Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2749201950
128 pages

p. 19 à 26
doi: en cours

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Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines

no3 2003/2

2003 Savoirs et clinique Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines

Transgression et identification dans le passage à l’acte

Geneviève Morel  [*]
Dans certains passages à l’acte criminels, il s’agit d’une transgression perverse de la loi ; mais dans de nombreux autres cas, où l’auteur de l’acte est psychotique, il agit au nom d’une mission idéale ou bien parce qu’il s’identifie à un objet pulsionnel qui concentre l’enjeu de son existence. Dans ce dernier cas, le sujet ne peut absolument pas assumer son acte, sauf dans un temps parfois très long après celui-ci, et les notions de responsabilité et de châtiment deviennent de ce fait extrêmement problématiques. Mots-clés : passage à l’acte, infanticide, serial killer, responsabilité, psychose, loi. A good number of criminal passages to the act involves a perverse transgression of the law, but in the numerous cases when the author of the act is psychotic he acts in the name of an ideal mission or because he identifies with the object of his drive which concentrates the very stake of his existence. In this case, the subject can by no means assume the act, except after a long time. It follows that the notions of responsibility and punishment are extremely problematic. Keywords : passage to the act, infanticide, responsibility, psychosis, law.
« Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons – car c’est nous qui le tressons comme tel – notre destin. Nous en faisons notre destin, parce que nous parlons. Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les autres, plus particulièrement notre famille, qui nous parle. Entendez là ce nous comme un complément direct. Nous sommes parlés, et à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé. Et en effet, il y a une trame – nous appelons ça notre destin. »
Jacques Lacan [1]
Dans nos sociétés occidentales, l’opinion associe souvent le crime à la perversion, surtout quand il comporte un aspect sexuel. Il lui paraît évident qu’il existe chez le criminel une « jouissance de la transgression [2] », pour reprendre une expression de Lacan à propos de Sade. Or, la notion lacanienne de transgression est très loin de son acception courante, sociale, voire juridique. Elle est étroitement liée à la notion d’un désir articulé à une loi intériorisée par un sujet, qui trouve son cadre, non seulement dans les lois positives de la cité mais aussi dans le cadre freudien normatif de l’Œdipe et de la castration. Chez le névrosé ou le pervers, différemment certes (et nous n’aborderons pas cette différence dans cet exposé), le désir s’appuie sur cette loi qu’il tente de transgresser un tout petit peu, juste ce qu’il faut pour en tirer une « lichette » de jouissance, un plus-de-jouir nécessaire à le causer. C’est ce qui donne au désir son accent inévitable et « normal » de perversion. Illustrons-le d’un court exemple. O. vient me consulter parce qu’il est en panne sexuellement et au travail. Il aimerait coucher avec sa femme mais n’a aucun désir pour elle, par contre il se masturbe avec des fantaisies SM ; il aimerait devenir le chef dans son travail de journaliste mais reste toujours « rédacteur en chef », soit celui qui obéit au « directeur de la publication ». Dans ses fantaisies SM, il convoque des femmes élégantes dans son bureau où elles doivent se déshabiller et se soumettre à tous ses caprices. Ces rêveries, qui datent de la puberté, lui évoquent une scène de séduction par sa tante maternelle. Celle-ci se mettait nue devant lui ou faisait mine de se cacher en minaudant : « Ah ! je suis dévêtue », tout en l’appelant précisément dans sa chambre à ces moments-là. La « perversion » du désir de O. provient de ce plus-de-jouir qu’était le regard sur le sexe voilé de sa tante. Le désir névrotique joue ici à la limite de l’interdit de l’inceste ; la transgression joue le rôle de cause du désir : la preuve en est qu’il a suffi à O. de me confier ces souvenirs pour que cesse son symptôme sexuel. Dans un autre cas, de perversion cette fois, celui de Gide, ses lecteurs savent ce que sa pédophilie doit à sa séduction par sa tante, à laquelle il s’identifia plus tard dans son désir pour les petits garçons [3].
Ces brefs rappels ne valent ici que pour leur opposer la dimension de certains crimes psychotiques, incommensurable avec ce style de transgression désirante qui suppose un objet bien délimité duquel le sujet est séparé par un interdit assumé par l’inconscient. Nous analyserons donc deux passages à l’acte criminels, l’un que j’ai connu par les archives et que je caractériserai comme relevant d’une mission au-delà de la transgression ; l’autre dont j’ai rencontré l’auteur à l’hôpital et qui m’a semblé en deçà de toute transgression.
 
