2002
Savoirs et clinique
La séparation de l’objet
Geneviève Morel
[*]
Nous sommes tous, de naissance, de structure, des enfants-objets.
Nous venons au monde comme des objets, objets précieux ou déchets, selon les
cas, et une grande part de notre conduite s’en déduit. Quelle est la nature de
cet objet ? Comment s’en séparer ?
Mots-clés :
séparation, relation d’objet, enfant, désir de l’Autre.
We are, natively and structurally, object-children. We are born
as objects, either precious or waste ones, and a great part of our behaviour
stems from this. What is the nature of this object ? How can we break with it
?
Keywords :
Separation, object-relations, child, the desire of the Other.
Peu avant Noël, j’ai reçu Mme V. pour la première fois. Cette jeune
femme se plaignait d’hypocondrie. Toujours souffrante, elle visitait
alternativement son gynécologue, son rhumatologue ou son médecin généraliste.
Celui-ci me l’a adressée. Lors de cette première rencontre, elle ne me parla
que de son corps et de ses maux. Lorsque je la revis début janvier, elle
m’annonça qu’elle avait tenté de se suicider le lendemain du nouvel an. Elle
donnait trois raisons à son geste : ses parents avaient refusé de garder ses
enfants, son mari lui avait dit qu’il ne voulait plus être sa « bonniche », et
sa sœur lui avait annoncé qu’elles ne se verraient plus, étant donné l’attitude
hostile de Mme V. envers leurs
parents. « Tu n’as plus de sœur », lui rétorqua au téléphone Mme V. Elle appela son mari, qui était à
son travail, pour qu’il rentre afin de s’occuper des enfants et avala un tube
de Lexomil.
Lors de cette séance de janvier, elle me confia avoir déjà eu
des gestes impulsifs. Une fois, elle avait bu une bouteille de whisky et affolé
son mari en lui affirmant avoir avalé des comprimés, ce qui était faux. Elle
avait déjà fait une chose analogue avec sa mère, lorsqu’elle avait 18 ans. Elle
commenta sa tentative de suicide du nouvel an en disant y avoir été poussée par
le « désamour » de ses parents. Sa mère, disait-elle, ne l’avait jamais aimée,
accaparée par sa fille cadette toujours malade depuis l’enfance. Mme V. se souvenait d’avoir été laissée
seule à la maison, enfant, et d’avoir senti monter une angoisse abominable sans
avoir personne à appeler. Son père avait toujours été indifférent à son
endroit. À 7 ans, elle fut l’objet d’attouchements sexuels de la part de son
grand-oncle paternel. Elle en parla à ses parents. Sa mère la crut mais pas son
père qui refusa toute discussion à ce sujet, pour protéger son oncle, pensait
Mme V. Il était à la dévotion
de sa femme, laquelle l’était à celle de sa fille cadette, et il ne restait
plus de place pour elle. Voilà en quoi consistait le désamour.
Madame V. décida de commencer une analyse après la première
séance parce qu’elle avait constaté la disparition brutale de ses symptômes
corporels. Il n’est pas exclu, d’ailleurs, que cette sédation symptomatique ait
favorisé son passage à l’acte. (Elle ne pouvait plus faire de son corps l’objet
de ses plaintes hypocondriaques, ce qui après tout constituait un support pour
elle, et elle s’est retrouvée dans un certain vide face au refus et aux
déclarations de ses parents et de sa sœur.) Mme V. est l’un de ces cas difficiles,
nommés parfois borderline dans la
littérature psychiatrique ou psychanalytique. Nous préférerons dire que c’est
un cas dont l’approche est compliquée. Elle passe à l’acte facilement et
n’annonce pas la couleur avant. Ses symptômes corporels si labiles sont-ils
hypocondriaques ou relèvent-ils de l’hystérie ? Deux choses sont frappantes.
