur. Mais, sous une forme inversée, c’est elle qui profère ces paroles qui lui tombent immédiatement dessus comme un véritable couperet, comme une autocondamnation à mort. Elle est alors poussée à s’éliminer, à sortir de la scène.
Ce serait une explication trop courte que de dire que Mme V. est suicidaire parce qu’elle a été l’objet d’attouchements sexuels à 7 ans de la part d’un adulte. Il semble plutôt que son discours nous désigne sa difficulté à se situer face au désir de l’Autre. Une analyse doit amener Mme V. à sortir de l’impasse qui consiste à se mettre en miroir avec sa sœur dans une alternative infernale et mortelle « ou toi ou moi » et à se noyer dans le gouffre d’une demande d’amour sans fond adressée à une mère sourde à ses appels. Comment ? En lui permettant de cerner l’objet qu’elle fut dans le désir de sa mère, dans le désir de ses parents, nous disons de façon plus générique dans le désir de l’Autre, afin qu’elle arrive à se séparer de cet objet.
Cet objet est constitué doublement. Une part provient de l’Autre, tandis que l’autre part revient au sujet. Le premier versant de l’objet est déterminé par ce qu’est l’enfant comme pôle des attentes de son entourage dès avant sa naissance, « pôle d’attributs [1] », dit Lacan. On le veut garçon ou fille. On l’espère intelligent comme son grand-père, capable comme sa tante, on lui choisit tel prénom héroïque ou de série américaine, etc. Ces données feront partie de son inconscient, elles lui seront transmises par son entourage, parfois à l’insu de celui-ci, qui s’étonnera ensuite de tout ce que sait l’enfant, alors qu’on ne lui avait rien dit. L’autre versant de l’objet est l’affaire de l’enfant, ce en quoi il devient sujet de son histoire. À partir des données qui lui ont été imposées par son entourage et des conditions réelles de sa naissance (anatomie, par exemple), il va édifier des constructions infantiles et échafauder des fantasmes. Il a une marge de liberté : il peut accepter d’être garçon ou fille, quelle que soit son anatomie, et quel que soit le sexe qu’on lui a assigné. Certains refusent le sexe qu’on leur assigne, on les dit transsexualistes. Même le sexe, du point de vue de la psychanalyse, implique un choix du sujet [2]. Alors qu’il n’a jamais reçu une claque, il pourra fantasmer qu’il est battu par son père, ce qui prendra la valeur d’être aimé sexuellement par lui. Ce fantasme incestueux est très répandu chez la fille et Freud l’a exploré dans son article « Un enfant est battu » (1919) [3].
Il est évident que, même dans une analyse, le sujet n’a qu’un accès partiel au réel de ce qu’il a été comme objet du désir de l’Autre (ce qui comprend aussi bien le rejet, éventuellement). On n’analyse pas l’inconscient de ses parents. Mais il pourra déchiffrer les traces inconscientes qui lui ont été léguées et transmises, et regarder comment il a répondu à ce qui lui était imposé. Il aura accès à ce qu’il a construit de fantasmatique, de symptomatique pour se défendre précisément contre ce réel opaque, toujours en partie inaccessible, du désir de l’Autre. C’est à ce travail de retrouvaille avec cet objet impossible, appelé objet a par Lacan, qu’est invité l’analysant. Pour Lacan, la séparation est aussi une retrouvaille : c’est pour autant que le sujet retrouve ce qu’il vaut dans le désir de l’Autre qu’il peut se séparer de cet objet a et retrouver quelques degrés de liberté.
Ainsi sommes-nous tous, de naissance, de structure, des enfants-objets. Nous venons au monde comme des objets, objets précieux ou déchets selon les cas, et une grande part de notre conduite s’en déduit. Il ne s’agit pas pour autant de sous-estimer la valeur pathogène des moments de sa vie où il arrive à un sujet de devenir, effectivement, dans la réalité, l’objet qui sert à la jouissance d’un autre. Mais les effets psychiques des violences subies, par exemple par des enfants, objets dans leur famille de la réalisation des fantasmes sexuels des adultes, ne sont-ils pas redoublés du fait que ces situations rappellent la dépendance originaire absolue du sujet vis-à-vis de l’Autre ? Derrière tout attentat sur un enfant, se profile un « tu n’es que cela », se profère un « tu n’es qu’un objet » qui risque d’annihiler le sujet. C’est pour cela que dans les années qui suivent une mauvaise rencontre, le récit de l’agression ou de la séduction sera entremêlé de fantasmes qui feront parfois suspecter le sujet de mensonge. Mais le sujet essaie ainsi de reprendre en main son destin, en donnant sa propre version des choses, un mélange d’imaginaire et de réel. Le fantasme, à cet égard, est une défense du sujet contre l’insupportable du réel, et il a une visée thérapeutique.
