Savoirs et clinique
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I.S.B.N.2749201950
128 pages

p. 9 à 18
doi: en cours

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Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines

no3 2003/2

2003 Savoirs et clinique Effroi, peur, angoisse. Clinique des violences contemporaines

La torture, violence du plus fort

Franz Kaltenbeck  [*]
Même si le terrorisme politique et religieux peut être vaincu, il risque de mettre en cause un des principes sacrés de l’État de droit, à savoir la proscription de la torture. Si la torture peut être commise par des pervers, son application systématique durant une crise politique ou une guerre ne relève pas de la clinique du sadisme. Elle est plutôt le symptôme d’une société qui est en train de perdre sa liberté. Mots-clés : le terroriste à la chaussure, le général Aussaresses, la guerre d’Algérie, le fantasme de Sade, la loi morale de Kant, psychose. Even if political or religious terrorism may be defeated, it endangers one of the holy principles of the constitutional state, which is the prohibition of torture. Of course, torture can be perpetrated by perverts but its systematic application during a political crisis or a war can not be explained within the limits of the clinic of sadism. Systematic torture is rather the symptom of a society which is loosing its freedom. Keywords : the shoe-bomber, General Aussaresses, the Algerian war, Sade’s fantasme, Kant’s moral law, psychosis.
Le 22 décembre 2001, Richard Colvin Reid, mieux connu maintenant comme le shoe bomber, le « terroriste à la chaussure », essaya d’allumer des explosifs transportés dans ses chaussures afin d’ouvrir une brèche dans la carlingue du Boeing 767 du vol American Airlines 63 Paris-Miami [1]. S’il avait réussi, il n’aurait pas seulement tué une centaine d’innocents mais aussi deux tueurs : lui-même, et un homme encore plus sanguinaire que lui. En effet, le général Paul Aussaresses a communiqué à la presse, fin janvier 2002, avoir été à bord de cet appareil menacé par le projet terroriste de Reid [2]. Il avait été invité comme « expert ès tortures » dans l’émission « Sixty minutes » de cbs « consacrée à la “torture justifiée ou non des talibans détenus” ». Le général défendait la torture comme « une méthode pour prévenir la mort d’innocents face à des terroristes ». Le journaliste de l’émission n’a pas estimé utile d’informer son public du fait que le général attendait à ce moment-là son procès pour « apologie de crimes de guerre ». Ce dernier fut condamné le 25 janvier 2002 par la 17e chambre correctionnelle de Paris à une amende de 7 500 euros, ses crimes de guerre (tortures et exécutions sommaires) étant déjà prescrits [3]. Richard Reid et Paul Aussaresses forment un couple inquiétant, réuni par une pure coïncidence dans l’espace confiné d’un avion. N’est-ce pas l’emblème d’une situation qui, depuis le 11 septembre 2001, a déjà mis en cause un tabou dans les démocraties occidentales ? Les États-Unis contournent désormais l’interdiction de la torture sur leur sol en faisant interroger leurs prisonniers suspects de terrorisme par les services secrets de pays soumis à leur volonté, comme l’Égypte. Dans d’autres démocraties, on s’interroge sur l’opportunité de rendre la torture légale en cas de menace terroriste. Regardons donc de plus près nos deux associés de fortune, le terroriste et le tortionnaire.
Je serai succinct sur Richard C. Reid, 29 ans, cet ancien petit délinquant londonien qui passe aujourd’hui pour avoir été un terroriste solitaire et raté. Mais n’appartient-il pas plutôt à la catégorie de ces jeunes hommes pour qui « le djihad est le salut » puisqu’ils se sentent être les « reliques de seconde classe du colonialisme européen », comme le note le magazine Time [4] ? C’est sur le conseil de son père qu’il s’est converti à l’islam. Robin Reid, le père, un immigré de Jamaïque, dit de lui-même : « J’ai vu la plupart des prisons londoniennes de l’intérieur. […] Je n’ai pas été un grand exemple pour mon fils. » Rajoutez à cette démission explicite du père le testament du fils, dédié à sa mère, où il se désigne lui-même comme un martyr de l’islam, et vous partagerez peut-être ma suspicion que Richard Reid relève, comme tant d’autres activistes d’Al Qaida, de la structure psychotique.
Nous en savons plus sur le tortionnaire Paul Aussaresses grâce aux aveux qu’il a publiés sans aucune gêne ni repentance dans un livre [5]. À la différence de la plupart des hauts officiers de la guerre d’Algérie, il a eu le courage de dire sa vérité. Mais sa confession abjecte ne serait-elle pas simplement due à son goût pour la provocation ?
