2003
Savoirs et clinique
La psychose
Une femme de valeur : l’être et l’avoir dans la psychose
Pascal Lec’hvien
[*]
Comment rendre compte de ces décompensations souvent graves qui caractérisent la clinique des psychoses et qui, pour autant, ne donnent pas lieu à des déclenchements ? À partir du repérage de ce qui aurait « lâché » dans le cas d’une femme présentant un épisode « mélancoliforme », cet article tente de restituer le travail de reconstruction effectué par ce sujet afin de retrouver une place dans le monde. Mots-clés :
rupture, traumatisme, perte non symbolisable objets et psychose, reconstruction.
How is it possible to account for the often severe collapses which characterize the clinic of psychosis but which do not necessarily trigger a crisis ? The close examination of what seems to have « dropped » in the case of a woman suffering from a phase of melancholia aims at tracing the work of reconstruction operated by the subject to recover a place in the world. Keywords :
rupture, trauma, non, symbolizable loss, objects, psychosis, reconstruction.
La clinique contemporaine nous confronte fréquemment à des sujets pour lesquels la question diagnostique devient difficile du fait de symptômes diffus, en demi-teinte et donc difficilement identifiables. De plus, lorsqu’on pressent une psychose, la question du déclenchement s’avère souvent délicate. Le repérage d’un moment dit de « déclenchement », voire l’existence même d’une rupture situant un avant et un après dans la vie du sujet, apparaît régulièrement problématique. Pourtant, ces sujets témoignent de discontinuités, de vacillations, de passages à vide, d’épisodes énigmatiques localisés, voire de « moments féconds », qui ne paraissent cependant pas se traduire par la débâcle caractérisant le déclenchement.
Ce constat interroge de nouveau et d’une certaine manière la notion de déclenchement, centrale dans l’abord structural des psychoses depuis Lacan, mais il pourrait aussi accentuer l’intérêt d’un examen de ces moments de discontinuité, de décompensation dans le parcours d’un sujet. L’enjeu nous paraît double :
- d’une part, repérer ces moments où il y a un changement : soit en défaut, en « moins », à travers l’interruption, la perte, la rupture, soit, à l’inverse, dans l’apparition de quelque chose d’inédit pour le sujet (étrangeté ou hostilité énigmatique, par exemple), afin de préciser la logique qui les sous-tend ;
- d’autre part, situer ce qui tenait ensemble, faisait point fixe, voire venait organiser la vie d’un sujet avant ou entre ces épisodes.
- L’effort diagnostique se justifie alors comme préalable à la trouvaille de ce qui pourrait permettre au sujet d’élaborer, face à ces discontinuités, un compromis propre à lui restituer ou lui maintenir une existence supportable.
Telles sont les questions que j’ai été amené à me poser et sur lesquelles le cas de Marie a pu m’instruire.
Un processus de décomposition
Je reçois Marie en consultation depuis maintenant deux ans. Lorsque je la rencontre pour la première fois, elle vient d’être admise à l’hôpital pour un état dépressif jugé sévère par les psychiatres. Elle n’a aucun antécédent psychiatrique et se dit alors dans une extrême souffrance. Elle vit en effet dans une quasiimmobilité depuis plusieurs semaines, son existence se ramenant à des allers et retours entre son lit et ce qu’elle nomme son « canapé de torture ». Elle précise n’être plus que « douleur » dans ce fauteuil, attendant qu’il « l’absorbe » et lui permette de rejoindre ainsi le « néant et la mort » qui, dit-elle, « l’envahissent » progressivement. En bref, elle ne sait plus comment vivre ni où aller, s’enfonçant chaque jour un peu plus dans le vide et la déréliction. Son entourage est extrêmement inquiet à son sujet, étant donné la dégradation de son état général, et craint qu’elle ne mette à exécution ses menaces d’en finir.
Le début de ce « processus de décomposition », comme le nomme Marie, remonte, selon elle, à six mois. Elle aurait à cette époque « subi un braquage » et l’état d’« épuisement total » où elle se trouve serait étroitement lié à cet événement, même si son effondrement n’est intervenu que progressivement et qu’il ne s’est accentué radicalement que depuis le départ de sa fille aînée, deux mois auparavant.
Marie, âgée de 47 ans, vivait, jusqu’au départ de sa fille, avec ses deux enfants, maintenant adultes. Divorcée depuis quinze ans, elle travaille, depuis qu’elle a réussi un concours, dans une administration. Elle a eu une vie difficile, avec des « galères », souffrant d’un malaise ancien, mais elle a « assumé » jusque-là, dit-elle, les aléas de son existence.
