Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2-7492-0301-5
128 pages

p. 10 à 18
doi: 10.3917/sc.004.0010

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L'enfant devant la loi

no4 2004/1

2004 Savoirs et clinique L’enfant devant la loi

La passion du redressement

Franz Kaltenbeck  [*]
La société contemporaine déprécie le père tout en lui reprochant son manque d’autorité.
Cette contradiction a une conséquence, celle de remplacer le père par « des experts de la sécurité ». C’est l’enfant qui fait les frais de cette substitution. Mots-clés : La diminution du père, experts es sécurité, enfants sacrifiés, symptômes nouveaux.
Contemporary society depriciates the father and reproaches him at the same time his lack of authority.
This contradiction has an aim : society is temted to replace him by « experts of security ». But the price of this substitution is paid by the child. Keywords : The diminution of the father, experts of security, sacrified children, new symptoms.
Avant même d’être né, un enfant peut déjà être pris dans les rets de la loi. Enfant d’une mère qui conservait un lourd secret, il sera obligé de déployer une part de son énergie vitale pour le déchiffrer dans son propre symptôme. Enfant d’un père acteur dans sa jeunesse d’actes indélicats voire déshonorants, il se créera, tel l’Homme aux rats, une dette impossible à payer. Enfant issu d’une immigration méprisée par le pays dans lequel il est pourtant né, il portera pour toujours cette « marque d’étranger » qui lui fermera tant de portes et ne lui permettra jamais une intégration dans ce pays. Enfant d’un désir incertain, il protestera contre l’illisibilité de ce désir par une maladie psychosomatique dont sa mère se sentira responsable. Enfant qui avait quelques raisons de douter du désir de sa mère à son égard, il manifestera sa défiance en se mortifiant toute sa vie. Enfant d’un père endetté, il est déjà assigné par la loi avant de naître comme l’une des personnes auxquelles les créditeurs du père pourront recourir en cas de non-paiement de cette dette, une fois le père décédé. On pourrait poursuivre cette série d’exemples avec l’enfant adopté qui, avant d’être accueilli par des parents adoptifs, a subi la procédure d’un abandon. Marcela Iacub [1] vous parlera aussi du cas de l’enfant, fruit de la procréation artificielle, qui ne naîtrait pas sans les arbitrages et parrainages de la loi.
Le terme de « loi » utilisé dans cette énumération est polyvalent : il s’agit tantôt de la loi pénale, tantôt de la loi éthique, voire de celle du désir, cette « loi amoureuse » que rejette Hyppolite dans le Phèdre de Racine. Il peut encore s’agir du droit civil ou de celui qui définit les conditions mêmes de la création de la vie. Tous ces arbres qui cachent la forêt de la loi ne sauraient nous faire oublier qu’elle représente des pouvoirs parfois obscurs qui engendrent des souffrances auxquelles la psychanalyse doit répondre. On serait donc plutôt soulagé de pouvoir dire aux sujets souffrants que la psychanalyse parle avant tout d’une seule loi, la loi qui interdit l’inceste : « Tu ne réintégreras pas le fruit de ton corps », dit cette loi à la mère. Or, si cette loi a l’avantage d’être simple, sa garantie l’est beaucoup moins. Dans notre société moderne et post-moderne, c’est l’enfant qui paie, depuis un certain temps déjà, les frais de cette garantie qui s’amenuise de jour en jour. Appelez comme vous voudrez ce garant hypothétique : soit l’œdipe ou le Nom-du-Père, d’abord au singulier – comme point de capiton de nos discours – soient les noms du père, ensuite, donc au pluriel, soit encore le père tout court comme agent de la castration.
Vous rencontrerez d’abord une contradiction, une déchirure, au sein de notre société et, ensuite, une solution sociale de cette contradiction qui se révélera fausse. D’un côté, le père subit depuis longtemps une dévalorisation. Il passe dans notre société pour le fossile d’une autre époque, celle de Freud. Alors on le déclare inefficace, inopérant, donc déjà défunt. Pourtant il bouge encore. La charge anti-œdipienne contre la psychanalyse freudienne de Gilles Deleuze et de Félix Guattari essaie de tirer les conséquences théoriques de cette lame de fond contre le père et tente de proposer des alternatives thérapeutiques au modèle freudien. La prétention clinique de leur démarche n’a pas tenu ses promesses, il faut le dire. Les crises économiques, qui frappent toujours de plein fouet les populations les plus fragiles, donnent une estocade finale au père démuni. Comment en effet un homme humilié par un chômage de longue durée peut-il assurer l’autorité paternelle vis-à-vis de ses enfants à l’âge de la puberté ?