Lui au moins avait un père devant lequel il brillait comme, plus tard, devant ses supérieurs, tel le général Massu. Premier prix de version latine au concours général, il récitait par cœur le Pro Archia de Cicéron ou le Don Juan de Nikolaus Lenau pour son père, historien et ami de Colette. Nous sommes donc au cœur de la bonne société avec ce jeune homme quand il s’engage pour de Gaulle et dans les services spéciaux, d’abord pour combattre Vichy et les Allemands et, plus tard, le Viêt-minh en Indochine. Il entreprend ses actions – « voler, assassiner, vandaliser, terroriser » – naturellement « dans l’intérêt de [son] pays » : « Tout cela pour la France. »
En 1955, il est envoyé à Philippeville, un petit port de l’est de l’Algérie. Le fln commence alors à évoluer dans la population civile autochtone comme un poisson dans l’eau. Ceux qui ne lui obéissent pas sont terrorisés et massacrés. La population française européenne devient la cible d’attentats et d’exactions atroces.
Le 20 août 1955, le fln s’attaqua aux civils d’origine européenne travaillant dans une mine à El-Halia. Hommes, femmes et enfants furent massacrés avec une cruauté indescriptible. Aussaresses raconte : « Nous avons fait une centaine de prisonniers qui ont été abattus sur-le-champ. Il y a eu d’autres exécutions sur mon ordre après la bataille de Philippeville. Nous avions capturé environ mille cinq cents hommes [6]… » Il explique qu’« il fallait creuser une fosse orientée vers La Mecque ». Seul l’ennemi mort a eu droit à la piété. L’ennemi vivant n’a même pas été présenté à une cour martiale avant d’être exécuté. D’après le général, un certain lieutenant Jean-Marie Le Pen, de la Légion étrangère, doit son surnom, « Borniol », au fait que lui aussi a pu exercer ses talents de fossoyeur (lors de l’expédition de Suez en 1957) [7].
Afin d’obtenir des renseignements (sur une cache d’armes, l’emplacement d’une bombe, l’adresse d’un fellagha, etc.), il faut torturer les suspects arrêtés s’ils ne parlent pas. C’est le dogme d’Aussaresses. Quand un homme a versé le sang d’innocents, la torture devient légitime, selon le général. Il la justifie sans cesse avec l’argument qu’elle peut sauver la vie des victimes potentielles d’un futur attentat. « J’en conclus, écrit-il, que personne n’aurait jamais le droit de nous juger et que, même si mes fonctions m’amenaient à faire des choses très désagréables, je ne devrais jamais avoir des regrets. »
Quelles choses désagréables ? « D’abord les coups qui, souvent, suffisaient [8], puis les autres moyens dont l’électricité, la fameuse “gégène”, enfin l’eau. » Aussaresses oublie deux autres « méthodes » qu’il doit pourtant avoir connues et que Raphaëlle Branche [9] énumère : la pendaison (souvent par les pieds) et le viol. Les supplices à base d’eau étaient particulièrement meurtriers puisqu’ils privaient le supplicié de la respiration, de sorte qu’il succombait souvent à une crise cardiaque. Aussaresses raconte par exemple [10] l’histoire d’un musulman de 40 ans souffrant d’une maladie pulmonaire. Torturé à l’eau, il avoua sa part de responsabilité dans la fabrication de bombes. C’était assez, dit Aussaresses, pour éliminer ce prisonnier. Mais avant de lui donner le coup de grâce, il voulait encore connaître les contacts de cet homme et recommença donc à le torturer. L’homme, ayant compris qu’il allait mourir de toute façon, refusa de « donner » ses complices. Aussaresses mit alors un tissu sur le visage du prisonnier pour empêcher sa respiration durant le supplice. Quand il eut retiré ce « mouchoir », l’homme était mort. Pour se débarrasser de son cadavre, Aussaresses obligea un médecin à envoyer le mort à l’hôpital. Le général écrit à propos d’un autre rebelle décédé sous la torture : « Je n’ai pensé à rien. Je n’ai pas eu de regrets de sa mort. Si j’ai regretté quelque chose, c’est qu’il n’ait pas parlé avant de mourir [11]. »