L’agression dont elle a été la victime intervient alors qu’elle travaille au guichet. Le voleur est entré, a menacé tout le monde avec une arme, a pris l’argent, puis est reparti. De fait, Marie ne considère pas la confrontation, sans violence physique, avec cet agresseur comme traumatique en elle-même. Lors du hold-up, elle aurait même, à l’en croire, « tout géré ». Deux choses l’ont alors préoccupée : « Ne pas donner trop d’argent » à l’agresseur, mais « suffisamment pour qu’il s’en aille » et « soutenir ses collègues ». Sur le moment, elle s’est sentie et montrée « très forte ». Ce n’est qu’ensuite, dans l’après-coup, et selon deux versants, que l’événement s’est révélé avoir été une catastrophe.
D’abord sur le mode d’une explosion : tout avait littéralement « éclaté », « les tiroirs s’étaient vidés » et tout était « pêle-mêle »… Éclatement et confusion que Marie décrit, de façon insistante, comme « physiquement ressentis », réellement éprouvés. Les mots et les formules qu’elle utilise ne sont pas des métaphores. L’explosion a « réellement » eu lieu dans sa tête, elle le dit : « Ma tête a explosé. »
Ensuite sur le mode d’un silence et de l’impression « d’être emmurée » : en effet, un « silence de mort » s’est depuis installé et Marie se sent « physiquement séparée » des autres et du monde, littéralement « exclue » : « Je n’avais plus de place, désormais. » Dans les heures qui ont suivi, elle n’a pu trouver personne avec qui parler de ce qui lui était arrivé. Plus précisément, elle n’a pu en reparler avec son fils : « S’il avait été là, dit-elle, la catastrophe n’aurait pas eu lieu. » L’épuisement l’a gagnée ensuite progressivement, à mesure que se confirmait ce qu’elle nomme son « exclusion du monde » et que l’envahissait de plus en plus une inertie rendant impossible la reprise du travail. Son existence sembla dès lors perdre toute signification.
De fait, le récit que Marie produit est saisissant pour deux raisons. D’abord, parce que s’y maintient un noyau d’indicible, tout à fait intolérable pour le sujet, où s’imposent un « regard » et « le contact d’une main sur sa bouche ». De cela, elle ne peut rien dire, si ce n’est témoigner de l’insupportable qui la poursuit depuis. Ensuite, et à l’opposé, c’est dans une véritable logorrhée qu’elle a parlé ensuite pour reconstituer la généalogie de son effondrement. En effet, Marie n’est pas réticente à parler. Au contraire, invitée, voire « convoquée » par des personnes compatissantes à dire et à redire, à tout sortir enfin pour expurger l’horreur supposée, elle se rend à cet impératif et raconte sans fin. Elle dit la douleur qui surgit, mais continue malgré celle-ci à expliquer, livrant des détails et paraissant toujours absorbée un peu plus, malgré tout, dans le chaos qui semble alors inexorablement l’attirer. Loin d’ordonner ou, plus encore, d’endiguer l’insupportable, son témoignage renouvelé semble bien plutôt accentuer son désarroi.
La parole paraît à cet égard n’avoir que peu d’effet sur ce dont elle souffre. Bien plutôt, la dérive qui emporte alors son propos la laisse extrêmement angoissée, notamment à l’issue des différents entretiens auxquels la confronte son hospitalisation. « Plus je parle, plus je me vide », dira-t-elle au second entretien, m’incitant ainsi à raccourcir les temps de parole et, surtout, à y mettre des points d’arrêt.
La mise en perspective de son histoire, qui s’élabora dès lors progressivement, permit en même temps d’éclairer sa position subjective. Cette histoire se ramenait à une succession de tableaux, de scènes traumatiques ou plus heureuses, où toujours l’image dominait, tels des plans fixes, des arrêts sur image. Nul flou, nulle approximation, nul effacement ou retour de souvenirs occultés, une histoire où, nous semble-t-il, nul refoulement n’est à l’œuvre.