Au-delà de la transgression : Henri Vidal, le tueur de femmes
 
 
En 1901, en l’espace d’un mois, quatre femmes furent assaillies à coups de couteau dans le sud de la France. Trois d’entre elles étaient des prostituées, mais pas la quatrième, une jeune fille employée dans un magasin. Elle fut sauvagement assassinée dans un train, et ce crime ferroviaire, qui démontrait que les progrès de la technique (le chemin de fer) n’étaient nullement corrélatifs d’un progrès moral, défraya la chronique. L’assassin, un homme de 34 ans, fut arrêté facilement : il n’avait pris aucune précaution particulière pour ne pas l’être. Il avoua et fut condamné à mort par un jury populaire à l’issue de son procès, le 6 novembre 1902. Sa peine fut commuée en détention perpétuelle au bagne de Cayenne, en Guyane, par le président de la République. Il y mourut du paludisme en 1906. Pendant son procès, une large place fut accordée à l’expertise psychiatrique qui devait décider de sa responsabilité. Trois experts l’examinèrent, dont le Dr Lacassagne, de Lyon, qui avait l’habitude de demander aux inculpés qu’il examinait d’écrire leur autobiographie. C’est grâce à lui qu’Henri Vidal écrivit ses mémoires et c’est grâce à deux historiens, Philippe Artières et Dominique Kalifa, que nous pouvons lire aujourd’hui, non seulement les écrits d’Henri Vidal mais aussi l’ensemble des commentaires médicaux, judiciaires et journalistiques qui accompagnèrent le procès. Les experts s’accordèrent dans leur rapport final sur la responsabilité de l’accusé, mais se contredirent à l’audience ; l’un le jugea atteint d’une « légère dégénérescence » ; le Dr Lacassagne pensait que son milieu social et sa malheureuse enfance avaient été criminogènes : il considéra donc que sa responsabilité était restreinte. C’est à cette incertitude des experts que le condamné à mort dut finalement la grâce présidentielle.
Pourquoi Henri Vidal avait-il assassiné ces femmes ? L’instruction retint le vol comme mobile, or lui-même affirma jusqu’au bout qu’il n’était pas un voleur : contre toute évidence, puisqu’il avait effectivement volé l’argent et les bijoux de ses victimes. Ses explications furent de ce fait jugées puériles et mensongères par les experts. D’autre part, il était clair que les meurtres n’étaient pas l’œuvre d’une « impulsion irrésistible » à l’instant de l’acte, ce qui lui aurait valu un diagnostic de démence et un non-lieu selon la loi de l’époque [4]. Ils avaient été prémédités, mais dans une hâte mêlée d’imprudence. Qu’est-ce qui avait donc déclenché cette série noire ? Retournons à sa biographie. Henri Vidal était un enfant posthume, né six mois après la mort de son père, que sa mère enceinte veilla moribond tout en élevant son fils aîné Léopold, qu’elle adorait, et en tenant avec ses parents un riche hôtel à Hyères. Henri Vidal n’eut pas de chance : son frère s’avéra être un voyou et un escroc, grand séducteur de femmes, dont sa propre mère, qui se ruinait pour satisfaire ses caprices coûteux. Henri fut très malade, enfant, et aurait gardé des séquelles d’une typhoïde qui fut jugée la cause de sa « dégénérescence » ultérieure. En fait, tout le monde s’accordait sur son avenir : il servirait comme maître d’hôtel chez sa mère et tiendrait l’établissement à la mort de celle-ci, Léopold n’en ayant nulle envie. Comme sa mère, Henri Vidal adorait son frère aîné et lui obéissait en tout : il l’accompagna même au Soudan, où celui-ci prétendait avoir découvert des mines d’or et soutirait ainsi de l’argent à des capitalistes crédules. Entre-temps, il subissait sans mot dire le joug maternel, l’interrompant cependant par des fugues régulières dès l’adolescence. Il se considérait comme un esclave, assistant à la ruine progressive de sa mère par les frasques de Léopold ; en retour, il en attendait cependant quelque réparation maternelle : « Henri, ne t’inquiète pas, Léopold fait beaucoup de fredaines, mais je lui en tiendrai compte ! Toi, travaille, sois gentil, et tu auras plus tard la récompense que tu mérites ! », disait-elle [5]. La catastrophe, double, survint en 1899 : la grand-mère maternelle mourut, suivie de peu par Léopold. Alors, la ruine familiale fut dévoilée car l’hôtel fut mis en liquidation judiciaire et racheté par une femme qui prit la mère comme gérante. Henri Vidal se vit appauvri, sans mariage possible, bref, perdu, et tenta de se suicider, puis de travailler ailleurs ; il alla d’échec en échec pendant un an. Le jour où il se rendit chez le notaire pour la