Début janvier 1957, le ministre résident du gouvernement français Robert Lacoste confie ses pouvoirs de police au général Massu. La bataille d’Alger fait rage. Afin d’« extirper le terrorisme du Grand Alger », Massu fait appel à Aussaresses, qui est conscient qu’« on va [lui] demander de faire tout le sale boulot [12] ». C’est le cas de le dire. Le général avoue en effet dans son livre, pour la première fois, que c’est lui et ses hommes qui ont tué Larbi M’Hidi et Maître Ali Boumendjel, deux chefs du fln qui avaient beaucoup de sang sur les mains. Aussaresses raconte qu’il a emmené M’Hidi dans une ferme au sud d’Alger, où lui et ses gradés l’ont pendu « d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide [13] ». Le prétendu suicide d’Ali Boumendjel était également un assassinat. Il fut « assommé d’un coup de manche de pioche derrière la nuque » avant d’être précipité du sixième étage d’un immeuble. À ces deux « suicides » s’ajoute l’étrange « évasion » du jeune mathématicien Maurice Audin, dont Pierre Vidal-Naquet a montré qu’elle ne pouvait pas avoir eu lieu, Audin ayant succombé à la torture infligée par le lieutenant Charbonnier et sa troupe [14]. Ces trois crimes ont vite été dénoncés par les intellectuels et par une partie de l’opinion publique en métropole. Les assassinats des deux leaders algériens, dont Aussaresses est coupable, sont aussi révélateurs de sa relation au pouvoir. Qu’il ait été couvert par Massu, son supérieur dans la hiérarchie militaire, n’étonnera personne. Mais le général affirme aussi que François Mitterrand, à l’époque garde des Sceaux, était au courant de ces événements. Son cabinet avait un fonctionnaire sur place, le juge Bérard, qui devait informer Mitterrand personnellement. Ce juge aurait encouragé, à mots couverts, Aussaresses à tuer M’Hidi.
Il est moins important pour nous de savoir si le général dit la vérité historique que d’analyser son attitude vis-à-vis de la loi et du pouvoir légal. D’une part, il s’échine à se présenter comme un militaire couvert par ce pouvoir. D’autre part, il se sent au-dessus de la loi, le gouvernement ayant bien besoin de ses services. Mais ce n’est pas seulement dans le gouvernement de Guy Mollet, somme toute faible vis-à-vis des forces de la réaction [15], qu’il trouve un complice pour ses actions hors la loi, mais aussi dans son ennemi, dont les exactions sanglantes poussent la population « pied-noir » aux pires extrêmes. Ce sont les effets des crimes atroces du fln qui renforcent Aussaresses dans la justification de ses crimes à lui. La terreur et la contre-terreur forment une spirale de violence implacable. Avant chaque aveu d’un acte de torture ou d’une exécution sommaire, le général présente la sauvagerie de l’ennemi et l’exaspération qu’elle crée chez les Européens d’Alger. Ainsi affirme-t-il que « les pieds-noirs les plus influents de la société algérienne » étaient venus lui dire qu’ils incendieraient la Casbah si les attentats ne s’arrêtaient pas. Cet incendie aurait causé soixante-dix mille morts, estime-t-il ! À partir d’une telle hypothèse, tout lui semblait être permis. Le général se présente lui-même comme un homme qui ose tout et qui aurait lui-même pu endurer la torture pendant vingt-quatre heures. (Henri Alleg, le directeur d’Alger Républicain, avait été torturé jour et nuit à El Biar par les parachutistes du lieutenant Charbonnier. Il y a croisé Maurice Audin, très éprouvé par ce qu’il venait de subir.)
Le rejet de la division subjective dans l’autre, le rapport cynique à la loi, le refus de tout regret, voilà trois traits qui semblent faire du général Aussaresses un pervers. Je ne soutiendrai ni n’invaliderai ce diagnostic, même si je pourrais en imaginer un autre : Aussaresses ne serait-il pas un criminel sans idéal du moi, étant donné la façon dont il emploie les mots « mon pays », « la France » ?
Pourtant la question se pose : la torture ne serait-elle pas la réalisation extrême du sadisme, dirigée contre un sujet ou contre toute une population qui ont perdu leurs droits, de sorte que les bourreaux puissent exercer un pouvoir total sur eux ? Raphaëlle Branche écrit : « L’habitude de torturer, l’accoutumance, voire le plaisir, à accomplir régulièrement ces gestes qui font souffrir, expliquent qu’on trouve souvent les mêmes hommes, mais ils peuvent aussi être officiellement chauffeurs ou gardiens et participer aux séances [16]. » Le plaisir de faire souffrir, c’est la définition freudienne élémentaire du sadisme. Si les hommes qui éprouvent ce plaisir sont nécessaires à la machine des douleurs, pourquoi n’expliquerait-on pas l’utilisation politique, économique et militaire de la torture comme une manifestation du sadisme à grande échelle ? Quelques auteurs ont en effet appliqué l’écrit « Kant avec Sade » aux crimes du nazisme et du fascisme [17]. Mais on peut se demander s’il n’est pas un peu trop rassurant d’attribuer la violence de la torture à la perversion des individus qui s’y commettent.