Elle avait malgré tout toujours été quelqu’un de « direct », qui « fonçait » ; elle disait ce qu’elle pensait, mais sur le fond persistant d’une difficulté lancinante à exister. Comme si vivre semblait toujours suspendu à un effort nécessaire. Malaise qui se répercute dans une plainte ancienne : le sentiment intime de la précarité foncière de son être, et finalement de n’être jamais assurée d’être vivante. Depuis toujours, elle se souvient de ruptures étranges et inexplicables, d’angoisses de disparition à l’endormissement, de sentiments de mort imminente donnant lieu à des crises où son corps, envahi de tensions, semblait se désorganiser et lui échapper.
Sur le fond de cette fragilité singulière du sentiment d’exister, s’était même constituée une butée inexplicable : « Je ne dépasserai pas la cinquantaine », âge qui coïncide avec une émancipation potentielle de ses enfants. Ce qu’elle résume d’ailleurs ainsi d’une manière saisissante : « De toute façon, je me suis toujours dit que le jour où mes enfants partiront, je ne continuerai pas. » Ainsi se fait jour une corrélation étroite entre le sentiment de la précarité foncière de son être et ce qui, à travers ses enfants, l’arrime au monde. Elle situe à l’adolescence l’époque où s’est constitué le projet « de devenir mère et d’avoir des enfants ». Les enfants sont d’ailleurs évoqués répétitivement comme « source de richesse ». Là où elle n’était jamais assurée d’être vivante, les enfants venaient donner un but à son existence. À cette profonde incertitude d’être venait répondre ce « devenir mère », à travers la richesse, le bien constitué par l’enfant : une équation dont un épisode central de son enfance vient révéler les coordonnées.
En effet, à 11 ans, Marie a été la victime d’une agression sexuelle. Il n’y avait pas eu viol mais contact avec un inconnu dans des toilettes publiques. Elle était restée pétrifiée, voyant l’homme s’enfuir à cause d’une intervention extérieure.
Mais, plus que l’agression, ce qui reste de cet événement et sur quoi elle revient régulièrement, ce sont les paroles de sa mère. Celle-ci lui avait ainsi commenté l’agression : « De toute façon, il n’a pas pu lui faire de mal : elle n’était pas réglée. » Paroles qui condensaient, selon elle, tout le mépris que sa mère avait à son égard, qui la « niaient » et lui « enlevaient toute valeur ». Mais, plus encore, cette sentence maternelle venait qualifier cette agression, non par rapport à elle, mais dans sa conséquence potentielle : l’enfant qu’elle aurait pu en avoir. Une équivalence « réelle » a-t-elle alors pris consistance, fixée par la parole maternelle qui indiquait sa valeur pour sa mère : rien en elle-même mais, au-delà, dans un enfant potentiel ? Cette interprétation du désir énigmatique de la mère – qui se pose pour tout sujet (« Qu’être dans le désir de la mère ? ») – logeait son être dans l’enfant qu’elle pouvait avoir, et donc dans la mère à venir. Une équivalence femme / mère s’imposait, redoublant le modèle maternel : la mère ne vivait en effet que pour et par ses enfants. Elle n’avait jamais été une femme, mais exclusivement une mère, une mère toute-puissante, sans faille, autoritaire et humiliante, « une mère castratrice », résumait Marie. Ainsi la mère la privait-elle de son image en lui coupant les cheveux, de son corps en lui interdisant la gymnastique. Elle lui ôtait toute intimité du fait d’une intrusion incessante. Face à cet empire maternel, le père n’était qu’un recours fragile : de toute façon, « c’était elle (la mère) qui dominait tout ». Une mère à laquelle elle chercha à échapper par un mariage hâtif avec le premier homme rencontré, avec un projet fixe : avoir des enfants. Elle adoptait ainsi pour elle-même, littéralement, le modèle maternel, à son détriment puisque, rapidement, elle en vint à se sacrifier pour cet homme qui se mit à la tromper, puis à la « maltraiter de façon systématique », me dira-t-elle.
