2002
Savoirs et clinique
Littérature
Le trait d’esprit de Freud à Lacan
Mercedes Blanco
[*]
Quand on lit de près le splendide ouvrage de Freud Le mot d’esprit et ses relations avec l’inconscient, on voit apparaître des difficultés sur des points importants, qui concernent la définition de la condensation et du déplacement, et surtout la psychogenèse du trait d’esprit, que Freud fait dériver d’un postulat contestable : l’aptitude de l’enfant à jouer librement avec les mots et les idées. La théorie lacanienne du trait d’esprit se présente comme un commentaire de Freud. En fait, il s’agit d’une doctrine très différente qui identifie le trait d’esprit à une parole pleine, une parole où s’articule la demande et se fait reconnaître le désir. Lacan invente à ce propos un graphe qui deviendra le graphe du désir. Pour comprendre la genèse de ce graphe il faut se reporter non seulement à Saussure, mais aussi à l’essai « Linguistique et poétique » de Roman Jakobson.Mots-clés :
Trait d’esprit, Freud, Lacan, Jakobson, point de capiton, graphe du désir.
A close reading of the splendid work of Freud, Jokes and their relations to the Unconscious, elicits a number of difficult points concerning the definitions of condensation and displacement but also the psychogenesis of Wit which Freud derives from a questionable assumption : the aptitude of children to play freely with words and ideas. The lacanian theory of Wit reads as a commentary of Freud. In fact, the doctrine differs in the sense that it identifies Wit to a full speech, a speech which articulates demand and reveals the subject’s desire. Lacan develops the graph of desire to illustrate this theory. The genesis of this graph must be traced back not only to Saussure, but also to Linguistics and Poetry by Roman Jakobson.Keywords :
Witt, Freud, Lacan, Jakobson, quilting point, graph of desire.
Freud théoricien du « Witz »
Dans l’histoire des théories sur le trait d’esprit, Freud, dans son livre
Le Mot d’esprit et ses relations avec l’inconscient (Der Witz und seine Beziehungen zum Unbewußten
[1]) et, à sa suite, Lacan, dans la première partie de son séminaire sur
Les Formations de l’inconscient, de 1957-1958
[2], tiennent une place considérable. Aux origines de la question de l’esprit, les rhéteurs grecs, puis Cicéron et Quintilien, cherchant à déployer toute la gamme des moyens que peut mobiliser l’orateur pour atteindre ses fins de persuasion ou de séduction, énumèrent, sans souci de système, des procédés qui, par le rire ou la surprise, impressionnent fortement l’auditeur, et parmi eux, les variétés du jeu de mots. Mais ni la langue grecque ni la latine ne présentent un concept unique ni un groupe de concepts reliés en réseau qui coïncident exactement avec ce que nous appelons esprit. Les rhétoriques qui abordent ces phénomènes, et qui leur donnent d’ailleurs un rôle restreint, voire marginal, demeurent au niveau d’une description empirique ; ainsi Quintilien énumère un grand nombre de tours pour ridiculiser la partie adverse, lors d’un procès. Mais nous n’avons nulle part de tentative de définition générale, et encore moins d’analyse en profondeur des effets de ces procédés, ni des mécanismes qui les expliquent.
Les théories de l’esprit avant Freud, du baroque au romantisme, en s’appuyant sur de larges répertoires d’exemples, ont proposé des définitions du Witz : correspondance entre les objets exprimée par l’entendement, discordia concors, jeu avec les concepts, comique actif, sidération et lumière, sens dans le non-sens, appariement de représentations contrastées. Toutes disent quelque chose d’intuitivement opportun sur le mot d’esprit, mais toutes sont manifestement insatisfaisantes. Aucune de ces théories pré-freudiennes n’a proposé un système logico-linguistique de ces formes ; aucune n’a donné explicitement des critères nécessaires et suffisants pour conclure à la présence de l’esprit dans un texte, et surtout aucune n’a tenté d’expliquer de manière consistante le plaisir qu’il provoque et les effets de vérité, de beauté que certains lui attribuent.
Freud est sans doute le premier à mettre en lumière la spécificité du trait d’esprit, en usant d’une méthode simple et robuste pour ramener la diversité de ces techniques à quelques principes élémentaires, et en traçant une ligne de partage nette entre esprit et comique. Son apport le plus indéniable consiste cependant à expliquer la valeur depuis toujours attribuée aux phénomènes du Witz, en la rapportant à sa découverte, l’inconscient, et à l’imposante doctrine qu’il a bâtie sur ce fondement.
Cette valeur réside pour Freud d’emblée et de manière incontestable dans le gain de plaisir obtenu par le Witz. Il arrive que l’on saisisse dans le trait d’esprit une pensée forte et captivante, qu’il recèle un savoir ou une sagesse, comme les aphorismes de Lichtenberg ; il arrive parfois que le Witz renferme une trouvaille poétique, une œuvre d’art en miniature, mais ces qualités d’ordre épistémologique ou esthétique, sujettes à des jugements de goût, sont sans rapport avec la question centrale. Seul critère décisif, le Witz produit sur celui qui le fait et sur ceux qui l’écoutent un plaisir observable, presque mesurable, se traduisant par le rire. Cette objectivité du phénomène apparaît comme garante de la scientificité de la théorie. Le plaisir démontré indiscutablement par l’expérience apparaît à Freud comme une énigme psychologique : comment est-il possible de produire du plaisir par un propos bref, non que le sens du message comporte une flatterie ou une bonne nouvelle, mais par la forme même de l’énoncé ? Quelle tendance peut-elle trouver à se satisfaire d’une manière d’arranger les mots et les pensées ? Or, au terme de son livre, nous sommes censés savoir en quoi consistent les sources du plaisir et les voies qui les rendent accessibles.
Aux origines de l’intérêt de Freud pour le Witz, on peut conjecturer des motivations anecdotiques : traditions de l’esprit viennois et surtout de l’esprit juif, goût personnel et précoce pour des auteurs très divers chez qui l’esprit tient une grande place : Shakespeare, Lichtenberg, Heine. Mais il fallait évidemment une raison plus forte pour porter Freud à consacrer un travail substantiel à une question qui, du point de vue psychopathologique, pouvait paraître futile. L’intuition d’une analogie entre rêve et mot d’esprit semble la motivation dominante, le germe de l’ouvrage. C’est parce qu’il pressent cette analogie que Freud conjecture que le mot d’esprit est du ressort de l’inconscient. Son livre va être construit en fonction de cette hypothèse, de sorte que les discussions menées dans les deux premières parties, partie analytique, et partie synthétique, permettront, dans une troisième partie, dite théorique, d’établir la relation étroite de l’esprit au rêve et à l’inconscient (Die Beziehung des Witzes zum Traum und zum Unbewußten), et de situer l’esprit parmi les genres du comique (Der Witz und die Arten des Komischen). Dans ce dernier chapitre, la thèse la plus générale du livre sera formulée : parmi toutes les formes de comique (de discours qui provoque le rire), seul le Witz concerne l’inconscient.
Dans la partie analytique, Freud travaille sur des matériaux abondants : citations de Heine ou de Lichtenberg, exemples empruntés à ses prédécesseurs de langue allemande dans l’étude du Witz, Jean-Paul, Kuno Fischer, Theodor Vischer ou Theodor Lipps, historiettes juives. Pour mettre en lumière « les techniques de l’esprit », le mot étant choisi vraisemblablement par analogie avec les « techniques » découvertes dans le travail du rêve, il applique ce qu’il appelle la méthode de réduction. La méthode se heurte parfois à des difficultés insurmontables, lorsque Freud manie des concepts complexes comme la métaphore ou la représentation indirecte (allusion), mais elle marche bien dans certains cas, comme dans l’exemple canonique de famillionnaire, qui retiendra Lacan pendant plusieurs séances de séminaire et dont il fera le trait d’esprit par excellence. Hirsch Hyacinthe, personnage de Heine dans les Reisebilder, pauvre collecteur de billets de loterie, « besogneux et famélique », raconte sa visite à Salomon Rothschild : « […] il m’a traité tout à fait d’égal à égal, d’une façon toute famillionnaire. » Freud voit dans le mot le résultat d’un phénomène de compression, portant sur une phrase plus longue : « […] il m’a traité d’une façon tout à fait familière, pour autant que cela est possible à un millionnaire. » Le dernier membre de la phrase aurait chuté, laissant comme trace une formation substitutive, le mot composite « famillionnaire ». La phrase longue, que la paraphrase interprétative restitue et que l’on suppose sous-jacente au texte de Heine, n’est pas spirituelle, bien que son sens soit identique par hypothèse à celui de la phrase qu’elle éclaire. La paraphrase, tout en respectant le sens supposé, supprime donc le Witz : Freud en conclut que le Witz réside dans la « condensation avec formation substitutive ».
La réduction consiste donc à tester expérimentalement de légères modifications du texte du Witz, l’énoncé E, qui conservent approximativement son sens jusqu’à ce qu’on en trouve une qui supprime l’effet spirituel, donnée dans l’énoncé E’. On posera que le trait d’esprit s’est formé en passant de l’énoncé banal E’ à l’énoncé witzig, E. Cette sorte d’expérience chimique est censée isoler le facteur qui rend la phrase spirituelle, la technique du Witz, et elle permet finalement de subsumer cette technique dans un concept. Le « famillionnaire » de Heine fait figure d’exemple canonique parce qu’il donne le coup d’envoi de la recherche de Freud : étant parvenu à forger, à propos de cet exemple, le concept de condensation avec formation substitutive, il va chercher d’autres bons mots qui illustrent le même concept (« J’ai voyagé tête-à-bête avec lui », autre cas de condensation avec formation substitutive) et des traits d’esprit qui, une fois soumis à la même méthode de réduction, amènent à forger d’autres concepts, applicables à d’autres techniques du Witz. Ces concepts, dans l’ordre de leur exposition, sont les suivants : emploi multiple du même matériel, double sens, déplacement, mise en évidence de l’absurdité, faute de pensée, unification, représentation par le contraire, présentation indirecte, métaphore. Après avoir examiné par cette méthode un grand nombre d’exemples aussi variés que possible, Freud pense avoir établi une liste complète des opérations par lesquelles un discours reçoit une forme spirituelle.