En contradiction avec ce démontage du père, on souhaite, par ailleurs, le retour du père et de la famille. Et ceux qui expriment ce souhait aujourd’hui ne sont pas des réactionnaires mais plutôt des libéraux. Ils s’appuient sur des statistiques sans équivoques : trois assassins sur quatre et deux violeurs sur trois ont grandi sans père, comme l’affirme par exemple un hebdomadaire allemand prisé pour le sérieux de ses enquêtes. Un sociologue français, par ailleurs, met en avant une autre corrélation entre la structure familiale et l’homicide. Laurent Mucchielli écrit dans son article « Les homicides [2] » : « Au terme de la recherche française, il semble néanmoins que, contrairement à une représentation courante, le divorce et la séparation des parents ne constituent pas un facteur significatif dans la biographie des auteurs d’homicide. Le premier point le plus saillant est en réalité la fréquence des cas d’éducation hors de la présence des parents (même d’un seul), ou bien avec un rapport très distant et épisodique avec eux. Il s’agit là de situations familiales particulièrement déstructurées. La seconde caractéristique a trait à la nature conflictuelle des relations entretenues par les auteurs d’homicide avec leurs parents, le conflit se traduisant fréquemment dans la violence physique entre les parents et/ou des parents sur les enfants. Autrement dit, l’adulte auteur d’homicide a souvent été soit un enfant privé de parents, soit un enfant élevé dans un climat de conflit et qui a assisté et/ou subi de la violence physique. »
D’un côté, notre société fait donc comme si elle pouvait se passer de la fonction paternelle et elle favorise même la déstructuration familiale dont les spécialistes dénoncent le caractère criminogène. Mais une fois constatés les dégâts de cette politique, cette même société s’évertue à appeler de ses vœux le retour du père. Or le père, même réel, fonctionne à partir du symbolique : on sait depuis Lacan que ce qui a été rejeté du symbolique fait retour dans le réel. Et ce qui se présente dans le réel n’est pas toujours beau à voir !
Il n’est donc pas surprenant de voir surgir dans notre civilisation occidentale un certain nombre de figures autoritaires qui enfilent l’armure du redresseur. Celui-ci substituera à l’autorité malmenée d’un père alcoolique et dépressif, d’une mère épuisée par son travail et parfois toxicomane, le bras musclé du gendarme et, si c’est nécessaire, le pouvoir démesuré du maton. Ce jeu de substitution n’a rien d’aberrant aussi longtemps que l’autorité de remplacement s’exerce de manière responsable. Mais si cette autorité dénie au sujet ses droits parce qu’il est tombé dans la délinquance, ce qui n’arrive que trop souvent, ce sujet passe d’un environnement où la violence accompagne le désordre à un lieu où elle est assenée malgré l’ordre.
Laurent Mucchielli a décelé un type très particulier de redresseur sous les traits de ce qu’il appelle « les nouveaux “experts” de la sécurité [3] ». L’augmentation de l’insécurité n’a pas toujours été prise au sérieux. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les intellectuels et les journalistes de gauche la tenaient pour un fantasme utilisé par le pouvoir pour mieux réprimer les révoltes légitimes des ouvriers et de la jeunesse. Or, à partir des années 1990, on assiste à un retournement de cette opinion. Depuis, tout le monde semble suivre les commentateurs qui affirment « que la société française est de plus en plus menacée par une violence dont on ne perçoit plus la signification ». Dans ce contexte, notre sociologue démontre que les violences en question ne sont, pour la plupart, pas nouvelles dans la société française. Elles se répètent plutôt à chaque génération. Le changement d’opinion ne correspond donc pas forcément à un changement dans la réalité. D’où le constat suivant : quand les intellectuels de gauche sous-estimaient le développement de l’insécurité dans les années soixante et soixante-dix, des idéologues sécuritaires, plutôt de droite – voire d’extrême droite, ont œuvré au retournement de l’opinion, en faisant du thème de l’insécurité le pivot du politique.
