2002
Savoirs et clinique
Littérature
Une philosophie faite autour du monde
Pierre Macherey
[*]
Comment la philosophie travaille-t-elle un texte réputé récréatif comme Le tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne ? Lues de près, les pérégrinations géographiques et affectives de Philéas Fogg, avec leurs accidents imprévus qui leur confèrent leur « tour » romanesque, font plus et mieux qu’illustrer de façon amusante la vision du monde et des rapports interhumains propre à la société industrielle : elles en effectuent la mise à distance critique, telle qu’a pu aussi l’opérer sur un plan plus spéculatif la philosophie positive d’Auguste Comte qui constitue une sorte de pendant à l’œuvre littéraire de Jules Verne.Mots-clés :
Fable, femme, littérature, philosophie, positivisme, société industrielle, vision du monde.
How can philosophy approach such a reputedly entertaining text as Le tour du monde en quatre-vingts jours by Jules Verne ? Read closely, the geographic and affective peregrinations of Phileas Fogg, with their unexpected twists which grant them their romanesque flavour, are much more than a more pleasant illustration of the way industrial society represents the world and human relationships : they actually perform a critical distanciation similar to the one achieved, on a more speculative level, by the positive philosophy of Auguste Comte which can be considered as a kind of counterpart of the literary work of Jules Verne.Keywords :
Fable, woman, literature, philosophy, positivism, industrial society, representation of the world.
Cet article sera consacré à quelques réflexions en marge du roman du « très curieux Jules Verne »,
Le Tour du monde en quatre-vingts jours
[1]. Pour commencer, quelques mots au sujet des préoccupations générales qui leur donnent un arrière-plan. Il s’agit de savoir sous quelles formes des œuvres cataloguées comme « littéraires » sont travaillées, marginalement ou principalement, par des philosophèmes ou des scientèmes, entendons par là des schèmes de pensée susceptibles d’être traités pour eux-mêmes dans d’autres contextes, par exemple sous la responsabilité de figures argumentatives ou explicatives recensées comme « philosophiques » ou « scientifiques ».
L’hypothèse qui sous-tend ces réflexions est que, dans des conditions bien sûr extrêmement variables, presque toutes les productions de littérature sont concernées, de façon concertée ou à l’insu de leurs auteurs, par ce rapport intrinsèque à la pensée sous ses formes spéculatives et cognitives qui fait de tous les écrivains (ou presque) les praticiens d’une philosophie, voire d’une science hors les murs, dont les philosophes et les savants de profession auraient tort de se désintéresser, ce qu’ils font pourtant le plus souvent sous l’impulsion d’une naïveté corporatiste dont leurs propres pensées de philosophes et de savants ont finalement moins à gagner qu’à pâtir. Autrement dit, la philosophie et la science étant sans doute choses trop importantes pour qu’on en abandonne l’usage aux seuls philosophes et savants, il serait intéressant de voir ce que des gens ne faisant pas métier de « savoir » ont à dire sur des thèmes qui, abordés sous des angles quelque peu différents, concernent aussi la philosophie et les sciences. Et pour cela, ouvrons, un peu au hasard, un ouvrage comme on dit « de fiction », et tentons d’en faire une lecture transversale, attentive à certains présupposés philosophiques et scientifiques qui en innervent la trame narrative. Le fil conducteur de cette lecture nous sera fourni par un rapprochement entre la structure du roman vernien et certaines orientations de la philosophie positive d’Auguste Comte, à qui cet exposé veut rendre un hommage sans solennité en cette année bien peu fêtée du bicentenaire de sa naissance.
