Savoirs et clinique
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I.S.B.N.2-7492-0041-5
128 pages

p. 37 à 41
doi: en cours

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no1 2002/1

2002 Savoirs et clinique

Confusion de langues et roman familial

Emmanuel Fleury  [*]
Les relations enfants-parents sont régies par une loi : celle de la confusion des langues que Sandor Ferenczi a exposée. Cette confusion de langues doit être différenciée du roman familial de Sigmund Freud : l’une est l’inverse de l’autre.Mots-clés : Enfant-objet, abus sexuel, inceste, roman familial, confusion de langues. The relationships between parents and children are ruled by a law : the law of confusion of languages as exposed by Ferenczi. This confusion must be differentiated from the family romance of Freud : one is the exact opposite of the other.Keywords : Child as object, sexual abuses, incest, family romance, confusion of languages.
Dans « Fonction et champ de la parole et du langage », Jacques Lacan examine les raisons pour lesquelles les analystes éprouvent une aversion pour la parole. Lacan estime que trois éléments viennent favoriser cette aversion : l’intérêt nouveau des analystes pour le pré-verbal, une conception libidinale de l’objet et le succès de la notion de contre-transfert. Ainsi, l’analyste est tenté « d’abandonner le fondement de la parole » et, ensuite, « son langage [1] ». En commentant ces faits, Lacan désigne « la loi de la relation enfant-adulte » par une notion de Sandor Ferenczi : la confusion de langues.
La relation de l’enfant à l’adulte est donc régie par la nécessité de cette loi selon Lacan. Sandor Ferenczi en expose les éléments au douzième congrès international de psychanalyse à Wiesbaden en septembre 1932. Le titre original de son intervention était « Les passions des adultes et leur influence sur le développement du caractère et de la sexualité de l’enfant ». Le titre de la publication française est Confusion de langues entre les adultes et l’enfant, le langage de la tendresse et de la passion.
 
S’approprier le vœu de l’autre
 
 
Dans cet article, Ferenczi commence par souligner la demande de tendresse de la part de l’enfant. Cette exigence s’exprime, par exemple, dans le transfert lorsque le patient cherche à ce que l’analyste ne le laisse pas « périr sans aide [2] ». Ferenczi s’en étonne. Les patients auraient des raisons objectives pour dénoncer « l’hypocrisie professionnelle » des psychanalystes [3]. Or, les patients se livrent rarement à des critiques envers leur analyste. De fait, le dispositif de l’analyse reproduit la relation de l’enfant à ses parents. Si l’analysant ne critique pas son analyste, c’est que cette critique a été refoulée. L’analysant a aussi tendance à s’identifier à son analyste tout en l’idéalisant. Ferenczi estime que quelque chose n’a pas été dit (left on said [4]) : il y a « un mensonge de la langue ». Ferenczi encourage les analystes à faire état du contre- transfert aux patients et à analyser la sensibilité excessive de l’analysant vis-à-vis de son analyste. Ferenczi expose alors ce qu’il considère comme la confusion de langues qui constitue une réelle violence des parents envers les enfants.
C’est l’exemple des nurses dans les familles puritaines. Elles aiment les enfants dont elles ont la charge et se substituent à leur mère. Pour l’enfant, il s’agit de tendresse. La nurse déplace cette dimension de jeux vers l’érotisme. Elle confond tendresse et érotisme. La confusion de langues est donc celle de l’adulte qui transforme la tendresse de l’enfant. L’adulte interprète le désir de tendresse de l’enfant sur le plan d’une demande d’ordre érotique et sexuel. Le langage de la tendresse, qui vient de l’enfant, est confondu avec celui de l’érotisme. L’interprétation du langage de l’enfant par l’adulte crée cette confusion. L’enfant devrait refuser et se défendre mais, moralement sans aide, incapable de protestations, ignorant la sexualité ou paralysé par l’angoisse, il se soumet à ce qui est une agression de l’adulte. Afin de pouvoir conserver la part de tendresse venant de l’adulte, l’enfant s’oblige à identifier ce que veut son agresseur. L’enfant a tendance à accorder ses vœux à celui de l’adulte. Il se soumet à la façon d’un automate et cherche à deviner le moindre désir de l’agresseur.
Cette opération est coûteuse. L’enfant est plongé dans un état quasi hallucinatoire. La réalité est modifiée afin que l’enfant puisse maintenir la situation de tendresse antérieure. C’est-à-dire que l’adulte ne passe pas pour un agresseur aux yeux de l’enfant. Ainsi l’enfant peut rêver un adulte tendre à son égard. Moyennant l’identification, l’enfant s’approprie la culpabilité de l’adulte. L’enfant pense que sa soumission et sa tendresse méritent punition. La confusion de langues est déstabilisante. Le caractère de l’enfant évolue. C’est ainsi que « la peur devant les adultes déchaînés, fous en quelque sorte, transforme pour ainsi dire l’enfant en psychiatre [5] ». Cela produit des enfants savants qui adoptent très facilement un rôle maternel à l’égard des adultes. Ils deviennent de véritables nurses à leur tour. « Une mère qui se plaint continuellement de ses souffrances peut transformer son enfant en une aide-soignante, c’est- à-dire à en faire un véritable substitut maternel sans tenir compte des intérêts propres de l’enfant. » Par ailleurs, l’identification produit un « être qui obéit mécaniquement ». Il s’opère un clivage (un split) de la personnalité de l’enfant qui, d’une part, maintient son besoin de tendresse antérieur et, d’autre part, acquiert la langue de l’adulte et sa culpabilité. À ce sujet, Ferenczi parle de « fragmentation » et « d’atomisation » de la personnalité de l’enfant.
Cette conception ouvre la voie à la théorie selon laquelle une victime d’abus sexuels dans son enfance a tendance à reproduire les faits dont elle a été l’objet, à l’âge adulte. Puisqu’il a identifié son désir à celui du parent abuseur, l’enfant aura tendance à reproduire ces faits afin d’obtenir la tendresse paradoxale qu’il cherchait déjà au moment de la confusion de langues.
 