Marie fit pourtant cesser cette humiliation en divorçant. Elle entreprit alors de travailler et d’élever seule ses enfants, non sans entretenir des relations avec des hommes qui, curieusement, se ramenaient à la même logique : « Ce qu’ils attendent de moi, c’est que je sois une mère Thérésa, c’est-à-dire que je leur donne tout, sinon ils se débarrassent de moi. » Son existence s’arrima donc à cette position maternelle et à son travail, auquel elle tenait énormément. Elle y trouvait une place, y était reconnue sans y être humiliée, et était sourcilleuse d’y faire valoir ses droits. Grâce à cet emploi, elle subvient à ses besoins et, surtout, à ceux de ses enfants : il faut en effet « faire en sorte que mes enfants ne manquent pas d’argent ». L’argent est un élément très important de son existence. Non qu’elle ne vive que pour l’argent, mais elle doit faire en sorte de n’en pas manquer, de ne pas se retrouver dépossédée ni ruinée. Il s’agit donc pour elle de « gérer » l’argent. Une préoccupation qui est devenue la sienne au travail, mais que l’on retrouve également chez sa mère, qualifiée de « radine », et du côté de son grand-père paternel, trésorier de différentes associations. Elle vénère celui-ci, parce qu’il la protégeait de sa mère et qu’il lui a appris à lire et à écrire. Il lui faisait des compliments et lui donnait ainsi une bonne image d’elle-même, contrairement à sa mère qui la dévalorisait continûment. Il semble lui avoir montré d’autres façons d’« être riche », par l’acquisition d’une culture intellectuelle, mais aussi par la pratique de la culture physique, qui l’aidait à valoriser son image. Si le père, gymnaste et pompier, a favorisé cette image positive par ses compliments et son attention bienveillante, en aucun cas, cependant, il n’interposait une quelconque loi dans cet univers où régnait implacablement la mère.
Ainsi, l’argent, en tant qu’il évite que l’autre ou soi-même ne se trouve démuni, constitue, avec l’enfant, l’« avoir » polarisant l’existence. Orientation dont porte la trace une ancienne pratique : « Souvent, quand je marchais en ville, je traversais n’importe comment en espérant qu’une voiture me renverserait. Je traversais sur les passages cloutés afin que la voiture soit en tort, qu’ainsi mes enfants soient indemnisés et, en récupérant l’argent, ne soient pas démunis. » Dans ce scénario imaginaire se résume l’équivalence de ce qu’elle est et de ce qu’elle a, dans une vision maternelle que nous pourrions qualifier de « réelle », où la mère doit être tout pour ses enfants, jusqu’au sacrifice ultime. Ce qui ramène son existence à être purement et simplement suspendue aux besoins de l’autre, en conséquence de quoi la disparition ou l’éloignement de celui-ci peut équivaloir à son inutilité radicale, la ramenant au rang d’un déchet. Cette logique me paraît propre à la structure psychotique, dans la mesure où ce « tout ou rien » est le signe d’une séparation impossible du sujet d’avec l’objet.
Ma construction du cas résonne avec l’histoire du sujet. En effet, la lignée paternelle de Marie est marquée par deux ruptures remarquables. Son arrière-grand-père paternel était un riche industriel qui avait créé une entreprise florissante. Celle-ci fut entièrement détruite dans un incendie, précipitant la famille dans la ruine et provoquant son suicide. À la suite de sa disparition, ses six enfants furent confiés à différents oncles et tantes. Ainsi le grand-père de Marie fut-il élevé à une grande distance de sa famille d’origine. Devenu adulte, il se maria et eut deux enfants. Il « donna » l’un d’eux, le père de Marie, à l’une de ses sœurs, sous le seul prétexte qu’elle n’avait pas d’enfant. L’enfant fut purement et simplement « donné », ce qui le laissa « sans famille », dans une confusion insistante, parce qu’il n’avait jamais vraiment adopté ses nouveaux parents.
Ainsi, sur deux générations, la perte de la richesse équivaut à celle de l’être (la perte de ses biens ne laissa d’autre issue à l’arrière-grand-père que la perte de la vie), et l’enfant constitue un objet comme un autre (il peut être donné sans autre forme de procès).
Rupture et perte non symbolisable
L’idée que l’on pourrait avoir spontanément, à propos de Marie, serait de considérer son agression comme un trauma. Bien sûr, l’événement, ici le hold-up, apparaît bien avoir constitué une rupture qui situe un avant et un après dans sa vie, mais permet-il pour autant de rendre compte de ce qui, dans ce moment singulier, a constitué pour elle un traumatisme ? Dans son cas, cela ne nous paraît pas suffisant. Par ailleurs, la répétition supposée d’un traumatisme subi dans l’enfance ne nous semble pas plus pouvoir rendre compte des conséquences particulièrement radicales de cet événement pour le sujet.