Dans son discours d’ouverture au colloque intitulé « Des villes sûres pour des citoyens libres », tenu à Villepinte les 24 et 25 octobre 1997, Jean-Pierre Chevènement, le ministre de l’Intérieur de l’époque, pouvait encore dire : « Mesdames, Messieurs, il y a aujourd’hui deux menaces auxquelles la République doit faire face : le chômage et l’insécurité [4]. » Cinq ans plus tard, M. Patrick Poivre d’Arvor, le présentateur vedette de tf1, déclarait dans le journal Le Monde : « Il y a cinq ans, chacun s’indignait d’avoir un chômeur dans son entourage et aujourd’hui on se lamente de connaître un proche victime de vandalisme ou de violence [5]. »
Étrange oubli ! La multiplication récente des plans sociaux prouve que le problème du chômage est loin d’être réglé. Mucchielli demande : « Qui a intérêt à ce que tout le monde croie que la violence empire de jour en jour [6] ? » Il remonte à l’origine de nombreux discours sur l’insécurité et trouve qu’ils proviennent d’« experts » policiers ou parapoliciers, souvent autopromus, qui se donnent parfois une allure scientifique et universitaire. Certains de ces experts font de l’insécurité un business, un « marché plus que lucratif », en fondant des sociétés de surveillance ou en dispensant chèrement leurs conseils aux élus. Après chaque émeute dans une banlieue, ces « marchands de sécurité » reviennent à la charge pour dramatiser les menaces contre les citoyens, voire le pays entier. À ces experts s’ajoutent certains journalistes qui trouvent, par exemple dans les violences presque ritualisées des bandes incendiaires en fin d’année à Strasbourg, des sujets très médiatiques et très vendeurs pour le petit écran.
Il n’est pas question ici de s’adonner à la nostalgie du père. Mais le psychanalyste ne peut pas fermer les yeux devant une contradiction qui mine notre civilisation. D’une part, celle-ci résiste très mal à l’oblitération de la fonction paternelle, sans pouvoir y suppléer par l’invention de nouvelles altérités crédibles – au contraire, le désœuvrement enlève toute autorité aux pères des familles les plus démunies. D’autre part, cette même civilisation réclame l’autorité ou plutôt l’autoritarisme, et confie parfois sa jeunesse aux figures les plus cyniques : ces « nouveaux “experts” » de la sécurité, ou encore ces spécialistes médiatiques qui en font leur affaire. Il faudrait ajouter à ces profiteurs de l’insécurité les populistes de tous les bords, désormais rangés dans les partis politiques les plus respectables, mais aussi un certain nombre de responsables de la justice qui envoient tous les jours de grands psychotiques dans nos prisons surpeuplées. Toutes ces figures incarnent le retour dans le réel de la fonction paternelle rejetée du symbolique.
Daniel Lagache, cité par Lacan, a souligné l’aliénation foncière de l’enfant : « Avant d’exister en lui-même, par lui même et pour lui-même, l’enfant existe par et pour autrui, il est déjà un pôle d’attentes, de projets, d’attributs [7]. » Aliénation pas si malheureuse si l’on pense à ces enfants dont personne n’attend rien ! Freud écrit que, pour beaucoup de parents, l’enfant doit réaliser leurs désirs de rêves insatisfaits. Avec l’enfant renaît le narcissisme des parents. C’est ainsi que Freud explique l’amour parental.