On prend un décor (un monde que la pittoresque bigarrure de ses parties n’empêche pas d’être rond et parfaitement cerclé sur lui-même, ce qui permet d’en faire le tour dans un laps de temps déterminé), un personnage (un gentleman flegmatique, doué d’une force de caractère peu commune qui, traînant derrière lui un certain nombre de satellites, se déplace imperturbablement à toute pompe parce qu’il sait l’art de voyager en restant immobile, en rigoureuse application du principe de la relativité) et une intrigue (la fable d’un pari risqué dont les enjeux, bien que strictement quantifiables, engagent une vie entière, puisqu’à ce jeu on ne gagne rien et on risque de tout perdre, ce qui effectue une sorte de saut du positif à l’existentiel). On met tout cela ensemble, et on a Le Tour du monde en quatre-vingts jours, ouvrage d’éducation récréative publié par Jules Verne en 1872 en feuilletons dans le journal Le Temps, et aussitôt adapté au théâtre à la Porte Saint-Martin dont il a fait les beaux soirs pendant longtemps et où il a émerveillé, entre autres ingénus, un certain Raymond Roussel qui en a fait ensuite, avec l’infortune que l’on sait, un modèle littéraire absolu. On a cela en principe, car si l’on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit qu’il ne suffit pourtant pas d’un décor, d’un héros et d’une intrigue pour faire, bien plus qu’une simple histoire, un roman, un roman animé des frémissements d’une raison narrative qui y tisse le réseau de ses philosophèmes et de ses scientèmes : pour ce faire, il faut encore ajouter le grain de sable qui, pour reprendre une distinction introduite par Foucault dans le texte qu’il a consacré à Verne, fait tourner la fable en fiction, en effectuant cette distanciation du mythe par rapport à lui-même qui constitue la fonction propre de la littérature, ce dont on dira un mot pour finir.
Commençons par planter le décor : un monde bien rond, entendons une sphère parfaite, dont la représentation est excellemment visualisée à travers l’illustration qui servait de frontispice à la première édition du livre
[2]. Au premier plan d’un paysage de fantaisie réunissant des scènes naturelles qui évoquent différents continents et mettent simultanément en scène les trois grands moyens de transport utilisés dans l’action (éléphant, bateau, chemin de fer : les figures emblématiques de la traction animale et mécanique), deux personnages non identifiés trahissent quelque émotion en se montrant ébaubis, face à eux en plein ciel, à l’endroit où devrait se trouver le soleil, mais occupant une place bien plus considérable que celle que celui-ci devrait remplir, l’image d’un globe terrestre réticulé de ses méridiens et de ses parallèles, illuminé en son centre par une applique d’éclairage au gaz qu’y a planté la main de l’homme : c’est en quelque sorte l’ascension au ciel de la terre métamorphosée en astre, comme un monde refermé sur lui-même et du même coup recentré au cœur de l’univers ! Vision proprement miraculeuse, qui témoigne des prodiges accomplis par la science maîtrisant les choses et les recréant à son idée, guidée par une secrète maxime qui pourrait être énoncée ainsi : pourvu qu’on s’en donne les moyens, on peut tout faire, tout, même le tour du monde en quatre-vingts jours !
Ce monde rond est un monde serti, pris dans le réseau de ses différents moyens de communication, réseau essentiellement « sympathique » selon la première théorisation qui en avait été donnée par les saint-simoniens, qui ne s’étaient d’ailleurs pas contentés de faire la théorie de la chose mais avaient mis la main à la pâte en vue de la réaliser ; ces moyens de communication ne laissent aucune des régions du monde inaccessible et en relient idéalement tous les points, avec un système de correspondances garanties, qui permet de passer de l’une à l’autre sans rupture de continuité. D’un tel monde parfaitement ajusté, adhérent et soudé à lui-même, on fait le tour sans s’arrêter : proprement, on l’entoure en en réduisant toutes les particularités à des distances et aux temps mis pour les parcourir, donc en en ramenant les qualités à des quantités objectivement déterminables et mesurables. Et ainsi on découvre, ce qui n’est pas rien, que c’est l’homme qui entoure le monde, entendons le monde qu’il a fait sien en en traçant la carte et en le pliant à des itinéraires et à des horaires inscrits dans des annuaires, au lieu que ce soit le monde qui entoure l’homme : découverte entre toutes apaisante parce qu’elle dissipe les angoisses traditionnellement associées à la vision d’un univers infini, où l’on risque en permanence la panne de communication. Le Tour du monde en quatre-vingts jours est ainsi un hymne à l’universelle liaison incarnée dans le réseau des moyens de transport, hymne à la communication dont l’inspiration première est manifestement saint-simonienne.