Lacan a écrit « Kant avec Sade » en 1962, à la fin de la guerre d’Algérie. On peut lire ce texte avec l’arrière-fond de cette époque, sans pour autant le relativiser. Il évoque, par quelques allusions, des crimes encore plus graves, ceux du nazisme [18]. Mais il n’établit en aucun cas une analogie entre le fantasme de Sade et les camps de Hitler.
Le lien entre Kant et Sade a été découvert longtemps avant Lacan, mais c’est lui qui a donné un sens nouveau à ce lien. Sade dit la vérité sur la célèbre revendication de Kant selon laquelle la loi morale doit être universelle. Chacun doit se demander si la maxime gouvernant son action est à même de devenir une loi pour tous. Ce n’est donc pas le contenu de la maxime mais son potentiel de valoir universellement qui fera d’elle une loi. Cependant, les lois morales ne se réduisent pas à des formes vides [19], elles ont tout à fait des contenus : la maxime « ne pas mentir », par exemple [20]. Elle peut revendiquer le statut d’une loi universelle.
Huit ans après la publication de la Critique de la raison pratique, Sade a produit l’objet correspondant à la loi kantienne. Sans doute, cet objet est-il incarné par « la troupe des tourmenteurs [21] ». Mais cet objet est déjà latent dans la voix de la conscience que Freud avait reconnue comme une préfiguration du surmoi. Si cette voix reste silencieuse chez Kant, elle commence à se faire entendre avec Sade. Souvenez-vous de la règle universelle de la jouissance que Lacan déduit du pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez devenir républicains » : « J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir [22]. »
Pour Kant, l’universalité doit être garantie par la formulation d’une maxime de mon acte censée pouvoir devenir une loi valide pour tous. L’universalisme de Sade ne repose pas sur l’idée que tout est permis. Chez Kant, la soumission du sujet à la loi morale témoigne de sa liberté, qui est nouménale. En nous imposant à nous-mêmes la loi morale, nous pouvons connaître quelque chose de la liberté nouménale.
L’impératif, dans le « paradoxe sadien », nous est imposé « comme à l’Autre et non comme à nous-mêmes [23] ». La maxime sadienne se prononce « de la bouche de l’Autre ». Lacan prend soin d’expliquer pourquoi la maxime de Sade peut prétendre à l’universel. Plus précisément, il exclut d’abord les fausses raisons que l’on pourrait donner pour son universalité, par exemple un acte de législation positive qui imposerait cette maxime comme loi dans une société donnée [24] : « L’extension à tous du droit que la maxime invoque n’est pas ici l’affaire [25]. »
L’universel n’est pas non plus assuré par la réciprocité entre les sujets, selon la devise : « A jouit de B et B jouit de A ». Lacan exclut la réciprocité intersubjective quand il s’agit du rapport du sujet au signifiant.
Et, en effet, cette maxime ne saurait être jaugée qu’à l’aune du rapport du sujet au signifiant. Elle doit son caractère de règle universelle au fait que, tout comme l’impératif de Kant, elle rejette, dès son annonce [26], tout égard au pathologique (le bien, la passion, la compassion…). D’autre part, la maxime sadienne ne s’instaure comme loi que par sa forme même, qui est aussi la « seule substance » de cette loi. Lacan explique de façon négative cette universalisation de la maxime grâce à sa forme, en excluant à nouveau toutes les raisons d’agir qui ne relèveraient pas de la maxime elle-même. Cette maxime n’oblige la volonté, dit-il, « qu’à débouter de sa pratique toute raison qui ne soit pas de sa maxime elle-même ». Aussi serait-il exclu qu’un policier ou un militaire qui torture un prisonnier afin de lui arracher l’adresse de la cachette de ses camarades invoque la maxime sadienne pour justifier son crime, même s’il a joui de la douleur de sa victime.
Lacan caractérise aussi la maxime de Sade comme un « paradoxe [27] ». Celui qui dit je dans la maxime, soit quiconque, réclame le droit de jouir du corps de l’Autre mais c’est l’Autre qui énonce la maxime (entière), qui devient alors une loi au même titre que la loi morale de Kant.