D’abord, une certaine adhérence à la parole de l’autre : « Tu n’as plus de sœur
», dit-elle à cette dernière, avant de donner une portée mortelle à ses propres
paroles. Ensuite, sa recherche d’une place dans la vie : elle cherche un
travail qui lui convienne mieux que le sien, ce qui peut sembler anodin. Mais
on sent chez elle une forte envie, une invidia, vis-à-vis de sa sœur cadette. Comme si
toute la place avait été prise par cette sœur dans le désir et l’amour de sa
mère et que son père non plus n’avait pas fait cas d’elle en refusant de la
croire lors de la séduction par le grand-oncle. « Tu n’as plus de sœur » sonne
comme le message qu’elle aurait aimé recevoir de l’Autre. Il est l’expression
d’un vœu de mort à l’endroit de sa sœur. Mais, sous une forme inversée, c’est
elle qui profère ces paroles qui lui tombent immédiatement dessus comme un
véritable couperet, comme une autocondamnation à mort. Elle est alors poussée à
s’éliminer, à sortir de la scène.
Ce serait une explication trop courte que de dire que
Mme V. est suicidaire parce
qu’elle a été l’objet d’attouchements sexuels à 7 ans de la part d’un adulte.
Il semble plutôt que son discours nous désigne sa difficulté à se situer face
au désir de l’Autre. Une analyse doit amener Mme V. à sortir de l’impasse qui consiste
à se mettre en miroir avec sa sœur dans une alternative infernale et mortelle «
ou toi ou moi » et à se noyer dans le gouffre d’une demande d’amour sans fond
adressée à une mère sourde à ses appels. Comment ? En lui permettant de cerner
l’objet qu’elle fut dans le désir de sa mère, dans le désir de ses parents,
nous disons de façon plus générique dans le désir de l’Autre, afin qu’elle
arrive à se séparer de cet objet.
Cet objet est constitué doublement. Une part provient de
l’Autre, tandis que l’autre part revient au sujet. Le premier versant de
l’objet est déterminé par ce qu’est l’enfant comme pôle des attentes de son
entourage dès avant sa naissance, « pôle d’attributs
[1] », dit Lacan. On le veut garçon ou fille.
On l’espère intelligent comme son grand-père, capable comme sa tante, on lui
choisit tel prénom héroïque ou de série américaine, etc. Ces données feront
partie de son inconscient, elles lui seront transmises par son entourage,
parfois à l’insu de celui-ci, qui s’étonnera ensuite de tout ce que sait
l’enfant, alors qu’on ne lui avait rien dit. L’autre versant de l’objet est
l’affaire de l’enfant, ce en quoi il devient sujet de son histoire. À partir
des données qui lui ont été imposées par son entourage et des conditions
réelles de sa naissance (anatomie, par exemple), il va édifier des
constructions infantiles et échafauder des fantasmes. Il a une marge de liberté
: il peut accepter d’être garçon ou fille, quelle que soit son anatomie, et
quel que soit le sexe qu’on lui a assigné. Certains refusent le sexe qu’on leur
assigne, on les dit transsexualistes. Même le sexe, du point de vue de la
psychanalyse, implique un choix du sujet
[2]. Alors qu’il n’a jamais reçu une claque,
il pourra fantasmer qu’il est battu par son père, ce qui prendra la valeur
d’être aimé sexuellement par lui. Ce fantasme incestueux est très répandu chez
la fille et Freud l’a exploré dans son article « Un enfant est battu »
(1919)
[3].
Il est évident que, même dans une analyse, le sujet n’a qu’un
accès partiel au réel de ce qu’il a été comme objet du désir de l’Autre (ce qui
comprend aussi bien le rejet, éventuellement). On n’analyse pas l’inconscient
de ses parents. Mais il pourra déchiffrer les traces inconscientes qui lui ont
été léguées et transmises, et regarder comment il a répondu à ce qui lui était
imposé. Il aura accès à ce qu’il a construit de fantasmatique, de symptomatique
pour se défendre précisément contre ce réel opaque, toujours en partie
inaccessible, du désir de l’Autre. C’est à ce travail de retrouvaille avec cet
objet impossible, appelé objet a par
Lacan, qu’est invité l’analysant. Pour Lacan, la séparation est aussi une
retrouvaille : c’est pour autant que le sujet retrouve ce qu’il vaut dans le
désir de l’Autre qu’il peut se séparer de cet objet
a et retrouver quelques degrés de
liberté.