Un tel monde, s’aperçoit-on avec émerveillement, n’est pas si grand. Cette révélation est donnée tout au début du livre, au moment où se forme dans l’esprit de Phileas Fogg l’idée de ce parcours intégral, du « tour » à effectuer dans lequel il s’engage sans réserve pour le pur plaisir de démontrer que, par rapport à la vision qu’on pouvait en avoir auparavant, le monde a rétréci, précisément parce que la chaîne continue de communication qui le lie à lui-même ne peut plus être brisée : « Mais après tout, la terre est assez vaste. – Elle l’était autrefois…, dit à mi-voix Phileas Fogg … – Comment, autrefois ! Est-ce que la terre a diminué par hasard ? – Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l’avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu’on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu’il y a cent ans… » (chap. 3) Ainsi mise en évidence, la relation de l’espace au temps établit, en théorie et en pratique, l’existence d’un monde que la maîtrise de ses distances raccourcit en le resserrant sur lui-même. A. Koyré avait rendu compte de la grande révolution de la science classique et de sa rupture avec les structures représentationnelles du cosmos antique, dans un livre intitulé Du monde clos à l’univers infini : c’est en quelque sorte le chemin inverse qu’accomplit Phileas Fogg dans le laps de temps bien délimité qui le reconduit, et l’ensemble de l’humanité à sa suite, de l’univers infini à un monde clos.
Ce monde clos ressemble fort à celui dont avait parlé Auguste Comte dont la philosophie astronomique, pilier de l’édifice du Cours de philosophie positive, avait, dans la première moitié du xixe siècle, posé les conditions de cette fermeture d’un ordre recentré et recourbé sur lui-même, ainsi libéré des menaces pesant sur lui du fait de l’illimitation d’un univers que son inépuisable et, en conséquence, inunifiable pluralité rend impossible à maîtriser, car on n’en aura jamais fait le tour. Citons la vingt-deuxième leçon du Cours : « L’idée d’univers se trouve ainsi essentiellement exclue de la philosophie vraiment positive, et l’idée de monde devient la pensée la plus étendue qu’il nous soit permis de poursuivre habituellement avec fruit ; ce qui doit être regardé comme un véritable progrès, cette pensée ayant l’avantage d’être, par sa nature, exactement circonscrite, tandis que l’autre est de toute nécessité vague et indéfinie. » C’est précisément ce dont Phileas Fogg fait la démonstration, sinon en marchant, du moins en sautant de trains en bateaux et de bateaux en trains, et ceci sans états d’âme inutiles, en se pliant avec un sang-froid imperturbable aux aléas de l’événement, et en établissant une franche ligne de démarcation entre des imprévus qu’il estime pouvoir dominer en les contournant et un imprévisible auquel il ne prête nulle attention, parce qu’il l’a définitivement rejeté du côté de cet univers incertain dont, bien installé dans ce monde dont il fait le tour, il ne veut plus rien savoir. Il paraît ainsi illustrer la maxime, également énoncée dans la 22e leçon du Cours, qui fixe à la philosophie positive ses grandes orientations : « À l’idée fantastique et énervante d’un univers arrangé pour l’homme, nous substituons la conception réelle et vivifiante de l’homme découvrant par un exercice positif de son intelligence les vraies lois générales du monde, afin de parvenir à les modifier à son avantage, entre certaines limites, par un emploi bien combiné de son activité, malgré les obstacles de sa condition. » Et, dans un même élan, Phileas Fogg aurait parfaitement pu reprendre à son compte la devise du positivisme : « La seule chose absolue, c’est qu’il n’y a que du relatif. »
Malgré tout, cette vision, pour ne pas rester sur le plan d’un pur fantasme, d’une idéalité sans contenu, doit coïncider avec la réalité d’un monde où, pour les raisons les plus variées, les trains n’arrivent pas toujours à l’heure dite, ce dont Phileas Fogg n’a pas besoin de faire la pénible épreuve pour s’en convaincre. Mais ces retards ne troublent pas sa sérénité parce qu’il sait que lorsque les lignes directes font défaut, il y a toujours un moyen de substitution envisageable, la seule condition pour le pratiquer étant d’avoir en permanence à sa main le sac où est enfermée la liasse de bank-notes qui sont le vrai moyen de communication universel : avec lui, on peut tout acquérir, des éléphants, des navires, la peine et les compétences spéciales des hommes, sur la surface d’une terre où la bonne livre anglaise est partout convertible, assurant ainsi la continuité d’échanges dont la logique ne peut être rompue. Ce qu’on découvre en s’essoufflant à la poursuite de Phileas Fogg, c’est ainsi la réalité de l’État-monde, ou de l’Empire-monde, en tous les points duquel resurgissent à l’identique les structures de la ville industrielle moderne, déposées comme des stations au long de ce qui a cessé d’être un chemin de croix pour devenir comme une unique ligne de chemin de fer allant et s’arrêtant partout. Ce monde parfaitement adéquat à lui-même, dénervé et ainsi désinhibé, du fait d’être entièrement soumis à la règle : « Science d’où prévoyance ; prévoyance d’où action », autre devise du positivisme, c’est bien celui dont parle A. Comte et que, d’un pas aussi régulier que possible, traverse Phileas Fogg.