La maxime sadienne, devant son caractère de loi universelle uniquement à sa forme, affirme le droit à la jouissance. La Loi proscrivant l’inceste, que Lacan discute un an avant la publication de « Kant avec Sade [28] », se fonde par contre sur l’interdiction de la jouissance. Et pourtant, Lacan affirme à la fin de son écrit de 1962 que la mère restait interdite chez l’auteur de La philosophie dans le boudoir [29].
Lacan reconnaît donc à la maxime sadienne le statut d’une « règle universelle » ; il dit même que « la Loi morale n’a pas d’autre principe » (à savoir la division du sujet que cette maxime démasque). Comme l’écrit Bernard Baas [30], « l’objet indirect “me” dans la maxime sadienne, “J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque…” représente le sujet de l’énonciation tandis que le je représente le sujet de l’énoncé. Le me ne renvoie donc pas au je. Leur relation anaphorique est pour ainsi dire suspendue. » Leur différence marque la division subjective ou « refente » du sujet, qui reste masquée chez Kant car, comme le note Baas, l’être humain est pour Kant à la fois législateur, exécuteur et sujet de la loi [31].
N’escamotant pas la refente du sujet, la maxime sadienne est plus honnête que celle de Kant, affirme Lacan. L’énonciation de la première pourrait en effet être supportée par une voix. Et la voix du « héraut de la maxime [32] », support du droit promu à la jouissance, peut retentir à tout instant, même à la radio, ce qui la rapproche de la voix dans la psychose. Mais la psychose n’est pas synonyme du fascisme. La maxime de Sade non plus. Ceux qui reprochent à l’œuvre de Sade d’anticiper sur le fascisme devraient réfléchir sur l’interprétation que Lacan lui-même donne de la maxime sadienne. Il écrit que « c’est la liberté de l’Autre, que le discours du droit à la jouissance pose en sujet de son énonciation [33] ». Où le fascisme a-t-il jamais insisté sur la liberté de l’Autre ? Certes, l’énonciation sadienne ne diffère pas du Tu es « qui s’évoque du fond tuant de tout impératif » et fait donc résonner la pulsion de mort. Mais cela ne suffit pas pour faire de Sade un fasciste.
Ni la loi de Kant ni l’injonction de Sade ne peuvent être invoquées par ceux qui essaient de justifier la torture et les exécutions sommaires comme armes contre le terrorisme. Le fait que Eichmann ait confondu la volonté d’Hitler avec celle qui est déterminée par la loi morale et qu’il ait prétendu, devant ses juges, n’avoir fait que son devoir, n’y change rien, même s’il s’est référé à Kant. D’autre part, aucun régime fasciste ne promulguerait la maxime paradoxale du marquis de Sade. Ce serait impensable. Le discours de Sade, nous l’avons dit, pose la liberté de l’Autre « en sujet de son énonciation ». Quant au sujet de l’énoncé, c’est en lui que Lacan situe l’aveu impudent de la jouissance [34], cette jouissance qui divise l’Autre.
Sade ne livre pas de meilleurs arguments en faveur de la justification de la lâcheté des tortionnaires. Personne ne nie que la torture comporte aussi une jouissance perverse et des éléments sexuels [35]. Mais le viol dans la torture n’est pas basé sur le fantasme de Sade. Celui-ci exclut le meurtre au nom de l’État ou au nom de Dieu, alors que des tortionnaires comme Aussaresses réclament toujours la bénédiction du pouvoir politique et idéologique, et cela même alors qu’ils sévissent dans un état d’exception. Tout leur est permis : n’agissent-ils pas pour le bien de la Nation ? Le tortionnaire ne témoigne donc nullement de cette « horrible liberté » exaltée, selon Lacan [36], par la jouissance que vise Sade dans son fantasme.
Le fantasme de Sade me semble plutôt s’opposer à la torture perpétrée au nom de la raison d’État. J’ai dressé une liste d’arguments pour soutenir cette opposition [37]. Je n’en mentionnerai ici qu’un seul. Sade n’a pas seulement passé une grande partie de sa vie en prison, Lacan dit de lui qu’il « disparaît » aussi. Jusqu’à une date récente, aucun portrait de lui n’était connu. Au cours de la Révolution, il a pratiquement perdu son existence légale, étant ainsi mort aux yeux de l’Autre de la loi. Et dans son testament, il a ordonné qu’un fourré efface son nom. Sade a voulu sa disparition. D’un autre côté, beaucoup d’Algériens et quelques citoyens français comme le mathématicien Maurice Audin ont disparu entre 1954 et 1962. Les autorités militaires avaient un nom pour ces disparus : c’étaient des « fuyards abattus [38] ». Entre août 1956 et septembre 1957, trois mille vingt-quatre personnes ont disparu en Algérie. Ni simples accidents, ni actes arbitraires de violence, ces disparitions correspondaient à un but précis du contre-terrorisme : la rumeur sur la disparition de ces gens et l’apparition des cadavres mutilés devaient effrayer la population. Par la disparition de tant de gens, les parachutistes déstabilisaient les familles et les voisins de leurs victimes. Le travail du deuil devient difficile quand on ne sait pas où se trouve le parent ou l’ami(e) qui n’ont même pas été déclarés morts.