Or, de nos jours, l’enfant court deux risques assez fréquents : d’une part celui de ne pas être investi du tout du narcissisme parental et d’autre part le risque d’une exacerbation de ce narcissisme. Dans le second cas, l’enfant ne sera jamais assez parfait pour ses parents et décevra toujours leurs attentes : il répétera cette déception avec des partenaires remplaçant les parents déçus. C’est le cas d’un jeune homme dont le père voulait faire un véritable prodige en lui imposant des épreuves physiques et intellectuelles insurmontables. Afin de trouver la reconnaissance auprès de ce père dont le comportement laisse à deviner qu’il était pervers, son fils s’appliquait à subir des épreuves toutes plus capricieuses les unes que les autres : interminables courses, meilleures notes en classe, tenue impeccable, etc. Quand il fut envoyé dans une classe préparatoire aux grandes écoles, il échoua. Le professeur principal de cette classe ressemblait en effet à son père de façon exacerbée : hautain, froid, méprisant, il ne lui donnait aucune chance, préférant toujours les autres élèves. L’adolescent abandonna la classe avant le concours et choisit une vie professionnelle beaucoup plus aléatoire. Mais, par cet abandon, il renonçait à ce que son père le reconnaisse enfin. À partir de ce moment-là, il changea également d’orientation sexuelle, n’aimant plus que des hommes plus âgés que lui et plus paternels que son père. Choix par dépit ? Depuis son ratage, son père, en effet, ne lui parlait plus. Et nous pouvons noter qu’à ce silence s’ajoutait l’homophobie viscérale de ce père.
Tous les parents ne sont pas à même d’aimer leurs enfants, de placer leur narcissisme en eux. Ce n’est pas toujours de leur faute. Comment un être humain, trop blessé pour s’aimer lui-même, trop dévalué, peut-il encore trouver de l’amour-propre pour le placer sur ses enfants ? Ceux-ci chercheront donc un autre regard, quitte à vouloir se faire remarquer par les gardiens de la loi. Les psychanalystes freudiens ont étudié, à partir des années 1920, ces cas d’enfants à la dérive qui, souffrant d’un idéal du moi défaillant, se mettent à transgresser la loi pour attirer l’attention de l’autre. Les pionniers de la psychanalyse ont développé des formes de thérapies parfois peu orthodoxes pour guérir ces pathologies.
Il est moins que sûr que notre société porte l’enfant dans son cœur ! Certes, aussi longtemps qu’il ne la dérange pas trop, elle le tolère, s’en réjouit même. Mais pour peu qu’il lui tende un miroir qui lui renvoie sa propre violence, elle ne le supporte plus. On parle tous les jours des enseignants qui souffrent des agressions de leurs élèves, mais très peu des enseignants qui, en réfléchissant sur l’angoisse de cette violence, arrivent à agir sur leurs élèves, à leur dire des mots qui auront de l’effet sur eux.
Les discours défaitistes sur l’enfant apparemment irrécupérable montrent bien que cette société a besoin de ces sacrifiés. Pour peu qu’il vienne d’une famille déstructurée, l’enfant sera le premier à payer pour la contradiction entre le vidage de la fonction paternelle et l’appel compensatoire à l’autoritarisme. Rappelons seulement trois phénomènes :
  • le taux de chômage est élevé chez les jeunes de faible qualification professionnelle. Leur situation ne leur permet pas de se projeter dans l’avenir car ils savent qu’ils n’auront que peu de chances de trouver un emploi. Ce manque d’espoir en la réalité ressemble beaucoup à certains traits des descriptions cliniques de la mélancolie. La délinquance juvénile peut, dans certains cas, être interprétée comme un acting-out face à ce désespoir. Ce « non-avenir » s’exprime dans les chiffres du suicide dont on nous apprend qu’il frappe aujourd’hui beaucoup plus que dans le passé les jeunes hommes entre 20 et 40 ans ;
  • le suicide en prison n’épargne pas non plus les jeunes. Rappelons que vingt-huit personnes se sont tuées dans les prisons françaises depuis le 1er janvier de cette année 2003. Les autorités pénitentiaires ont été mises en cause à propos des suicides récents de deux jeunes gens. L’un s’est donné la mort après un accrochage avec un gardien. Sa mère reproche aux responsables de la prison où il était détenu de n’avoir pris au sérieux ni ses tentatives de suicide ni ses déclarations de vouloir passer à l’acte. On a trouvé en effet des écrits dans sa cellule, comme cette phrase : « Sans mort, pas de justice. » Un autre a été trouvé pendu, la nuit, par le détenu qui partageait sa cellule. Le codétenu essaya de le réanimer et alerta le gardien de service. Or ce dernier n’avait pas les clés pour ouvrir la porte de la cellule car, pour des raisons de sécurité, les gardiens sur place ne les ont pas sur eux. Les clés sont à leur disposition chez un surveillant, absent à ce moment-là parce qu’il passait sa garde de nuit chez lui. Ainsi, si un incendie se déclare dans une cellule, le gardien sur place ne peut pas l’ouvrir. On reproche à juste titre aux Américains de maintenir la peine de mort. Mais il me semble que la politique des autorités françaises vis-à-vis de leurs prisonniers pourrait se formuler ainsi : puisque tu as choisi la voie de la délinquance, ta vie ne vaut pas cher, on peut donc prendre le risque que tu meures ;
  • le troisième phénomène est la quasi suppression de l’irresponsabilité pénale des psychotiques ayant commis des crimes de sang. François Morel a dénoncé cette aberration de la justice au colloque sur le suicide qui s’est tenu à la Sorbonne le 8 mars 2003. Deux exemples devraient suffire à l’illustrer.
