2003
Savoirs et clinique
Art, littérature, cinéma
Homme abstrait jusqu’au corps
Pierre Bruno
[*]
Le néant est le corps ; le corps se fait en arrière de lui-même ; c’est le corps qui est le moi ; homme abstrait jusqu’au corps : ces assertions d’Artaud sont prélevées de son recueil Interjections (dans Œuvres complètes, tome 14**). Entendues à la lettre, elles nous apprennent comment se fait un corps. Mots-clés :
corps, moi, néant, poésie.
« Nothingness is the body » ; « the body makes itself behind itself » ; « it’s the body that is the self » ; « man abstracted up to the body » ; these assertions by Artaud are taken from his collection, Interjections. Understood literally, they teach us how a body makes itself. Keywords :
body, self, nothingness, poetry.
Jusqu’à présent, Antonin Artaud n’a pas été lu. Jugement radical qui n’invalide pas les essais pour le lire, et qui n’efface pas non plus la frontière entre ces essais et les essais pour empêcher qu’on le lise, évidemment plus nombreux. Je situe ce qui suit dans la première catégorie des essais, et, par ailleurs, pour cerner ce que pourrait être la lecture d’Antonin Artaud, je propose de considérer que lire veut dire ouvrir, dans un écrit, une porte qui n’existe pas, mais qu’on ne trouvera pas ailleurs que dans cet écrit.
Un des écrits majeurs d’Artaud est le recueil intitulé « Interjections », inclus dans
Suppôts et suppliciations
[1].
J’extrais une phrase : « Le moi n’est pas le corps, c’est le corps qui est le moi » (p. 53). Cette phrase, d’allure simple, est énigmatique. Elle ne soutient pas une équivalence moi = corps, explicitement réfutée au contraire, mais une préséance du corps, sans nous dire quel est le rapport entre cette préséance et la réfection du corps dans laquelle Artaud est engagé dans la procédure d’engendrement de ses « filles de cœur
[2] ». Pour en savoir plus, interrogeons le poème
Ainsi donc c’est en prévention d’être dieu… (p. 146-147). Je cite : « […] dieu de son vrai nom s’appelle Artaud, et c’est le nom de cette espèce de chose innommable entre le gouffre et le néant, / qui tient du gouffre et du néant, / et qu’on n’appelle ni ne nomme ; / et il paraît que c’est un corps aussi, / et qu’Artaud est un corps aussi, / non pas l’idée, mais le fait du corps, / et le fait que le néant soit le corps, / le gouffre insondable de la face, de l’inaccessible plan de surface par où se montre le corps du gouffre, le gouffre en corps, ce gouffre le corps, le gouffre corps ».
Le fait que ce qui est néant soit le corps
Ce n’est donc pas le moi qui est le corps, mais ce qui est néant. Comment l’entendre ? C’est en amont encore qu’il faut rechercher une réponse, dans
Les nouvelles révélations de l’être (écrit en juillet 1937
[3]) : « Tombé enfin […] dans ce vide que je refusais, j’ai un corps qui subit le monde… » Avoir un corps n’est pas sans une conséquence à laquelle Artaud va devoir s’affronter, et qu’il indique déjà avec les mots « corps qui subit le monde », à savoir la jouissance que « toute la terre » va extorquer à son corps. Mais au moins a-t-il un corps ! Or, ce gain du corps est conditionné par une décision qui, dans l’écrit en question, est prise par
je, à savoir consentir au Vide. Ce vide est ainsi posé comme l’élément du corps, l’élément dont le corps est composé. Et c’est ce qu’Artaud reprend, dans le poème d’
Interjections, sous le terme de « néant
[4] ».