liquidation de l’hôtel, il rencontra des prostituées et une femme, une ancienne gouvernante de l’hôtel qu’il chercha à persuader de l’épouser et qui le refusa parce qu’il n’avait rien. En 1901, en pleine errance, cette séquence se répéta : il rencontra une jeune fille, Mlle H., sa quatrième victime, qu’il tenta de convaincre de le suivre pour l’épouser. Elle refusa, et l’idée du meurtre lui vint alors pour la première fois : « […] L’idée absolue enfin de tuer la première femme qui se présenterait à moi. C’était la première fois que j’avais cette idée, mais avec aussi l’absolue conviction que la femme m’avait perdu, que la femme, quelle qu’elle soit, était indigne de vivre et que je devais les supprimer [6]. » Il va alors tenter de tuer selon un scénario constant : des prostituées (ou une femme qui le refuse) avec lesquelles il n’a aucune relation sexuelle, dans l’obscurité. Les deux premières lui échapperont car il est peureux et s’enfuira à leurs cris. Il va alors voir sa mère « pour une dernière tentative de conciliation [7] » ; elle s’énerve quand il lui demande des comptes sur sa fortune évanouie et le repousse : « […] Tu n’es pas chez toi ! » Furieux, il aura alors la main plus sûre pour poignarder la troisième et la quatrième victime, Mlle H. Après, il dépouille les cadavres de leurs objets de valeur et s’enfuit, pris de panique, en laissant de multiples indices derrière lui. En écrivant son autobiographie, notre criminel, qui refusait avec ténacité, on l’a vu, d’être considéré comme un voleur, construit une interprétation de ses meurtres comme une vengeance contre sa mère et sa belle-sœur, la femme de Léopold, qui l’ont ruiné : « C’est de là, dit-il, que j’ai conçu, en dernier lieu et pour la femme, une haine à toute épreuve, une haine irrémédiable, une haine implacable [8]. » En effet, tant Mlle H., qui le refuse, que les prostituées (« ces femmes habituées à gruger l’homme et à vivre de l’argent qu’elles enlèvent à ces hommes [9] ») sont l’équivalent de sa mère et de sa belle-sœur. C’est pourquoi il dépouille ces femmes, substituts maternels, une fois qu’elles sont mortes. Il ne s’agit pas d’un simple vol. Il cherche à prélever sur le corps de sa mère l’objet de valeur qu’il n’a jamais été pour elle, à retrouver son être dans un objet qui lui permettrait de se séparer d’elle. Ce qui a déclenché la catastrophe est la mort de son frère, son seul appui dans l’existence, son moi idéal qu’il suivait comme son ombre. Le jour de la mort de Léopold, cette identification s’écroula et sa mère ne lui permit pas de prendre une autre place auprès d’elle. Il nous le confie dans ce moment où s’avoue l’envie terrible qu’il devait éprouver pour son frère. Il voulait embrasser sa mère au chevet du moribond : « […] Sache que tu as encore un fils, un fils qui t’aime, qui ne te quittera jamais […], lui dis-je. [Ma mère] me repoussait de son bras droit, sans même me répondre un mot et comme pour me dire : “Ah ! Non ! Tu n’es pas Léopold, toi [10] !” » C’est donc l’objet de désir qu’il n’avait pas pu être pour sa mère que le meurtrier récupérait réellement sur le corps de ces femmes de la nuit en dépouillant leur cadavre après le meurtre. Et c’est en termes de devoir qu’il articulait, on l’a vu, ce qui le poussait à tuer les femmes, soit « quelque chose de surnaturel [11] ». On est très loin de l’articulation théorique du « discours du droit à la jouissance » dans la perversion [12]. Les crimes d’Henri Vidal sont au-delà de toute transgression ; ils sont l’expression non d’un droit de jouir du corps de l’autre mais d’un devoir de tuer. Leur côté sordide (le vol) ne doit pas nous masquer qu’il s’agit en fait d’une mission transcendante, attestée par le caractère « surnaturel » que lui attribue le sujet, qui la reçoit comme venant d’un Autre qui la légitime. Ce devoir [13], justifié par la défaillance maternelle (sa mère n’a pas fait son devoir [14], dit-il) est énoncé comme un impératif catégorique, une loi assumée par le sujet : « je devais les supprimer », « il faut les faire disparaître, ces femmes », « il faut tuer la femme ». Ce devoir érigé en loi est la marque du surmoi [15].
La transformation de l’idéal de vengeance meurtrier d’Henri Vidal en une loi dont il devient l’agent ressortit à la paranoïa. Même s’ils en semblent très loin, ces crimes sont à mettre en série avec ceux, souvent de plus grande ampleur, des « fous de Dieu » et autres terroristes ou idéalistes passionnés, qui tuent et se sacrifient au nom d’un idéal divin.
 