Il y a quelque temps, un jeune homme a poignardé une jeune femme assise en face de lui dans un bus de la ville d’Orléans. Il l’a frappée d’un grand nombre de coups. La victime a été sauvée grâce à sa voisine qui, au risque de sa propre vie, est arrivée à détourner les coups mortels de l’agresseur. Crime gratuit ? Acte d’un déséquilibré ? Le détraqué est un rescapé du génocide rwandais. Il avait 10 ans à l’époque du massacre tragique de toute sa famille, qui se déroula peut-être sous ses propres yeux. Lui était parvenu à se cacher et à échapper ainsi aux assassins. C’est l’armée française qui l’a accueilli et fait sortir de son pays. Après son passage à l’acte, il a été mis en examen pour tentative d’homicide. Le tribunal semble avoir été embarrassé par ce prévenu. L’expertise psychiatrique a été contradictoire. Il a été condamné à huit ans de réclusion. Il n’est pas sûr que ce jugement soit la bonne réponse à son acte.
Une jeune femme vit avec un homme qui ne veut pas d’enfant. Elle parvient à lui cacher sa première grossesse. Une fois l’enfant venu au monde, l’homme le reconnaît. Tombée à nouveau enceinte, elle dissimule son état avec la même détermination que la première fois. Elle ne veut pas perdre son partenaire. Quand les douleurs de l’enfantement se déclenchent, elle se trouve seule à la maison et se précipite dans la rue. Elle y accouche et étouffe son enfant pour retourner auprès de son partenaire. On la place d’abord dans un hôpital psychiatrique où elle passe trois semaines mais, après ce séjour, elle est mise en examen. Là encore une condamnation étonnante est prononcée : cinq ans dont deux fermes. Intriguée par le récit de cette jeune femme, la psychologue qui la voit en prison lui demande pourquoi elle n’a pas avorté en apprenant sa deuxième grossesse. La réponse de la détenue aurait pu interpeller la justice : elle ne pouvait pas faire interrompre sa grossesse parce que son homme la surveillait jour et nuit. Le délire de persécution paraît dans ce cas d’autant plus vraisemblable que cette femme accusa sa mère de ne pas l’avoir informée du décès de son père. Elle avait à l’époque 16 ans et se trouvait dans une colonie de vacances. Le reproche d’exclusion pourrait bien viser la forclusion du Nom-du-Père dans le discours de la mère.
Notre civilisation semble progresser au rythme des avancées de la technoscience. On peut se demander si elle est pour autant moins cruelle que d’autres civilisations. Est-ce qu’elle n’a pas, elle aussi, besoin de victimes expiatoires, sacrificielles, qu’elle trouve dans ses marges, dans « l’homme nu » ? C’est à Giorgio Agamben que j’emprunte cet « homme nu » que l’on peut retrouver chez les sans-papiers, les sans-domicile, les fous et les détenus arrivés au bout du rouleau. La présence du sacrifice dans une époque dominée par la technoscience conduit à admettre que Lacan n’était pas si mal inspiré lorsqu’il radicalisait le concept du père et son action en évoquant, après Kierkegaard [8], le sacrifice d’Isaac. Il en parle à un moment dramatique de son enseignement quand il a compris que le père a plusieurs et non pas un seul nom [9]. Faut-il rappeler qu’Isaac a été préservé ? Le meurtre du fils n’a donc pas eu lieu, pas plus que celui du père. Certes Abraham, qui aime son fils au-dessus de tout, accepte de le sacrifier, selon l’épreuve que Dieu lui impose, mais quand il saisit son couteau pour le poignarder, la voix de l’ange du Seigneur l’en empêche. Le sacrifice d’Isaac, c’est aussi l’interruption de la longue chaîne des sacrifices humains. Mais cette interruption n’a pas assez duré !