Ce que nous apprenons de ce poème,
Ainsi donc c’est en prévention d’être dieu…, c’est que le corps est un gouffre qui se
montre à partir du
gouffre insondable de sa face. La face, comme
plan de surface, est
inaccessible. Cette opposition du plan de surface, inaccessible, et du gouffre est aussi une transition, en ce sens que le corps-gouffre se montre à partir de la face, tandis que la face est inaccessible en elle-même du fait de la sur-face (qui recouvre le gouffre). Au passage, on retrouve là, sous une forme très condensée, la théorie du portrait qu’Artaud a exposée par ailleurs
[5]. Quant au gouffre, nous pouvons savoir ce qu’il est, dans sa relation au sans-profondeur de la surface, grâce à ce qu’Artaud écrit dans
Interjections (p. 80) : « Car les choses sont sans profondeur, il n’y a pas d’au-delà et pas de gouffre autre que celui qu’on y mettra, / mais tout de suite. » Avec cette phrase, Artaud confirme : 1) que le gouffre n’est pas dans les choses, que celles-ci sont sans profondeur (en fait, la position foncière d’Artaud est plus extrême : les choses n’existent pas – il n’y a que du corps ; j’y reviendrai) ; 2) que le gouffre doit y être mis, ce qui implique cependant ce qu’il a déjà annoncé dans
Les nouvelles révélations de l’être, à savoir qu’une décision de
je, quel que soit ce
je, de se jeter dans le vide est, initialement, nécessaire ; 3) que ce gouffre doit être mis tout de suite, c’est-à-dire avant que le temps ne dure, appelons cela le présent de l’énonciation.
D’autre part, gouffre et néant ne sont ni équivalents ni synonymes. Le néant, que j’ai identifié au vide, est, si l’on peut dire, un préalable que la décision du je ne choisit pas, n’a pas choisi. Il ne dépend pas de la décision du je de s’y jeter ou non. Le gouffre, par contre, on peut ou non le mettre (tout de suite, sinon c’est trop tard). Peut-on alors dire que le gouffre fait gouffre dans le néant ? Un moins dans un moins ne serait pas pour nous surprendre, sous réserve de ne pas l’interpréter comme un plus, mais comme un irréel (en choisissant ainsi la mathématique qui convient). Cependant, ce n’est pas ce que nous dit Artaud. Le corps est gouffre. Soit. Mais la relation n’est pas celle du gouffre dans le néant, elle est entre les deux. Cette relation, c’est Artaud, le vrai nom de dieu (écrit avec une minuscule). Artaud est le nom de cette espèce de chose innommable entre le gouffre et le néant, ou, mieux, qui tient du gouffre et du néant, le gouffre étant ouvert sur le néant tandis que le néant est ouvert sur le gouffre et ce, grâce au nom.
En outre, cette espèce de chose est aussi un corps : Il paraît que c’est un corps aussi / et qu’Artaud est un corps aussi. On se trouve en face d’une énonciation d’autant plus marquée que produite comme distanciée (il paraît que), je notant impersonnellement, et ironiquement, un état de fait. Dès lors, quel est le rapport entre Artaud, ce nom, et Artaud, ce corps ? Pour éclairer ce rapport, ayons recours, de nouveau, à un poème antérieur.
Le corps se fait en arrière de lui-même
Ce poème, intitulé Interjections comme le recueil lui-même, est le premier du livre (p. 11). Nous allons y trouver un savoir concernant la question : comment un corps se fait-il ? Question d’autant plus cruciale que sa formulation même indique que le corps n’est pas seulement, en tant que fait de néant, une donnée, mais qu’il a à se faire. Le poème commence par cinq vers glossolaliques. Or, nous prévient Artaud, et je considère que ce qu’il dit s’applique à ces premiers cinq vers, « ce n’est pas le concassement du langage mais la pulvérisation hasardeuse des corps par des ignares qui / ». Suivent alors huit vers de glossolalies.
Plusieurs remarques se présentent. D’une part, commencer le poème par un fragment glossolalique est un choix délibéré, puisque la première version de ce poème ne commence pas ainsi. J’ai opté pour dire que la première phrase écrite en français après ce fragment se rapportait à celui-ci. Si la glossolalie est un concassement de langage, ce n’est pas elle qui est en cause, mais la pulvérisation hasardeuse des corps. En cause dans quoi ? Cette première phrase écrite en français est inachevée, son dernier mot étant le pronom relatif qui, et elle est suivie par un autre fragment glossolalique qui complète la phrase, ou l’interrompt. Que ce fragment l’interrompe ou la complète, le montage indique une limite de la langue maternelle qu’est le français dans sa capacité de produire un sens, mais marquer cette limite ne veut pas dire qu’il n’y a rien à signifier, ou que rien n’est signifié autrement. La glossolalie, en interrompant l’effet de sens, produit un autre effet de sens, selon des moyens qui dépassent la capacité des langues naturelles.