« Kant avec Sade » ne confond en aucun cas l’exploration par Sade de son fantasme avec la torture. À la fin de son livre La torture dans la République, Pierre Vidal-Naquet énumère les attitudes morales de ceux qui ont résisté à la torture : « La morale kantienne, la morale chrétienne, l’internationalisme prolétarien et même le patriotisme pouvaient les uns et les autres mener à ce comportement. Il fut rare [39]. »
Beaucoup de soldats ordinaires ont participé à la torture. Les uns se contentaient du rôle de simples badauds, les autres aidaient aux interrogatoires musclés, prenaient des notes ou s’engageaient plus avant pour faire parler les prisonniers ; il y avait aussi ceux qui étaient chargés de la « corvée de bois », c’est-à-dire de l’exécution des prisonniers torturés. Les uns étaient poussés par les horreurs des crimes du fln dont ils avaient été les témoins, les autres par la haine ou le mépris racistes. Beaucoup de ces jeunes soldats participaient à la torture par identification. Ils voulaient montrer qu’ils appartenaient vraiment à leur groupe. Tout dépendait de leur chef direct. Un petit chef pouvait inciter ses appelés aux pires exactions, mais il avait aussi le choix de faire obstacle à la violence [40]. Certes, il y a toujours eu des soldats ou des policiers qui jouissaient d’infliger des douleurs à leurs prisonniers, mais il est impossible de soutenir d’une façon rassurante que la torture soit l’œuvre de sujets pervers. L’histoire de la torture pendant la guerre d’Algérie nous l’apprend : ce n’est pas une élite de pervers qui a installé la torture comme une arme dans cette guerre qui ne voulait pas dire son nom [41].
Ce qui a facilité la systématisation de la torture a plutôt été le renoncement à la responsabilité dans la classe politique. Cet abandon de la responsabilité a créé un vide dangereux dans l’État. Le gouvernement de Guy Mollet avait confié à l’armée son pouvoir de police en Algérie. Mais l’armée, loin d’être unie, exerçait souvent ce pouvoir sans loi. De larges parts de l’armée ne respectaient ni les lois de la République ni celles de la guerre qui donnent certaines garanties à la personne physique du prisonnier [42]. Ce renoncement politique et cette abolition de la loi dans certains régiments et dans certains corps d’officiers amenèrent à un état comparable à la psychose dans la société colonialiste en Algérie. Les mêmes institutions qui avaient pour mission le « maintien de l’ordre » contribuaient aussi au déchaînement de la violence et de la destruction. La faillite politique n’est pourtant pas l’alibi du défaut de la responsabilité individuelle. C’est le propre du sujet de ne pas se dissoudre dans le collectif. Mais cela veut dire aussi que, dans certaines situations extrêmes, le sujet ne peut faire valoir sa différence qu’en se soustrayant à la faute collective.
Le dernier Lacan nous a donné quelques repères pour penser la violence contre le corps humain. Non sans ironie, Lacan fait des variations sur le droit à propos du principe de l’habeas corpus, disant que les hommes croient avoir un corps, que d’ailleurs ils adorent, alors que c’est par leur corps qu’on les a. De même que Michel Foucault, Lacan avait compris que le pouvoir s’exerce non seulement sur les âmes mais aussi sur les corps des êtres humains. Dans son séminaire inédit de 1975-1976, Le sinthome, Lacan étudie James Joyce, entre autres raisons parce que celui-ci n’avait pas de corps. Au moins son corps pouvait-il se détacher de lui, comme le montre l’épisode où Stephen Dedalus, le héros du Portrait de l’artiste en jeune homme, est tourmenté par un groupe de garçons au Clongowes Wood College. Dans une société qui a perdu la loi, le sujet risque de perdre son corps. C’est pour cette raison que l’on perd aussi, dans une telle société, toute sympathie pour le corps de l’autre.