Dans une clinique structurale, la psychose se caractérise par la carence du signifiant phallique. Celle-ci est une conséquence de l’échec de la métaphore paternelle, opération conditionnée par la présence du Nom du père, alors forclos. Le phallus permet au sujet de nommer et symboliser la perte de l’objet. Son défaut peut donc confronter le sujet psychotique, à l’occasion de séparations, de pertes, de ruptures ou d’intrusions massives du réel, à un effondrement radical que nul signifiant ne semble pouvoir tempérer. L’événement n’a alors aucune coordonnée symbolique, c’est-à-dire ne peut être rattaché à aucune chaîne signifiante participant de l’histoire du sujet
[1]. Le sujet est alors confronté à un pur et simple trou et affecté de ce que nous situons comme une jouissance (un réel) intrusive : dans notre cas, une image et une sensation réelle : le regard qui la poursuit, la sensation d’une main qui obture sa bouche et l’envahissement d’une inertie généralisée.
Cette sensation « réelle », comme elle la nomme elle-même, ainsi que ce regard nous semblent bien plutôt avoir la structure d’une hallucination, retour dans le réel de ce qui est forclos dans le symbolique.
Mais ce qui me semble davantage en cause dans l’effraction du réel est la façon dont Marie a été confrontée à une double perte non symbolisable : perte d’argent, qui lui a été arraché, là même où son travail consistait à le gérer, perte ensuite de ses enfants, qu’elle évoque à travers ce qu’elle appelle « le silence de l’absence de son fils ». Ce silence relève d’une rupture subjective de la chaîne signifiante mais situe également la place de l’enfant en tant que vide. Cela se confirme à partir d’autres éléments obtenus par la suite.
Le braquage est en effet intervenu dans un moment particulier pour Marie : le week-end précédent, son fils lui avait présenté sa nouvelle compagne. Son jugement à son égard avait été sans appel : « Dès que je l’ai vue, j’ai su que c’était la bonne. » Un jugement définitif qui accentue la coïncidence avec la révélation qui s’impose alors : le départ désormais inéluctable de son fils après celui de sa fille, quelques semaines auparavant. Cela signifie la perte de ce qui orientait jusque-là sa vie, de « ce qu’elle avait, dit-elle, de plus précieux ». Le braquage redouble cette perte par la perte de l’argent. Perdre ses enfants, puis se trouver brutalement dépossédée de l’argent dont elle avait la responsabilité précipite Marie dans le gouffre qu’elle nous a décrit. Toucher à ce qu’elle a revient à toucher à ce qu’elle est, on l’a vu. Perdre ces objets (enfants, argent) revient à se perdre soi-même, à n’avoir plus aucune valeur. Voilà mon hypothèse.
Le travail de Marie dans la cure, orienté par ma construction, a consisté d’abord à ne plus accorder d’importance prévalente à l’agression. Ne plus en parler autant a eu un effet apaisant et Marie a pu parler d’autre chose, de sa vie dans le service hospitalier, de ses projets, de ce qui l’insupportait comme de ce qui redevenait vivant pour elle.
Ensuite, je n’ai pas tenté d’élucider la position subjective de Marie ni de déchiffrer ses symptômes, comme dans un cas de névrose, mais j’ai plutôt soutenu ses appuis identificatoires et ses constructions. Marie reprit ainsi un travail d’écriture qu’elle avait délaissé depuis plusieurs mois. L’écriture avait en effet eu une grande importance dans sa vie, dès l’adolescence. Elle écrivait alors en cachette et « contre sa mère », contre l’envahissement et le sentiment que sa mère savait tout d’elle. L’écriture venait parer à la toute-puissance de celle-ci, puis avait été utilisée lors de périodes chaotiques, notamment lors de différentes séparations d’avec des hommes. Ce travail avait sa logique : elle déversait tout ce qui lui venait, écrivait sans relâche en prose, puis, dans un second temps, formalisait de petits poèmes. L’écriture devenait alors une contrainte et se versifiait dans un ordonnancement. L’écriture poétique constituait un aboutissement qui avait l’effet de la « détacher de ce dont elle souffrait ». Elle pouvait alors reprendre ses distances avec ce qui la tourmentait. Élaborer ces poèmes, puis me les adresser, eut un effet d’apaisement remarquable, grâce à un travail d’écriture que j’assimilerai à une éthique du bien-dire propre à la psychose.