On a donc un double statut de la glossolalie : le premier fragment confronte le lecteur à un concassement du langage, le second, a minima, s’induisant, mais sans certitude, comme substitution possible à la suspension d’un effet de sens dû à la rupture de la phrase, comme indice d’un échec des langues naturelles.
D’autre part, cette
pulvérisation du corps par des ignares est dite partouze d’esprit, sans pour autant, pas plus qu’une « autre », expliquer la constitution des choses, puisque « il n’y a pas de choses ». Il n’est pas sans intérêt de noter que, dans un premier temps, Antonin Artaud avait dicté « autre transcendance », avant de remplacer ces mots par « autre partouze d’esprit ». Nous sommes incités à appréhender cette pulvérisation hasardeuse des corps comme un commencement absolu ou, plutôt, comme une donnée dont il n’y a pas lieu d’interroger l’origine
[6]. Avant est un non-lieu. Si même nous voulions, malgré tout, nous laisser aller à demander ce qu’il en est de ce moment d’avènement, nous aurions la réponse d’Artaud : « C’est la pétée des gaz érotiques de l’endroit où ça tombe mort. »
Pulvérisation hasardeuse du corps par des ignares et/ou pétée des gaz érotiques de l’endroit où ça tombe mort impliquent du corps, rien que du corps. « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps. » Mais, cela étant acquis, comment passer du corps à un corps singulier ? La réponse est claire : « Le corps se fait en arrière de lui-même. » Le corps qui se fait ne peut être que le poème lui-même, en train de se faire en arrière de lui-même, c’est-à-dire, typographiquement, sur la page, en deçà et au-dessus de la dernière phrase écrite. Cela se confirme avec la suite : « […] en arrière de lui-même et non en avant, par coupure de rajouts – … goût », où nous lisons un renvoi au fragment glossolalique du début : tapajouts […], emajouts […], rapajouts, avec le tiret même qui indique le passage, de nouveau, à la langue naturelle.
Mais si ce corps qui se fait est celui d’Antonin Artaud, ce n’est pas le corps de l’homme Antonin Artaud, « qui n’en occupe qu’une petite partie ». Exactement, Antonin Artaud, comme nom, n’occupe, dans le corps-poème d’Antonin Artaud, que les quatorze lettres, plus l’intervalle, nécessaires à son écriture. Pouvons-nous conclure que l’homme est ainsi réduit à son nom, à l’écriture de son nom ? Pourquoi pas, si nous voulons suivre Antonin Artaud dans son audace. D’ailleurs, à ce moment du poème, le je resurgit, un je qui n’est ni réduit au corps-poème ni réduit, a fortiori, à son nom d’homme et qui, au moyen d’un verbe au futur, se prédit resurgissant « à la place du cœur » pour « éliminer l’homme ». Prodigieuse et vertigineuse acuité d’Artaud, qui rend ainsi sensible à la précarité, ou à la nocivité, du nœud qui lie le nom et l’homme, au point de faire de celui-là la créature de celui-ci et, simultanément, fulgurante percée transversale du je au travers du corps, des langues, du nom.
C’est le corps qui est le moi
Cela est une genèse de l’homme, genèse hallucinatoire et persécutrice à laquelle il faut croire que les hommes sont soumis, sauf Artaud, pour autant qu’en tant que je, shifter qui est l’authentique ombilic des limbes, il est extérieur à ce qu’il décrit et dénonce. Soulignons-le, il dénonce le fait que, créature de son nom, l’homme puisse être halluciné, ce qui le situe du côté de celui qui est en position d’échapper à l’emprise de l’hallucination. On peut mesurer l’ampleur de la méprise psychiatrique à son égard.
Reprenons la lecture du poème Ainsi donc c’est en prévention d’être dieu… Prenant, comme souvent, la distance du « on dit », Artaud écrit : « Les Thibétains, les Mongols, les Afghans […] disent avoir entendu du gouffre monter les syllabes de ce vocable : ar-tau, où ils ont toujours voulu voir la désignation d’une force sombre mais jamais celle d’un individu.