Mais parfois il ne fonctionne pas. On sait ainsi que les survivants des camps de concentration et d’extermination, qui ont occupé la place de l’objet dans le réel et ont subi de la façon la plus extrême la volonté d’annihilation d’autres, n’arrivent pas toujours à se séparer de ce à quoi ils ont été réduits là. Une analyste revenue d’Auschwitz, Anne-Lise Stern [4], s’est aperçue dans son analyse que si elle souffrait d’une névrose avant le camp, il s’agissait, après, de tout autre chose. Le réel avait subverti sa structure initiale. L’immense travail d’écriture et de témoignage réalisé par l’écrivain Primo Levi n’a pas réussi à lui éviter le suicide [5]. À la fin de sa vie, il avait l’impression d’avoir déjà tout raconté. Il avait le sentiment que sa mémoire était déposée dans ses livres et qu’il n’aurait plus rien de nouveau à dire. Face au visage de sa mère malade, il revoyait les faces livides des « musulmans », ces déportés proches de la mort. Cet objet, le « musulman », dont son œuvre l’avait un temps tenu séparé, revenait le hanter : « L’ombre de l’objet tombe sur le moi », comme l’a dit Freud [6]. Il a été impossible à Primo Levi de se séparer définitivement de l’objet auquel les nazis avaient réduit ses camarades, malgré son effort pour survivre, raconter, témoigner.
Cette tragédie, unique, nous indique la gravité de toute situation, même incomparablement moins extrême, où, d’être mis à la place de l’objet d’un autre, le sujet risque de rester sans voix, d’être annihilé. Cela peut être le cas dans la psychose, sans même que le sujet ait été la victime d’actes violents. Dans cette structure, en effet, le Nom-du-Père n’a pas séparé l’enfant du désir de la mère. Ce désir se manifeste à travers les absences de la mère, ses allées et venues, ses insuffisances à répondre aux demandes précoces du petit enfant. (Il n’existe pas, à cet égard, de mère « suffisamment bonne » au sens winnicottien du terme.) Le Nom-du-Père donne à ce désir, qui apparaît sinon comme arbitraire et capricieux, parfois monstrueux, une raison, une détermination, qui est la loi phallique : ce que fait la mère apparaît dès lors subordonné à son désir féminin du phallus, détenu par le père. Ce processus œdipien, nommé « métaphore paternelle [7] » par Lacan, échoue dans la psychose. Certains enfants psychotiques se logent très précocement à la place de l’objet du fantasme maternel, devenant dans le réel l’objet a de leur mère [8]. Le fait d’avoir un symptôme somatique grave à la naissance les y prédispose parfois, si la mère est toute accaparée par l’enfant et si celui-ci devient, du fait de sa maladie ou de son handicap, l’objet du tourment maternel.
D’autres sujets psychotiques, adultes, se retrouvent dans des situations d’exclusion généralisée où il faut voir un signe de leur structure et pas seulement un effet des circonstances sociales. Ils n’ont pas, en effet, les moyens de dire non, de s’arracher comme sujet à une position de jouissance passivée devant l’autre. Ils deviennent, souvent à la suite d’un enchaînement de conjonctures apparemment contingentes, des cas sociaux, des êtres rejetés par la société. À y regarder de plus près, on s’aperçoit que quelque chose qui les avait tenus jusqu’à un certain moment et qui était nécessaire à un équilibre précaire s’est dénoué, et qu’ils se sont laissés glisser, faute de recours subjectif face au réel. Les présentations de malade sont l’occasion d’une lecture de ces destins tragiques.
C’est pourquoi les enfants qui, après une expérience où ils ont été l’objet de jouissance de l’Autre dans la réalité, arrivent à l’élaborer fantasmatiquement, sont sur la voie de la guérison. En effet, nous l’avons dit, le fantasme est une défense contre le réel et son existence même prouve que le sujet s’est démarqué de la jouissance passivée dont il a été l’objet. Bien plus, le récit par le sujet de scènes de séduction qui s’avèrent sans fondement dans la réalité témoigne d’une tentative de se défendre contre la jouissance de l’Autre que tout sujet rencontre forcément de façon traumatique dès les soins du nourrissage (cf. Melanie Klein). Depuis le début de la psychanalyse, on connaît les controverses soulevées par ces récits de séduction (Freud y a d’abord cru, pour les renvoyer ensuite à leur nature fantasmatique et ils ont défrayé la chronique encore récemment avec l’affaire des faux-souvenirs [9]). L’expérience psychanalytique montre que ces récits parfois inexacts sont à respecter comme la marque d’une défense du sujet contre un réel qui le menace. De là à prêter la main systématiquement à des procès aux personnes impliquées par ces récits, il y a un pas que le tact du praticien le préserve de franchir à la légère. Mentionnons à l’inverse le danger qu’il y aurait à inciter certains sujets fragiles à se souvenir d’expériences traumatiques dont ils ont un vague pressentiment. Le résultat obtenu peut être la production d’un délire emportant la conviction du sujet, et auquel il restera fixé d’une façon aliénante, avec des risques de passage à l’acte. Il existe en effet d’autres moyens que le délire pour cerner la béance rencontrée inévitablement par un sujet psychotique face à l’énigme du sexe.
