2003
Savoirs et clinique
Compte rendu de lecture
Compte rendu de lecture
L’ouvrage coordonné par G. Morel rassemble de nombreux articles venant de champs disciplinaires différents autour d’un thème rarement abordé par la clinique, celui du suicide. Il est le fruit de plusieurs années de recherche menées par des psychanalystes, lors d’un séminaire et de présentations de malade. Mots-clés :
suicide, passage à l’acte, prévention.
This book collects numerous contributions from different fields about suicide. It is the fruit of many years of psychoanalysists’work and researches, elaborated during a seminar and patients’ presentations in hospital. Keywords :
suicide, acting out, prevention.
Isabelle Baldet, (psychanalyste à Lille), Sur Clinique du suicide, coordonné par Geneviève Morel
L’ouvrage coordonné par Geneviève Morel rassemble, autour d’un thème très rarement abordé par la clinique et encore tabou dans notre société, de nombreux articles venant de champs disciplinaires différents. Il est le fruit de plusieurs années de recherche autour du suicide, menées lors d’un séminaire sur la prévention du suicide et d’un colloque intitulé « Tentation et répétition ». Ces rencontres, organisées par des psychanalystes, ont permis de confronter des approches théoriques et des pratiques différentes car elles ont rassemblé des psychanalystes, des médecins généralistes, des psychiatres, des psychologues et des philosophes. Les présentations de malades menées à l’hôpital par des psychanalystes ont enrichi le débat, et l’originalité de ce livre est aussi de restituer les paroles et les écrits de sujets ayant commis ce passage à l’acte ; paroles d’avant l’acte seulement, si le suicide a été « réussi », paroles d’après l’acte, si la vie leur est restée. Comment en parlent-ils ? Que peuvent-ils en dire ?
Le passage à l’acte suicidaire ne peut que nous interpeller : il pose des questions essentielles car existentielles, et nous renvoie à notre ignorance. Pourquoi un sujet décide-t-il de se supprimer ? Son acte était-il prévisible ? En était-il responsable ? Était-il possible de l’en empêcher ? Pourquoi l’instinct de vie laisse-t-il la place, parfois, à la pulsion de mort ?
Léon Vandermeersch apporte, dans son article sur le suicide en Chine, pays ayant les taux de suicide les plus élevés du monde, des outils de réflexion très intéressants d’un point de vue sociologique. En effet, si le suicide est très fréquent en Chine, il se voit à tout âge et dans toutes les classes de la société, et ne date pas d’aujourd’hui. Alors même qu’il est interdit par le confucianisme, le bouddhisme et le taoïsme, il est survalorisé par la culture chinoise s’il porte la marque d’un héroïsme hors des limites de la morale ordinaire, et cette survalorisation est agissante car elle s’associe à un système de croyance où les vivants et les esprits vivent en symbiose, où le destin des vivants se détermine dans le prolongement invisible du monde visible et où toute idée d’un au-delà transcendant est exclue. L’auteur parle à ce propos de tradition suicidaire et en donne de nombreux exemples : l’auto-égorgement est le mode noble du suicide et se pratique couramment en signe d’opposition à un empereur autocrate ou, au contraire, par fidélité à un empereur chassé ou déchu. Les femmes sacrifient volontairement leur vie pour sauver leur fidélité conjugale, leur honneur, ou pour accompagner leur mari dans l’au-delà. Le suicide forcé des concubines d’un empereur défunt était monnaie courante au xv
e siècle. Le suicide peut être considéré comme un moyen de laisser les esprits se venger des victimes d’injustice, il est aussi un véhicule pour rester au côté d’un défunt qu’on aime, d’un maître que l’on veut continuer à servir… L’étude de la société chinoise aurait montré à Durkheim, qui n’a pris en compte dans son étude sur le suicide que les religions catholique, protestante et juive, que les rites et les dogmes ne sont pas secondaires et peuvent receler de fortes tendances suicidaires, même si la religion dont ils sont issus a une grande capacité d’intégration sociale.
