2002
Savoirs et clinique
Littérature
La tombe de la persévérance : à propos d’Antigone
Joan Copjec
[*]
La fixation liée au surmoi de Créon et la persévérance qui motive
la sublimation chez Antigone entretiennent des relations différentes avec une
jouissance primordiale toujours déjà perdue et la demande de l’Autre.
Mots-clés :
Demande de l’Autre, sublimation, objet a, jouissance, Haftbarkeit.
The superegoic fixation of Creon and the perseverance that drives
Antigone sublimation bear different relations to the primordially lost
jouissance and to the demands of the Other.
Keywords :
The demand of the Other, sublimation, object a, jouissance, haftbarkeit.
« Du dur désir de durer »
P. Éluard
Le travail que nous publions est
la dernière partie d’un article d’une plus grande ampleur dont nous retraçons
brièvement l’argumentation dans ses phases successives. S’appuyant sur les
travaux de J.-P. Vernant, Joan Copjec rappelle l’historicité de la tragédie
grecque, à la fin du vie siècle : « [elle] apparaît
comme un moment historique très précisément circonscrit et daté.[…] Louis
Gernet […] avait pu montrer […] que la matière véritable de la tragédie, c’est
la pensée sociale propre à la cité, spécialement la pensée juridique en plein
travail d’élaboration
[1].
»
Il est donc légitime de s’interroger sur la
pertinence moderne d’Antigone
. On
attribue à l’idéalisme allemand la résurrection d’Antigone
. Hegel, Schelling, Hölderlin partageaient une même
fascination pour la jeune fille. Hegel en fit la figure paradigmatique de
l’éthique moderne et la référence majeure de toute spéculation éthique.
L’auteur se consacre ensuite à une relecture de la pièce dans notre contexte
moderne. Cette approche l’amène d’abord à relire la relecture
d’Antigone
par Lacan dans
L’éthique de la psychanalyse
, relecture où Lacan
s’oppose à Hegel. Leurs thèses respectives sont présentées. L’auteur conclut en
résumant les points sur lesquels Lacan diverge de Hegel : en sexualisant le
travail, en soustrayant la mort à l’emprise de la biologie et en restituant au
sujet éthique un corps. Une telle proposition peut paraître incongrue à
quiconque estime que la sublimation requiert le retrait de la libido. L’auteur
s’engage à démontrer qu’il n’en est rien. Mais, avant de procéder à cette
démonstration, Joan Copjec interroge la polémique à l’intérieur du paradigme
qu’ouvre la notion d’immortalité qui, privée de tout ancrage métaphysique, se
décline en termes de continuité, progrès, postérité, succession, humanité et
espèce chez des auteurs tels que Feuerbach, Lefort et Blumenberg, Benjamin,
Agamben et Foucault. Ces thèses font l’objet d’une étude critique éclairante du
champ épistémologique moderne où s’affrontent, autour de la Mort, Histoire et
Biologie. C’est au terme de cette exploration que l’auteur en appelle, pour
sortir des apories modernes où s’enlise cette difficile question, à la notion
de pulsion de mort de Freud et à l’étude du cas d’Antigone
par Lacan. Ce retour l’amène à réfléchir sur la pulsion,
l’objet a
, la jouissance et sur la
demande de l’Autre. L’auteur procède alors à un examen serré de ces concepts
auquel ce résumé ne peut rendre justice.
L’extrait de l’article publié
permettra de montrer l’apport de Joan Copjec au débat que suscite encore
l’affrontement funeste d’Antigone et de Créon autour du « cadavre
outragé
[2] » d’un homme, frère et
citoyen. Dans le paragraphe qui précède, l’auteur s’interroge sur les
conditions d’un progrès éthique. Avec Kant puis Lacan, elle oppose le pathos,
la sympathie, à l’engagement actif qui requiert un changement radical du
sujet.
Annie Bourgois
Lorsque Lacan parle de l’obstination « implacable », «
inflexible » d’Antigone, sa résistance, c’est à Freud qu’il pense et plus
particulièrement à ce terme «
haftbarkeit, que l’on traduit comme l’on peut
par persévération, mais qui a toutefois une curieuse résonance en allemand, car
cela veut plutôt dire responsabilité, engagement
[3] ». Son inflexible résolution d’honorer son frère ne
relève ni d’une quelconque volonté de destruction ni d’un appel du néant (comme
le suggère Anouilh qui la dépeint comme une petite fasciste mue par une
inexorable volonté démoniaque de renverser toute opposition), mais d’un
Zwang, une pulsion compulsive. Si les
deux attitudes témoignent d’un même dédain à l’égard du monde empirique,
toutefois la première dérive d’une insatisfaction négative, déviée, la seconde,
en revanche, procède d’une satisfaction originale et tend à affirmer l’objet
que sa dynamique circonscrit.