L’énumération des techniques du Witz ainsi proposée par Freud, malgré les nombreuses inconsistances et obscurités qu’y découvre une lecture attentive, et dont on verra plus loin l’esquisse, paraît plus convaincante que les listes antérieurement proposées, depuis Cicéron jusqu’aux professeurs d’esthétique du xixe siècle. Contrairement à ses prédécesseurs, Freud, par sa méthode de réduction, qui revient comme on le voit à identifier le mouvement de l’exposé et l’ordre de la recherche, exhibe avec une franchise absolue le cheminement qui le mène à certains résultats et invite ses lecteurs à le parcourir avec lui.
Après l’analyse des techniques, prend place une analyse des « tendances », autrement dit des valeurs pragmatiques du Witz en tant qu’il n’est pas seulement énoncé mais aussi acte de discours. L’inventaire des tendances s’établit par une méthode qui, sur le plan pragmatique, est l’analogue de ce que la réduction, méthode pour inventorier les techniques, était sur le plan sémantique. De même que certaines paraphrases d’un énoncé suppriment son caractère spirituel, certains contextes d’énonciation détruisent l’effet de plaisir d’un énoncé par ailleurs spirituel. Freud suppose que si l’on dit : Un prêtre catholique est un commis dans une maison de gros tandis qu’un pasteur est un détaillant à son compte, dans un milieu de gens d’Église, l’offense entraînée par ce jugement aura plus de poids que le caractère spirituel de la comparaison. De même, si on dit Telle jeune fille est comme le colonel Dreyfus : l’armée ne croit pas à son innocence devant le fiancé ou le père de la jeune fille, l’allusion spirituelle, loin de provoquer le plaisir, sera reçue comme insulte. Une foule d’énoncés spirituels, et, à dire vrai, ceux qu’on retient généralement comme les plus efficaces, se distinguent par leur capacité à susciter chez certains destinataires des résistances assez fortes pour neutraliser totalement leur effet de plaisir.
Le mot d’esprit offre très souvent une face polémique, une pointe plus ou moins acérée qui, dans certaines conditions de réception, vaudra offense, soulèvera indignation ou scandale. Suivant la nature de cette résistance, on peut classer les diverses tendances qui animent le Witz : grivois lorsqu’il blesse la pudeur, agressif lorsqu’il disqualifie des personnes, cynique lorsqu’il enfreint des principes reçus de morale, sceptique lorsqu’il remet en doute des vérités jugées capitales ou du moins respectables. À la classification des textes spirituels en vertu de la technique, fait donc pendant une classification fondée sur la tendance. Au terme de la partie analytique de l’ouvrage, le champ du Witz se trouve donc recouvert par une double grille typologique, et arpenté par une description exhaustive.
La seconde partie, dite synthétique, s’aventure dans la recherche d’une explication des faits mis à jour dans la description. Il s’agit de découvrir les sources du plaisir du Witz et, d’autre part, d’expliquer que ce plaisir ne puisse surgir que dans certaines conditions : en particulier, le fait qu’il me soit absolument nécessaire, pour prendre plaisir à mon propre mot d’esprit, de le communiquer à une seconde personne, qui doit l’approuver et manifester son plaisir pour que le mien devienne possible. Le problème du plaisir semble se résoudre de lui-même dans le cas du Witz animé par une tendance : le mot grivois et le mot agressif servent les intérêts libidinaux du sujet. La mise à nu et l’humiliation qu’ils infligent à leur objet sont des substituts immédiats d’actes sexuels ou hostiles et provoquent un plaisir, sinon égal à celui qu’assurent les actes en question, du moins du même ordre. Sur un mode plus indirect, plus « sublimé », il en va de même pour les mots cyniques ou sceptiques, capables de heurter les puritains ou les dogmatiques. Les uns comme les autres enfreignent des normes et « lèvent » provisoirement les inhibitions qui rendent nécessaire le recours à l’esprit. De fait, l’esprit, dans le cas de ce Witz tendancieux, n’est pas par lui-même source du plaisir mais le facteur qui suspend l’inhibition et qui rend ainsi accessibles des sources de plaisir de type libidinal.
Cette vertu du Witz, en tant qu’il lève ou qu’il suspend l’inhibition, n’est pas moins mystérieuse que sa présumée capacité à provoquer le plaisir. Freud s’attaque au mystère en prenant le problème par un autre bout : il existerait des Witz inoffensifs, proches de la plaisanterie, n’ayant à vaincre aucune résistance et n’exigeant le sacrifice d’aucune victime. Or, leur surgissement est salué par un plaisir qui, pour être ténu, n’en est pas moins réel. Puisque rien dans le contenu du mot n’explique le plaisir, il faut bien que ce soit la texture verbale, la forme du dire qui l’explique. Un plaisir serait ainsi attaché aux techniques du Witz comme telles, et ce plaisir se ramène à trois sources : attention portée à la représentation des mots plutôt qu’à la représentation des choses (toutes les variétés de la condensation), reconnaissance du connu ou répétition du même (emploi du même matériel, unification), pensée soustraite à des règles de correction logique (déplacement, mise en évidence de l’absurdité, faute de pensée). Dans les trois cas, on retrouve par différents moyens le plaisir enfantin de jouer avec les mots et les pensées, plaisir exclu chez l’adulte par la critique raisonnable, sauf dans l’ivresse ou l’état d’humeur particulièrement joyeuse. Ainsi le développement du Witz serait déterminé par les deux aspirations d’éviter la critique et de remplacer l’humeur joyeuse. Lorsqu’on a affaire au Witz tendancieux, le plaisir dérivé de la technique fonctionnerait comme plaisir préliminaire, permettant la levée provisoire des refoulements et des inhibitions qui s’opposent à l’expression de la tendance.
C’est sur de telles prémisses que la dernière partie du livre de Freud, dite théorique, développe une comparaison entre trait d’esprit et rêve. Ce point crucial fait parvenir finalement à une définition du trait d’esprit qui la rattache à l’édifice tout entier de la doctrine freudienne. Le caractère de ses tendances, sexuelles ou agressives, prouve que le Witz peut servir l’expression d’un désir, exactement comme le rêve. Les techniques du Witz, la condensation, le déplacement, la représentation par le contraire, l’exhibition de l’absurdité, etc. sont celles-là mêmes qui sont à l’œuvre dans le rêve, ce qui apparaît avec d’autant plus d’évidence que Freud a choisi de les désigner, d’emblée, par les termes qui lui avaient servi à décrire le travail du rêve. Ces procédés apparaissent par conséquent comme la marque qu’imprime l’inconscient à la pensée : il y a Witz quand l’ébauche d’un discours, l’esquisse hésitante d’une parole non encore formulée, sont attirées (herabgezogen) dans l’inconscient où elles subissent une élaboration qui est propre à la pensée inconsciente. Quand le discours émerge après cette immersion dans l’inconscient et qu’il est finalement articulé, il porte l’empreinte des processus inconscients intervenus dans son élaboration.
Freud observe que le comique, à la différence du mot d’esprit, n’a pas besoin d’être communiqué. Je peux rire tout seul devant un objet risible, une dame bien attifée qui avance avec une démarche pleine d’assurance et qui s’étale soudain devant mes yeux. Le comique jaillit dans une situation duelle. Le Witz exige un tiers, en ce sens qu’il n’y a pas de rire sans communication du trait d’esprit à quelqu’un qui le sanctionne comme tel. Le tiers apparaît comme une instance distincte du sujet, l’auteur du mot, et distincte de la personne objet du désir ou de l’agression. Ainsi on parvient au Witz obscène par une série de paliers qui éloignent de plus en plus de l’immédiateté de l’acte et qui montrent un effacement progressif de la présence de l’objet, substitué par une référence de plus en plus indirecte et symbolique. Au premier stade, on aurait, purement et simplement, l’agression sexuelle ; au second stade, l’agression verbale, de manière typique l’obscénité adressée à une femme présente, pour laquelle on cherche la connivence d’un ou plusieurs tiers ; au troisième, l’obscénité proférée en absence de la femme ; au quatrième, le trait d’esprit à signification sexuelle, qui suppose non seulement la femme absente, mais l’absence de l’obscénité dans les mots, qui ne disent la sexualité que sur le mode allusif. Des paliers analogues se présentent en ce qui concerne le Witz agressif : empoignade, invective ou insulte, critique à un absent, critique spirituelle à effet comique. Cette échelle suppose une inhibition croissante chez l’auteur de l’agression, qu’elle soit imposée par sa personnalité ou par les circonstances. Des exemples de ce type de Witz abondent dans l’ouvrage et il est facile d’en trouver d’autres semblables : C’est certes un grand homme, mais la vanité est l’un de ses quatre talons d’Achille. Cette « Ode à la postérité » n’arrivera pas à son adresse (Voltaire). Aristote commence par dire que l’incrédulité est la source de la sagesse ; Descartes a délayé cette pensée, et tous deux m’ont appris à ne rien croire de ce qu’ils me disent (Voltaire).
La complicité du tiers acquise à l’expression directe du désir, ou même l’accueil favorable au discours qui en présente une formule voilée, semblent se substituer heureusement, comme sources de satisfaction, à l’effet constaté sur l’objet du désir sexuel ou de l’agression. Cette pièce de la théorie freudienne sera essentielle pour Lacan, et l’un des moyens par lesquels la distinction de l’autre comme objet et de l’Autre, avec un grand A, terme emprunté directement à la Phénoménologie hégélienne ou à ses commentaires, trouve un répondant chez le fondateur de la psychanalyse.
Les failles de la construction freudienne
La construction théorique freudienne à propos du mot d’esprit, dont nous avons rappelé sommairement les grandes lignes, semble d’une élégante simplicité et d’une clarté aveuglante. Cependant, de nombreuses difficultés apparaissent dès que l’on tente de mettre en doute certains présupposés, ou simplement de lire de près les textes. La théorie du Witz est un splendide palais à façade néoclassique, mais qui devient un dédale dès qu’on en visite autre chose que les salles d’apparat.