Cette approche sociale et culturelle du suicide ne peut occulter qu’il est aussi le fruit d’un parcours subjectif. Comme l’écrit François Morel, nous pouvons nous demander pourquoi un sujet passe à l’acte, dans la mesure où nombre de sujets placés dans des circonstances équivalentes, sinon pires, ne le font pas. Sa pratique de psychiatre et de psychanalyste, son expérience auprès de détenus, lui ont appris qu’il existe une condition essentielle pour le passage à l’acte suicidaire : la destruction du cadre symbolique protecteur dans lequel vivait le sujet. Cette approche nécessite la prise en compte de la singularité de chaque cas. L’histoire de Christophe, « le petit cochon qu’on égorge », accusé de crime sexuel, illustre comment le passage à l’acte suicidaire intervient après le désarrimage des repères d’un sujet paranoïaque qui, faute de Nom du Père, ne peut se créer un symptôme comme dans la névrose. Le décès de sa belle-mère, qui le persécutait, comme l’avait fait son père, l’avait plongé dans une sensation de mort, puis l’avait conduit à un passage à l’acte sur de petites filles, comme son frère l’avait fait sur ses sœurs et sur lui. Si l’enchaînement des persécutions avait été rétabli par la justice, le rapport à l’idéal du moi aurait été brisé. En effet, Christophe rendait de nombreux services aux autres et se pensait perçu comme un saint homme. Il avait fait de cet idéal une sorte de mission qui devenait incompatible avec son accusation. Christophe s’est donc suicidé juste avant son procès en assises pour que sa famille n’en subisse pas les conséquences. Ce cas clinique, finement déployé dans l’article de François Morel, interroge le système juridique, qui criminalise quasi systématiquement la maladie mentale et n’en fait plus une cause d’irresponsabilité. Méconnaître la maladie mentale et ignorer la détresse subjective ne peut qu’amplifier l’inefficacité des moyens de prévention du suicide déployés par les autorités actuelles.
Les autres articles de l’ouvrage nous livrent aussi des clefs pour approcher le suicide. Qu’elles soient tirées d’une pratique clinique en cabinet ou en institution, de l’étude d’œuvres littéraires comme celles de Nerval, Kleist, Stifter, Woolf ou Levi, d’œuvres philosophiques comme celle de Kant ou de la tragédie grecque, elles ouvrent des horizons nouveaux et permettent d’amorcer des réponses. En effet, la notion de libre arbitre dans le « choix suicidaire » est mise à mal, car la structure du sujet imprègne son existence et ce qui apparaît comme un choix singulier peut devenir la seule issue à des hallucinations visuelles ou auditives, ou à une perte soudaine de repères lorsque la fonction paternelle est défaillante. Certains sujets psychotiques se tuent pour suivre des proches ou rejoindre des ancêtres morts dont les images se présentent à eux. D’autres obéissent à des injonctions. La structure mélancolique semble particulièrement asservir le sujet à sa pulsion de mort : « Elle est une pure culture de la pulsion de mort, présente dans un surmoi cruel, prêt à assassiner le sujet. » La psychose favorise, dans un rapport au corps brutal, non médiatisé, l’atteinte portée à soi-même. La schizophrénie conduit le sujet à désinvestir son corps, qui devient alors un endroit à marquer réellement, par des auto-mutilations notamment. La névrose, et l’angoisse de castration qui lui est inhérente, protègent mieux le sujet du suicide car l’angoisse de mort est interprétée comme une angoisse de castration qui sert de barrière. Les fantasmes de séparation sont pris dans un rapport à l’Autre incluant le désir : ne pas vouloir faire subir à l’Autre une perte cruelle permet de rester en vie. Si la névrose semble mieux écarter le sujet du suicide que la psychose, la cure analytique est ce qui permet au sujet de se dire et, donc, de continuer à désirer la vie. Elle laisse au sujet la possibilité d’approcher un savoir inconscient et d’augmenter son espace de liberté, pour qu’il ne soit plus simplement agi par son inconscient.
Comme l’écrit Geneviève Morel
[1], la gageure de ce livre est de faire parler ce qui s’est refusé au dire, au prix de la vie. Il touche chacun d’entre nous car il nous confronte au deuil, à la perte, à la finitude et interroge notre existence de sujet, confrontés que nous sommes, dans notre pratique professionnelle ou notre vie personnelle, à ce passage à l’acte étrange et inquiétant. Seule la parole peut prévenir un acte ou une répétition fatale. Seules l’élaboration théorique et la confrontation de différents champs du savoir peuvent nourrir une pensée vivante.
[1]
G. Morel,
Clinique du suicide, Toulouse, érès, coll. « Des travaux et des jours », 2002.