Distinguer la pulsion de la volonté de détruire, en soulignant
que, d’un côté le trajet de la déviation est soit détourné, soit arrêté, et que
de l’autre la pulsion est satisfaite, peut être source de quelques confusions.
Freud nous enseigne que c’est une satisfaction inconsciente qui parfois attache
le sujet à son symptôme. Le sujet répète systématiquement, comme s’il était
englué dans une ornière dont il refuse de sortir, des comportements qui le
handicapent, voire le font souffrir, à seule fin de jouir de la satisfaction
inconsciente exorbitante qui en dérive. Qu’est-ce qui, dans la persévérance
d’Antigone, la différencie de la répétition névrotique ? D’une certaine
manière, la réponse a déjà été donnée. Sa persévérance ne consiste pas à
répéter un schéma comportemental, mais il s’agit d’un exploit, en dépit
d’énormes obstacles, d’un acte créatif qui, loin de la maintenir telle qu’elle
est, au cœur même de son être – rebelle ou pervers – provoque une
transfiguration complète. La persévérance d’Antigone ne réside pas dans une
reconduction rigide du même mais se manifeste dans sa métamorphose au moment où
elle est confrontée à deux événements : la mort de son frère et le refus de
Créon d’autoriser l’enterrement de ce dernier. Elle ne reste pas fidèle à
elle-même, mais à ce destin funeste – Atè
– qui la frappe. Si certains la considèrent comme un être obstiné,
incapable de quitter son chemin, c’est parce que la pièce
Antigone commence après que
l’événement a eu lieu. Certes, face à Créon, elle se montre intraitable. Elle
ne se soumet pas à ses lois. Elle ne cède pas à ses faiblesses humaines mais,
devant la loi inhumaine que l’événement antérieur et non représentable dévoile,
elle se métamorphose et cette transformation est si radicale qu’on ne peut
l’appréhender que comme une métamorphose mythique et non comme un acte
héroïque. La métamorphose est étrangère à la tendance – « humaine, trop humaine
» – à ployer sous le poids de l’adversité. Les cris d’oiseau sauvage qu’elle
pousse en apprenant que le corps de son frère a été exposé de nouveau, après
qu’elle l’eut soigneusement couvert de poussière, ne l’humanisent pas, bien au
contraire. L’image qu’elle présente n’appartient pas au registre du
pathos ; plutôt que de le soutenir,
elle détruit tout processus d’identification de la part du spectateur.
Décrire la différence entre la persévérance et la répétition
névrotique ne peut nous dispenser d’une analyse de leur structure respective.
Pour comprendre le sens de la métamorphose, il faut savoir en quoi la
satisfaction du symptôme diffère de celle de la sublimation. On fera cette
première remarque : la demande de l’Autre n’est pas générale, elle s’adresse
uniquement au sujet. La singularité de cette adresse est bien ce qui accable le
sujet qui est seul à devoir y être attentif, à devoir deviner ce que cet Autre
attend de lui et de lui seul. Mais si cette adresse est vraiment unique, alors
la demande ne peut l’exprimer de façon ambiguë – c’est-à-dire par des
signifiants – ce qui l’ouvrirait à d’autres. Il s’ensuit que la demande doit,
comme un déictique, pointer son destinataire, le désigner dans sa chair. De
fait, c’est ce qui se passe : l’Autre le hèle et le hale en le saisissant par
la peau du cou. Cette capture explique l’inhibition de certaines parties du
corps ou de fonctions organiques. Selon Freud, la zone inhibée ou contrainte
est trop érotisée et il en offre pour illustration le cas de l’obsessionnel qui
ne peut écrire car l’écriture s’est chargée d’un sens érotique. Si la zone
érotisée est la trace de la demande de l’Autre et l’inhibition celle de la
soumission du sujet à cette demande, la satisfaction du symptôme serait plus du
côté de l’Autre que du Sujet.
L’inhibition du corps est différente de celle de la pulsion ;
en fait, la sublimation libère le corps de l’inhibition et de la répétition
symptomatique. Souvenons-nous de l’obsessionnel incapable d’écrire. Il est
communément admis que c’est la désérotisation des actes d’écrire et de penser
qui libère sa main et le flux de ses pensées. On croit également que le désir
de savoir succède au dénouage de la jouissance des processus cognitif et
intellectuel. La connaissance commencerait avec le retrait de la libido. Il
n’en est rien. Le désir de savoir découle du dénouage non de la jouissance du
savoir mais de la jouissance du sujet-supposé-savoir, c’est-à-dire de l’Autre
qui demande « Dieu sait quoi » mais qui – du moins le sujet le croit-il – sait
quelque chose de la jouissance.
