Savoirs et clinique
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I.S.B.N.2749201950
128 pages

p. 35 à 38
doi: en cours

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Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines

no3 2003/2

2003 Savoirs et clinique Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines

Faire signe à la fenêtre. Une clinique de la terreur

Emmanuel Fleury  [*]
Le 11 septembre 2001, nombreux sont ceux qui n’y ont pas cru. Ce fut l’effroi pour les habitants des quartiers alentour. Un état distinct de la peur, qui suppose un objet défini. Pour d’autres, l’angoisse a dominé. Ce seul événement du World Trade Center permet de passer en revue la clinique du danger : angoisse, peur et effroi. La psychanalyse nous invite à ne pas les confondre. Mots-clés : peur, angoisse, objet, trauma, danger, terreur. Many people could just not believe what happened on the 11th of September. The inhabitants of the immediate neighbourhood were awe-stricken. It was not fear which implies a definite object. Others experienced anxiety. The WTC event enables us to review the various modes of clinical reactions to danger : anxiety, fear, terror. Psychoanalysis invites us not to mix them up. Keywords : fear, anxiety, object, trauma, danger, terror.
Lors des événements du 11 septembre 2001, la chute des deux tours du World Trade Center, nous étions tous concernés d’une façon ou d’une autre. Mais, en même temps, cet évènement est très difficile à saisir en ce qu’il a d’unique. Quels sont ses effets ? Quelle est son importance exacte ? La question se pose encore maintenant de savoir ce que signifie cet attentat. Ce que les pirates ont bien voulu nous dire. C’est une énigme qui souligne l’actualité de l’angoisse.
 
L’angoisse est une attente
 
 
De l’angoisse, Freud disait que la solution de cette énigme devrait « projeter des flots de lumière sur toute notre vie psychique [1] ». Freud explique que l’angoisse suppose un état d’attente et de préparation, au contraire de la terreur. Dans la terreur ou l’effroi, on a affaire à un danger auquel on n’était pas préparé par un état d’angoisse préalable. Freud ajoute que l’homme se défend contre la terreur par l’angoisse [2].
C’est une idée très séduisante. L’angoisse au lieu de la terreur. L’un protège de l’autre. Comment l’angoisse protégerait-elle de la terreur ? Par ce que l’angoisse comporte de préparation et d’attente de quelque chose. L’objet de cette attente, c’est ce dont j’aimerais parler. Puis, j’aimerais revenir sur le problème de la terreur.
Véronique a vécu l’angoisse. Je la reçois depuis cinq ans mais ce n’est qu’après l’attentat contre les tours qu’elle parviendra à relier les éléments de son angoisse. Le 11 septembre 2001, elle travaille à la bibliothèque de son administration. Une de ses collègues lui dit qu’il se passe quelque chose aux États-Unis ; elles écoutent la radio sans avoir le support des images de la télévision. Il n’y a encore qu’un seul avion à avoir touché une tour. Puis, elle rentre chez elle. La deuxième tour est atteinte et s’écroule sous le choc du deuxième avion. Véronique allume sa télévision. C’est l’horreur : « Les gens couraient dans la rue, les avions volaient, les gens faisaient des signes à la fenêtre enfumée. » Commence l’angoisse pour Véronique. Elle a mal au ventre, elle vomit toute la nuit. Le lendemain, ça continue. Elle va à l’hôpital. C’est une occlusion intestinale. Cet épisode se résoudra sans opération. Une fois sortie de l’hôpital, Véronique commencera à parler de ce qui lui est arrivé. C’est alors qu’elle articulera les éléments déclenchants à l’objet de son angoisse.
 
L’angoisse est cadrée
 
 
Il se trouve que l’angoisse est cadrée, comme l’indique Lacan [3]. L’angoisse est cadrée parce qu’elle s’insère dans une série de signifiants. Ces signifiants la bordent comme un écrin.
Véronique est née au début de la Deuxième Guerre mondiale. Son père part au travail obligatoire. Puis, mariée, Véronique a une fille, Charline. Dix jours avant l’attentat contre les tours, Charline part à Paris pour ses études supérieures. Cette situation rappelle celle de la jeunesse de Véronique. Dans les deux cas, une fille est séparée de son père. Charline quitte son père à Lille, Véronique voit son père la quitter pendant la guerre. Ce contexte cadre l’épisode des tours et un souvenir de guerre.
En effet, un souvenir est mobilisé après les tours, il date de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Véronique se penche à la fenêtre de sa chambre vers l’âge de 5 ans. Sa mère l’en retire à toute vitesse devant le danger. Les militaires allemands patrouillent dans les rues. Ils pointent leurs fusils vers les fenêtres pour abattre les « terroristes ».
 
L’énigme du danger
 
 
À ce moment, le mystère est absolu. Elle ne comprend pas pourquoi sa mère la retire si brutalement de la fenêtre. Sans un mot, en silence. Véronique doit se le faire expliquer après. Là se situe un vrai moment de frayeur. Elle se trouve prise au dépourvu. Remarquons seulement que Véronique n’identifie pas le danger comme provenant des Allemands (qui sont pourtant réellement dangereux). Il ne l’effleure pas. Véronique situe la source de ce danger du côté de sa mère et de son retrait énigmatique.
Toutefois, il faut préciser que Véronique, en se penchant, allait faire un signe mortel, comme celui de ces femmes qui se penchaient aux fenêtres enfumées des tours. Les deux font signe à l’Autre. Pour les tours, le signe est un appel à l’aide. Dans le cas des Allemands, ce signe s’adresse à un Autre dont Véronique méconnaît la menace. C’est la mère qui porte la signification de la menace de l’Autre pour Véronique. Lacan le répète souvent : l’Autre primordial c’est la mère, dont le sujet se demande ce qu’il peut bien lui vouloir.
C’est un point palpable pour les tours. Nous n’avons pas su tout de suite que c’était un attentat. Nombreux sont ceux qui ont d’abord cru à un accident après qu’un seul avion eut percuté une tour. Puis, la thèse de l’attentat s’est précisée et un gouffre s’est ouvert devant une opinion terrorisée. « Terrorisme » comme « terreur » : c’est un mot judicieux.
 