Abus sexuel et crime contre l’humanité
 
 
C’est une idée qui bénéficie d’une large diffusion à l’heure actuelle comme, par exemple, dans les propos de Catherine Perelmutter qui demande que l’inceste soit un crime imprescriptible [6]. L’amendement de 1989 octroie un délai de prescription de dix ans après la majorité de la victime dans le domaine de l’inceste. Cette avocate milite pour l’imprescriptibilité de ce crime en arguant, justement, de la confusion de langues de Ferenczi. Elle rappelle que l’amnésie de la victime peut être longue. Puis elle compare l’inceste au crime contre l’humanité. Dans l’inceste comme dans les crimes contre l’humanité, l’être est rabaissé au rang d’animal, l’enfant est captif de ses parents, les parents utilisent l’enfant comme un objet, il y a une conspiration du silence autour de l’enfant et une certaine permissivité de la société. Certains adultes se livrent à la négation pure et simple des conduites incestueuses. Ainsi, le silence de la mère de la victime serait une sorte de négation des faits.
Pour Perelmutter, la confusion porte sur les générations et non sur les langues comme chez Ferenczi. Elle se base sur l’idée que celui qui souffre de sévices fait souffrir à son tour ses descendants par sa « souffrance muette ». Ces enfants feraient souffrir leur descendance. Comme Hélène Epsten l’explique dans Children of Holocaust, les effets de la déportation se font ressentir jusqu’à la troisième génération. Il en serait de même dans l’inceste. Évidemment, il y a un certain excès à demander l’imprescriptibilité des crimes d’inceste sous prétexte que les abusés peuvent devenir abuseurs à leur tour. Toutes les victimes ne deviennent pas des bourreaux.
 
Confusion des langues contre roman familial
 
 
Il est très important de distinguer la confusion des langues de la notion de « roman familial des névrosés » exposée par Sigmund Freud en 1909 [7]. Le point de départ est inversé : comment un enfant peut-il se détacher de l’autorité de ses parents ?
Ce détachement est nécessaire et douloureux. Dans un premier temps, l’enfant doit d’abord se soumettre à ses parents car ils sont l’autorité et la source de toutes ses croyances. L’enfant essaie d’abord de leur ressembler. Jusqu’à ce point, Freud et Ferenczi sont plutôt d’accord. L’enfant connaît ensuite d’autres parents auxquels il peut comparer les siens propres, par exemple à l’école. La rivalité sexuelle favorise son développement. L’enfant se sent évincé de l’amour de ses parents ou alors il regrette de devoir partager cet amour avec un frère ou une sœur. Freud précise que le roman familial se fonde sur une vengeance de l’enfant. Les parents ont interdit la masturbation. L’enfant a le regret de ce plaisir perdu. Il se met alors à douter de ses parents. Finalement, il pense que ses parents lui sont hostiles. Alors il imagine avoir été adopté par d’autres parents que les siens et venir d’un autre lit. Il se construit un roman familial et se livre au « rêve diurne ». Le résultat, c’est qu’il devient lui-même hostile envers le parent du même sexe. Il se débarrasse du parent gênant en lui en substituant d’autres. Il parvient à prendre position contre ses parents et se sent étranger. Le garçon satisfait ainsi ses buts érotiques en éliminant, par exemple, l’illégalité de l’amour pour ses sœurs puisqu’elles lui deviennent des étrangères. Freud considère que le père n’est pas réellement détruit ou tué ou discrédité mais, au contraire, plutôt « élevé » grâce à cette substitution qui idéalise le nouveau personnage. La surestimation du père persiste, elle est simplement déplacée sur un autre.
 