Comment s’opère ce dénouage ? En substituant la forme à la
chair. L’objet a – qui n’est ni
dialectisable ni référentiable, qui ne peut signifier, qui n’est qu’une forme
sémantique vide, mais qui est la forme du langage – remplace la chair du sujet
en tant qu’indice de la demande de l’Autre. Une extrême précision est ici de
rigueur. Cet élément formel se substitue à la chair du sujet, non à son corps ;
en effet, l’objet a est la condition
de possibilité de ce corps. Par ailleurs, cette forme ne se détache pas de la
jouissance, au contraire, en tant qu’il est la trace de la pression de l’Autre
sur le sujet, il véhicule la jouissance (elle-même étant la réponse à un
stimulus venant de l’Autre et dont le sujet ne peut se séparer facilement).
L’objet a – qui est la pulsion de mort
ou tout ce qui s’y rattache – conduit le sujet vers la stase fusionnelle avec
l’Autre tout en lui en barrant l’accès. Tel le zéro qui commence la série des
nombres, il commence la série des signifiants, ouvre au sujet le champ de la
représentation où, grâce à la sublimation ou substitution de la forme à la
chair, il va pouvoir s’engager activement. Le sujet s’engage dans la vie
symbolique, au nom de l’Autre perdu, non pas pour y représenter sa demande,
mais pour la désigner, ou encore comme Lacan le dit souvent, pour la
cerner.
L’acte d’Antigone, sa sublimation, traverse la division
aliénante que Hegel trace entre universel et particulier. Elle n’élève pas son
frère au statut d’individualité impérissable, elle ne soustrait pas le
particulier au contingent, mais trouve un moyen d’honorer sa singularité ou
Atè et, au-delà, celle de sa famille –
c’est-à-dire ce qui leur appartient en propre. Et elle y parvient, non en le
montrant dans sa chair, mais en effectuant un acte public, symbolique, qui le
désigne comme être unique, tel qu’en lui-même. En vertu de quoi agit-elle ?
Invoquant sa tombe, « la fosse des morts », elle nomme ainsi sa loi, lors de sa
lamentation : « J’aurais eu un autre mari à la place du mort, et un enfant d’un
autre homme, si j’avais perdu celui-ci. Mais, comme ma mère et mon père sont
enfouis dans l’Hadès, je n’ai pas de frère qui pourrait venir au monde
[4]. » (vers 909-912). N’est-ce
pas ce que nous disions ? Le moule est brisé, son frère est unique et c’est
cela qui la motive.
Si l’acte, celui de persévérer, Haftbarkeit, implique une fidélité à l’événement
(à la demande de l’Autre, à ce qui nous est extérieur), alors agir c’est
intervenir dans le symbolique et témoigner de cette demande. C’est à propos
qu’Antigone n’expose pas le corps de son frère mais le recouvre. En le couvrant
de poussière, elle élève cette chose insignifiante, la poussière, à la dignité
de la Chose, das Ding, la dignité de
cette singularité non représentable de sa famille –
Atè. C’est comme si ce qui était le
plus précieux pour elle, la condition absolue de son être, son objet
a, pouvait se figurer dans un objet
ordinaire. Mais quel est cet objet ? Un objet que les vents puissants qui
coïncident avec l’événement soulèvent sans mal, laissant un trou dans le monde
symbolique, le trou que creuse l’absence de son frère. On a souvent remarqué
que cette scène de l’enterrement, la scène de l’acte crucial d’Antigone, se
déroule curieusement dans les coulisses et que les paroles des messagers qui la
rapportent ne font qu’obscurcir le rôle qu’y joue Antigone. Le choix est
significatif. L’acte véritable ne pourra jamais se soumettre à la narrativité,
il déchire le tissu narratif : la structure qui sous-tend toute transformation
narrative. Il n’y a pas de sujet qui préside à l’acte, nulle figure
prométhéenne qui conjoint son Avant et son Après. L’acte est ce qui tranche,
rompt le temps narratif. Ici, il ne faut pas oublier qu’Antigone aussi est être
de poussière. Au cœur de son être on ne trouve rien qui résiste au temps, nul
statut ontologique, mais ce qu’on peut appeler son statut éthique. Son pouvoir
ne réside pas dans une capacité à rester immuable face à toutes sortes de
contingences, mais dans sa capacité à se métamorphoser en réponse à la demande
de l’Autre dont ces contingences manifestent la présence.