Ainsi, la typologie des techniques de l’esprit, où viendraient se ranger sans ambiguïté les exemples de mot d’esprit, n’est que superficiellement cohérente, du moins au sens où l’entend Freud d’une classification en espèces mutuellement exclusives où viendraient se ranger sans hésitation les exemples de
Witz. Pour n’en voir qu’un exemple, considérons le mot
Carthaginoiserie, employé par un critique de la
Salammbô de Flaubert, et donné comme exemple de condensation avec formation substitutive, sur le modèle de
famillionnaire. Le mot
Carthaginoiserie se formerait par compression exercée sur une phrase telle que : «
Salammbô est une chinoiserie qui se passe à Carthage ». Beaucoup plus tard dans l’ouvrage, le néologisme
Dichteritis (de
Dichter, poète), signifiant quelque chose comme prolifération de poètes de second ordre, s’explique comme le résultat d’une comparaison implicite entre l’invasion indésirable de poètes et une épidémie de diphtérie
(Diphteritis) ; il s’agirait d’un cas de
Witz par similitude ou par métaphore. Les deux exemples sont ainsi classés dans deux groupes que rien ne rapproche dans la théorie, celui du
Witz par condensation et celui du
Witz par similitude. Il est manifeste cependant que les structures des deux exemples sont parfaitement superposables. Tzvetan Todorov qui, dans un article intitulé « La rhétorique de Freud
[3] », a relevé cette inconsistance, déclare qu’on peut y obvier si l’on considère les techniques comme des catégories et non comme des groupes. Dans ce cas, un seul exemple de
Witz pourrait relever simultanément de plusieurs « catégories » techniques. Il n’en reste pas moins que la méthode de réduction perd dans ce cas une partie de sa pertinence, car cette méthode postule que l’on puisse isoler et nommer sans ambiguïté, dans un mot d’esprit quelconque, l’ingrédient actif qui est condition nécessaire et suffisante du
Witz.
Le flou qui entoure le mot condensation pose des problèmes plus graves. Le concept est introduit à propos du fameux famillionnaire, pour décrire ce qui se passe quand deux phrases sont embouties l’une dans l’autre. Il s’étend par la suite à toutes les formes de double sens, catégorie elle-même plus intuitive que strictement définie. La notion de condensation s’applique, semble dire Freud, là où certains mots ou syntagmes « condensent » plus d’une signification. De là, il glisse subrepticement à la catégorie d’épargne : un discours « condensé » (relevant par exemple de la technique de l’emploi multiple du même matériel, comme Front de fer, caisse de fer, couronne de fer (Eiserne Stirne, eiserne Kasse, eiserne Krone, à propos de certains barons de la finance), fait l’économie d’une articulation logique et syntaxique et nous épargne un long discours. On serait tenté de le comparer à ces caricatures spirituelles qui ramènent à quelques traits la silhouette d’un type ou d’un individu, sans empêcher la ressemblance ni la vitalité de la représentation.
Le concept d’épargne est commode pour Freud parce qu’il lui permet de corroborer la conception du plaisir comme libération d’une énergie auparavant immobilisée, analogue à la disponibilité d’une somme auparavant fixée dans une dépense forcée. C’est l’épargne de l’énergie nécessitée par le maintien de l’inhibition qui explique le plaisir quand l’inhibition est levée par la technique du Witz. S’expliquerait également de cette manière l’impossibilité pour l’auteur du mot d’en rire directement lui-même, car la dépense entraînée par l’effort du travail intellectuel qui aboutit au trait d’esprit compense le gain sur la dépense d’inhibition. Seul l’auditeur, qui profite de ce gain gratuitement, sans y investir son propre effort, bénéficie entièrement de ce plaisir, dont le reflet ou le ricochet affecte l’auteur du mot.
La notion d’épargne permet donc de frayer une voie allant d’une description « rhétorique » de textes à un modèle économique et énergétique de la psyché. Malgré les commodités qu’en reçoit son discours, Freud avoue lui-même les embarras qu’entraîne l’explication des avantages de la condensation par le concept d’épargne. Il semble peu satisfaisant de définir la condensation comme une épargne de mots, puisque tout discours bref et laconique ne relève pas de la condensation, et encore plus discutable d’assimiler purement et simplement une économie de mots à une économie d’énergie, puisque le bavardage le plus prolixe ne suppose aucune « dépense » sensible d’énergie. Bien qu’il n’ait pas trouvé de solution à ces difficultés, Freud ne renonce pas à affirmer, à des points pivots de son texte, l’équivalence entre condensation et épargne.
Le déplacement, autre concept central, puisqu’il est censé confirmer le caractère inconscient des processus qui conduisent au mot d’esprit, soulève également des difficultés. En effet, il est appliqué à l’analyse du mot d’esprit d’une manière qui ne coïncide nullement avec celle dont Freud se sert à propos du rêve. De même que le famillionär peut faire figure d’exemple canonique pour le mot d’esprit par condensation, un autre mot de Heine, rapporté par Kuno Fischer, lui aussi longuement médité par Lacan, fait figure de prototype pour les traits d’esprit par déplacement. Qu’on me permette d’en citer la version lacanienne : « Un attroupement se forme dans un salon autour d’un vieux monsieur auréolé de tous les reflets de sa puissance financière. Regardez, dit Frédéric Soulié, à celui qui n’était que de peu son aîné et dont il était l’admirateur, regardez comment le xixe siècle adore le Veau d’or. À quoi Henri Heine, d’un œil dédaigneux regardant l’objet sur lequel on attire son attention, répond : – Oui, mais celui-là me semble avoir passé l’âge. » Après avoir tenté, avec peu de succès, la méthode de réduction, Freud conclut que le ressort de ce mot d’esprit consiste dans la méprise délibérée de Heine. Celui-ci feint de mal comprendre son interlocuteur, et, au lieu de traiter correctement « le Veau d’or » comme une locution indécomposable, une métaphore, passée à l’état de cliché, de l’argent comme idole ou fétiche, il isole indûment une composante de la locution, nommément le mot « veau », dès lors pris « à la lettre », comme signifiant un jeune spécimen de l’espèce bovine, et il fait porter sur lui le poids de sa réplique : « Celui-ci me semble avoir passé l’âge. » Sans perte de sens ou d’effet spirituel, il aurait pu dire : « Il me semble trop vieux pour un veau » ; ou « ne serait-ce pas plutôt un bœuf ? » Le mot d’esprit apparaît donc comme « une faute de pensée », une réplique qui traduit une invraisemblable méprise sur le sens d’un énoncé antérieur.
On juge cette méprise spirituelle parce qu’on la sait délibérée et que dès lors elle paraît revêtir un sens qu’on ne peut que conjecturer, par exemple, dans le mot de Heine, une relativisation ironique de l’indignation convenue de la belle âme, exprimée par le mot banal de Soulié. Cependant, toute « faute de pensée » n’est pas un déplacement. Le déplacement consisterait dans un détournement du cours de la pensée, qui fait porter l’accent psychique sur un thème autre que le thème initial (das angefangene Thema). Ainsi, dans le « Veau d’or » de Soulié, l’accent portait sur l’or, objet de l’adoration du xixe siècle, et la locution stéréotypée connotait, par allusion à l’épisode rapporté dans l’Exode, l’or comme idole ; dans la réplique de Heine, l’accent se déplace sur le veau, et l’or n’est plus là que pour ramener le veau à sa condition d’animal de boucherie, de « veau qui vaut » tant la livre. D’idole qu’il était et signifiant de toute valeur, le financier devient marchandise à mettre à prix, viande peu prisée d’un animal qui manque de fraîcheur.
Il apparaît donc que le déplacement s’exerce à partir d’un discours qui précède le propos spirituel, et qui lui sert d’amorce ou de déclencheur. Tous les exemples de déplacement réunis par Freud, excellents pour la plupart, sont des réparties ou des répliques. La répartie spirituelle se greffe sur un discours antérieur, toujours attribué à un sujet différent de l’auteur du
Witz. Le locuteur
witzig répond à côté, il prend une voie de traverse. Cette entorse aux normes de pertinence qui régissent la conversation n’est pas perçue comme signe de bêtise ou de maladresse, mais comme exhibition de maîtrise. C’est parce qu’il a parfaitement compris que le pauvre amateur de saumon mayonnaise feint de se méprendre sur le sens des reproches de son créancier-bienfaiteur
[4]. C’est parce qu’il a trop bien compris Soulié, et qu’il juge sa remarque triviale, que Heine répond par un déplacement.
Or, cette notion de déplacement ne semble avoir à première vue qu’un rapport vague avec le processus de déplacement qui gouverne la syntaxe du rêve et que décrit Freud dans la Traumdeutung. La Verschiebung à l’œuvre dans le travail du rêve ne consiste pas à passer d’un énoncé explicite à un autre mais à passer de quelque chose qui ne peut pas se dire à une autre chose qui, elle, est bien présente dans le texte du rêve et qui permet à la chose non dite de s’avancer, méconnue, sous un masque. Le passage entre les deux est frayé par une connexion métonymique, si l’on définit la métonymie par la contiguïté, ce qui est bien en accord avec l’usage du terme dans la tradition rhétorique. Ainsi, un souvenir refoulé sera représenté par un autre de la même époque ou se rapportant au même endroit (contiguïté temporelle ou spatiale) ; une scène oubliée sera signifiée par un détail accessoire de cette même scène (contiguïté par inclusion) ; un personnage important sera indiqué et caché par un objet anodin qu’il possède ou qu’il chérit, la formule incomprise d’un désir ancien insistera par cette même formule, transposée dans une autre langue et découpée autrement (a glance at the nose – ein Glanz auf der Nase). Seul ce dernier exemple (qui d’ailleurs n’est pas pris dans un rêve, mais qui pourrait s’y trouver) rappelle de près le déplacement spirituel : il y a méprise en effet, traduction abusivement littérale avec changement de sens, et la méprise provient d’un déplacement d’accent. C’est nose qui est l’élément chargé d’emphase dans la première formule et Glanz dans la seconde. D’autre part ce qui était la dénomination d’un acte (a glance : jeter un coup d’œil) devient celle d’un objet (ein Glanz : un éclat) tandis qu’un euphémisme (nose pour sexe) est pris pour sa valeur littérale (die Nase, le nez).