En deçà de la transgression : la cause d’un infanticide
 
 
Le cas de ce criminel met en évidence à quel point l’enfant qui vient au monde est un objet, objet laissé pour compte dans le cas d’Henri Vidal, objet aimé, indifférent, ou haï dans d’autres cas. Lacan a fait de cet objet un opérateur logique, l’objet a. L’enfant est d’abord un objet dans le désir de ses parents, objet réel dont il ne sait rien et eux pas grand-chose, mais qui laisse des marques dans son inconscient. Par la suite, l’enfant construit un fantasme autour du réseau d’interprétations inconscientes qu’il tisse autour de cet objet. L’objet a de Lacan est une écriture qui peut désigner ces deux objets. Or, la transformation de l’objet réel du désir des parents en objet du fantasme du sujet nécessite préalablement une délimitation et une séparation de cet objet réel et du corps maternel (ou de son substitut). Dans le cas d’Henri Vidal, cette séparation primordiale ne s’est pas faite et c’est à coups de couteau que le sujet essaie de récupérer sur le corps de l’autre cet objet auquel il équivaudrait dans le désir maternel.
L’obscur statut de « l’enfant-objet [16] » dans le désir maternel, qu’est-ce qui, mieux que l’infanticide, le met en évidence ? J’ai rencontré récemment Mme M. à l’hôpital psychiatrique [17] où elle séjournait à cause d’un risque suicidaire. Vingt ans auparavant, elle avait tenté de se suicider après avoir administré des toxiques à ses deux jumelles de deux ans et demi et à sa troisième fille, N., un bébé âgé de 6 mois. Les quatre, gravement intoxiquées, en réchappèrent de justesse ; N., particulièrement touchée, eut à subir une longue réanimation. Les psychiatres qui examinèrent Mme M. à l’époque décidèrent de ne pas donner de suite judiciaire à l’affaire. On la renvoya chez elle avec un traitement chimiothérapique et un suivi psychiatrique qui n’empêcha pas, ultérieurement, plusieurs rechutes délirantes nécessitant une hospitalisation. Un diagnostic un peu hâtif d’hystérie avait alors été porté, parce qu’elle se plaignait de l’impuissance de son mari alcoolique et disait vouloir un garçon. Elle disait avoir empoisonné ses enfants après une dispute conjugale pour qu’elles ne vivent pas sans elle avec un père alcoolique comme le sien.
Comment Mme M. en était-elle arrivée à un geste aussi tragique ? Lors de notre entretien, vingt ans après l’acte [18] donc, elle cita à plusieurs reprises des paroles de sa mère auxquelles elle adhérait totalement : pour ainsi dire, si elle avait dû écrire ces phrases, elle l’aurait fait sans guillemets. Mme M. était la première fille après quatre garçons dont un frère jumeau. « On ne l’attendait pas » ; « elle n’était pas prévue » ; « elle n’aurait pas dû être là » ; « elle n’aurait pas vivre », disait sa mère. Cette dernière phrase est équivoque puisqu’on ne sait pas si le « n’aurait pas dû » est une simple constatation liée aux circonstances dangereuses de sa naissance ou plutôt un terrible vœu de mort maternel. Cette phrase a scellé le destin de Mme M. Du moins celle-ci lui a-t-elle donné cette fonction en interprétant cette phrase en actes dans sa vie. C’est visiblement la signification d’une condamnation à mort maternelle qui a prévalu sur la première signification, plus factuelle, de la phrase. Lorsqu’elle a trois ans, naît une petite sœur : « Elle est tombée de son piédestal », commente la mère, toujours par la bouche de Mme M. En effet, le père la laisse tomber pour cette jolie sœur. À 12 ans, elle perd le seul être qu’elle aimait, sa marraine. Elle s’en remet mal : « Mater dolorosa », l’appelle sa mère par dérision. Elle a 14 ans lorsque sa mère l’arrache à l’école pour la prendre comme domestique à la maison ; elle perd alors toute vie sociale et elle est en butte à la persécution maternelle qui l’empêche d’avoir un amoureux. Enfin, à 17 ans, elle rencontre son futur mari. Son mariage fut immédiatement raté, se plaint-elle ; un mois avant, elle fut opérée d’une appendicite à la suite de laquelle elle commença à grossir ; elle était devenue boulimique. Relayant sa mère et faisant couple avec son mari contre elle, sa belle-mère devint sa nouvelle persécutrice. Mme M. les hait tous les deux. Sa