Il s’ensuit que l’acte véritable, la sublimation, se distingue
de l’idéalisation avec laquelle pourtant on la confond souvent
[5]. L’objet de la pulsion est
toujours un objet sublimé et non un objet idéalisé. Ce serait une erreur que de
prétendre qu’Antigone idéalise le corps de son frère ou encore la poussière
dont elle le recouvre. Au contraire, ces objets sont, en eux-mêmes,
insignifiants, et ne sont pas pour Antigone des points d’identification, comme
l’est tout objet idéalisé. Cette confusion entre idéalisation et sublimation
est, toutefois, instructive, car elle nous oblige à chercher ce qui, dans la
sublimation, conduit à cette erreur d’interprétation. La source de la confusion
n’est pas difficile à trouver, elle réside dans l’opinion communément admise
que l’objet sublimé ne remplit pas l’estomac, c’est-à-dire qu’il ne satisfait
ni ne comble le besoin. Lacan nous enseigne, au contraire, que l’objet sublimé
suspend, calme, désarme le désir, qu’il élève une frontière qui nous empêche de
dévorer l’objet
[6]. Le
sujet entretient avec l’objet sublimé une relation désintéressée, détachée,
c’est-à-dire que ce n’est pas un objet dont on attend, comme de l’objet du
besoin, une satiété.
Donc, si l’objet sublimé partage avec l’objet idéalisé une
similitude, c’est dans le sens où ils érigent une barrière qui empêche le sujet
de les considérer comme de simples objets de consommation (ainsi que le font du
corps de Polynice les oiseaux charognards) ou d’usage. Mais ils diffèrent dans
la mesure où seul de l’objet sublimé on peut dire qu’il est désintéressé,
dé-idéalisé. Je rapprocherais volontiers ceci du concept kantien, mais ce point
doit être éclairci. L’idée est la suivante : contrairement à l’idéalisation, la
sublimation ne trouve pas son plaisir dans l’objet en soi, mais dans l’acte de
le constituer comme tel, en d’autres termes, dans l’acte de dessaisir l’Autre
de la jouissance, dans la mesure où cette libération de la jouissance engendre
ce que Kant nomme le libre jeu des facultés. C’est parce qu’elle s’en détache
qu’Antigone parvient à honorer son frère et l’Atè de sa famille. L’objet
a sublimé n’a d’autre fonction ou de
valeur qu’à s’interposer, qu’à amorcer un détachement qui rende au sujet son
pouvoir ; il est donc par nature remplaçable. Et la persévérance d’Antigone
consiste à opérer ce remplacement, à dénouer inexorablement la jouissance du
savoir de l’Autre, à assumer l’entière responsabilité de la valeur qu’elle
confère à cet Atè. La sublimation est
donc la contribution de Freud indispensable à la théorie de la valeur du
travail.
Notre thèse pose une intransigeance égale chez Créon et
Antigone – intransigeances qui témoignent d’une même insistance de la pulsion –
mais elle ne sous-estime pas l’abîme qui les sépare. Il convient donc
d’expliciter la nature de leur différence. Dans Au delà du principe de plaisir, Freud, citant
une phrase du Méphistophélès de Faust
: Ungebändigt immer vorwärts dringt,
parle d’un facteur pulsionnel qui n’admet aucun arrêt. Il semblerait que l’on
puisse appliquer cette description autant à Créon qu’à Antigone, toutefois
Freud remarque que cette force est telle que nulle sublimation n’est capable de
la neutraliser. Qu’est-ce qui explique cette irrépressible force ? Voici la
réponse de Freud : c’est la différence entre la quantité de satisfaction
demandée et la satisfaction obtenue qui alimente l’inépuisable motion
pulsionnelle.
Pourquoi aucune sublimation n’est-elle capable de mettre un
point d’arrêt à cette motion ? Freud et Lacan s’accordent à dire que la
sublimation n’est que partielle : l’objet sublimé est toujours un objet
partiel. Il ne faut pas l’entendre comme partie d’un tout mais plutôt comme
objet capable de nous leurrer en nous faisant miroiter l’existence de quelque
chose au-delà de lui. Il se présente comme recouvrant une immensité qu’il ne
nous autorise pas à entrevoir. C’est là que l’on peut distinguer la différence
entre la persévérance d’Antigone et l’obstination de Créon. La persévérance
relèverait de cette décision éthique, confrontée au caractère partiel de toute
sublimation, de continuer à poursuivre des sublimations renouvelées. Il est
impératif de saisir la différence entre les concepts de sublimations
renouvelées et de sublimations accrues. (Ces dernières correspondant à une idée
répandue mais fausse. Le premier concept intègre l’idée que la sublimation
concerne l’instauration d’un objet, et non pas un processus intensif de
purification.) Sublimer implique donc une invention constante de nouveaux modes
de fidélité à l’égard de l’Autre perdu ou mort, invention qui peut conduire le
sujet à renoncer aux derniers vestiges de son être même, c’est-à-dire à l’objet
qui structure le fantasme. Comprendre ce point est essentiel : la sublimation
ne conduit pas nécessairement à renoncer à sa vie mais à renoncer au fantasme
primaire. La métamorphose d’Antigone illustre un tel renoncement ; elle se
retire de la scène où son fantasme se déployait et simultanément elle fait
advenir, par son acte, un monde.