L’objet de l’angoisse
 
 
Pour les deux, la mère et les tours, le danger était muet. Une histoire sans paroles. Les femmes criaient du haut des tours, mais l’on ne savait pas quoi. La mère de Véronique l’a retirée de la fenêtre en silence. Que lui voulait-elle ? Qu’arrive-t-il à ces femmes en haut des tours ? L’objet de l’angoisse peu maintenant se déduire du cadre. Il est entouré par la séparation d’une fille de son père, un signe à la fenêtre et l’énigme maternelle.
Devant la télévision, Véronique s’est reconnue dans ces femmes à la fenêtre qui faisaient signe. Les tours reproduisaient la scène de son enfance. Elle était cette fille menacée par sa mère. Elle avait déjà vécu un moment de frayeur vers 5 ans. Mais, pour les tours, elle est angoissée. Elle n’est pas seulement effrayée, elle est « protégée » de l’effroi, comme l’a dit Freud. Parce qu’elle y a mis son propre objet. Elle a collé sur les femmes des tours ce qu’elle était elle-même comme petite fille.
C’est comme cela que je déchiffre l’aphorisme de Lacan sur l’angoisse : « L’angoisse apparaît quand le manque vient à manquer. » Pourquoi le manque vient-il à manquer ? Parce que le sujet vient remplir ce manque par ses propres objets. À 5 ans, Véronique manquait d’explications au sujet des intentions de sa mère. En 2001, elle comble ce vide par le souvenir de la fenêtre. C’est pour cela que les situations de danger mobilisent rêves et souvenirs de deuil : le sujet convoque ses objets pour parer à la terreur.
 
Et la pensée ?
 
 
Les tours du 11 septembre 2001, c’était la terreur et l’effroi. C’était un meurtre de masse. Il n’avait peut-être pas le haut degré de science et de savoir que l’on retrouve dans la confection des bombes atomiques. Les journalistes ont insisté sur le matériel élémentaire que les terroristes ont utilisé. Mais ce meurtre n’était pas sans raison. Il y avait une haute organisation, une planification au détail près et une longue préparation. Ce meurtre était mûrement réfléchi.
Le drame des tours est exemplaire car il vient apporter un complément à Freud. Derrida le rappelle [4], la cruauté s’appuie sur le savoir. Et il est vrai que l’on ne peut pas abolir la cruauté. Non seulement la raison échoue dans sa lutte contre la pulsion. Pour paraphraser Freud, la raison échoue à imposer sa dictature sur la vie pulsionnelle [5]. Mais les tours montrent que c’est la raison elle-même qui devient cruelle. En 1977, Foucault l’a proclamé : « La torture, c’est la raison [6]. »
La nouvelle de Tchekhov, « Frayeurs [7] », est incontournable. Elle éclaire une partie du problème de la terreur. Se promenant la nuit dans une forêt, Tchekhov remarque une lumière au sommet du clocher de l’église d’un village. Cette lumière ne devrait pas se trouver là, car l’endroit en question est inaccessible. La présence de cette lumière est donc impossible. Tchekhov a l’impression que cette lumière le regarde fixement. Il se sent seul. Il est effrayé par cette lumière incompréhensible. Nous voyons clairement que la terreur de Tchekhov est le produit de sa réflexion. En réfléchissant à la localisation de cette lumière, il constate que son accès est impossible et débouche sur l’idée de l’incompréhensible. Sa raison fabrique l’impossible qui le terrifie. S’il disposait d’objets, Tchekhov aurait pu y réagir par l’angoisse.
Ces faits montrent clairement l’intérêt qu’il peut y avoir à différencier effroi et angoisse. Il s’agit de préciser une clinique du danger. Angoisse et effroi sont deux diagnostics que l’on pose sur des arguments précis qui s’ordonnent autour du cadre dans lequel ils apparaissent. Ce cadre ne met pas en jeu les mêmes éléments pour l’angoisse ou pour l’effroi. Du côté de l’effroi, il y a la raison, l’incompréhensible et l’Hilflosigkeit. Au contraire de l’angoisse, qui se réfère à l’attente de l’objet.
 
NOTES
 
[*] Emmanuel Fleury, psychiatre et psychanalyste.
[1] S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1922, p. 370.
[2] Ibid., p. 372.
[3] J. Lacan, L’angoisse, séminaire inédit, 1962-1963.
[4] J. Derrida, États d’âme de la psychanalyse, Paris, Galilée, 2000.
[5] S. Freud, « Pourquoi la guerre », Résultats, idées et problèmes, tome II, Paris, puf, 1985, p. 79.
[6] M. Foucault, Dits et écrits, tome II, 1976-1988, Paris, Quarto Gallimard, p. 390.
[7] Tchekhov, Œuvres complètes, tome I, Paris, La Pléiade, p. 1210 à 1215.
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