2002
Savoirs et clinique
L’enfant et la mort
Brigitte Lemonnier
[*]
Avoir un enfant peut constituer pour une femme un enjeu essentiel. Nous examinerons dans le cas d’un sujet psychotique comment l’enfant vient s’inclure dans une série d’« avoirs » qui soutenaient son existence et dont l’impossible réalisation à un moment de sa vie l’a conduit à un passage à l’acte suicidaire.Mots-clés :
psychose, suicide, désir d’avoir un enfant.
For a woman, having a child can represent a dramatic stake. We shall examine, in the case of a psychotic patient, how the child came to be included in a series of “havings” which actually sustained her life and how, when they failed her, she was led to a suicide attempt which was a passage to the act.Keywords :
psychosis, suicide, desire to have a child.
« Si je n’ai pas d’enfant, je me tuerai. » Cette phrase, lâchée au cours du premier entretien par Paule, n’était pas seulement une déclaration d’intention. Elle venait de tenter de se suicider peu de temps auparavant, après une première fausse couche.
Le souhait d’avoir un enfant s’était brusquement imposé à elle à l’âge de 36 ans alors qu’elle n’y avait jamais songé jusque-là. Elle en avait réglé la réalisation selon un programme sur lequel je reviendrai, en étant assurée de son succès. La rencontre avec la perte d’un enfant attendu l’avait mise devant une séparation impossible à réaliser dont l’acte suicidaire était la marque.
Quelle était la place de cet enfant pour cette femme ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de retracer la position subjective prise par Paule dans son histoire.
Fille de parents âgés, Paule avait une interprétation de sa situation d’enfant unique. Ses parents avaient voulu rompre avec un passé marqué par la pauvreté. Du côté maternel, la pauvreté était le résultat d’une nombreuse fratrie livrée à elle-même. Paule voyait chez sa mère les stigmates de cette situation : « Elle ne savait rien faire. » Du côté paternel, son père, issu d’une famille sans beaucoup plus de ressources, était le dernier de sa lignée à pouvoir transmettre son nom. Aussi Paule voyait-elle dans sa venue au monde un calcul parental : avoir un seul enfant tardivement pour assurer le bien. Le bien désigne ici à la fois le bien apporté à l’enfant qui, par sa situation d’unique, est protégé de la pauvreté, et celui que l’enfant procure à ses parents en leur assurant, par sa naissance, une descendance. Cette interprétation des conditions qui avaient présidé à sa naissance avait ordonné sa vie.
Déjà dans son enfance, elle avait été l’enfant qui assure seule le bien de ses parents. Très jeune, en effet, elle s’était sentie investie d’un devoir d’aide avec la conviction d’être celle qui, selon son expression, « savait tout faire toute seule » en étant à la fois le guide de sa mère dans la réalisation des tâches quotidiennes (puisqu’elle ne savait rien faire) et l’associée du père dans ses activités. Elle se sentait aussi indispensable à ses parents : « Ils n’auraient pas pu faire sans moi », disait-elle. Paule, à 38 ans, n’avait d’ailleurs pas quitté le domicile familial. Travailleuse acharnée dès l’enfance, elle avait emprunté à son père son goût pour la chasse et les gros travaux. Ces traits d’identification au père lui auraient valu, selon elle, l’appellation de « garçon manqué ». Il faut souligner que Paule avait retenu également la déception de sa mère de ne pas avoir eu un fils pour unique enfant.
Paule n’évoquait de ses relations avec ses parents aucun conflit ni rupture, pas plus qu’elle ne mettait en doute d’avoir réalisé l’idéal parental en étant l’objet qui manque à la jouissance de l’Autre.