Créon, en revanche, plutôt que de poursuivre de nouvelles
sublimations, idéalise la différence entre la satisfaction demandée et celle
qu’il obtient ; en d’autres termes, il cède à l’impératif du surmoi. Dans son
séminaire sur l’éthique, Lacan traduit cet impératif en ces termes : «
Continuez à travailler. Que le travail ne s’arrête pas. » Ce qui veut dire : «
Qu’il soit bien entendu que ce n’est en aucun cas une occasion de manifester le
moindre désir. » La morale du pouvoir, du service des biens, c’est : « Pour les
désirs, vous repasserez. Qu’ils attendent
[7]. » Ces injonctions nous donnent une définition claire
du surmoi qui n’est que l’idéalisation des satisfactions refoulées, où «
refoulées » renvoie simplement à cette partie de la satisfaction qui reste
structurellement inatteignable.
La fixation liée au surmoi de Créon et la persévérance qui
motive la sublimation chez Antigone entretiennent donc des relations
différentes avec une jouissance primordiale toujours déjà perdue et la demande
de l’Autre. La fixation est poursuite obstinée d’insatisfaction, dans la mesure
même où cette obstination vise à maintenir la différence entre le plaisir que
procure un objet quelconque et la jouissance absolue que l’objet, cause du
désir, promet. Le surmoi exige de nous une veille soutenue dans l’attente de
cet incomparable plaisir absolu dont nous comblerait notre passé absolu et nous
intime le mépris des plaisirs terrestres. Cet impératif : « Jouis, mais ne
jouis que de cet impossible plaisir »
nous assujettit à un passé idéalisé, mais mort. Contrairement à la
persévérance, cette vaine poursuite de satisfaction résiste à toutes nouvelles
sublimations – précisément dans la mesure où c’est en perdurant qu’elle
escompte un progrès. Mais ici, le terme progrès a perdu toute la signification
éthique qu’implique conversion et ne
dénote qu’un processus reconduit d’accumulation du même. La pauvre poussière
désidéalisée d’Antigone, en revanche, nous apparaît semblable au sol sur lequel
s’érigent nos États-Nations modernes, voire au sang qui coule dans le corps
mortel de leurs citoyens. La persévérance ne situe pas la source de son plaisir
dans un passé révolu ni dans un objet inatteignable, mais dans le corps érotisé
par l’acte.
[*]
Joan Copjec, Professor of
English, Comparative Literature and Media Study at the University at Buffalo,
Director of the Center for the Study of Psychoanalysis and Culture at the
University at Buffalo (États-Unis).
Traduction Annie Bourgois.
[1]
J.-P. Vernant, « Le moment historique de la tragédie en Grèce »
et « Tensions et ambiguïtés dans la tragédie grecque », dans
Mythe et tragédie en Grèce ancienne,
Paris, Éditions de la Découverte, 1989, p. 14-15.
[2]
J.-P. Vernant, « La belle mort et le cadavre outragé » (1982)
dans
L’Individu, la mort, l’amour,
Paris, Gallimard, 1989.
[3]
Dans les
Trois essais sur la
théorie de la sexualité, Freud emploie deux termes corrélatifs :
Fixierbarkeit et
Haftbarkeit, dans J. Lacan,
Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la
psychanalyse, (1959-1960), Paris, Le Seuil, 1986, p. 106.
[4]
Sophocle,
Antigone,
traduit par J. et M. Bollack, Paris, Les Éditions de Minuit, 1999.
[5]
Un ouvrage récent illustre cette confusion,
The Threshold of the Visible World, K.
Silvermans, New York and London, Routledge, 1996.
[6]
J. Lacan,
Le Séminaire, livre
VII, L’Éthique de la psychanalyse, (1959-1960), chapitre
VII.
[7]
J. Lacan,
ibid., p.
363.