Il ressort de ceci qu’il n’existe pas de « recette » applicable universellement à la thérapie des sujets victimes d’agression sexuelle. Dans certains cas, il faudra insister sur le trauma, dans d’autres, il vaudra mieux éviter de l’évoquer directement. Cela dépendra de la structure du sujet, saisissable dans ce qu’il dit par ailleurs de sa vie et de ses symptômes. Une approche, d’ensemble et détaillée, de chaque cas particulier, est toujours nécessaire.
Mais – c’est notre thèse – ces expériences sont surtout pathogènes en ce qu’elles ramènent le sujet à ce primitif objet qu’il a été pour l’Autre, avant qu’il n’élabore sa propre stratégie de séparation. L’enjeu d’un traitement, après une mauvaise rencontre, est alors de savoir si le sujet pourra ou pas se séparer de cet objet auquel il risque au contraire de s’identifier à nouveau.
Comment saisissons-nous cet objet dans l’expérience analytique ? Lacan en a construit le concept d’une façon complexe à partir du fort-da freudien [10], de l’objet partiel kleinien et de l’objet transitionnel winnicottien. Dans son article de 1951, Winnicott [11] démontre, en effet, que la séparation de la mère et de l’enfant implique la présence d’un objet en tiers, situé dans une zone intermédiaire baptisée transitionnelle. Cette zone, où il situe le rapport de l’adulte futur au fantasme, à l’art et à la religion, s’édifie précocement en rapport avec l’insertion du sujet dans le langage et l’apprentissage de la parole. Souvent, l’objet transitionnel est nommé par l’enfant d’un nom emprunté à ce qui le désigne dans le langage maternel : « Bé » pour « bébé », par exemple. Ceci nous indique que l’objet transitionnel séparateur est un représentant de l’enfant lui-même, ou plutôt de l’objet qu’il est pour sa mère. L’objet transitionnel est un emblème, dans la réalité, de l’objet a de Lacan. Celui-ci, l’objet a, guide le sujet dans sa vaine recherche de la jouissance perdue, il est ce qui cause son désir, et devient la matrice de la répétition et du destin. L’objet séparateur est ce dont le sujet devra se séparer dans un second temps, pour ne pas être le jouet de la répétition. Illustrons de quelques exemples ce lien intime de l’enfant et de l’objet, qui est particulièrement mis en valeur par le dessin de William Kentridge reproduit sur l’affiche du colloque : les deux se mêlent, dans une séparation non encore accomplie entre l’enfant et l’objet.