Quel rapport entre cette histoire biblique et les noms du père ? Notons d’abord qu’Abraham est trois fois appelé par son nom dans cette histoire, la première fois par Dieu au moment de l’épreuve, une deuxième fois par son fils quand celui-ci lui demande où est l’agneau pour l’holocauste et une troisième fois par l’ange qui s’interpose entre lui et Isaac déjà ligoté sur l’autel. Et à chaque fois Abraham répond : « Me voici ! »
Les commentateurs de l’histoire soulignent le silence du patriarche. Celui-ci ne dit rien, ni à Sarah, sa femme, ni à Isaac, son fils. Kierkegaard écrit : « Il ne peut rien dire car il ne peut dire ce qu’il sait. » Selon Derrida [10], lecteur de Kierkegaard, Abraham oppose par son silence son individualité et son « devoir absolu » (celui d’assumer l’épreuve) à l’éthique généraliste pour laquelle le meurtre du fils est un crime abominable. Mais à vrai dire, Abraham ne se tait pas complètement. Il répond à son fils qui veut savoir où est l’agneau du sacrifice : « Mon fils, Dieu aura soin de fournir lui-même la victime qui doit être offerte en holocauste. » Kierkegaard commente cette réponse ainsi : « Abraham ne peut parler, il ne parle aucune langue humaine […] il parle une langue divine, il parle en langues [11]. » Il fait encore observer l’ironie de ce que dit Abraham. En effet, celui-ci ne ment pas dans sa réponse. S’il avait simplement dit : « C’est de toi qu’il s’agit », il n’aurait montré que faiblesse. Cette réponse aurait impliqué qu’il avait déjà renoncé à Isaac. Et comme Dieu exigeait de lui le sacrifice de l’être le plus cher qui soit, le renoncement aurait donc contredit l’acceptation de l’épreuve ! En répondant : « C’est toi… ! », il n’aurait pas témoigné d’une grande foi en Dieu – « une foi en vertu de l’absurde » – car Dieu peut toujours faire quelque chose de complètement différent.
Derrida note à juste titre que la réponse d’Abraham n’est pas une métaphore. Et quand Lacan évoque aussi le sacrifice d’Isaac, c’est pour s’éloigner du père en tant que métaphore et s’approcher du père qui nomme. Le psychanalyste doit donc se mesurer dans son interprétation au risque de cette parole d’Abraham que Kierkegaard a si bien mise en valeur.
Qu’est-ce que le psychanalyste peut opposer aujourd’hui à la frénésie, à la passion du redressement dont tant de faux prophètes font actuellement leur fond de commerce ? Il doit d’une part réinjecter les noms du père dans le discours de la science, en expliquant par exemple aux chercheurs biologistes pourquoi un enfant conçu sans l’intervention d’aucun père voudra toujours savoir à quel désir est due sa venue au monde. Une mère pourra toujours dire à son fils qu’elle ne connaît pas l’identité de l’homme qui est son géniteur. Lui ne se contentera jamais de cette réponse et réitérera sa question à travers toute son analyse. Mais il y a plus important encore que cette sauvegarde de la question du père. La psychanalyse n’opère que grâce au désir du psychanalyste. Or ce désir n’aurait aucune portée s’il n’était pas désir de savoir ! Depuis ses débuts, la psychanalyse a supposé le savoir à des sujets mal établis dans la société. Le psychanalyste témoigne de son désir en trouvant le savoir parfois loin du centre tranquille de la cité, par exemple chez ceux qui peuplent les asiles et les prisons.