Des plaisirs perdus
 
 
L’engouement pour des films comme Star Wars vient de l’effet roman familial. Un personnage est élevé à une puissance dont le véritable père ne dispose pas et cela procure une réelle satisfaction pour celui qui regarde ce spectacle. C’est comme ça que dans le dernier film de Georges Lucas, nous voyons un jeune enfant quitter sa mère, arriver à s’en faire suffisamment une étrangère pour suivre un Jedi prestigieux qui ne manquera pas de lui transmettre le nécessaire pour devenir Jedi à son tour. D’ailleurs, le voile est jeté sur l’identité réelle de son père biologique, supposé décevant, à laquelle se substitue une filiation glorieuse. Avec Star Wars, nous sommes en plein roman familial et le succès que ce film reçoit en dit long sur la satisfaction que peut éprouver un enfant à se détacher de l’autorité de ses parents.
 
Antagonisme des deux tableaux
 
 
Chacun des traits qui constituent le roman familial de Freud vient s’opposer au principe de la confusion de langues de Ferenczi. Dans la confusion de langues, il y a un trop plein d’amour de la part de l’adulte même si cet amour dévie vers l’érotisme. L’adulte abuse. L’enfant arrive à maintenir son amour envers l’adulte, la tendresse de l’enfant ne se perd pas, elle se fixe. L’enfant est culpabilisé, la substitution porte sur l’identification du désir de l’adulte par l’enfant. L’enfant devient un automate. Il est l’objet du désir de l’adulte. Dans le roman familial, l’enfant éprouve plutôt un manque ou un défaut d’amour. Le parent punit, l’enfant se venge et se détache, l’amour se porte alors sur un substitut. L’adulte devient un étranger. L’enfant regrette un plaisir perdu. Les désirs incestueux de l’enfant sont légitimés. La substitution porte d’un parent sur un autre.
Ferenczi signale que la confusion de langues est sans doute à la base des accès hystériques dans lesquels le patient satisfait le désir de l’autre. Ferenczi mentionne le problème de l’autorité des parents dont l’enfant doit se séparer, il explique que l’identification de l’enfant à l’adulte abuseur produit un état onirique, quasi-hallucinatoire.
Mais Freud et Ferenczi s’opposent l’un à l’autre sur la question de la jouissance. Freud pense que l’enfant peut désirer l’un de ses parents ou son substitut, l’agression sexuelle est « mise en scène ». Il signale en effet que l’enfant peut « mettre en scène attentats, sévices et agressions sexuelles [8] ». Ferenczi estime au contraire que le trauma sexuel est le plus souvent réel. L’enfant n’éprouve que de la tendresse envers l’adulte. La totalité de la jouissance irait du côté des parents. Ferenczi écarte donc la possibilité que l’enfant puisse jouir de cette confusion de langues.
 
NOTES
 
[*]Emmanuel Fleury, psychanalyste et psychiatre à Lille.
[1]J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, puf, 1966, p. 243.
[2]S. Ferenczi, « Confusion de langues entre les adultes et l’enfant », 1932, Psychanalyse, Œuvres complètes, t. 4, (1927-1933), Paris, Payot, 1982, p. 225.
[3]Op. cit., p. 226.
[4]Ibid.
[5]Ibid., p. 133.
[6]C. Perelmutter, « L’inceste doit être imprescriptible », Libération, 18 décembre 1997.
[7]S. Freud, Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1973, p. 157-160.
[8]Op. cit., p. 153.
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