Ainsi sommes-nous tous, de naissance, de structure, des
enfants-objets. Nous venons au monde comme des objets, objets précieux ou
déchets selon les cas, et une grande part de notre conduite s’en déduit. Il ne
s’agit pas pour autant de sous-estimer la valeur pathogène des moments de sa
vie où il arrive à un sujet de devenir, effectivement, dans la réalité, l’objet
qui sert à la jouissance d’un autre. Mais les effets psychiques des violences
subies, par exemple par des enfants, objets dans leur famille de la réalisation
des fantasmes sexuels des adultes, ne sont-ils pas redoublés du fait que ces
situations rappellent la dépendance originaire absolue du sujet vis-à-vis de
l’Autre ? Derrière tout attentat sur un enfant, se profile un « tu n’es que
cela », se profère un « tu n’es qu’un objet » qui risque d’annihiler le sujet.
C’est pour cela que dans les années qui suivent une mauvaise rencontre, le
récit de l’agression ou de la séduction sera entremêlé de fantasmes qui feront
parfois suspecter le sujet de mensonge. Mais le sujet essaie ainsi de reprendre
en main son destin, en donnant sa propre version des choses, un mélange
d’imaginaire et de réel. Le fantasme, à cet égard, est une défense du sujet
contre l’insupportable du réel, et il a une visée thérapeutique.
Mais parfois il ne fonctionne pas. On sait ainsi que les
survivants des camps de concentration et d’extermination, qui ont occupé la
place de l’objet dans le réel et ont subi de la façon la plus extrême la
volonté d’annihilation d’autres, n’arrivent pas toujours à se séparer de ce à
quoi ils ont été réduits là. Une analyste revenue d’Auschwitz, Anne-Lise
Stern
[4], s’est aperçue
dans son analyse que si elle souffrait d’une névrose avant le camp, il
s’agissait, après, de tout autre chose. Le réel avait subverti sa structure
initiale. L’immense travail d’écriture et de témoignage réalisé par l’écrivain
Primo Levi n’a pas réussi à lui éviter le suicide
[5]. À la fin de sa vie, il avait
l’impression d’avoir déjà tout raconté. Il avait le sentiment que sa mémoire
était déposée dans ses livres et qu’il n’aurait plus rien de nouveau à dire.
Face au visage de sa mère malade, il revoyait les faces livides des « musulmans
», ces déportés proches de la mort. Cet objet, le « musulman », dont son œuvre
l’avait un temps tenu séparé, revenait le hanter : « L’ombre de l’objet tombe
sur le moi », comme l’a dit Freud
[6]. Il a été impossible à Primo Levi de se séparer
définitivement de l’objet auquel les nazis avaient réduit ses camarades, malgré
son effort pour survivre, raconter, témoigner.