Du décor, passons à présent à l’évocation du personnage. Pour témoigner de la réalité d’un monde plein, il faut la présence d’un homme vide. Cet homme, c’est Phileas Fogg, l’homme-coquille, l’homme-machine, l’homme-montre, qui paraît se diriger dans la vie comme un automate parce qu’il n’a en tête qu’une seule idée : faire la preuve que l’homme entoure le monde, ce qu’il effectue en poursuivant invariablement son mouvement, sans se presser et sans s’arrêter, comme les aiguilles d’une horloge bien agencée et remontée à fond. Muni d’un itinéraire méthodiquement établi avec la minutie d’un plan comptable, il n’a d’autre préoccupation que de faire à moments réguliers le point de ses gains et de ses pertes, en sachant au plus juste où il en est de ses déplacements et de ses horaires : car c’est à ce prix qu’il peut prétendre arriver à traverser de part en part un monde sans qualités et sans histoire, qu’il a réduit à son épure topographique. Le trait le plus caractéristique de Phileas Fogg, outre le fait qu’à la venue des catastrophes il se contente, quand il ne reste pas tout à fait impassible et muet, de dire : « Ah ! », c’est sa totale absence de curiosité : jamais il ne regarde par la fenêtre du train le paysage dont la variété est parfaitement superfétatoire à la structure spatio-temporelle de son monde, tel qu’il le voit sans jamais consentir, par principe, à le regarder.
Dans le roman qu’a écrit Jules Verne, c’est au valet français Passepartout qu’est dévolu le rôle alternatif du « badaud » qui se promène au lieu de voyager, ce qui le conduit à s’intéresser aux particularités des pays traversés, et a généralement pour conséquence de déclencher quiproquos et catastrophes qui retardent les déplacements de son maître. De cela d’ailleurs celui-ci ne lui tient aucune rigueur : lorsque Passepartout vient s’excuser des fâcheuses conséquences provoquées par ses initiatives intempestives, « Mon maître ! monsieur Fogg ! maudissez-moi. C’est par ma faute que… – Je n’accuse personne, répond Phileas Fogg du ton le plus calme. Allez. » (chap. 35). Sans illusion et sans rancune, maître de lui-même comme il veut être maître du monde sinon de l’univers, il pratique une uniforme clémence et indifférence à l’égard de troubles qu’il réduit en ne leur consacrant aucune attention, car ce qui ne dépend pas de lui ne peut en rien le concerner.
Le modèle auquel Jules Verne s’est référé, consciemment ou non, pour construire la psychologie de son héros, c’est celui, non de l’intérêt tel que l’ont monté en épingle les utilitaristes anglais, mais de la générosité, tel qu’il se trouve au centre de la morale cartésienne. C’est très important, car cela signifie clairement que le monde complètement humanisé dans lequel Phileas Fogg effectue son impeccable trajectoire n’est pas uniquement soumis à des critères mercantiles qui identifient la rationalité à un calcul : ce qui maintient Phileas Fogg sur la voie qu’il s’est tracée, ce n’est pas le sens de ses intérêts bien compris, mais un pur sentiment du devoir qui, à l’occasion, l’amène à mettre en péril le déroulement de son programme, par exemple en s’engageant à délivrer du bûcher la veuve d’un nabab hindou, une jeune femme charmante victime des barbares pratiques des prêtres de religions archaïques, pratiques auxquelles il convient impérativement de barrer la route, pour témoigner de l’ordre du monde, même au risque de prendre quelque retard sur les horaires prévus. Si Phileas Fogg est un être inflexible, c’est parce qu’il ne transige pas non plus avec cette sorte d’obligation, qui ne répond à aucune vue particulière et conditionnelle mais s’impose absolument, de manière inconditionnée et désintéressée.