À 23 ans, alors qu’elle bénéficiait d’un emploi stable et de quelques économies, Paule décida de se marier avec un jeune agriculteur « docile et sérieux » travaillant sur une exploitation familiale. Elle n’envisageait pas un mariage qui la séparerait de ses parents. En accord avec son compagnon, une solution devait être trouvée pour continuer à vivre avec eux, lorsque survint l’opposition de sa future belle-mère au mariage. L’énoncé de ce refus était resté dans le souvenir de Paule : « Vous n’avez pas une situation stable », avait-elle dit en s’adressant au couple. Paule savait que cette phrase la visait personnellement. Elle l’avait traduite « elle veut une fille avec de la terre pour son fils ». Dès lors, cette femme, que Paule appelle « celle-là », devint une persécutrice ; « celle-là » manipulait son fils contre elle. Paule renonça au mariage sans renoncer à son ami. Renoncement qu’elle voulut définitif et sur lequel elle ne revient pas. Il semble que l’intervention de la mère de son compagnon dans le couple que Paule formait avec celui-ci provoqua chez Paule une situation impossible à symboliser. Jusqu’alors, elle avait été celle qui assurait le bien de l’autre – des parents dans l’enfance – position dont elle déchoit dans la signification qu’elle donne de l’opposition faite au mariage : elle n’était pas la fille qui convenait au fils car elle n’avait pas de terre. Or, si ce moment témoigne du déclenchement de sa psychose, il semble cependant qu’elle trouva une solution qui lui permit de se stabiliser. « J’avais bien autre chose à faire », commentait-elle à propos du mariage auquel elle avait renoncé. En effet, à cette même époque, son unique oncle paternel célibataire mourut en laissant à son frère la maison de leurs parents. C’était, de l’avis de tous, une masure dont le père de Paule voulait se séparer. Elle s’y opposera avec la plus grande détermination et consacrera treize ans à restaurer la maison, seule, sans jamais l’habiter.
Paule a 36 ans lorsque son œuvre s’achève. S’ouvre alors une période où l’idée d’avoir un enfant s’impose à elle. Interrogée sur le motif brusque de ce souhait, elle m’apprend qu’il faut un héritier à cette maison car, dit-elle : « Tout doit rester dans la famille », ce qui était déjà présent dans son opposition à la vente de la maison et que l’on retrouvait dans son refus de se marier. En effet, selon son calcul, si elle était décédée en étant mariée sans enfant, la maison serait revenue à la famille de « celle-là ». Il n’en était pas question. Mais ce « tout doit rester dans la famille », s’étendait également à son souhait d’un enfant qui porterait son nom, assurant ainsi la transmission du nom de la lignée paternelle.
Pour accomplir son dessein, elle décide tout d’abord de maigrir et, toujours avec la même détermination, elle perd vingt kilos en un an car, pour être assurée de réaliser son vœu d’enfant, il lui faut, ce sont ses termes, « un corps féminin », suivant l’équation : il faut être fort pour faire de gros travaux et mince pour avoir un enfant. Cette équation regroupe d’un côté, féminin = mince = enfant assuré, de l’autre, forte = garçon manqué = gros travaux = masculin, puisque les gros travaux étaient, comme nous venons de le voir, un trait d’identification emprunté au père. L’absence d’une combinatoire possible entre ces deux groupes de termes signe la forclusion de la fonction phallique. En effet, elle ne peut pas concevoir d’avoir un enfant en étant forte, être forte implique l’absence d’enfant. Or, une fois ce programme accompli, elle est cependant contrainte de devoir faire face à une intervention chirurgicale. Opérée d’un fibrome, elle est accueillie à son réveil par le chirurgien qui lui déclare : « Maintenant vous êtes toute neuve. » C’est à ce moment-là que survient la première hallucination visuelle ; elle voit la tête d’un bébé. Cette hallucination prend alors la signification d’une Annonciation ; elle sera la mère de l’enfant qu’elle a vu. Peu de temps après, elle est enceinte et fait une fausse couche au bout de deux mois.