Cette tragédie, unique, nous indique la gravité de toute
situation, même incomparablement moins extrême, où, d’être mis à la place de
l’objet d’un autre, le sujet risque de rester sans voix, d’être annihilé. Cela
peut être le cas dans la psychose, sans même que le sujet ait été la victime
d’actes violents. Dans cette structure, en effet, le Nom-du-Père n’a pas séparé
l’enfant du désir de la mère. Ce désir se manifeste à travers les absences de
la mère, ses allées et venues, ses insuffisances à répondre aux demandes
précoces du petit enfant. (Il n’existe pas, à cet égard, de mère « suffisamment
bonne » au sens winnicottien du terme.) Le Nom-du-Père donne à ce désir, qui
apparaît sinon comme arbitraire et capricieux, parfois monstrueux, une raison,
une détermination, qui est la loi phallique : ce que fait la mère apparaît dès
lors subordonné à son désir féminin du phallus, détenu par le père. Ce
processus œdipien, nommé « métaphore paternelle
[7] » par Lacan, échoue dans la psychose. Certains
enfants psychotiques se logent très précocement à la place de l’objet du
fantasme maternel, devenant dans le réel l’objet
a de leur mère
[8]. Le fait d’avoir un symptôme somatique grave à la
naissance les y prédispose parfois, si la mère est toute accaparée par l’enfant
et si celui-ci devient, du fait de sa maladie ou de son handicap, l’objet du
tourment maternel.
D’autres sujets psychotiques, adultes, se retrouvent dans des
situations d’exclusion généralisée où il faut voir un signe de leur structure
et pas seulement un effet des circonstances sociales. Ils n’ont pas, en effet,
les moyens de dire non, de s’arracher comme sujet à une position de jouissance
passivée devant l’autre. Ils deviennent, souvent à la suite d’un enchaînement
de conjonctures apparemment contingentes, des cas sociaux, des êtres rejetés
par la société. À y regarder de plus près, on s’aperçoit que quelque chose qui
les avait tenus jusqu’à un certain moment et qui était nécessaire à un
équilibre précaire s’est dénoué, et qu’ils se sont laissés glisser, faute de
recours subjectif face au réel. Les présentations de malade sont l’occasion
d’une lecture de ces destins tragiques.
C’est pourquoi les enfants qui, après une expérience où ils ont
été l’objet de jouissance de l’Autre dans la réalité, arrivent à l’élaborer
fantasmatiquement, sont sur la voie de la guérison. En effet, nous l’avons dit,
le fantasme est une défense contre le réel et son existence même prouve que le
sujet s’est démarqué de la jouissance passivée dont il a été l’objet. Bien
plus, le récit par le sujet de scènes de séduction qui s’avèrent sans fondement
dans la réalité témoigne d’une tentative de se défendre contre la jouissance de
l’Autre que tout sujet rencontre forcément de façon traumatique dès les soins
du nourrissage (cf. Melanie Klein). Depuis le début de la psychanalyse, on
connaît les controverses soulevées par ces récits de séduction (Freud y a
d’abord cru, pour les renvoyer ensuite à leur nature fantasmatique et ils ont
défrayé la chronique encore récemment avec l’affaire des faux-souvenirs
[9]). L’expérience
psychanalytique montre que ces récits parfois inexacts sont à respecter comme
la marque d’une défense du sujet contre un réel qui le menace. De là à prêter
la main systématiquement à des procès aux personnes impliquées par ces récits,
il y a un pas que le tact du praticien le préserve de franchir à la légère.
Mentionnons à l’inverse le danger qu’il y aurait à inciter certains sujets
fragiles à se souvenir d’expériences traumatiques dont ils ont un vague
pressentiment. Le résultat obtenu peut être la production d’un délire emportant
la conviction du sujet, et auquel il restera fixé d’une façon aliénante, avec
des risques de passage à l’acte. Il existe en effet d’autres moyens que le
délire pour cerner la béance rencontrée inévitablement par un sujet psychotique
face à l’énigme du sexe.
Il ressort de ceci qu’il n’existe pas de « recette » applicable
universellement à la thérapie des sujets victimes d’agression sexuelle. Dans
certains cas, il faudra insister sur le trauma, dans d’autres, il vaudra mieux
éviter de l’évoquer directement. Cela dépendra de la structure du sujet,
saisissable dans ce qu’il dit par ailleurs de sa vie et de ses symptômes. Une
approche, d’ensemble et détaillée, de chaque cas particulier, est toujours
nécessaire.