Et le désir du psychanalyste doit être également averti des nouvelles formes de symptômes. En voici un exemple pour conclure. Il s’agit de la souffrance d’un jeune obsessionnel dont le symptôme a emprunté des chemins étranges. À 11 ans, il regarde avec des camarades un film pornographique à la télévision. Après, il veut connaître les sensations de la rencontre entre l’homme et la femme mais utilise un animal domestique pour se satisfaire. Son acte entraîne une très grande culpabilité chez lui, de sorte qu’il l’avoue à sa mère. Celle-ci fait tout pour l’en disculper. Son aveu adoucit son sentiment de culpabilité mais n’empêche pas le déchaînement d’une série d’obsessions. Il se demande s’il a vraiment tout dit, il éprouve l’envie d’aller toujours plus loin dans la description de son méfait. Il pense que son pénis est sale et il doit effacer les traces sur les poignées de portes après son passage, par peur de contaminer les siens. Plus tard, ses obsessions se transforment en phobies : il a peur de provoquer un accident de circulation, peur de séduire des enfants sans pourtant avoir jamais eu le moindre fantasme pédophile. Tous ces symptômes et angoisses étaient dérivés de la jouissance procurée par l’animal. Cet événement, ce « point de fracture » dans son histoire hantait ses jours et ses nuits. Toute sa vie en était irradiée. Il se sentait « anormal », inférieur aux autres, différent, à part. Il se renfermait, se repliait sur lui-même, n’exprimait plus rien, se construisait une façade. Il lui était impossible de s’expliquer avec son père. Celui-ci ne l’écoutait pas.
Ce cas est intéressant non seulement à cause de la violence des obsessions du sujet mais aussi en raison de la solution qu’il a trouvée à son isolement. Comme il se sentait indigne, « crade », il a cherché des issues en bâtissant un symptôme à partir de son narcissisme éperdu : il voulait simplement être parfait, c’est-à-dire beau ! Pour atteindre ce but, il fit un régime et chercha à correspondre à un idéal de beauté masculine. C’est ainsi qu’il espérait rentrer dans les circuits des échanges humains. Et en effet cela marchait, il parvenait à conquérir un certain nombre de filles même s’il n’arrivait pas à les garder. Son nouveau symptôme – la quête de la beauté parfaite – ne l’a pas débarrassé de sa culpabilité. Et c’est pourquoi il est entré en analyse. Sa culpabilité avait pris une allure bizarre. Il trouvait que sa petite amie ne faisait pas assez d’efforts pour être belle, elle aussi ! Pourtant il se reprochait dans son for intérieur de la critiquer et se demandait s’il l’aimait vraiment. Son narcissisme ne l’avait donc pas empêché de renouer avec l’autre. C’était son problème de culpabilité, resté entier, qui motivait son entrée en analyse. Une mauvaise rencontre avec la sexualité avait déclenché la culpabilité : il avait voulu sentir, à 11 ans, ce que ça faisait d’avoir un rapport sexuel.
 
NOTES
 
[*]Franz Kaltenbeck, psychanalyste à Paris et à Lille.
[1]M. Iacub, « Naître sous X », dans ce numéro, p. 41.
[2]Dans Crime et sécurité. L’état des savoirs, sous la direction de Laurent Mucchielli et Philippe Robert, Paris, La Découverte, 2002, p. 151-152.
[3]Laurent Mucchielli, Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris, La Découverte, 2001, 2002, p. 26-39.
[4]Id., p. 31.
[5]Id., p. 142.
[6]Id., p. 26.
[7]Jacques Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 652.
[8]Søren Kierkegaard, Crainte et tremblement, Paris, Rivages poche, 2000.
[9]Jacques Lacan, « Les Noms-du-Père », première et unique séance du séminaire inédit, 1963.
[10]Jacques Derrida, Donner la mort, Paris, Galilée, 1999, p. 86-89.
[11]Søren Kierkegaard, op. cit., p. 195.
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Id., p. 31. Suite de la note...
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Id., p. 142. Suite de la note...
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Id., p. 26. Suite de la note...
[7]
Jacques Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 652. Suite de la note...
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