« Or je suis cet individu. Je suis, moi, cette force sombre ».
(p. 147)
Artaud conclut ainsi qu’il n’y a d’individu que par l’affirmation (Bejahung au sens freudien) du moi. Et ce moi n’est pas la créature du nom, tel que le composent les syllabes qui s’élèvent du gouffre, puisque ce moi est lui-même « porteur de ce gouffre sans nom ».
Comment est-ce possible ? Qu’est-ce que ce moi ? Ce n’est pas dieu, c’est un corps unique, dont dieu lui-même est sorti. C’est comme réalisation de ce corps unique que le moi est fondé. Cette réalisation est le fait du poème. C’est comme poème que ce corps unique a pu être fait. On vérifie alors pourquoi le moi n’est pas le corps, c’est le corps qui est le moi.
Homme abstrait jusqu’au corps
De cette façon, Artaud se réconcilie avec sa qualité d’homme, mais en gardant, parmi les hommes, un statut à part.
Artaud, en effet, écrit : « Je n’ai pas de moi, mais il n’y a que moi et personne, pas de rencontre possible avec l’autre » (p. 76).
Ce solipsisme du corps est-il son dernier mot ? Non. D’une part, Artaud, considérant accomplie la réfection du corps, moins, nous le percevons bien, comme la sortie d’un anonymat par le nom ou par une individuation que par l’accès à une puissance d’engendrement, se présente désormais comme le lieu d’une expérience dont tout homme puisse bénéficier : « Pas d’homme au bout de son rouleau / qui ne sache trouver dans Artaud / de quoi se refaire une existence » (p. 137).
D’autre part, il s’est bien agi, pour reprendre ses mots, d’une abstraction jusqu’au corps, mais il est permis de considérer que cette abstraction s’est concrétisée en corps par une écriture, ce qu’il appelle, ou que j’appelle, en lisant, sur ce seul point, au-delà de l’essai, une certaine ligne noire.
[*]
Pierre Bruno, psychanalyste à Paris, membre de l’Association de psychanalyse Jacques Lacan ; dernières publications : Antonin Artaud. Réalité et poésie,
Paris, L’Harmattan, 1999 ; Papiers psychanalytiques. Expérience et structure,
Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000 ; La Passe (Papiers psychanalytiques II),
Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2003.
[1]
Toutes les citations d’Artaud, à une exception près, sont extraites de ce recueil,
Interjections, publié dans le tome XIV** des
Œuvres complètes, Gallimard. Ce recueil a été écrit en décembre 1946, janvier 1947, soit quelques mois après son retour à Paris, après presque neuf années d’internement psychiatrique. L’autre texte cité est
Les nouvelles révélations de l’être, écrit en juillet 1937, un peu avant son départ pour l’Irlande et le début de son internement, consécutif à ce voyage mouvementé. Je mentionne le titre d’un troisième texte,
Portraits et dessins, écrit en 1947.
[2]
Les « filles de cœur » sont les filles censées venir à Artaud après qu’il a « épousé son Ka-Ka ». Elles sont six, soit, outre les deux grands-mères d’Artaud, Marie et Neneka, quatre amies : Yvonne Allendy, Anie Besnard, Ana Corbin, Cécile Schramme. La dernière n’a d’ailleurs pas été que son amie, puisque Artaud a été fiancé avec elle au début de l’année 1937.
[3]
Œuvres complètes, op. cit., tome VII.
[4]
On peut ajouter que, dans
Les nouvelles révélations de l’être, cette bascule répond à l’appel fait par Artaud à un être qui, en lui, n’a jamais cessé de refuser l’être du monde. Quand la bascule dans le Vide a lieu, Artaud s’identifie alors à cet être, cet être en tant qu’il a cessé d’exister.
[5]
A. Artaud,
Portraits et dessins, Galerie Pierre, 1947.
[6]
Avant la bascule de l’été 1937, Antonin Artaud est captivé par la cosmogonie, à preuve le mythe reconstruit d’Héliogabale. Mais la décision de se jeter dans le Vide inscrit un commencement sans avant, puisque l’avant est inclus dans l’anticipation de son acte. Désormais, il n’aura affaire qu’à la réalité, même s’il n’atteindra pas immédiatement le « guérir de penser ».