Mais – c’est notre thèse – ces expériences sont surtout
pathogènes en ce qu’elles ramènent le sujet à ce primitif objet qu’il a été
pour l’Autre, avant qu’il n’élabore sa propre stratégie de séparation. L’enjeu
d’un traitement, après une mauvaise rencontre, est alors de savoir si le sujet
pourra ou pas se séparer de cet objet auquel il risque au contraire de
s’identifier à nouveau.
Comment saisissons-nous cet objet dans l’expérience analytique
? Lacan en a construit le concept d’une façon complexe à partir du
fort-da freudien
[10], de l’objet partiel kleinien et de
l’objet transitionnel winnicottien. Dans son article de 1951, Winnicott
[11] démontre, en effet, que
la séparation de la mère et de l’enfant implique la présence d’un objet en
tiers, situé dans une zone intermédiaire baptisée transitionnelle. Cette zone,
où il situe le rapport de l’adulte futur au fantasme, à l’art et à la religion,
s’édifie précocement en rapport avec l’insertion du sujet dans le langage et
l’apprentissage de la parole. Souvent, l’objet transitionnel est nommé par
l’enfant d’un nom emprunté à ce qui le désigne dans le langage maternel : « Bé
» pour « bébé », par exemple. Ceci nous indique que l’objet transitionnel
séparateur est un représentant de l’enfant lui-même, ou plutôt de l’objet qu’il
est pour sa mère. L’objet transitionnel est un emblème, dans la réalité, de
l’objet
a de Lacan. Celui-ci, l’objet
a, guide le sujet dans sa vaine
recherche de la jouissance perdue, il est ce qui cause son désir, et devient la
matrice de la répétition et du destin. L’objet séparateur est ce dont le sujet
devra se séparer dans un second temps, pour ne pas être le jouet de la
répétition. Illustrons de quelques exemples ce lien intime de l’enfant et de
l’objet, qui est particulièrement mis en valeur par le dessin de William
Kentridge reproduit sur l’affiche du colloque : les deux se mêlent, dans une
séparation non encore accomplie entre l’enfant et l’objet.
Richard III, dans la pièce de Shakespeare qui porte son nom,
perpètre une série d’assassinats. Tous ceux qui lui semblent un obstacle sur le
chemin du pouvoir sont systématiquement éliminés, puis ceux qu’il soupçonne de
ne pas lui être fidèles. Sa femme est assassinée pour laisser la place à une
autre dont l’alliance lui paraît utile. Comment comprendre ce «
pousse-au-meurtre » ? Lors de la première scène de la pièce, il se présente
ainsi : « […] Moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi
qu’elle a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme, inachevé,
tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait […] je n’ai
d’autre plaisir, pour passer les heures, que d’épier mon ombre au soleil et de
décrire ma propre difformité
[12]. » Il déclare alors sa haine pour ses frères. Nicole
Loraux a noté le lien qu’on peut établir entre la malédiction que sa mère porte
sur lui et sur son propre ventre qui l’a porté, et le fait qu’il ne se supporte
pas lui-même
[13] : «
Sois maudite, ô ma matrice, nid de mort qui as couvé pour le monde ce
basilic
[14] […] ». La
mère de Richard, la duchesse d’York, dit qu’elle l’a porté comme un parasite,
un « crapaud ». « Tu es venu sur terre pour faire de la terre mon enfer. Ta
naissance a été pour moi un poids douloureux […] », insiste-t-elle
[15]. Richard, peu avant
l’heure de sa mort, est en guerre contre ses vassaux qui marchent contre lui.