Les deux types de phénomènes, confondus par Freud sous le titre de déplacement, ont des points communs car ils supposent un couple ordonné de termes : le premier terme fonctionne comme point de départ, le second comme point d’arrivée et le déplacement consiste dans la translation de l’un à l’autre. Pour le
Witz, le point de départ est un énoncé E, ou plutôt la signification intentionnelle et manifeste de cet énoncé ; le point d’arrivée est une réplique R, ou plutôt la signification, manifestement erronée et cependant conforme à la lettre, attribuée à l’énoncé E par la réplique R. Entre le point de départ et le point d’arrivée, il y a lien métonymique car les deux significations successives peuvent s’accrocher à deux segments contigus dans l’énoncé de départ : « (Veau d’or) »
versus « veau (d’or) » ou encore « Tu viens de me demander de l’argent et (maintenant tu manges du saumon mayonnaise) »
versus « Tu viens de me demander de l’argent et (maintenant) tu manges du saumon mayonnaise » ou encore « As-tu (pris un bain) ? »
versus « As-tu pris (un bain)
[5] ? »
Ce qui reste constant dans les deux formes de déplacement, et, de ce point de vue, la lecture de Lacan prend toute sa pertinence, c’est le caractère métonymique du lien posé entre le point de départ et le point d’arrivée du déplacement. Dans le rêve, un objet est omis et à sa place se présente un second objet, qui entretient avec le premier une relation de contiguïté dans un quelconque souvenir ; dans le Witz, l’accent se déplace d’un segment de l’énoncé à un segment contigu.
Mais il y a un aspect sur lequel le déplacement dans le rêve et le déplacement spirituel diffèrent irréductiblement : c’est le point de départ à partir duquel le déplacement se produit. Posons que, dans le cas du rêve, le point d’arrivée du déplacement est un segment de son texte, un élément de son contenu manifeste ; dans le cas du Witz, le second énoncé en tant qu’il réinterprète le premier. Dans le rêve, le point de départ est l’un des chaînons associatifs qui conduisent à la découverte du sens latent du rêve, un élément qui n’est pas donné dans le texte du rêve, et qui est en général introuvable sans l’aide du rêveur. C’est quand celui-ci restitue ce chaînon que le déplacement apparaît. Tant que le rêve n’est pas analysé, c’est le déplacement qui donne au rêve son allure énigmatique et incohérente. La découverte du point de départ du déplacement est une étape du déchiffrement de l’énigme. En revanche, dans le cas du Witz, le point de départ du déplacement est d’emblée manifeste. Ce n’est pas lui qui donne son sel à la trouvaille spirituelle, c’est au contraire la feinte méprise, c’est-à-dire, le point d’arrivée. Pour cette raison, on peut « réduire » un déplacement dans le rêve, grâce à une interprétation qui, en défaisant le travail qui a conduit au contenu manifeste, dévoile ce que le déplacement recouvrait et mène à la découverte des pensées latentes. En revanche, on ne peut pas réduire un déplacement spirituel, car la seule manière de conserver le sens du mot d’esprit est de conserver le texte de la réplique où a lieu le déplacement ou une paraphrase équivalente. Si l’on défait le déplacement, on détruit non seulement l’esprit de la réplique, mais son sens. En somme, si dans le texte du rêve, nous parvenons à rétablir le sens en annulant l’effet du déplacement, dans le texte du mot d’esprit le sens du déplacement n’est pas donné par son point de départ mais par le déplacement lui-même.
On voit donc que le terme Verschiebung (déplacement) est employé par Freud de manière assez équivoque : dans la Traumdeutung, il s’agit d’une technique de codage par laquelle les pensées du rêve sont formulées de façon cryptique, de sorte que son texte semble incompréhensible à l’homme éveillé. Dans le Witz, il s’agit d’une technique productrice de sens qui, par une réplique d’une impertinence délibérée, fait apparaître les faiblesses de l’énoncé auquel elle répond et la fragilité du sens commun auquel cet énoncé fait appel. Dans ces conditions, on pourrait soupçonner que le choix d’un seul et même terme dans les deux œuvres relève d’une pétition de principe, et cela malgré les précautions que prend Freud pour écarter cette objection. Voulant démontrer que les procédés du travail du rêve et ceux du mot d’esprit sont identiques, parce qu’ils relèvent dans les deux cas de la pensée inconsciente, il désigne du terme de déplacement deux phénomènes nettement distincts, observés à propos du rêve et dans certains mots d’esprit, en présupposant déjà ce qui est à démontrer, à savoir l’identité du travail du rêve et du travail du Witz.
La description des techniques, malgré son brio insurpassable, ne manque donc pas de poser quelques problèmes épineux. Mais ceux que l’on rencontre si l’on essaye de repenser les propositions théoriques de Freud à propos de la psychogenèse de l’esprit sont peut-être plus ardus encore. Pourquoi admettrait-on que le plaisir du Witz inoffensif, ou de manière générale le plaisir dérivé des techniques, serait identique au plaisir que prennent l’enfant, l’ivrogne ou l’homme de belle humeur à jouer avec les mots et les pensées, autrement dit, à proférer des bêtises ? D’abord, ce panier où se retrouvent dans une promiscuité totale les enfants, les ivrognes, les primitifs et autres marginaux, et dont nul ne refusait les services à l’époque de Freud, semble aujourd’hui réservé à des marchandises de contrebande. En outre, on est devenu plus circonspect, grâce aux enseignements de Freud lui-même, pour projeter sur l’enfant un fantasme de gracieuse candeur ou de félicité ludique. En outre, si ce que Freud appelle le comique naïf de certains mots d’enfant ou d’illettré ressemble à s’y méprendre à l’effet plaisant du Witz, il a lui-même parfaitement départagé les deux phénomènes. Ce qui est levée de l’inhibition dans le Witz, grâce à un effort d’élaboration qui laisse des traces perceptibles dans le texte, est, dans le comique naïf, surprise charmée devant l’absence d’inhibition. Autrement dit, si l’enfant découpe et recompose les mots d’une façon plus libre que nous, ou s’il ignore dans ses raisonnements certaines règles que nous supposons sues de tous, le premier phénomène peut aussi s’observer chez l’adulte quand il apprend une langue étrangère, et le deuxième peut dériver d’une inexpérience sans rapport avec l’enfance. Rien ne prouve qu’un plaisir éprouvé par le sujet soit inhérent à ces façons de faire dites « enfantines », qui même chez l’enfant restent exceptionnelles et, par conséquent, que le plaisir du Witz puisse en être le prolongement. L’écart profond qui sépare un mot naïf et un propos spirituel ne semble échapper à personne, pas plus qu’il n’échappe à Freud lui-même, et dans ces conditions, l’affirmation selon laquelle les techniques de l’esprit sont les traces intermittentes chez quelques adultes d’une aptitude bienheureuse au jeu dont l’enfant bénéficierait de manière permanente, semble relever ou d’un paradoxe gratuit ou d’une approximation encore trop rudimentaire, qui ne réussit pas à débrouiller ce qui fait la spécificité du phénomène.
Le Witz revu par Lacan et la médiation de Jakobson
Lacan multiplie dans son enseignement les références au livre de Freud sur le Witz, et il consacre à son commentaire sept séances de son séminaire Les Formations de l’inconscient. Mais, en donnant ainsi une importance majeure à ce livre jugé mineur par la tradition analytique, il insiste sur ces aspects de la doctrine freudienne qui mettent en évidence la thèse principale dont il veut, dans les premières années de son enseignement, convaincre son auditoire : à savoir que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Trouver dans le trait d’esprit le témoignage premier, le plus clair, de l’inconscient, cela implique de mettre à mal toute tentation d’assimiler l’inconscient freudien à la « pâte de l’instinct », à une sorte de substrat biologique, animal, de l’être humain, pour y voir au contraire l’effet dénaturalisant du langage sur ledit animal et sur ses besoins. C’est ainsi que Lacan retient avant tout de la réflexion de Freud la priorité du symbolique dans l’inconscient, priorité que cette formation particulière qu’est le Witz exhibe avec plus d’évidence que toutes les autres : à savoir, le rêve et toutes les formes du lapsus et de l’acte manqué, l’œdipe et ses corrélats, le phallus et la castration, ainsi que toutes les variétés du symptôme. C’est pourquoi le Witz se trouve élevé au rôle de « porte de l’inconscient ». D’où la place énorme que tient son étude dans celle des « formations de l’inconscient » (tout le premier trimestre de l’année de séminaire).
Un second avantage que présente cette œuvre de Freud est d’ébaucher la distinction, chère à Lacan, entre le petit autre et l’Autre. Freud y distingue en effet deux instances (incarnées dans des personnes plus ou moins interchangeables) auxquelles a affaire le sujet et dont dépend son devenir libidinal : d’une part, l’objet de son désir ou de sa vindicte et d’autre part, celui auquel il confie le sort de sa parole, le tiers du mot d’esprit. Si la satisfaction du désir peut dépendre de l’accès à l’objet, du petit autre, c’est de l’Autre que dépend le plaisir que le sujet tire du trait d’esprit, dans lequel il faut voir une expression de son désir, d’autant plus adéquate qu’elle est plus bizarre ou baroque. L’Autre, le « compagnon de langage », est dans une première phase de l’élaboration lacanienne de ces thèmes, donc dans les premières leçons du séminaire, assimilé à ce que les linguistes appellent le code, l’ensemble des signifiants et les règles de leur combinaison. Ce code est utilisé par l’ensemble de ceux qui parlent une langue et par chacun d’entre eux. Du reste il suffit, écrit Lacan, d’un seul : celui qui comprend ma langue, celui qui possède le code, quel qu’il soit, ce qui le rend apte à rire de mon trait d’esprit, voilà l’Autre. Ceci suppose que le code (comme ensemble de compétences qui rendent capable de comprendre et de parler une langue) et le support humain de ces compétences, celui en qui le code s’incarne, soient, en première approximation, identifiés.
En troisième lieu, le Witz freudien permet à Lacan d’illustrer la distinction bâtie dès les premiers séminaires entre le symbolique et l’imaginaire : alors que le comique se cantonne d’après Freud dans la relation duelle, l’esprit requiert le tiers. Or, dire tiers, c’est dire arbitrage, intervention du langage et de la loi. Le tiers, l’Autre, « renvoie la balle », il range le message dans le code en tant que trait de l’esprit, il dit dans le code « ceci est un trait d’esprit », ce qui revient à légiférer, à sanctionner, à accomplir des opérations typiquement symboliques. En revanche, le comique – pour lequel Lacan rejette sans nuances la doctrine proposée par Freud dans la dernière section de son livre, un Freud qui serait, affirme-t-il, à cent coudées en dessous de sa perspicacité habituelle – se produirait quand l’image se détache de son support réel, quand elle « va se promener toute seule ». Cette thèse, que Lacan se contente d’amorcer, suppose, quelle que soit la façon dont il faille la comprendre, que le comique ait partie liée avec l’imaginaire, que ce soit un phénomène imaginaire par excellence. L’opposition freudienne entre le comique, sans relation avec l’inconscient, et l’esprit, qui pour l’essentiel en provient, se ramène à un cas particulier de l’opposition lacanienne entre l’imaginaire et le symbolique qui trouve à s’y confirmer.