Dans un premier temps, elle ne croit pas à cet événement, elle sent l’enfant vivre en elle, puis ce premier temps fait place à un second : l’enfant est mort et elle doit le rejoindre puisqu’elle n’est plus bonne à rien. Dans ce moment de tendance mélancolique, ce sont les idées de persécution qui dominent : « celle-là » avait dit qu’elle était trop vieille pour avoir un enfant, mais ces persécutions s’étendent. Ainsi, le voisin la regardait bizarrement, elle l’avait entendu dire alors qu’elle replantait des oignons de fleurs : « Quand les oignons n’ont pas poussé, il faut les jeter. » Cette hallucination auditive témoigne d’un retour dans le réel de ce qui n’a pas été symbolisé. L’impossible séparation d’avec l’objet qu’était cet enfant à venir fait retour sous la forme d’un impératif halluciné : « Il faut les jeter », qui vient en écho à la position subjective du sujet de vouloir disparaître puisqu’il n’est plus bon à rien. Dans cette conjoncture dramatique, poussée par son entourage qui la presse de reprendre son travail pour se changer les idées, elle refuse, craignant les moqueries de ses collègues qui verront eux aussi qu’elle n’est plus bonne à rien. Malgré son opposition, elle est confrontée à une reprise de travail imposée. C’est alors qu’elle tente de mettre fin à ses jours.
Le développement de l’histoire de Paule, dont nous venons d’isoler les points d’articulation qui nous sont apparus les plus saillants, nous permet de cerner la place qu’occupe l’enfant pour ce sujet. Reprenons brièvement ces différentes articulations. Pour ce faire, je me suis appuyée sur le travail de Geneviève Morel dans son livre (qui s’intitule) Ambiguïtés sexuelles où elle met en relief, d’une manière très éclairante, l’usage opératoire dans la clinique de « la phrase à trous », expression qui désigne la « fonction » chez Frege ou « fonction propositionnelle » de Russell. Dans son livre, Geneviève Morel ne retrace pas uniquement les raisons pour lesquelles Lacan a eu recours, à un moment de son enseignement, à la fonction propositionnelle, elle nous livre la clé de son usage clinique en réordonnant plusieurs cas à partir de la phrase à trous, phrase qui permettrait « d’écrire le destin du sujet à travers divers avatars de sa vie, c’est donc une écriture du sinthome (1) et une fonction symptôme » (2). Je vous renvoie à cette lecture, me contentant pour ma part d’essayer, dans le cas présent, d’en faire usage.
En effet, on peut écrire le destin du sujet suivant la formule que nous avions indiquée précédemment : « Être celle qui assure le bien de l’autre. » On peut analyser cette phrase en y reconnaissant trois places occupées par celle, le bien et l’autre, mais ces trois places peuvent être occupées par différents représentants suivant les moments de l’histoire de Paule ; on parle donc de variables. Par exemple, on peut écrire la phrase qui résumerait son interprétation du calcul parental quant à sa venue au monde. Ainsi : « Les parents assurent le bien, c’est-à-dire l’absence de pauvreté de Paule. » Les parents viennent donc occuper la place où figure dans la phrase « celle », celle qui, etc., l’absence de pauvreté représente le bien et à la place de l’autre on met Paule. Cet idéal parental isolé par Paule devient pour elle une véritable mission, c’est elle qui a la fonction d’assurer le bien de l’autre parental au point de se faire le garçon manqué de sa mère. Au moment où elle se consacre à la restauration de la maison, on peut décliner la phrase ainsi : « Elle est celle qui assure l’héritage de la famille. » Quant à l’enfant souhaité, on pourrait dire qu’il vient se substituer à l’héritage, il est à la place du bien comme l’était la maison mais ce n’est pas sa seule fonction comme nous le verrons. Cette formule, « Être celle qui assure le bien de l’autre », paraît en effet gouverner la vie de Paule. Ce qui semble le prouver, c’est qu’à chaque moment de son histoire où il y a échec de cette fonction, on voit apparaître des phénomènes psychotiques.
Premier moment : l’opposition au mariage
Cette opposition est interprétée par le sujet comme due au fait qu’elle n’est pas celle qui peut assurer le bien de la famille de son ami puisqu’elle n’a pas de terre : elle déchoit de sa position, elle n’est pas la fille qui convient. Le sujet est ravalé au rang d’un objet dévalorisé, objet a de Lacan, c’est-à-dire une « fille pauvre », ce dont les parents l’avait tenue à l’abri et que sa fonction symptôme lui permettait de maintenir à l’écart. Mais, si ce moment fait surgir la figure d’une persécutrice qui, en raison de son intervention, met en cause la position du sujet, Paule se rétablit, cependant, en trouvant dans la restauration du bien familial son statut, pourrait-on dire, de « fille riche ».