À mesure de ce détachement progressif avec l’insupportable, elle se mit de nouveau à s’occuper d’elle, à se soigner, à s’habiller, à se montrer et elle reprit la gymnastique. S’occuper de son corps lui permit de reconstituer une image acceptable d’elle-même : restauration d’une image de femme à situer du côté de l’être, de même que la perspective d’obtenir un poste de travail qui lui convienne mieux dans son administration. Elle en trouva un – et c’est remarquable – au service des « ressources humaines ». Du côté de l’« avoir », elle rechercha d’autres modes d’« enrichissement personnel » à travers la culture (notamment sous forme d’échanges avec d’autres) et la lecture.
Elle entreprit de faire de la photographie d’une façon très particulière : elle photographiait des publicités, des éléments insolites du paysage, mais aussi différents grands chantiers de la ville. Son projet était de saisir le moment présent, d’avoir des instantanés de l’époque, de pouvoir matérialiser l’instant. Mais il était aussi, en les archivant, de pouvoir témoigner aux générations futures, et donc à ses petits-enfants, de ce qu’avait été la ville de son vivant : trouvaille tout à fait singulière qui la situe comme présente, se construisant un passé et envisageant un avenir possible. Ce recours à l’image visait à la situer comme vivante, là où l’absence de la signification phallique cause, chez le sujet psychotique, « ce désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie
[2] ».
Mais, si ces différentes pratiques se sont avérées précieuses pour sortir de l’inertie dans laquelle elle s’enfonçait avant l’hospitalisation, elles se sont montrées, à plus long terme, insuffisantes pour lui permettre de retrouver une place stable dans le monde. Cela d’autant plus que la revendication à être reconnue comme une femme par un homme et, plus précisément, à « être une femme aimée », l’enfermait dans une relation problématique avec un homme. Cette attente s’était accentuée après le départ de son fils et le décès de son père. Elle a repéré cependant les limites d’une valeur qu’elle ne pourrait plus prendre pour son père et, actuellement, c’est surtout à travers la prise de nouvelles responsabilités qu’une nouvelle dynamique semble s’établir.
Elle a en effet décidé de s’impliquer, au sein d’une association, dans la section de gymnastique volontaire où son grand-père, puis son père avaient été inscrits toute leur vie. Elle a donc postulé au poste de trésorière de cette association, et y a été élue.
Cette activité a considérablement modifié son existence, non sans le risque d’ailleurs que cette charge puisse devenir périodiquement trop lourde à assumer pour elle (elle peut en effet s’y montrer très investie et d’une rigidité certaine). Mais, plus profondément, elle doit désormais s’intéresser à un budget dont elle s’évertue à rénover la gestion. Cela dans une version propre, féminine, oserais-je ajouter, grâce à la complicité de la présidente de l’association. Elle y fait preuve d’invention et de méthode. Ainsi, « gérer l’argent » semble avoir trouvé là, à travers l’héritage paternel, une actualité nouvelle.
Conjointement, elle s’intéresse également de plus en plus au mariage proche de sa fille. Elle y cherche de nouvelles perspectives, bien sûr à travers de futurs petits-enfants qui pourraient ainsi lui revenir. Et récemment, alors que je lui indiquais qu’elle allait devenir grand-mère, elle me fit cette remarque, après un temps de silence : « Non, je ne vais pas devenir grand-mère, mais une femme qui aura des petits enfants. »
Ce projet pourra-t-il la faire accéder à un mode de stabilisation plus solide, où l’on retrouverait, avec ses fonctions de trésorière, ce rapport singulier (mais sur un mode nouveau) aux objets « enfant » et « argent » que nous avons repéré comme prépondérant dans son cas ? On peut l’espérer. Pour l’heure, Marie a pu retrouver le calme, avec une vie professionnelle, sociale, familiale… Son rapport à la parole a changé, les images qui la hantaient ont disparu. Cette stabilisation reste cependant fragile et liée au transfert, mais lui permet, avec l’aide d’un traitement chimiothérapique adapté, de se chercher des perspectives d’avenir.
Nous pourrions conclure sur ce petit mot qu’elle m’a envoyé récemment à l’occasion d’un rendez-vous déplacé et qui indique le point où elle en est : « Il m’arrive encore d’être fatiguée, stressée, tendue, de me sentir absente, inexistante, mais désormais j’assume ce mal-être. »
[*]
Pascal Lec’hvien, psychanalyste, psychologue au chgr de Rennes, chargé de cours en dess à l’université de Rennes 2.
[1]
Voir également, à ce propos, la revue
Quarto n° 63, 1997, plus particulièrement l’article de Y. Vanderveken : « L’hallucination : le rêve traumatique du psychotique ».
[2]
J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1958),
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 558.