Enfin, un quatrième appui que trouvent les idées chères à Lacan dans le Witz de Freud consiste dans le statut de la vérité. L’étude du Witz fait éprouver le caractère à la fois puissant et volatile du sens que font miroiter certaines paroles. Le mot d’esprit dévoile mais le temps d’un éclair, laisse apercevoir un paysage pour aussitôt baisser le rideau. Il dit vrai mais plus dans les résonances du dire que dans le dit, et ce vrai entrevu s’évanouirait si on essayait de l’épingler dans des propositions claires et distinctes. Il faut que, comme pour les aphorismes de Lichtenberg, on ne sache pas trop si l’on est devant une pensée puissante et profonde ou si l’on est leurré par les prestiges d’une forme spirituelle ; nous ne savons pas, quand nous avons affaire à un bon mot, si nous tenons la vérité ou seulement sa dépouille ou son fantôme. Ces particularités ne sont pas, pense Lacan, le propre d’une espèce étrange et anomale de vérité. Probablement parce qu’il est lecteur de Heidegger, Lacan peut écrire que toute vérité se comporte ainsi, autrement dit, que le trait d’esprit « n’est pas une vérité, c’est la vérité ». C’est dans le trait d’esprit que se manifeste avec évidence « la dimension d’alibi de la vérité », le fait que la vérité est toujours à côté, est toujours ce qui n’est vu qu’en regardant ailleurs, une sorte de nymphe fugitive, qui déjoue indéfiniment les ruses de ses amants et dont ceux-ci n’aperçoivent les charmes dénudés que de biais, ou de dos, et l’espace d’un instant.
Les quatre considérations précédentes me paraissent les points cardinaux à partir desquels les réflexions de Lacan sur le Witz viennent s’établir solidement sur les fondations freudiennes. Cependant, de manière déconcertante pour un lecteur de Freud, Lacan opère un remaniement aussi complet que possible de la doctrine qui lui sert de caution et qui lui fournit, entre autres, ses principaux exemples. Il dépasse notre propos et nos compétences de donner toute la mesure de ce remaniement et d’en montrer systématiquement les principes et les conséquences. Nous ne pouvons que proposer des remarques ponctuelles en prenant appui sur les rares endroits où le sable mouvant du texte semble offrir quelques prises solides.
Observons pour commencer, bien qu’il n’y ait rien là qui puisse étonner des lecteurs tant soit peu rompus à la pensée lacanienne, la disparition du modèle énergétique et économique du psychisme, assimilant la libido à une réserve d’énergie ou de capital. C’est pourtant dans ce modèle que l’étude freudienne des ressorts du plaisir et de la psychogenèse de l’esprit trouvait sa principale assise. Cet aspect de la pensée de Freud, où semble s’être abrité son espoir de faire œuvre scientifique, semble à Lacan son aspect le plus obsolète. Le silence sur ce modèle empêche toute tentative d’expliquer « mécaniquement », et de fait d’expliquer dans une optique « scientifique », ne serait-ce que par métaphore, la nature et les sources du plaisir du Witz. Cela est vrai du moins si le modèle de science retenu est naturaliste ou mécaniste, moins vrai s’il est pris dans les mathématiques, dans la logique ou les sciences humaines, la linguistique en particulier.
En second lieu, la doctrine est profondément remaniée en ce qui concerne l’analyse formelle des techniques du Witz. Dédaignées, oubliées, ou données pour sues, toutes les minutieuses distinctions qu’elles soient catégories ou groupes, qui donnaient à concevoir les opérations propres à l’esprit : condensation avec formation substitutive, emploi multiple du même matériel, double sens, unification, déplacement, mise en évidence de l’absurdité, faute de pensée, représentation par le contraire, présentation indirecte, métaphore. Le texte de Lacan, qui ne tolère aucune concession à l’empirisme, ou même à la méthode expérimentale, utilise un nombre d’exemples incroyablement réduit, si on le compare à la belle abondance du texte de Freud, dont la lecture est rendue si plaisante par la splendide anthologie qu’il renferme.
Au lieu de plusieurs centaines d’exemples, Lacan se contente d’en citer une dizaine, parmi lesquels seuls quatre ou cinq sont véritablement exploités : le « famillionnaire », épaulé par le Miglionnaire de Gide, le « Veau d’or », la jeune fille bien élevée qui suggère à son danseur, un comte, que le « t » est de trop dans cette qualité dont il se prévaut, un très joli dialogue d’examinateur et d’élève, livré par Raymond Queneau et enfin la « femme de non-recevoir », mot emprunté à un patient taxé d’imbécillité et qui serait l’équivalent des exemples de comique « naïf » donnés par Freud. Il n’y a pas là bien sûr signe d’une stérilité ou d’une paresse interdisant de trouver des matériaux variés, mais la marque d’un changement complet de méthode et, à la base, une épistémologie, une ontologie autres que celles de Freud. L’universel n’est pas atteint par Lacan grâce à des méthodes d’induction inspirées par les sciences de la nature ou par l’étude des langues : collecte de nombreux cas particuliers qui, par généralisations successives, parviennent à s’ordonner en un arbre de variétés, d’espèces et de genres. Chaque cas singulier, si on le regarde du point de vue de sa structure ou de son essence, est déjà l’universel ; les lois du triangle peuvent dériver de l’étude d’un triangle quelconque et non de la série de toutes les classes de triangles possible. De même, tout ce qu’il y a à dire sur l’hystérie se trouve dans le cas Dora, le tout de la psychose dans le cas Schreber, le tout de la névrose obsessionnelle chez l’Homme aux rats, le tout des accidents de l’œdipe chez le petit Hans. Le particulier et l’universel se donnent la main comme objets d’un discours théorique consistant, alors que le général est écarté comme le refuge des discours creux et de l’à-peu-près. Lacan procède en logicien ou en poète, non en botaniste ou en grammairien.
Cette démarche aboutit à une simplification radicale de l’étude des procédés, ou plutôt des processus, à l’œuvre dans le trait d’esprit. À la distinction minutieuse de techniques diverses succède le couple de la métonymie et de la métaphore, qu’un emprunt à Roman Jakobson assimile aux deux pôles uniques du langage, aux deux versants impliqués dans tout usage de la parole. Ne pouvant nous attarder sur l’exposé de cette théorie, présentée de manière synthétique dans l’article de Jakobson intitulé « Deux aspects du langage et deux types d’aphasie
[6] », bornons-nous à rappeler que cet éminent représentant du Cercle Linguistique de Prague affirme que le langage institue un espace à deux dimensions. La première dimension consiste en la linéarité horizontale du discours, de la chaîne parlée, axe qui combine les phonèmes en morphèmes, les morphèmes en syntagmes, les syntagmes en phrases et les phrases en discours. L’autre dimension consiste en un axe vertical, perpendiculaire au premier, en vertu duquel, en chaque point, il est possible de substituer à tel élément de la chaîne parlée un autre élément de même classe : un phonème à un autre phonème, un morphème à un autre morphème, et ainsi de suite. Sur le premier axe, horizontal, les éléments sont contigus, leur agencement relève de la combinaison, autrement dit de la syntaxe, les groupes d’éléments se dénomment syntagmes, et les sauts ou déplacements d’un élément à l’autre sont dits métonymies, terme emprunté au vocabulaire traditionnel de la rhétorique. Sur le second axe, vertical, les éléments sont similaires ou équivalents, leur groupement forme un paradigme, les mouvements possibles se dénomment substitutions, et, lorsqu’ils concernent des sémantèmes
[7], des métaphores.
De cette proposition théorique de Jakobson, très discutée par la communauté des linguistes et par celle des philosophes, Lacan tient l’essentiel de ses vues sur le langage, et comme l’inconscient ne serait autre chose qu’un effet du langage sur l’animal humain, l’essentiel de ses vues sur l’inconscient. En ce qui concerne le Witz, cela conduit à ramener l’ensemble des mots d’esprit au jeu de la métonymie et de la métaphore, corrélées aux termes freudiens de déplacement et de condensation.
Un mot tel que « famillionnaire » relève de la « métaphore » en ce sens étendu, puisqu’il est venu se substituer, en un point de la chaîne parlée, de l’axe de la combinaison, au mot « familière » que l’on attendait. Il est venu s’y substituer, en vertu d’une proximité métonymique virtuelle : « millionnaire » aurait pu ou dû apparaître au sein d’une tournure concessive, venant nuancer la vantardise du locuteur, telle que « bien qu’il fût millionnaire », « pour autant que cela fût possible à un millionnaire », etc. Notons cependant que, si l’on peut parler de métonymie, c’est aussi que le « millionnaire » est, en ce point du discours, l’objet « métonymique » de Hirsch Hyacinthe, son autre, celui auquel s’accroche son désir, celui qu’il croit avoir à lui et dont il se met à être la chose. Mais « millionnaire » vient surtout se substituer à « familière » à la faveur d’une similarité phonique, d’une paronymie. La substitution, ici comme partout où elle intervient, produit du sens, un sens en l’occurrence satirique et ironique, une nuance qui reste adverbiale : « famillionnairement », « de façon famillionnaire ». Mais en produisant un adverbe, elle induit aussi un substantif, une sorte de fantoche, de petit personnage, tout prêt à s’animer, à devenir un type plein de possibilités comiques, une dérision du millionnaire, pouvant dès lors se décomposer autrement, donc s’interpréter autrement, devenant par exemple un fat-millionnaire, un fou-millionnaire (Millionarr).
De cette fabrication par le langage d’une nouvelle entité résultent ce que Lacan appelle les débris métonymiques. Des bouts du signifiant se mettent à pulluler autour de la métaphore réussie, comme des harmoniques du Witz : le famulus, le serviteur parasite (c’est le rôle de Hirsch Hyacinthe auprès des millionnaires), l’« affamillionnaire » qui insinue le côté affamant du succès, de la fama, la fames, la faim du besogneux famélique, en proie à la faim sacrée de l’or (auri sacra fames), l’infamie des manigances que des chevaliers de fortune mènent à l’ombre du « famillionnaire ». Certes, ces « débris » ne sont que des inventions de Lacan, prouvant l’agilité de son esprit. Agilité que soulignent également les métaphores dont il les désigne, en une gerbe dont la générosité ne doit rien à celle de Booz : débris, éclaboussures, étincelles, parcelles, déchets et l’on pourrait ajouter, pour ne pas être en reste, copeaux ou limaille.