Ici encore nous retrouvons Auguste Comte qui, au cours de sa seconde carrière, où il a institué dans sa classification une septième science, a assigné à celle-ci comme contenu la morale, avec pour principe central ce qu’il a été le premier à appeler « l’altruisme » : par là, il a cherché précisément à démontrer que le nouveau monde créé par l’industrie humaine relève d’une « destination » qui transcende les valeurs de l’utilité, ces dernières devant toujours être subordonnées au principe d’un intransigible devoir. Dans ce sens précisément, Phileas Fogg est l’homme tranquille ou tranquillisé parce qu’il a inscrit à son programme ce respect d’une loi non écrite qui lui garantit d’être en toutes circonstances en paix avec lui-même et de vivre en homme qui ne pense à rien moins qu’au mal et à la mort. Et ici, ce qui n’est nullement incompatible avec les préceptes de la morale comtienne, on serait presque tenté de penser à l’éthique nietzschéenne du surhomme dont Phileas Fogg assumerait aussi, sereinement, sans excès dionysiaques, certaines orientations. Toutefois, nous le verrons quand le moment en sera venu, l’épilogue du roman, où la fable se mue en fiction, fait redevenir ce surhomme un homme comme tout le monde.
Ceci nous amène directement à considérer ce qui constitue le ressort de l’action : le pari fait par Phileas Fogg, devant ses collègues du Reform-Club, de faire le tour du monde en quatre-vingts jours, ce qui l’engage, parti de Londres un mercredi 2 octobre à huit heures quarante-cinq du soir, à y revenir, par l’autre côté, le samedi 21 décembre de la même année à la même heure, ce qu’il finira par faire, à la surprise générale, à la sienne propre tout d’abord, et ceci à la suite d’une bienheureuse erreur de calcul commise bien sûr à son insu. Dans ce pari, Philéas Fogg engage la totalité de ses biens : une somme considérable, composée d’une part du montant du pari, 20 000 livres, et d’autre part des 20 000 autres livres qui constituent la caisse de voyage indispensable à la couverture des frais de son projet, soit, converties en francs-or de l’époque, un total d’un million qu’il prend le risque de perdre en totalité avec le seul espoir, s’il réussit son entreprise, de le récupérer à l’identique, ce qui témoigne clairement du fait qu’il s’agit d’une affaire des moins rentables, et que, s’il est poussé par quelque chose, ce n’est pas par l’appât du gain : la quête de quelque chose qui échappe à toute mesure quantifiable et qui ressemble fort à de l’absolu, même si cet absolu ne se trouve nulle part ailleurs que dans le monde du relatif.
Ce pari ne pouvait être lancé que par un joueur, et la seule passion dont Jules Verne crédite son héros est précisément celle des cartes, auxquelles, même en voyage, il consacre le temps qu’il ne passe pas à manger et à dormir : son voyage autour du monde, il le mène précisément comme une partie de cartes dont, offrant à ses partenaires un visage toujours impénétrable, il calcule minutieusement tous les coups sans rien laisser transparaître de la tactique qu’une fois adoptée il suivra rigoureusement jusqu’au bout. Cet homme-programme qui est aussi un homme-défi n’est donc pas tout à fait de marbre et d’acier : c’est un flambeur impénitent, comme l’avait été en un autre temps, temps où l’univers élargi et libéré des contraintes du cosmos antique ne s’était pas encore rétréci en monde entourable, le chevalier de Méré. Ce dernier avait posé à Pascal la question suivante : étant donné une partie de cartes déjà engagée qu’un incident inopiné oblige à interrompre en plein milieu, serait-il possible, les joueurs ayant retourné leurs cartes sur la table, de décider, au vu de leurs situations respectives, une juste répartition de leurs mises à partir de l’évaluation des chances de chacun de gagner ou de perdre la partie au cas où celle-ci aurait pu être menée jusqu’à son terme ? Pascal trouva le problème intéressant, en donna une formulation en termes mathématiques qui lui permit de démontrer ce qu’il a appelé la « règle des partis » qui en constitue la solution, et ce fut pour une part l’origine du calcul des probabilités. Mais au-delà des enjeux attachés à la situation profane qui en avait été l’occasion de départ, Pascal se fit aussi pour son propre compte une interprétation qu’on peut dire transcendante de la question posée par le chevalier de Méré : la partie de cartes, c’est la vie humaine, dans laquelle nous sommes tous embarqués, et dont nous pouvons être à tout moment débarqués, et ainsi sommés de rendre des comptes en montrant le dessous de nos cartes et en nous exposant à être jugés ou jaugés au grand étalon des profits et pertes, c’est-à-dire du salut et de la damnation éternels. De là la grande métaphore du pari, où l’on joue des biens incertains contre l’espoir, à vrai dire fort mince, d’un seul bien certain, métaphore développée dans une page centrale du manuscrit des Pensées préparatoires à l’Apologie de la religion chrétienne.