première grossesse, gémellaire, fut difficile et suivie d’une dépression sévère ; l’année d’après, elle donna naissance à N. Elle se souvient avoir eu alors une pensée vengeresse digne d’une Médée : que la petite meure pour faire souffrir son mari ! Six mois après, c’était le suicide-infanticide. N’a-t-elle pas accompli alors sur ses enfants le vœu maternel qui avait accompagné sa propre naissance : elles n’auraient pas dû vivre ? Ne s’est-elle pas alors conformée au nom que lui avait jadis donné sa mère : Mater dolorosa ? C’est en effet le personnage qu’incarnait désormais, repliée dans sa douleur, celle que ses voisins et sa famille traitaient maintenant d’empoisonneuse.
Sa fille N. semble s’être identifiée, elle aussi, aux paroles prophétiques de sa grand-mère, relayées par sa mère : dès qu’elle sut marcher, avant même que de parler, elle se jetait répétitivement du haut en bas des escaliers, tombant elle aussi de son piédestal, et répétant aveuglément en un nouveau geste suicidaire le destin mortel qui l’avait si précocement frappée. Ainsi, la parole équivoque d’une mère ricochait de mère en fille sur les deux générations suivantes, s’accomplissant comme une malédiction mortelle. L’objet a, ce qu’est l’enfant dans le désir de l’Autre (Mme M. pour sa mère, puis N. pour Mme M.) est la signification incarnée dans le réel par cette phrase mortelle. L’agent de l’acte est cet objet a. Aucun sujet, même vingt ans après, pour assumer ce passage à l’acte : Mme M. n’avait rien de plus à en dire. Dépassée par un destin qu’elle n’entrevoyait pas, aliénée par un délire de persécution, elle ne pouvait que citer sa mère, encore et toujours. C’est pourquoi il s’agit dans ce dernier cas d’un acte en deçà de la transgression. Aucun désir, aucune volonté de jouissance ne s’y articulent dans une transgression de la loi ; aucune mission paranoïaque ne s’y énonce non plus, comme c’était le cas pour Henri Vidal. Mme M., dans son passage à l’acte, est identifiée à un objet prisonnier d’une équivoque langagière qui l’entraîne irrésistiblement. Certes, elle est sujet ailleurs : dans son délire, par exemple, où cette jumelle voit des sosies partout, où sa mère, sa belle-mère et son mari sont des persécuteurs ; dans son ambition d’« élever les enfants comme il faut », devoir malheureusement compatible avec son geste fatal, qui se voulait une protection de ses enfants contre leur père. Certes, elle sait qu’elle a fait « une belle connerie » et elle est accessible à une thérapie. Mais quelle sorte d’« assentiment subjectif », considéré par Lacan comme « nécessaire à la signification même de la punition [19] », attendre d’un châtiment ? Celui-ci n’aurait-il pas simplement redoublé encore la condamnation à mort maternelle ? Dans un tel cas, la responsabilité et le châtiment semblent extrêmement problématiques.
Dans le cas d’Henri Vidal, que j’ai situé au-delà de la transgression dans son acte, on a le sentiment qu’il aurait été accessible à une thérapie sous transfert et à l’assomption d’une responsabilité donnant un sens au châtiment si on la lui avait offerte. En prison, où il était d’ailleurs content d’être mis à l’abri de lui-même et bien traité, il écrivait en effet, dans un geste transférentiel, au Dr Lacassagne : « J’ai vu en vous le premier et le seul homme qui m’ait saisi et qui m’ait compris, le seul qui ait vu ce que n’avait pas vu ma mère, qui ait apprécié les maux d’un cœur meurtri [20]. »
Le crime psychotique, dont j’ai donné deux exemples très différents, aliène le sujet à lui-même d’une façon qui est sans commune mesure avec l’acte de transgression pervers où s’exprime une volonté de jouissance. Le sujet a besoin d’un temps extrêmement long après l’acte pour en réaliser la valeur et cette assomption, même dans un cadre thérapeutique, n’est nullement acquise. Cet effort devrait cependant, à mon avis, être systématiquement tenté dans une société qui exigerait l’assentiment subjectif véritable du criminel à sa peine, et dont la justice n’obéirait ni aux critères utilitaristes du châtiment, ni aux exigences, certes dictées par la souffrance, des familles de victimes, ni aux sondages d’opinion appelant à la vengeance sociale.
 