Ce concept de « débris métonymiques » qui projette sur la mystérieuse naissance du Witz l’image d’un atelier, d’un chantier ou d’une forge – tout en suscitant à l’arrière-plan le souvenir du concept d’objet partiel et un rappel du morcellement du corps par le désir – ne relève cependant pas d’une pure fantaisie ni d’une coquetterie de grande précieuse. On peut lui rattacher une idée qu’on trouve sous la plume des théoriciens baroques de la pointe : celle de la fécondité du trait d’esprit, en tant qu’il tend à en inspirer d’autres, dès qu’on se laisse aller à en rêver un peu, à en suivre les harmoniques. Elle trouve son fondement dans l’idée d’un signifiant rendu à son activité naturelle dès qu’un relâchement de la vigilance, une vacillation de l’attention, lui permet de précéder la signification, autrement dit de manifester ouvertement ce qu’est dans le langage, et dans l’inconscient, sa véritable prééminence.
Dans le fameux « famillionnaire », c’est à la faveur d’une proximité des sons que le signifiant parvient à émerger, détournant complètement le cours de l’intention du sujet parlant, celle de se vanter de sa relation familière avec un personnage puissant. Dès qu’il émerge, grâce à cet achoppement, il trône, rejetant dans l’ombre la notion de « familier ». Mais il en va de même quand le signifiant « métaphorique » émerge en vertu d’une équivalence sémantique, une synonymie. Ainsi « atterré » peut se substituer à « abattu », en tant que les deux signifient « mis à terre ». C’est donc parce qu’il y a dans le signifié la notion de terre qu’« atterré » devient un synonyme, une variante, un substitut possible d’abattu. Et pourtant, en vertu de l’homophonie avec « terreur », « terrorisé », le terme « atterré » en vient à ne s’appliquer qu’à des états d’âme (on ne dit pas, par exemple, un arbre atterré, mais seulement un arbre abattu) et à s’interpréter comme voulant dire « abattu avec une nuance de terreur », nuance qui va s’intensifiant jusqu’à occulter totalement cette « terre » qui avait servi de médiation. Peu importent donc les raisons de la substitution ; une fois celle-ci accomplie, ce sont les harmoniques du signifiant imposé par la substitution qui construisent le sens, repoussant dans l’ombre d’une préhistoire oubliée la substitution elle-même.
En accord avec ces prémisses, Lacan n’use jamais de la notion de technique, qui présuppose la maîtrise d’un sujet sur une production. Dans son modèle, disons, phénoménologique, de ce qui se passe quand surgit un trait d’esprit, le sujet peut tout au plus être en position réceptive, en position d’appel, en attente de quelque chose qui fasse médiation entre ce qu’il veut dire et ce qu’il est tenu d’omettre, mais qui insiste dans son discours. Ainsi peut-on imaginer Hirsch Hyacinthe, en attente d’une médiation entre le familier qu’il veut mettre en avant et le millionnaire qui devrait, en restant discrètement tacite, jouer son rôle de faire-valoir. D’où une autre stratégie lacanienne : plutôt que de rapprocher le Witz du rêve, il préfère le rapprocher du lapsus, ou mieux encore, de l’oubli de nom. Ainsi l’oubli du nom « Signorelli », aussi canonique dans son genre que « famillionnaire » dans le sien, et pour les mêmes raisons, est expliqué, d’une manière fort brillante, comme appel lancé sans succès à une métaphore, qui ferait médiation entre ce dont Freud veut se souvenir, le nom du peintre des fresques d’Orvieto, et ce qui ne peut être nommé que par ces connexions, le « Herr », qui à ce moment-là veut dire la mort comme maître absolu. La métaphore à laquelle il est fait appel produirait une élaboration des « choses dernières », autrement dit une manière tolérable de parler de la mort et de l’impuissance, analogue au discours de la fresque elle-même, une fresque qui, en représentant le Jugement dernier, élabore, dans l’univers de la mythologie chrétienne, ces choses dernières. La métaphore ne se produit pas, mais, sur le chemin frayé par sa recherche inaboutie, se produisent les « débris métonymiques », analogues à ceux qui étaient postulés autour de la métaphore réussie, du « famillionnaire », tous ces signifiants « Botticelli », « Boltraffio », « Trafoï », « Herzegovine », « Herr », qui forment constellation autour du « Signorelli » oublié.
On voit donc que la condensation freudienne (convergence de plusieurs chaînes associatives ou discursives sur un signifiant unique) se ramène chez Lacan aux versants complémentaires de la métaphore, aboutie ou manquée, et de la métonymie, sous la forme des « débris métonymiques », bouts de signifiants homophones accrochés par le mouvement de l’objet métonymique.
Il n’y a plus lieu dès lors de séparer de manière tranchée les Witz métaphoriques et ceux que Lacan qualifie de métonymiques, tels que celui de Heine à propos du « Veau d’or » de Soulié. Le déplacement se ramène à la métonymie, au glissement « indéfini » de la signification le long de la chaîne signifiante. Il y a dans le Witz par déplacement ou métonymie un rappel de la lettre qui, se produisant par d’autres moyens que ceux de la substitution métaphorique, n’en démontre pas moins la domination du signifiant sur le signifié : ignoré, le signifié métaphorique d’or idolâtré qui s’attachait au « Veau d’or », souligné, le signifiant « veau » et, avec lui, le caractère d’insignifiance de la valeur qui, en inscrivant tout objet dans un système d’équivalences, en efface la singularité et partant, la signification.
Cette approche du phénomène permet d’écarter la caractérisation du Witz comme « sens dans le non sens » que Freud empruntait à ses prédécesseurs, pour la remplacer par l’opposition, nettement plus spirituelle à tous égards, du « peu-de-sens » et du « pas-de-sens ». Le peu-de-sens consiste dans le système d’équivalences qu’instituent les connexions métonymiques, dans ce glissement d’un signifiant à l’autre qui implique la possibilité de désarticuler un discours par de simples déplacements d’accent. Le pas-de-sens (comme on dit le pas de vis), c’est la métaphore en tant qu’elle oscille entre l’opacité et la révélation d’un sens. Le Witz met en évidence le « peu-de-sens », ce qui « dans le déroulement simple de la chaîne signifiante, se produit d’égalisation, de nivellement, d’équivalence », « l’effacement de l’objet de ce qui est de l’ordre du besoin, et son introduction dans l’ordre de la valeur ». Le trait d’esprit s’achève pour autant que l’Autre accuse le coup, authentifie le trait d’esprit. Il faut pour cela « que l’Autre ait perçu ce qu’il a là, dans ce véhicule de la question sur le peu de sens, d’évocation d’un sens au-delà, au-delà de ce qui reste inachevé ». Dès lors, l’Autre authentifie le pas-de-sens (le pas, en français, particule liée à la négation, indiquant paradoxalement une unité positive de mouvement et de progression comme dans pas de quatre, pas de vis) : et ce pas-de-sens réalise une métaphore.
Qu’en est-il alors du plaisir du trait d’esprit, la grande question freudienne ? À quoi le rattacher, si l’on ne croit plus aux grâces de l’activité ludique primitive ? Lacan va y parvenir lui aussi par un recours à des origines « mythiques », expliquant ce plaisir par le retour de quelque chose de primordial, « l’ombre heureuse d’une satisfaction ancienne ». Lui aussi va relier le trait d’esprit aux origines du langage, mais par un moyen étranger au texte de Freud, en faisant du Witz une sorte de paradigme de la parole en tant qu’elle articule une demande. La parole originaire, adressée à la mère, porte une demande, surgit pour la faire entendre. Aux origines « mythiques » du Witz, il y aurait donc non pas le babil ludique, le jeu gratuit des signifiants, mais l’usage idéalement utile de la parole dans une demande qui passe, une demande articulée par un enfant qui en est encore à son premier usage du langage, une demande qui est entendue et à laquelle il est répondu. Dans l’usage adulte de la parole, le seul qui ne soit plus de l’ordre du mythe mais de l’expérience, et en particulier dans toutes ces historiettes juives de quémandeur dont Freud fait des exemples de mot d’esprit, la demande, pour ne pas rencontrer le refus qu’irrésistiblement toute demande appelle, doit forcément se faire au nom de quelque chose qui appartient au système de l’Autre. On demande quelque chose au nom du Christ, ou de l’humanité, ou de la solidarité juive, ou de la bonne santé d’un organisme économico-politique, au nom enfin de quelque chose qui n’est pas justement le besoin du sujet, mais qui met en jeu l’univers symbolique de la valeur. Or, quand la parole qui est véhicule de la demande admet la dimension métaphorique du trait d’esprit, c’est l’intention du sujet, c’est son besoin qui, « au-delà de cet usage métonymique, au-delà de ce qui se trouve dans la commune mesure, dans les valeurs reçues à se satisfaire », produit dans la métaphore le pas-de-sens. À la limite, une substitution quelconque à une place quelconque introduit cet au-delà par rapport à la mesure convenue de ce qu’il est admis de demander et ce qu’il est convenu et peut-être permis de désirer.
Nous avons là le noyau dur de la doctrine de Lacan sur le Witz, et l’on voit qu’il s’agit fondamentalement d’une doctrine nouvelle, construite sur les fondations de Freud, après avoir fait place nette de son édifice.
Or, au cours des séances où il bâtit cette nouvelle doctrine, et lui servant de contrepoint indispensable, Lacan construit un de ces schémas ou graphes qu’il affectionne, le graphe du point de capiton, qu’il croit nécessaire pour asseoir sa théorie du
Witz, mais qui deviendra par la suite le « graphe du désir ». Ce graphe, avec les très nombreuses variantes qu’il comporte, sera le fil conducteur de l’enseignement de Lacan tout au long du séminaire
Les Formations de l’inconscient. Il apparaît en une vingtaine de versions différentes
[8] dans l’édition du séminaire au Seuil et, selon toute vraisemblance, il était tracé au tableau presque à chaque séance pendant que Lacan parlait. Le graphe réapparaît deux ans plus tard, dans une version complexe, pour appuyer un des écrits les plus importants, « Subversion du sujet et dialectique du désir ».