Richard III, dans la pièce de Shakespeare qui porte son nom, perpètre une série d’assassinats. Tous ceux qui lui semblent un obstacle sur le chemin du pouvoir sont systématiquement éliminés, puis ceux qu’il soupçonne de ne pas lui être fidèles. Sa femme est assassinée pour laisser la place à une autre dont l’alliance lui paraît utile. Comment comprendre ce « pousse-au-meurtre » ? Lors de la première scène de la pièce, il se présente ainsi : « […] Moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi qu’elle a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme, inachevé, tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait […] je n’ai d’autre plaisir, pour passer les heures, que d’épier mon ombre au soleil et de décrire ma propre difformité [12]. » Il déclare alors sa haine pour ses frères. Nicole Loraux a noté le lien qu’on peut établir entre la malédiction que sa mère porte sur lui et sur son propre ventre qui l’a porté, et le fait qu’il ne se supporte pas lui-même [13] : « Sois maudite, ô ma matrice, nid de mort qui as couvé pour le monde ce basilic [14] […] ». La mère de Richard, la duchesse d’York, dit qu’elle l’a porté comme un parasite, un « crapaud ». « Tu es venu sur terre pour faire de la terre mon enfer. Ta naissance a été pour moi un poids douloureux […] », insiste-t-elle [15]. Richard, peu avant l’heure de sa mort, est en guerre contre ses vassaux qui marchent contre lui. Après un rêve où les spectres des morts assassinés le maudissent, il articule, comme en contrepoint de sa mère, « Richard aime Richard », puis le contraire : « Je m’exécrerais bien plutôt moi-même pour les exécrables actions commises par moi-même […]. Pas une créature ne m’aime ! Et, si je meurs, pas une âme n’aura de pitié pour moi ! […] Et pourquoi en aurait-on, puisque moi-même je ne trouve pas en moi-même de pitié pour moi-même [16] ? » La haine de la mère pour son fils s’articule à la haine de soi de Richard et à son destin de meurtrier à répétition, qui va succomber sous le poids de ses crimes. L’objet a, ce qu’il vaut dans le désir de sa mère, peut être ici imaginarisé par le regard. Lacan a conçu celui-ci comme une tache sur un tableau, qui polarise le regard du spectateur. Difforme et contrefait, avorton qui n’aurait pas dû vivre, Richard est en effet une tache sur le monde, insoutenable pour le regard maternel (« Si ma vue vous est si pénible, laissez-moi me remettre en marche pour ne plus vous offusquer, madame ! »). Et, comme le dit la duchesse, son « regard inévitable est meurtrier ». Objet insoutenable pour qui le regarde, Richard est aussi détenteur d’un regard meurtrier, matrice de la répétition.
Une autre tragédie, l’Antigone de Sophocle [17], met également en évidence l’enracinement de la destinée du sujet dans le désir de ses parents. Antigone s’acharne à enterrer religieusement son frère Polynice, comme l’autre Étéocle, malgré l’interdiction du maître de la cité antique, Créon. Rendant les honneurs funéraires à ses deux frères sans accepter leurs différences politiques (l’un combattait pour la ville, l’autre, Polynice, contre), elle s’affirme comme la fille d’Œdipe et l’héritière de la lignée de celui-ci, les Labdacides. Le cadavre de Polynice incarne l’objet a d’Antigone, qui donne la loi de la singularité de sa destinée. Cet objet, qui l’oppose, au prix de sa vie, à Créon et à la politique de celui-ci, représente la condition absolue de son désir. Lacan a insisté sur le désir criminel de la mère d’Antigone, Jocaste [18]. Ce désir incestueux est fondateur de la tragédie, car Jocaste a voulu Œdipe pour enfant malgré la malédiction initiale, a engendré Œdipe, puis les enfants de celui-ci, Antigone, Ismène, Étéocle et Polynice. Le désir incestueux de Jocaste ne pouvait pas être interdit par le fils-père Œdipe, qui en fut le complice. La mort est le prix que doit payer Antigone pour honorer le cadavre de Polynice, qui représente l’appartenance à sa lignée et l’acceptation du désir incestueux dont elle est le fruit. Aliénée par sa position de fille, Antigone ne peut être une femme ; son fiancé Hémon ne compte plus pour elle depuis que le cadavre de Polynice est sur la scène.
Je terminerai sur un cas plus contemporain qui illustre comment la prise du sujet dans le désir maternel peut s’inscrire dans un symptôme. Une jeune femme, Lucia, me contait, lors d’un premier entretien, qu’elle s’effondrait, atteinte de panique mortelle, tous les jours, en fin d’après-midi. Cela l’obligeait à faire une pause dans une journée de travail qu’elle évaluait à quatorze heures par jour. L’un de ses symptômes était de ne pas supporter d’être inactive ; un autre, se plaignait-elle, était sa trop grande bonté. Elle voulait tout donner, travaillait gratuitement pour ses proches et ses amis. À 14 ans, elle avait été atteinte d’une tumeur cancéreuse qui s’était résorbée moyennant un traitement sévère, alors qu’elle était donnée comme perdue. À la suite de sa convalescence, ses parents avaient fait faillite, puis divorcé. Son père, devenu alcoolique, était mort. Lors de la seconde séance, comme elle me décrivait à nouveau son impression quotidienne d’une mort imminente et sa compulsion à tout donner, je lui demandai si elle avait le sentiment d’être chargée d’une mission. Elle répondit que non. Je lui demandai encore si elle s’était sentie « miraculée » à 14 ans. Le terme la fit sourire et elle me confia que sa mère, lors de sa maladie, était allée à Lourdes et avait fait l’offrande suivante à Dieu : « Prenez-moi tout, mais laissez-moi ma fille unique. » « Et, effectivement, commenta Lucia, on lui a tout pris après ma guérison, même ses meubles. » Elle se rappelait la visite des huissiers enlevant leurs affaires personnelles. Elle avait interprété la faillite de ses parents comme l’accomplissement divin de la prière maternelle. On pouvait en inférer que son symptôme prolongeait le vœu maternel. Elle restait prisonnière d’une alternative aliénante : soit elle vivait et devait tout donner, soit elle cessait de travailler et se sentait en danger de mort. Dans ce cas, le sujet montre à l’analyste que l’« enveloppe formelle » de son symptôme est une phrase maternelle, dont l’enjeu est ce qu’il fut comme objet a dans le désir de sa mère. Mais, s’il fait « passer » sa mise en forme du symptôme à l’analyste, c’est à son insu, et il n’en aura le retour que moyennant l’interprétation de l’analyste et sa Durcharbeitung (son élaboration) dans la cure.