Les convictions religieuses de Phileas Fogg ne sont nulle part évoquées dans le roman écrit par Jules Verne. Il n’en reste pas moins que son pari n’est pas sans offrir quelque ressemblance avec celui théorisé par Pascal : s’offrant à tout perdre, il expose, en prenant cet engagement, bien au-delà de ses biens ou de sa vie, son existence personnelle dans ce que celle-ci a de plus intime, puisqu’elle va ressortir de l’aventure complètement perturbée sur le plan de ses inclinations, ce qui n’était absolument pas prévu au départ : et cette métamorphose, qui fait de Philéas Fogg un homme qui a un cœur, à qui une femme ose demander, de façon pressante, de l’épouser, ce qui est bien la dernière chose à laquelle il se serait attendu, a quelque chose d’une résurrection salvatrice ; cette résurrection fait de l’épopée initiatique un roman de formation au cours duquel le conquérant d’un monde tout rond se fait lui-même posséder par les charmes ensorcelants d’une princesse pakistanaise, de parfaite éducation européenne il est vrai. En évoquant cet épilogue du roman qui, loin d’être un épisode accessoire, en livre la signification profonde, on évoque déjà le grain de sable, le coup de grâce qui transforme le mythe en fiction, la vision du monde en action romanesque, la fable en travail sur la fable, travail qui la distancie ironiquement, et peut-on dire métaphysiquement, par rapport à elle-même.
L’élaboration de ce grain de sable, ou plutôt de ces grains de sable, car à y regarder de plus près, il y en a deux, qui ne se ressemblent pas, et qui pourtant sont reliés entre eux par un secret appariement, fait tout le génie de Jules Verne romancier philosophe et savant.
Le premier grain de sable – et il fait complètement déraper la fable – c’est le coup de théâtre final par lequel Phileas Fogg gagne son pari alors qu’il croyait dur comme fer l’avoir perdu. Ayant quitté Londres en octobre pour Douvres, en vue de rejoindre Paris, puis Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York et, de là, faire la traversée pour Liverpool qui devait le ramener à Londres en décembre, il a mené son tour du monde suivant un itinéraire allant d’ouest en est, en sens inverse donc du mouvement apparent du soleil : ainsi, en franchissant chacun des 360 degrés qui jalonnent le globe terrestre des cartographes, il a gagné à chaque fois quatre minutes sur les 1 440 constituant à l’heure du soleil le total d’une journée complète. C’est-à-dire qu’au fur et à mesure de son parcours, il a précisément accumulé sans s’en rendre compte les quatre fois trois cent soixante ou vingt-quatre fois soixante minutes qui font toute une journée d’avance sur son horaire ; croyant être arrivé à Londres le samedi 21 décembre à 8 h 50 du soir, donc avec cinq minutes de retard sur son pari qu’il croit de ce fait perdu, Phileas Fogg est de fait arrivé la veille, le vendredi 20 décembre, soixante-dix neuf jours après son départ, ce dont il ne se rend pas compte lui-même sur le moment parce qu’en remettant à l’heure de Londres sa montre, dont il est bien précisé qu’elle indique les quantièmes, c’est-à-dire les jours, il n’a pas pensé à faire la rectification compensatoire. S’il avait fait son tour en sens inverse, par l’ouest et non par l’est, au lieu de gagner un jour, il en aurait perdu un, et il aurait fait aussi quatre repas de plus, selon la même logique qui ne lui apparaît qu’après coup. C’est-à-dire qu’il découvre inopinément, et les lecteurs du roman à sa suite, que quatre-vingts jours de 1 440 minutes d’une montre remontée à l’heure de Londres au méridien zéro font soixante-dix neuf jours d’une montre constamment réajustée à l’heure des pays traversés au long d’un voyage effectué d’ouest en est, et quatre-vingt-un jours du même voyage effectué en sens inverse. La durée effectivement vécue reste la même mais les temps, selon les cas, s’apprécient autrement, ce qui conduit à toutes sortes d’équivoques et de méprises dont il faut tenir compte si l’on veut être sûr d’arriver à l’heure dite au bout du voyage, et se retrouver le même qu’on était au départ. Or Phileas Fogg, à son grand étonnement, arrivera au bout de son voyage à l’heure dite mais se découvrant être lui-même un autre homme.