La torture ne détruit pas seulement le corps mais aussi le sujet, et pas seulement le sujet qu’est la victime. Dans des discussions récentes sur le problème de la torture, on lit souvent l’argument que la torture deviendrait inéluctable quand des terroristes menacent de faire exploser une bombe cachée ou amorcent une arme biologique. Cette affirmation n’est pas nouvelle, elle a déjà été faite pendant la guerre d’Algérie. Vidal-Naquet lui oppose une pensée très claire : il existe d’autres méthodes de renseignement que la torture. À la page 156 de son livre La torture dans la République, il raconte un événement où le sujet peut s’affirmer dans une décision, même à un moment de panique générale : en 1957, « un cas de conscience authentique se posa à Paul Teitgen (chargé de la police générale à la préfecture d’Alger) après l’arrestation de Fernand Iveton, qui avait posé une bombe (laquelle ne pouvait faire aucun mal) dans une usine de gaz. Une autre bombe existait ; suivant l’emplacement, elle aurait pu effectivement faire des milliers de morts. Paul Teitgen disposait d’une demi-heure pour prendre sa décision. Il fut catégorique : “On ne tortura pas. Je l’interdis formellement. Je prends le risque de l’explosion.” La bombe fut retrouvée désamorcée ». Cet épisode n’est sans doute pas l’exemple qui s’imposerait comme modèle d’action dans le terrible dilemme de responsables qui sont amenés à prendre une décision dans un cas aussi dramatique. Il n’y a sans doute pas de modèle idéal quand on prend une décision de ce genre, car elle exigera toujours une ligne de conduite exceptionnelle de la part des responsables. Mais c’est justement pour cette raison qu’il faut rejeter l’autorisation légale de la torture.
 
NOTES
 
[*] Frantz Kaltenbeck, psychanalyste à Paris et à Lille.
[1] Michael Elliott, « The Shoe Bomber’s World », Time, 25 février 2002.
[2] Le Monde des 27 et 28 janvier 2002, p. 6.
[3] Ibid.
[4] Michael Elliott, op. cit.
[5] Général Aussaresses, Services spéciaux. Algérie 1955-1957, Perrin, 2001.
[6] Dans le film de Patrick Rottman, L’ennemi intime, diffusé sur France 3 le 4 mars 2002, Aussaresses admet avoir fait exécuter deux cents prisonniers qui n’avaient été condamnés par aucun tribunal. Selon d’autres estimations, le nombre de morts est beaucoup plus élevé.
[7] « Borniol » est le nom d’une entreprise parisienne de pompes funèbres.
[8] Dans son grand livre La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001, Raphaëlle Branche cite, p. 332, un passage de Pardelà le crime et le châtiment de Jean Améry, qui explique qu’avec le premier coup le prisonnier « est dépossédé de ce que nous appellerons provisoirement la confiance dans le monde… ».
[9] Raphaëlle Branche, op. cit., p. 326.
[10] Général Aussaresses, op. cit., p. 156-159.
[11] Ibid., p. 45.
[12] Ibid., p. 90.
[13] Ibid., p. 169.
[14] Pierre Vidal-Naquet, L’affaire Audin (1957-1958), Paris, 1958, Les Éditions de Minuit, p. 16-17.
[15] Pierre-Henri Castel, qui a lu une première version de cette intervention, m’a rappelé que ce gouvernement avait pourtant les pleins pouvoirs, et que même les communistes les lui avaient accordés ! Je remercie Pierre-Henri Castel pour ses remarques critiques, remarques qui n’enlèvent évidemment rien à ma responsabilité quant à d’éventuelles erreurs restant dans ce texte.
[16] Raphaëlle Branche, op. cit., p. 322.
[17] Par exemple Joan Copjec, « What Zapruder Saw », dans Franz Kaltenbeck, Peter Weibel, Trauma und Erinnerung. Trauma and Memory : Cross-Cultural Perspectives, Vienne, 2000, Passagen-Verlag, p. 35-65. Joan Copjec étudie dans cet article le film Salo de Pier Paolo Pasolini, qui transpose Les cent vingt journées de Sodome de Sade dans le contexte du gouvernement fasciste installé en 1943 par Mussolini dans la ville de Salô, au bord du Lac de Garde. Annie Le Brun écrit dans Soudain un bloc d’abîme, Sade, Paris, 1986 (p. 17 et 18) : « Sade n’était ni le malade, ni le révolutionnaire, ni le saint, ni le fasciste, ni le prophète, ni le littérateur, ni le boucher, ni le prochain, ni même le penseur qu’on avait voulu qu’il fût. »
[18] Jacques Lacan, « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Le Seuil 1966. Par exemple, p. 780, la remarque sur l’abnégation de M. Verdoux mettant des femmes au four. « Il pensait que les siens désiraient vivre confortable » ou, p. 784, l’opposition de Lacan au deuxième temps de l’apologue du gibet que Kant avance dans sa seconde Critique : « Devrait-il dire que l’innocent est un Juif, par exemple… ».