D’où l’importance clinique de « l’enfant-objet », et la nécessité, pour le sujet, de se séparer de ce qu’il fut comme objet a dans le désir de l’Autre.
 
NOTES
 
[*] Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille.
[1] J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 652.
[2] G. Morel, Ambiguïtés sexuelles, sexuation et psychose, Paris, Anthropos-Économica, 2000, ch. 5.
[3] S. Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973.
[4] Cf. A.-L. Stern, « La France hospitalière, Drancy avenir », dans Essaim n° 1, Revue de psychanalyse, Paris, Érès, 1998, p. 139-149 ; « Point de suture », Carnets 21-22, École de psychanalyse Sigmund Freud, 1999, p. 143-152 et dans La Shoah – témoignages, œuvres, sous la direction d’A. Wieworka et C. Mouchard, « Sois déportée… et témoigne ! Psychanalyser, témoigner : double bind ? », Paris, puf, 1999, p. 15-22.
[5] Cf. G. Morel, Témoignage et réel, à paraître.
[6] S. Freud, « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1968.
[7] J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 557.
[8] J. Lacan, « Deux notes sur l’enfant », Ornicar ? Revue du champ freudien, n° 37, Paris, Navarin, été 1986.
[9] Cf. I. Hacking, L’Âme réécrite, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1998.
[10] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, pbp, Payot, 1981.
[11] D.W. Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels. Une étude de la première possession non-moi », De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, « Sciences de l’homme », Payot, 1969.
[12] Shakespeare, Richard III, Roméo et Juliette, Hamlet, GF-Flammarion, Paris, 1979, acte I, scène 1, p. 25-26.
[13] N. Loraux, Les Mères en deuil, « La librairie du xxe siècle », Paris, Le Seuil, 1990, p. 16.
[14] Op. cit., acte IV, scène 2, p. 100.
[15] Op. cit., acte IV, scène 4, p. 112.
[16] Op. cit., acte V, scène 3, p. 134.
[17] Cf. « Lectures d’Antigone », Les Carnets de Lille n° 5, Lille, Section clinique, 2000 et la traduction de Jean et Mayotte Bollack, Antigone, Paris, Minuit, 1999.
[18] J. Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 329.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille. Suite de la note...
[1]
J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », ...
[suite] Suite de la note...
[2]
G. Morel, Ambiguïtés sexuelles, sexuation et psychose, ...
[suite] Suite de la note...
[3]
S. Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Cf. A.-L. Stern, « La France hospitalière, Drancy avenir »,...
[suite] Suite de la note...
[5]
Cf. G. Morel, Témoignage et réel, à paraître. Suite de la note...
[6]
S. Freud, « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Par...
[suite] Suite de la note...
[7]
J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement ...
[suite] Suite de la note...
[8]
J. Lacan, « Deux notes sur l’enfant », Ornicar ? Revue ...
[suite] Suite de la note...
[9]
Cf. I. Hacking, L’Âme réécrite, Paris, Les empêcheurs d...
[suite] Suite de la note...
[10]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir », Essais de...
[suite] Suite de la note...
[11]
D.W. Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes t...
[suite] Suite de la note...
[12]
Shakespeare, Richard III, Roméo et Juliette, Hamlet, GF...
[suite] Suite de la note...
[13]
N. Loraux, Les Mères en deuil, « La librairie du xxe si...
[suite] Suite de la note...
[14]
Op. cit., acte IV, scène 2, p. 100. Suite de la note...
[15]
Op. cit., acte IV, scène 4, p. 112. Suite de la note...
[16]
Op. cit., acte V, scène 3, p. 134. Suite de la note...
[17]
Cf. « Lectures d’Antigone », Les Carnets de Lille n° 5,...
[suite] Suite de la note...
[18]
J. Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psyc...
[suite] Suite de la note...