Cette idée, dont il a fait un épisode romanesque émouvant et drôle à la fois, Jules Verne l’avait sans doute trouvée en lisant un conte d’Edgard Poe,
La Semaine des trois dimanches, dont il avait rendu compte en 1864 dans un article publié dans le
Musée des familles, où il avait présenté le phénomène traité par Poe comme « une plaisanterie cosmographique dite en termes curieux
[3] ». Un an après la publication du
Tour du monde en quatre-vingt jours, il en avait fait le sujet d’une communication mi-érudite, mi-plaisante à la très sérieuse Société de géographie dont il était membre
[4], communication dans laquelle il citait une lettre que le mathématicien Joseph Bertrand, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, sans doute inspiré par la lecture de son roman, lui avait adressée. La voici telle que Jules Verne la reproduit : « Notre conversation d’hier m’a donné l’idée d’un problème dont voici l’énoncé : un monsieur, muni de moyens de transport suffisants, quitte Paris un jeudi à midi ; il se dirige vers Brest, de là à New York, à San Francisco, Yédo, etc., et il revient à Paris après vingt-quatre heures de course, à raison de quinze degrés à l’heure. À chaque station, il demande : quelle heure est-il ? On lui répond invariablement : midi. Il demande ensuite : à quel jour de la semaine vivons-nous ? À Brest, on lui répond : jeudi ; à New York également… mais au retour, à Pontoise, par exemple, on lui répond : vendredi. Où se fait la transition ? Sur quel méridien notre voyageur, s’il est bon catholique, peut-il et doit-il jeter le jambon qui devient défendu ? Il est évident que la transition doit être brusque. Elle se fera en mer ou dans les pays qui ignorent le nom des jours de la semaine. Mais supposez un parallèle tout entier sur le continent et habité par des peuples civilisés parlant tous la même langue et soumis aux mêmes lois, il y aura deux voisins séparés par une haie dont l’un dira aujourd’hui à midi : nous sommes à jeudi ; et dont l’autre dira : nous sommes à vendredi. Supposez, d’un autre côté, que l’un habite Sèvres et l’autre Bellevue. Ils n’auront pas vécu huit jours dans cette situation sans être arrivés à s’entendre sur le calendrier : l’équivoque cessera donc, mais elle renaîtra ailleurs, et l’on aura un mouvement perpétuel dans le dictionnaire des jours de la semaine. » À ce jeu, savant et amusant à la fois, il est clair qu’on risque de perdre la tête. Gageons que Pascal, s’il en avait eu connaissance, se serait enchanté, mais aussi fait grand peur à lui-même de ces paradoxes, lui qui a eu constamment le souci, en morale et en religion, de tenir sa montre bien à l’heure.
Or, c’est bien là que veut nous conduire le roman de Verne, qui n’est pas univoquement réductible au mythème d’un monde clos et ramené, comme tel, à la main de l’homme. À l’homogénéité d’un temps cosmique qui se poursuit imperturbablement à l’identique, se superpose la complexité mouvante et impossible à maîtriser complètement de durées plus ou moins conventionnelles et fondées sur des compromis qui dilatent ou contractent ce même temps en retirant à la notion sacrée de « jour de la semaine » son apparente stabilité. À trop voyager, on perd la capacité de savoir quel jour on est, c’est-à-dire plus généralement où on en est avec le temps des hommes : ce temps, noué à l’espace qu’il lui faut bien habiter en chacun de ses points, brouille les repères qui le font appréhender comme soumis au rythme d’un écoulement régulier et constant, devient du temps perdu, puis retrouvé, sans qu’on sache où il était passé, du temps contaminé par l’instabilité et l’incertitude des mesures humaines, dont il faut bien tenir compte dans ses calculs si on ne veut pas se perdre complètement dans un monde déboussolé et devenu impossible à maîtriser. Là est finalement la leçon du voyage qui, en couvrant la surface du monde, simultanément divertit le temps, et par là même se mue, au sens fort du terme, en divertissement, c’est-à-dire en expérience métaphysique.