NOTES
 
[*] Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille.
[1] « Joyce le symptôme I », dans Joyce avec Lacan, dir. Jacques Aubert, Paris, Navarin-Le Seuil, 1987, p. 22-23.
[2] J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, Le séminaire, Livre VII, Paris, Le Seuil, 1986, p. 229.
[3] J. Lacan, « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 753.
[4] La loi de 1810. Article 64 : « Il n’y a ni crime, ni délit, si le prévenu se trouvait en état de démence au temps de l’action. »
[5] P. Artières et D. Kalifa, Vidal le tueur de femmes, Paris, Perrin, 2001, p. 38.
[6] Idem, p. 88. Je souligne en italique, là et dans la suite.
[7] Idem, p. 96.
[8] Idem, p. 138.
[9] P. Artières, Le livre des vies coupables, Autobiographies de criminels (1896-1909), Paris, Albin Michel, coll. « Histoire », 2000, p. 209.
[10] Idem, p. 204.
[11] Idem, p. 207.
[12] Ce droit à la jouissance est formulé par Lacan comme la « maxime » du marquis de Sade : « J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’ai le goût d’y assouvir. » Cf. « Kant avec Sade », Écrits, op. cit., p. 768-769.
[13] Dans « Le cas de Madame Lefebvre », commenté par Marie Bonaparte, on retrouve ce motif lancinant du devoir. En 1925, cette Lilloise avait tué, on s’en souvient, sa bru enceinte à bout portant devant son fils, et la seule explication qu’elle en donna fut : « J’avais l’impression de faire mon devoir. » Cf. Revue française de psychanalyse, Paris, Doin, I, 1, juillet 1927, p. 159.
[14] P. Artières, Le livre des vies coupables, op. cit., p. 200. On voit jusqu’où va son devoir d’éduquer les mères : « Je ne suis pas un écrivain mais j’ai l’intention si le loisir m’en est donné de faire plus tard un livre où ma vie racontée en détails servira de leçons à beaucoup de mères, de ces mères comme il y en a malheureusement beaucoup aujourd’hui qui ne comprennent pas les devoirs qui leur sont échus lorsqu’elles ont mis des enfants au monde. »
[15] Cf. J. Lacan, « Fonctions de la psychanalyse en criminologie » (1951), Écrits, op. cit., p. 130.
[16] Titre d’un colloque de l’Association lilloise pour l’étude de la psychanalyse et de son histoire (aleph), Lille, mars 2000, à paraître dans la revue Savoirs et clinique, n° 1, Érès, mars 2002.
[17] Lors d’une présentation de malade avec le docteur Emmanuel Fleury dans le service du professeur Michel Goudemand.
[18] Mais qui reprenait quasi identiquement les termes d’un entretien réalisé juste après l’acte, vingt ans auparavant.
[19] J. Lacan, « Fonctions de la psychanalyse en criminologie », op. cit., p. 126.
[20] P. Artières et D. Kalifa, op. cit., p. 159.
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