Deuxième moment : l’opération
Malgré sa certitude d’avoir un enfant après sa cure d’amaigrissement, l’intervention chirurgicale apporte un préjudice réel à son programme. Cette période avant son opération est marquée par des idées de mort, elle va mourir et ne consent qu’après un délai assez long à l’exérèse de son fibrome. Là, à nouveau, elle a perdu son idéal de réalisation, elle ne peut pas avoir l’enfant, donc assurer une descendance à sa famille, un héritier pour la maison. Suite à la phrase « maintenant, vous êtes toute neuve », qui précède l’hallucination visuelle et qui lui donne la certitude de devenir la mère de cet enfant halluciné, elle rencontre dans la figure du chirurgien qui l’a énoncée « Un-père », expression employée par Lacan dans « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » pour désigner la rencontre qui oblige le sujet à faire appel au Nom-du-Père. Si le sujet avait disposé du signifiant du Nom-du-Père, cet énoncé aurait pu prendre la signification de lui donner à nouveau l’espoir d’être potentiellement mère dans l’avenir, mais, du fait du Nom-du-Père forclos, elle ne peut pas lui donner cette signification : ce qui vient à la place, c’est un retour dans le réel de l’hallucination et la signification délirante qu’elle lui attribue. Elle est mère de l’enfant halluciné par « l’opération » du chirurgien, sorte d’accouchement hallucinatoire.
Troisième moment : la fausse couche
On peut déduire, à partir des énoncés du sujet, que l’enfant attendu venait occuper les trois places de la phrase qui gouverne son existence :
- L’enfant devait assurer le bien – la maison, le nom – pour un autre, c’est-à-dire Paule, en cela il est un double imaginaire du sujet, c’est- à-dire qu’en miroir l’enfant occupe la place de Paule dans la phrase ; Paule vient alors à la place du destinataire du bien, c’est-à-dire à la place de l’autre dans la phrase.
- Il représente également un objet de jouissance pour Paule, son bien, puisqu’il s’insère dans la série de ses « avoirs », avoir la maison, avoir l’enfant, pour un autre : elle-même et sa famille.
- Enfin, il est à la place de l’autre pour Paule en tant qu’héritier des fruits de son entreprise.
Mais que l’enfant vienne à disparaître du fait de la fausse couche, alors la phrase qui gouvernait sa vie s’effondre à nouveau, conséquence : « Elle n’est plus bonne à rien », phrase qui n’est pas sans évoquer ce que Paule disait de sa mère, celle qui ne sait rien faire du fait de sa pauvreté. Faute de pouvoir faire le deuil de l’enfant disparu, elle s’identifie à cet objet perdu, mécanisme mis en évidence par Freud dans son article « Deuil et mélancolie ». L’objet étant incorporé, seul le suicide peut produire cette séparation, impératif qui lui revient dans le réel de l’hallucination : « Il faut les jeter. » Cette non-séparation d’avec l’objet émergeait déjà dans plusieurs de ses énoncés – elle était tout pour ses parents, ils ne pouvaient pas faire sans elle, tout devait rester dans la famille –, énoncés qui témoignent de l’absence de place pour le manque.
L’enfant, pour Paule, est clairement un enjeu d’existence, ce qui est un problème délicat dans la cure car Paule n’a pas renoncé à avoir un enfant. J’étais d’ailleurs avertie dès le début de nos entretiens : « Personne ne me fera changer d’avis », m’avait-elle dit. Paule est enceinte actuellement, tout en ayant fait une deuxième fausse couche dans l’intervalle, laquelle n’a pas produit de catastrophe subjective. Si cette catastrophe n’a pas eu lieu, peut-être pouvons-nous en déduire que c’est en raison du fait qu’elle a placé ces entretiens non pas comme ce qui lui permettrait d’avoir un enfant mais comme lieu d’accueil – « Ici, je peux m’expliquer » –, lieu qu’elle a donc constitué comme l’assurant d’un certain « bien ».
[*]
Brigitte Lemonnier, psychanalyste et psychiatre à Arras.