Cela, Phileas Fogg, l’homme-montre, ne le savait pas en se mettant en route, de même qu’il ne savait pas, autre révélation entre toutes déroutante, qu’il avait un cœur, ce qui est le second grain de sable : ce sont ces incroyables révélations que lui apportera un voyage dont il pensait en l’entreprenant qu’il ne pouvait rien lui apprendre qu’il ne sût déjà. Ceci signifie qu’au cours de son trajet, il se trouve confronté à deux types d’aléas, et non, ainsi qu’il s’y attendait, à un seul. Il y a le hasard, prévisible et pour une part maîtrisable, qui jette la donne d’une partie de cartes et confronte le joueur à la nécessité de faire au mieux avec ce qu’il a en main. Mais il y a aussi un autre hasard, qui, lui, ne s’affronte pas en conscience : c’est celui qui fait quitter Londres par Douvres et non par Liverpool, donc parcourir un cercle vers la droite et non vers la gauche, ce qui eût tout changé, comme le nez de Cléopâtre. Or, si Phileas Fogg a quitté l’Angleterre du côté de Douvres, c’est, on peut l’estimer, sous l’influence de deux impulsions secrètes, qui l’ont conduit là où il ne pensait pas aller au sens d’une pensée clairement réfléchie et contrôlée : instinctivement, il s’est orienté dans le sens des aiguilles d’une montre, en conformité avec le modèle auquel toute sa personne s’est automatiquement adaptée ; mais, ce qu’il savait moins encore, il est parti ainsi poussé vers son Orient secret, qui est la Femme, qu’il a effectivement rencontrée de ce côté-là, en conquérant conquis qui savoure pour finir les joies d’une triomphante défaite.
Il vaut la peine de relire entièrement la sublime page, calculée avec la minutieuse précision d’un relevé de marine, qui relate ce retournement à tous égards bouleversant : « Phileas Fogg prit une chaise et s’assit près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité… “Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous ? demanda Mrs Aouda. – Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n’ai besoin de rien. – Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend ? – Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg. – En tout cas, reprit Mrs Aouda, la misère ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis… – Je n’ai point d’amis, madame. – Vos parents… – Je n’ai plus de parents. – Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l’isolement est une triste chose. Quoi ! pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu’à deux la misère elle-même est supportable encore ! – On le dit, madame. – Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit la main au gentleman, voulez-vous à la fois d’une parente et d’une amie ? Voulez-vous de moi pour votre femme ?” Mr. Fogg, à cette parole, s’était levé à son tour. Il y avait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et la douceur de ce beau regard d’une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout, l’étonnèrent d’abord, puis le pénétrèrent. Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne s’enfonçât plus avant… Quand il les rouvrit : “Je vous aime ! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu’il y a de plus sacrÉ au monde, je vous aime, et je suis tout à vous ! – Ah…” s’écria Mrs Aouda, en portant la main à son cœur… » (chap. 35). On imagine sans peine l’émotion des jeunes abonnés du Magasin d’éducation et de récréation à la lecture de cet épisode, émotion sans doute redoublée par le fait que rien n’avait pu les préparer à l’idée proprement inconvenante que les dames puissent demander les messieurs en mariage, ni surtout forcer leur intimité en prenant l’initiative de les pénétrer de leurs irrésistibles regards. Ainsi s’achève le livre : sur cette vision déréglée et déréglante d’un monde complètement à l’envers, « sens dessus dessous », pour reprendre le titre d’un autre récit de Jules Verne.
Ce retournement, les disciples de Comte l’avaient eux aussi éprouvé, l’austère Littré en tête, lorsque le fondateur de la philosophie positive, suite aux bouleversements de « l’année sans pareille » qui s’était terminée à la mort de Clotilde de Vaux, avait, en avance sur Phileas Fogg, eu la révélation du fait que la femme est l’Orient de l’homme, ce qui l’amena logiquement à reprendre le tableau de sa classification des sciences pour y ajouter – on y a déjà fait allusion – une nouvelle ligne, consacrée à la morale, c’est-à-dire à la science de l’affectivité, adjonction qui en transformait le sens de fond en comble. On pourrait dire que Comte avait en quelque sorte vécu en réalité, et aussitôt théorisé dans sa philosophie, ce qui devait ensuite arriver à Phileas Fogg dans la fiction rédigée par Jules Verne.
[*]
Pierre Macherey, professeur de philosophie à l’université de Lille III, auteur notamment de Pour une théorie de la production littéraire,
Maspéro, 1966, et À quoi pense la littérature ?,
puf, 1990.
[1]
Est utilisée l’édition excellemment documentée et commentée du roman de J. Verne par J. Delabroy dans la collection Presses Pocket, série « Lire et voir les classiques » n° 6027, Paris, 1990.
[2]
Cette illustration est reproduite à la p. 1 du dossier iconographique de l’édition utilisée.
[3]
Cf. dans le dossier documentaire de l’édition citée les pages 334 et
sq.
[4]
Cf.
ibid., p. 329 et
sq.