Après un rêve où les spectres des morts assassinés le maudissent, il articule,
comme en contrepoint de sa mère, « Richard aime Richard », puis le contraire :
« Je m’exécrerais bien plutôt moi-même pour les exécrables actions commises par
moi-même […]. Pas une créature ne m’aime ! Et, si je meurs, pas une âme n’aura
de pitié pour moi ! […] Et pourquoi en aurait-on, puisque moi-même je ne trouve
pas en moi-même de pitié pour moi-même
[16] ? » La haine de la mère pour son fils s’articule à
la haine de soi de Richard et à son destin de meurtrier à répétition, qui va
succomber sous le poids de ses crimes. L’objet
a, ce qu’il vaut dans le désir de sa mère, peut
être ici imaginarisé par le regard. Lacan a conçu celui-ci comme une tache sur
un tableau, qui polarise le regard du spectateur. Difforme et contrefait,
avorton qui n’aurait pas dû vivre, Richard est en effet une tache sur le monde,
insoutenable pour le regard maternel (« Si ma vue vous est si pénible,
laissez-moi me remettre en marche pour ne plus vous offusquer, madame ! »). Et,
comme le dit la duchesse, son « regard inévitable est meurtrier ». Objet
insoutenable pour qui le regarde, Richard est aussi détenteur d’un regard
meurtrier, matrice de la répétition.
Une autre tragédie, l’
Antigone de Sophocle
[17], met également en évidence
l’enracinement de la destinée du sujet dans le désir de ses parents. Antigone
s’acharne à enterrer religieusement son frère Polynice, comme l’autre Étéocle,
malgré l’interdiction du maître de la cité antique, Créon. Rendant les honneurs
funéraires à ses deux frères sans accepter leurs différences politiques (l’un
combattait pour la ville, l’autre, Polynice, contre), elle s’affirme comme la
fille d’Œdipe et l’héritière de la lignée de celui-ci, les Labdacides. Le
cadavre de Polynice incarne l’objet
a
d’Antigone, qui donne la loi de la singularité de sa destinée. Cet objet, qui
l’oppose, au prix de sa vie, à Créon et à la politique de celui-ci, représente
la condition absolue de son désir. Lacan a insisté sur le désir criminel de la
mère d’Antigone, Jocaste
[18]. Ce désir incestueux est fondateur de la tragédie,
car Jocaste a voulu Œdipe pour enfant malgré la malédiction initiale, a
engendré Œdipe, puis les enfants de celui-ci, Antigone, Ismène, Étéocle et
Polynice. Le désir incestueux de Jocaste ne pouvait pas être interdit par le
fils-père Œdipe, qui en fut le complice. La mort est le prix que doit payer
Antigone pour honorer le cadavre de Polynice, qui représente l’appartenance à
sa lignée et l’acceptation du désir incestueux dont elle est le fruit. Aliénée
par sa position de fille, Antigone ne peut être une femme ; son fiancé Hémon ne
compte plus pour elle depuis que le cadavre de Polynice est sur la
scène.
Je terminerai sur un cas plus contemporain qui illustre comment
la prise du sujet dans le désir maternel peut s’inscrire dans un symptôme. Une
jeune femme, Lucia, me contait, lors d’un premier entretien, qu’elle
s’effondrait, atteinte de panique mortelle, tous les jours, en fin
d’après-midi. Cela l’obligeait à faire une pause dans une journée de travail
qu’elle évaluait à quatorze heures par jour. L’un de ses symptômes était de ne
pas supporter d’être inactive ; un autre, se plaignait-elle, était sa trop
grande bonté. Elle voulait tout donner, travaillait gratuitement pour ses
proches et ses amis. À 14 ans, elle avait été atteinte d’une tumeur cancéreuse
qui s’était résorbée moyennant un traitement sévère, alors qu’elle était donnée
comme perdue. À la suite de sa convalescence, ses parents avaient fait
faillite, puis divorcé. Son père, devenu alcoolique, était mort. Lors de la
seconde séance, comme elle me décrivait à nouveau son impression quotidienne
d’une mort imminente et sa compulsion à tout donner, je lui demandai si elle
avait le sentiment d’être chargée d’une mission. Elle répondit que non. Je lui
demandai encore si elle s’était sentie « miraculée » à 14 ans. Le terme la fit
sourire et elle me confia que sa mère, lors de sa maladie, était allée à
Lourdes et avait fait l’offrande suivante à Dieu : « Prenez-moi tout, mais
laissez-moi ma fille unique. » « Et, effectivement, commenta Lucia, on lui a
tout pris après ma guérison, même ses meubles. » Elle se rappelait la visite
des huissiers enlevant leurs affaires personnelles. Elle avait interprété la
faillite de ses parents comme l’accomplissement divin de la prière maternelle.