Il n’est pas question ici de suivre les étapes de l’élaboration de ce graphe, auquel vient s’accrocher un pan énorme de la pensée lacanienne, à propos de ces concepts fondamentaux que sont le désir et le sujet. Mon propos est de comprendre d’où sortait ce graphe au moment de sa première conception, lorsque Lacan l’inventa dans le but de schématiser ce qu’il en est de la parole, et en particulier de la parole comme véhicule du Witz. Je ne considérerai donc que les deux premières variantes assez simples, telles qu’elles se présentent à la page 14 et à la page 16 du séminaire publié. Les transformations ultérieures de ce graphe et l’histoire des significations diverses dont il vient se charger ou se surcharger, si on les considère d’un coup d’œil, suggèrent fortement que le Witz va être en définitive transformé par Lacan en modèle d’une parole qui porte la reconnaissance du sujet, parole dans laquelle le sujet articule son désir ou est articulé par ce désir.
Ce résultat marque une perte de la spécificité du Witz en tant que phénomène circonscrit dans la société et dans la littérature, réservé d’ordinaire à certaines formes de conversation mondaine et à des genres littéraires, journalistiques et artistiques mineurs. Il insinue un privilège absolu du trait d’esprit dans l’interprétation analytique et dans la doctrine psychanalytique elle-même. Non seulement le style personnel de Lacan accentuera de plus en plus, au fil du temps, avec un radicalisme provocant, sa tendance à la préciosité néo-baroque ou néo- mallarméenne, mais sa doctrine pourra dès lors se distiller en une série de traits d’esprit. Pour n’en voir qu’une illustration, le peu-de-sens et le pas-de-sens ouvrent la série des Witz théoriques, dans le séminaire Les Formations de l’inconscient, série qui s’achève avec une formulation non moins spirituelle, commentée dans la dernière séance : « Tu es celui que tu hais. »
Le point de capiton ou le langage selon Saussure et Jakobson
Je me bornerai à faire observer ou à rappeler, pour conclure mon propos, au sujet du graphe du point de capiton, l’étendue de la dette de Lacan à l’égard de la linguistique, ou plutôt à l’égard de quelques idées par lesquelles certains linguistes, Saussure ou Jakobson, ont fondé les prétentions de la linguistique comme « science humaine » et comme science moderne. Dans sa première version, ce que deviendra le graphe du désir se présente simplement comme un schéma de « point de capiton », formé de deux lignes fléchées, une première ligne allant de gauche à droite (comme la ligne d’écriture, dans la pratique occidentale), légèrement incurvée par un mouvement ascendant, puis descendant et une seconde ligne allant en sens inverse, de droite à gauche, et incurvée de manière beaucoup plus forte, ce qui suggère l’image d’un hameçon ou d’un crochet.
La première ligne, d’après les dires de Lacan, « nous représente la chaîne signifiante en tant qu’elle reste entièrement perméable aux effets proprement signifiants de la métaphore et de la métonymie, ce qui implique l’actualisation possible des effets signifiants à tous les niveaux, et jusqu’au niveau phonématique », qui « est en effet ce qui fonde le calembour, le jeu des mots ».
L’autre ligne, celle qui va de droite à gauche, « est celle du discours rationnel, dans lequel sont déjà intégrés un certain nombre de points de repère, des choses fixes », qui « ne peuvent être strictement saisies qu’au niveau des emplois du signifiant » ; c’est donc la ligne du « discours courant commun », « le discours de la réalité qui nous est commune », de sorte que « c’est à ce niveau que se produit le fameux discours vide » ; cette seconde ligne est aussi « le discours concret du sujet individuel, de celui qui parle et qui se fait entendre ».
On imagine la plupart des auditeurs de Lacan perplexes jusqu’à l’ahurissement devant ces affirmations, et il est probable que seule une infime minorité a pu saisir vaguement ce dont il s’agissait. Il fallait en effet comprendre que ces deux lignes vectorielles, à la courbure si différente, et qui vont en sens contraire, ne symbolisent pas deux discours différents, mais deux aspects d’un seul et même discours, deux facteurs obtenus par abstraction à partir d’un seul acte de discours ou de communication verbale. Or, la notion que nous avons du discours comme chaîne, la linéarité si importante dans l’intuition des phénomènes et dans la pensée linguistique elle-même, semblait mise à mal par cette décomposition de la chaîne en deux vecteurs de sens opposé. D’où probablement les questions adressées, des mois après, à Lacan par ses auditeurs, et les efforts de celui-ci pour se faire comprendre, dont on garde la trace grâce au résumé de Paul Lemoine.
En fait, l’idée de décomposer la ligne du discours en deux lignes distinctes provient – Lacan s’en explique assez clairement – d’un schéma de Saussure, le fondateur de la linguistique moderne. Saussure, le premier à utiliser le terme « signifiant » comme substantif, postule que chaque élément verbal possède deux faces, signifiant et signifié, et qu’il y a interdépendance entre les articulations de l’un et les articulations de l’autre. Cette manière de voir le langage interdit de concevoir les éléments verbaux comme des mots qu’il faudrait corréler à des choses ; l’opposition signifiant versus signifié est censée fonder la linguistique comme science en excluant de son champ la relation imaginaire, ou de sens commun, du mot à la chose. Cette pensée s’illustre par un schéma, reproduit dans le Cours de linguistique, qui représente le discours par deux lignes horizontales sinusoïdales ou ondulantes parallèles, entre lesquelles sont tracées, suivant des verticales légèrement penchées, des lignes droites en pointillé. L’une des lignes figure donc l’émission de la parole, en tant qu’elle se compose de signifiants, l’autre représente cette modulation du côté du signifié. Les lignes droites en pointillé qui tombent de l’une à l’autre seraient les articulations, corrélatives, des sons et des sens. Si elles sont en pointillé, c’est qu’on ne peut pas faire correspondre strictement chaque segment du signifiant phonique à chaque « partie » du signifié, ce dont fait prendre conscience la moindre expérience de la traduction, lorsqu’elle se heurte à l’échec d’une traduction mot à mot.
Dès lors, il est clair que la première version du graphe du point de capiton naît comme une réplique à ce schéma de Saussure. La ligne qui va de gauche à droite représente la chaîne des signifiants, la ligne en sens inverse qui la croise en deux points en traçant « un point de capiton », représente le discours vu du côté des signifiés, de ce que le locuteur « veut dire ». L’orientation de la « chaîne signifiante », de gauche à droite, suit la convention de l’écriture, elle représente donc le déroulement de la parole dans le temps, du passé vers l’avenir. Si les deux lignes vont en sens inverse, c’est parce que, lorsqu’une phrase est prononcée, on suppose qu’il y a chez le sujet qui la prononce une visée, une finalité qui forme l’horizon ou l’avenir de la phrase. Cet horizon reste ouvert, et la phrase en suspens, pendant toute la durée de cette articulation, de sorte que les valeurs sémantiques ou même syntaxiques des segments verbaux demeurent en partie incertaines et ambiguës, tandis qu’au moment où la phrase s’achève, les éléments du début et du milieu de la phrase se fixent rétroactivement et perdent leur ambiguïté. Si le croisement est double, c’est parce que le discours, animé d’une intention de dire telle chose, croise la chaîne signifiante une première fois, en tant qu’il mobilise, dès l’émission du premier phonème, toutes les ressources du code ou du moins toutes celles qui sont accessibles au locuteur dans une situation donnée, face à un Autre déterminé. Il la croise une deuxième fois au moment où, achevant la phrase, la suite des signifiants qu’il a émise se clôt en un point final ou en une scansion, et cette suite de signifiants prend valeur de message. On comprend pourquoi, un peu plus tard, l’intention de dire dont part l’usage concret de la parole, s’identifie à la demande : si nous voulons dire quelque chose, c’est avant tout pour que l’Autre satisfasse à nos besoins.
Tout ceci est bien connu. Je ne fais que paraphraser ce que dit Lacan et, même si ses premiers auditeurs étaient déconcertés par ce que sa doctrine comportait de nouveau, il n’y a vraisemblablement plus aucune difficulté pour le lecteur d’aujourd’hui. Qu’on me permette d’ajouter cependant que si Lacan fait usage de ce schéma, qui transpose celui de Saussure, ce n’est pas seulement parce qu’il lui semble propre à fixer chez ses élèves une conception rigoureuse, abstraite et relativement sophistiquée du langage, mais aussi parce qu’il est propre, comme celui de Saussure, à faire rêver ; autrement dit, à susciter des métaphores poétiques et des dérives mythologiques. Lacan avoue, au détour d’une phrase, qu’il s’est plu à imaginer dans le schéma de Saussure les eaux supérieures et les eaux inférieures des premiers versets de la Genèse, l’espace où l’Esprit planait sur les eaux ; dans son propre schéma, il voit le poisson du signifiant, voguant dans ces eaux vives, croché par une sorte d’hameçon qu’est la parole pleine, et il n’est pas exclu que les résonances évangéliques et chrétiennes du poisson ou de la pêche y soient pour quelque chose.
Mais, laissant là ces fantaisies auxquelles le texte se prête avec une facilité que certains jugeront dangereuse, je voudrais signaler l’origine purement conjecturale de la seconde forme que prend le graphe, qui est déjà nettement plus complexe, telle qu’elle apparaît à la page 16 du séminaire publié.
Observons rapidement les nouveautés de cette image par rapport à l’image précédente. Quelques points significatifs des deux vecteurs qui se croisent sont marqués par des lettres grecques : lettre α pour le premier croisement du vecteur rétroactif avec la « chaîne signifiante », lettre γ pour le second croisement, δ’ pour le point de départ de ce vecteur rétroactif, qui figure « le discours concret du sujet individuel », et δ pour son point d’arrivée à la pointe de la flèche. Une ligne supplémentaire apparaît, un vecteur (ou segment de droite orienté) allant de droite à gauche, qui relie le début et la fin du grand vecteur rétroactif, en dessous de la chaîne signifiante, sans la croiser par conséquent. Ce petit vecteur croise donc deux fois la ligne courbe δ’ – δ en deux points notés β et β’.