[19] Lacan écrit que « la forme de cette loi […] est aussi sa seule substance » (Écrits, p. 770).
[20] Je dois cette précision à Pierre-Henri Castel qui m’écrit : « C’est ce contenu qui doit pouvoir prendre sans contradiction interne la forme d’un énoncé universel, dont le “type” ou le “schème” est une loi de la nature. »
[21] « Kant avec Sade », op. cit., p. 775.
[22] Ibid., p. 768-769. Lacan écrit à propos de cette maxime : « En quoi la maxime sadienne est, de se prononcer de la bouche de l’Autre, plus honnête qu’à faire appel à la voix du dedans, puisqu’elle démasque la refente, escamotée à l’ordinaire, du sujet » (Écrits, 770). Dans son livre Le désir pur, Louvain, 1992, p. 44, Bernard Baas fait observer que la métaphore de la conscience morale comme « voix du dedans » se trouve dans L’Émile de Rousseau et non pas dans la Critique de la raison pratique de Kant. L’incantation kantienne (« Ô devoir, nom grand et sublime… ») a beau être calquée sur le passage dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » (« Conscience ! Conscience ! Instinct divin… ») de Rousseau, Kant, malgré tout son lyrisme, n’utilise point le mot « voix » quand il rend hommage au devoir (Kritik der praktischen Vernunft, Francfort, 1974, Suhrkamp Taschenbuch Wissenschaft, p. 209. Or, comme l’a indiqué Pierre-Henri Castel dans son cours « Les perversions, la sexologie et le mal » (inédit) du 31 octobre 2002, Kant parle bien de la voix de la « pure […] loi morale » dans son troisième chapitre sur « Les mobiles de la raison pratique pure » de la Critique de la raison pratique, op. cit., p. 201.
[23] Lacan, Écrits, p. 770.
[24] Lacan écrit pourtant, après l’énonciation de la maxime : « Telle est la règle où l’on prétend soumettre la volonté de tous, pour peu qu’une société lui donne effet par sa contrainte. » Cet « effet » ne s’assurerait donc pas d’une loi positive qui imposerait la règle, mais plutôt d’un acte.
[25] Ibid., p. 769.
[26] Ibid., p. 770.
[27] Lacan l’appelle aussi « paradoxe sadien » (p. 770).
[28] Lacan, Écrits, p. 821 : « Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel, ou encore qu’elle ne puisse être dite qu’entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi, puisque la Loi se fonde de cette interdiction même. »
[29] Ibid., p. 790.
[30] Op. cit., p. 43.
[31] Ibid.
[32] Écrits, p. 772.
[33] Ibid., p. 771.
[34] Ibid.
[35] Raphaëlle Branche, La torture et l’armée…, op. cit., p. 300-310.
[36] « Kant avec Sade », dans Écrits, op. cit., p. 772.
[37] Franz Kaltenbeck, « On torture and state crime », exposé au colloque « Lacan and Crime », Benjamin N. Cardozo School of Law, Yeshiva University, New York, lundi 11 mars 2002.
[38] Raphaëlle Branche, La torture et l’armée…, op. cit., p. 70-80.
[39] Pierre Vidal-Naquet, La torture dans la République (1954-1962), op. cit., p. 141.
[40] La torture et l’armée…, op. cit., p. 320-324.
[41] Pierre-Henri Castel n’est pas d’accord avec ce point de vue. Il pense que « c’était effectivement une élite de pervers patentés [qui avait torturé en Algérie] ». Il note : « Car, précisément parce qu’elle est faite au nom du bien, l’injonction perverse de faire torturer rencontre toujours la culpabilité de ceux qui voyaient les “bonnes raisons” d’obéir aux ordres, sans compter la paranoïa imaginaire des situations des attentats » (communication personnelle). Or, l’injonction perverse faite au nom du bien est incompatible avec le discours de Sade, pris comme paradigme de la perversion. Il est vrai aussi que Castel est sceptique « quant à la pertinence de prendre un fantasme de Sade comme type de la perversion ». Quant à la culpabilité induite par l’injonction perverse au nom du bien dans l’âme des bourreaux subordonnés, on peut se demander si elle ne témoigne pas plutôt de leur névrose.
[42] Pierre Vidal-Naquet, L’affaire Audin (1957-1958), op. cit., p. 16-17.
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