On pouvait en inférer que son symptôme prolongeait le vœu maternel. Elle
restait prisonnière d’une alternative aliénante : soit elle vivait et devait
tout donner, soit elle cessait de travailler et se sentait en danger de mort.
Dans ce cas, le sujet montre à l’analyste que l’« enveloppe formelle » de son
symptôme est une phrase maternelle, dont l’enjeu est ce qu’il fut comme objet
a dans le désir de sa mère. Mais, s’il
fait « passer » sa mise en forme du symptôme à l’analyste, c’est à son insu, et
il n’en aura le retour que moyennant l’interprétation de l’analyste et sa
Durcharbeitung (son élaboration) dans
la cure.
D’où l’importance clinique de « l’enfant-objet », et la
nécessité, pour le sujet, de se séparer de ce qu’il fut comme objet
a dans le désir de l’Autre.
[*]
Geneviève Morel, psychanalyste à
Paris et à Lille.
[1]
J. Lacan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache »,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p.
652.
[2]
G. Morel,
Ambiguïtés sexuelles,
sexuation et psychose, Paris, Anthropos-Économica, 2000, ch.
5.
[3]
S. Freud,
Névrose, psychose et
perversion, Paris,
puf,
1973.
[4]
Cf. A.-L. Stern, « La France hospitalière, Drancy avenir »,
dans
Essaim n° 1, Revue de
psychanalyse, Paris, Érès, 1998, p. 139-149 ; « Point de suture »,
Carnets 21-22, École de psychanalyse
Sigmund Freud, 1999, p. 143-152 et dans
La Shoah
– témoignages,
œuvres, sous
la direction d’A. Wieworka et C. Mouchard, « Sois déportée… et témoigne !
Psychanalyser, témoigner :
double bind
? », Paris,
puf, 1999, p.
15-22.
[5]
Cf. G. Morel,
Témoignage et
réel, à paraître.
[6]
S. Freud, « Deuil et mélancolie »,
Métapsychologie, Paris, Gallimard,
coll. « Folio », 1968.
[7]
J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement
possible de la psychose »,
Écrits,
Paris, Le Seuil, 1966, p. 557.
[8]
J. Lacan, « Deux notes sur l’enfant »,
Ornicar ? Revue du champ freudien, n°
37, Paris, Navarin, été 1986.
[9]
Cf. I. Hacking,
L’Âme
réécrite, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1998.
[10]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir »,
Essais de psychanalyse, Paris,
pbp, Payot, 1981.
[11]
D.W. Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes
transitionnels. Une étude de la première possession non-moi »,
De la pédiatrie à la psychanalyse,
Paris, « Sciences de l’homme », Payot, 1969.
[12]
Shakespeare
, Richard III, Roméo
et Juliette, Hamlet, GF-Flammarion, Paris, 1979, acte I, scène 1, p.
25-26.
[13]
N. Loraux,
Les Mères en
deuil, « La librairie du
xxe siècle », Paris, Le Seuil, 1990, p.
16.
[14]
Op. cit., acte IV,
scène 2, p. 100.
[15]
Op. cit., acte IV,
scène 4, p. 112.
[16]
Op. cit., acte V,
scène 3, p. 134.
[17]
Cf. « Lectures d’Antigone »,
Les
Carnets de Lille n° 5, Lille, Section clinique, 2000 et la
traduction de Jean et Mayotte Bollack,
Antigone, Paris, Minuit, 1999.
[18]
J. Lacan,
Le Séminaire, livre
VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p.
329.