Les explications de Lacan sur ces aspects nouveaux du schéma sont les suivantes. Le premier point de croisement, noté α, représente le code « qui est très évidemment dans le grand A ». Le point noté γ représente le message, c’est-à-dire le point où se produit la scansion, où le discours se clôt sur un message. Le vecteur ββ’ figure « le ronron de la répétition », le moulin à paroles, « passant en court-circuit entre β et β’ », points qui représentent respectivement le « je », la place dans le discours de celui qui parle, et l’« objet », au sens de l’objet métonymique. « C’est le discours commun, fait de mots pour ne rien dire, grâce à quoi on s’assure que l’on n’a pas simplement affaire en face de soi à ce que l’homme est au naturel, à savoir une bête féroce. »
Ces explications sont, on le voit, assez elliptiques. Le choix des lettres grecques est probablement dérivé des lettres grecques α β δ γ, dans le séminaire sur La lettre volée. Rien n’est dit sur la signification des points δ’ et δ, mais on peut supposer, étant donné ce que sera la suite du graphe, qu’ils signifient respectivement besoin et demande ou alors désir et demande. Le besoin se situerait alors à l’origine de la prise de parole, du côté du bouchon dont part la trajectoire de la ligne ; la demande, à la pointe de la flèche, serait le point auquel le discours tend, l’effet de sens qu’il vise sur l’Autre. Si les notations choisies sont d’abord δ’ et puis δ et pas le contraire, c’est que δ’ serait en fait non pas le besoin mais la différence entre le besoin et la demande, le décalage entre les deux, puisque le besoin n’apparaîtrait à l’état pur que dans le premier usage, mythique, de la parole, adressée par l’enfant à la mère. Tandis que ce premier usage d’une parole serait au service d’un besoin qui n’a pas encore appris à passer par les défilés de la demande, tout usage ultérieur partirait du désir, c’est-à-dire de ce qui, dans le besoin, reste au-delà de la forme signifiante déjà donnée à son articulation par la demande.
Seule chose certaine, le δ’ est du côté de l’émetteur, du sujet qui prend la parole, le δ du côté de ce qu’il vise dans l’Autre, du côté du destinataire. Par ailleurs, la nouveauté la plus importante dans cette seconde variante du graphe est la présence de ce court-circuit, entre β et β’, entre le « je » et son objet ou son autre. La possibilité de ce court-circuit suppose que le discours concret ne croise pas forcément la chaîne signifiante, ni ne fasse appel forcément à l’Autre comme tel. Les amers propos cités plus haut inviteraient plutôt à penser que, le plus souvent, ce double croisement ne se produit pas, que le discours en son état ordinaire se passe de code et de message, qu’il n’est en somme que « ronron », signal de reconnaissance convenu entre animaux policés qui ont appris à parler et à tenir bridée leur férocité naturelle. Ainsi, le graphe du point de capiton, qui était initialement une représentation universelle de la parole et du langage, devient une représentation réservée à certains usages particuliers de la parole et du langage, dont le prototype est justement le Witz, le mot d’esprit. Ce que ces usages ont de particulier, c’est justement de croiser la chaîne signifiante et donc de mobiliser, potentiellement, tous les effets proprement signifiants de la métaphore et de la métonymie, « et jusqu’au niveau phonématique ». En somme, la parole non vide, la parole qui n’est pas bruit du moulin à paroles, tend à se confondre, si l’on suit jusqu’au bout ce qu’insinuent ces considérations, avec le trait d’esprit, avec une parole où le signifiant est appelé à prendre l’initiative, à démontrer son activité et sa fécondité.
Le fait qu’apparaisse, dans cette seconde version du schéma, l’objet métonymique, signale qu’à son arrière-plan ne figure plus seulement la référence à Saussure, mais aussi la référence à Jakobson, l’homme qui a promu la métaphore et la métonymie, tenues jusque-là pour des tropes rhétoriques, au rang d’« aspects » du langage. Cela nous conduit à la conjecture que je voudrais défendre, à savoir que cette seconde représentation de la parole par le point de capiton utilise, selon toute probabilité, une autre idée de Jakobson, celle qu’il expose dans l’essai intitulé « Linguistique et poétique
[9] ». On lit dans cet essai que dans tout acte de communication verbale se présentent six facteurs à distinguer. Le destinateur envoie un message au destinataire, ce qui nous donne déjà trois facteurs. Pour être opérant, le message requiert d’abord un contexte auquel il renvoie (c’est ce qu’on appelle aussi, dans une terminologie quelque peu ambiguë, le référent, à savoir ce dont on parle), contexte saisissable par le destinataire, et qui est, soit verbal, soit susceptible d’être verbalisé (4
e facteur) ; ensuite, le message requiert un code commun, tout au moins en partie, au destinateur et au destinataire (ou, en d’autres termes, à l’encodeur et au décodeur du message) (5
e facteur) ; enfin le message requiert un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire, contact qui leur permet d’établir et de maintenir la communication (6
e facteur).
Or, chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction linguistique différente, et toutes les fonctions peuvent être présentes dans un acte de parole donné. Elles y sont cependant toujours hiérarchisées, de sorte que l’une est dominante par rapport aux autres. On a ainsi la fonction référentielle, dite aussi dénotative ou cognitive, quand l’accent est mis sur le contexte ou le référent, autrement dit sur la valeur d’information à propos du monde que comporte le message. En second lieu, on a la fonction expressive ou émotive, centrée sur le destinateur, fonction dominante par exemple dans les interjections, qui s’écartent des procédés du langage référentiel par leur configuration phonique et par leur rôle syntaxique. La fonction conative, centrée sur le destinataire, domine dans le vocatif et l’impératif qui, du point de vue syntaxique, morphologique et souvent phonologique, s’écartent des autres catégories nominales et verbales.
La quatrième fonction, ou fonction phatique, régit les messages qui servent surtout à établir, prolonger ou interrompre le contact, à vérifier si le circuit fonctionne. Ainsi, en prêtant l’oreille et en enregistrant un échange de propos ordinaires, il est facile de surprendre des séries profuses de formules ritualisées : « Eh bien ! Eh bien ! Eh bien, nous y voilà, nous y voilà, n’est-ce pas ? – Je crois bien que nous y sommes – Hop nous y voilà. – Eh bien, eh bien, etc. ». Cette fonction phatique, typique du langage des oiseaux parleurs, serait la première fonction verbale à être acquise par les humains. La cinquième fonction, dite métalinguistique, centrée sur le code, se produit toutes les fois que le destinateur et le destinataire jugent opportun de vérifier qu’ils utilisent bien le même code, en disant par exemple : « Je ne vous suis pas, que voulez vous dire ? » ou « En quel sens l’entendez-vous ? »
Enfin, la sixième fonction, la fonction poétique, met l’accent sur le message ; elle domine quand la lettre est rappelée, et le signifiant est invité à suivre ses propres lois, à déployer ses équivalences, ou à les imposer sur les autres facteurs. La fonction poétique n’est pas propre à la poésie, elle peut surgir en toute parole, et devenir dominante en toute circonstance. Elle n’est nullement liée à l’emploi de certains signifiants particuliers. Jakobson rappelle qu’en 1919 le Cercle Linguistique de Moscou s’efforça de délimiter le champ des epitheta ornantia (épithètes à fonction ornementale). Mais, raconte-t-il, « le poète Maïakovski nous en blâma, disant que, pour lui, dès qu’on était dans le domaine de la poésie, n’importe quel adjectif devenait par le fait même une épithète poétique, même “grand” dans la Grande Ourse, ou encore “grand” et “petit” dans les noms des rues de Moscou. Autrement dit, le discours poétique ne consiste pas à ajouter au discours des ornements rhétoriques ; il implique une réévaluation totale du discours et de toutes ses composantes quelles qu’elles soient ».
Ces considérations sur les « facteurs » et les « fonctions » du langage, que nous avons hâtivement résumées, sont inscrites par Jakobson dans le schéma récapitulatif suivant.
| Facteurs : |
| contexte |
| destinateur… | message… | destinataire |
| contact |
| code |
| Fonctions : |
| référentielle |
| expressive | poétique | conative |
| phatique |
| métalinguistique |
Il semble probable que les six lettres qui apparaissent dans la seconde version du graphe de Lacan aient pris source dans cette théorie de Jakobson. En effet, deux des lettres figurent d’après Lacan le code et le message, qui sont justement deux des six facteurs de la parole d’après Jakobson, donnant naissance aux fonctions métalinguistique et poétique. La lettre δ’ (besoin ou désir) occupe la place du destinateur (l’émetteur de la parole) et renvoie à la fonction expressive. La lettre δ marque pour Lacan le destinataire ou plutôt la destination de la parole en tant qu’elle est demande et elle correspond à la fonction conative, celle qui domine dans le vocatif et l’impératif, outils grammaticaux de ces actes de parole que sont l’appel, l’ordre ou la prière, tous actes en somme qui sont des modalités de la demande.
Le facteur « contexte » et son corrélat, la fonction référentielle, la parole en tant qu’elle est porteuse d’informations sur le monde, ne semblent avoir laissé aucune trace dans le graphe lacanien, ce qui manifeste le caractère unilatéral de son approche des phénomènes de la parole. On peut l’expliquer peut-être si l’on pense que Lacan a à l’esprit le dialogue analytique, où toute référence au contexte, tout usage pratique de la parole, sont inexistants ou très marginaux. Le dispositif analytique semble conçu en effet pour mettre entre parenthèses la « réalité » qu’analyste et analysant auraient en commun. En revanche, les deux lettres β et β’ renvoient toutes deux au facteur contact ou à la fonction phatique. Le « je » et l’objet, le moi et son image spéculaire se font face et, par le ronron du moulin à paroles (dans les termes de Lacan), par l’échange profus de formules ritualisées (dans l’expression de Jakobson), s’assurent l’un l’autre qu’ils restent en contact, qu’un canal de communication, matérialisé par le vecteur en court-circuit, les relie ; il se rassurent ainsi en se montrant réciproquement qu’ils sont des animaux parlants et qui ne mordent pas. La présentation satirique de ce type de communication est analogue dans les deux textes, mais avec un accent chez Lacan plus supérieurement amer, disons plus nietzschéen.
Le graphe lacanien, lu dans cette perspective, insinue également l’assimilation entre la parole au sens plein, le Witz, et la parole où domine la fonction poétique. C’est de ces trois points de vue qu’on peut dire qu’une parole croise la « chaîne signifiante » « en tant qu’elle reste entièrement perméable aux effets proprement signifiants de la métaphore et de la métonymie, ce qui implique l’actualisation des effets signifiants à tous les niveaux et ju