Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2-7492-0301-5
128 pages

p. 119 à 122
doi: 10.3917/sc.004.0119

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La « présentation de malade »

no4 2004/1

2004 Savoirs et clinique La « présentation de malade »

Le cas Mélanie

Entretien réalisé par Geneviève Morel, avec le Dr Emmanuel Fleury, dans le service du professeur Goudemand

Nathalie Blaise  [*]
Le cas d’une jeune mère aux prises avec un début de paranoïa permet d’évaluer l’importance d’une histoire familiale complexe, celle de deux sœurs fonctionnant en miroir sous le regard d’une mère autoritaire ayant instauré des « lois familiales » particulièrement inquiétantes.Mots-clés : Roman familial, structure paranoïaque, bloc délirant, problème du double, rapport mère-fille.. The case of a young mother battling with a dawning paranoia allows to evaluate the importance of a complex family history : two sisters functioning as mirrors under the eye of an authoritarian mother who established particularly disturbing « family laws ».Keywords : Family romance, paranoid structure, delirious threesome, the issue of the double, mother-daughter relation..
 
Récit de Mélanie
 
 
Mélanie est une jeune femme de 24 ans, à la démarche et à la voix assurées, aux traits cependant fatigués, et qui présente une allure de fragilité juvénile. Elle s’exprime au cours de l’entretien avec beaucoup d’aisance. Elle a accouché il y a quelques semaines d’un petit garçon, qu’elle semble avoir eu tendance à rejeter, ce qu’elle niera au cours de l’entretien. Une dépression post-partum à évolution rapide a nécessité, trois semaines plus tôt, l’hospitalisation de la patiente dans l’unité mère-enfant de l’hôpital.
Mélanie commence par évoquer son hospitalisation, qu’elle explique par une dépression qui aurait débuté au moment de la grossesse, ce qui paraît ne pas correspondre au diagnostic médical préalablement proposé. Elle précise même : « Dès que j’ai été enceinte, ça a mal tourné » et affirme n’avoir jamais connu cet état dépressif auparavant.
Quand il s’agit d’analyser cette déprime, Mélanie parle immédiatement de sa sœur A., son aînée de deux ans. Elle prétend que son état a été déclenché parce que sa sœur, actuellement en traitement pour une stérilité due à une endométriose, n’a pas accepté cette grossesse. L’installation d’une sorte de loi familiale semble imposer aux deux sœurs de tout faire de façon identique, mais à deux ans d’écart. Or il se trouve qu’avec cette grossesse, Mélanie transgresse cet ordre « normal » des choses. Elle emploie d’ailleurs l’expression lourde de sens : « J’ai fauté » et présente cette étrange règle comme une loi imposée par la sœur, sous forme de prédictions, qu’elle accepte absolument, et apparemment sans raison.
La réaction immédiate du mari de Mélanie à l’annonce de la grossesse aurait été : « Comment on va le dire à ta sœur ? », anticipant les réactions agressives de cette dernière. Elle n’a donc annoncé sa grossesse à personne, excepté sa belle-famille. Au bout de deux mois et demi, quand elle se décide à dire qu’elle est enceinte, les réactions familiales sont unanimes : « Et ta sœur ? ». Les parents de Mélanie sont cependant heureux. Elle finit un jour par « avouer cette faute » à sa sœur, qui lui répond : « Dehors ! », injonction à laquelle Mélanie obéit – ce qu’elle regrette aujourd’hui : « J’aurais dû me disputer avec elle. »
Par ailleurs, le début de grossesse se passe mal, nécessitant un repos absolu pendant trois mois.
La patiente revient ensuite sur son enfance et sa relation à sa sœur. Elle dit qu’elles ont été « élevées comme des jumelles », fait état d’une absence de différence dans l’éducation, ce qui contredit la règle des deux ans d’écart. Elles avaient les mêmes amis, mais Mélanie précise que c’est elle qui suivait sa grande sœur, et que les amis communs étaient les amis d’A. Mélanie est plutôt en position de récepteur. Les deux sœurs sont toutes deux infirmières, mais leur parcours diffère sensiblement – nous y reviendrons. Elles faisaient tout ensemble, leur communion par exemple, grâce à une dérogation. Cependant, A. a fait du théâtre, et pas Mélanie. Pourquoi ? Il s’agissait d’une demande de la mère parce qu’A. était timide. Cette sœur est pour la patiente l’image de la femme idéale, blonde, grande, mince, belle. « Elle a tout » nous dira Mélanie. Tout, sauf le bébé. Mélanie suivait donc sa sœur, qui ne l’acceptait pas trop, sauf quand elle était petite. Sa sœur la surveillait, voulait « voir ce qu’elle faisait ». A. regardait si Mélanie « ne faisait pas de conneries », car elle était beaucoup plus délurée, notamment avec les garçons. L’aînée est plus « sage », elle ajoutera même : « timide ». La rivalité entre elles deux semble se présenter plutôt comme une compétition : « C’est à celle qui fait le plus pour l’autre », ceci évoquant un rapport d’osmose et de communication totale. Un exemple montre cette relation fusionnelle : Mélanie prétend que sa sœur voulait qu’elle perde son bébé, et qu’elle lui aurait dit : « Tu ne le mérites pas. » Les parents admettent cette compétition, puisque pour eux, elle est aussi liée à l’enfant : « Cet enfant est une compétition entre vous ».
Sa famille (le père « cool, qui ne s’en fait pas », employé de bureau qui fuit les conflits, la mère, secrétaire médicale, plus autoritaire) est présentée comme très soudée. Mélanie voit ses grands-parents au moins une fois par semaine, et téléphone à sa mère tous les jours. Elle a à ce propos un jugement sur elle : « C’est moi qui l’envahit » – qui ne semble pas très juste d’après des témoignages extérieurs, puisque l’on apprendra, par le corps médical, que la mère demande des nouvelles à l’insu de la patiente, qu’elle la bouscule avec des injonctions nocives du type : « Ta copine, elle, elle a perdu son bébé », et que Mélanie est très perméable à cette place énorme prise par la mère. D’autre part, la mère semble jouer un rôle médiateur crucial entre les deux sœurs : au moment où Mélanie rentre à la maison après son accouchement, c’est la mère qui oblige la sœur à revenir la voir. C’est une famille qui, d’après Mélanie, a surprotégé sa sœur, qu’elle juge d’abord fragile. Puis elle revient sur cette affirmation et emploie alors les termes de forte et méchante.
Est évoquée ensuite l’idée véhiculée par la mère, surgie au moment de l’accouchement, d’une « malédiction familiale » : tous les aînés de la famille seraient stériles ou, en tout cas, auraient eu des problèmes pour avoir des enfants.
L’entretien reprend sur la question de la cause : comment la patiente a-t-elle compris qu’elle déprimait ? Elle évoque des pleurs constants et une perte de contrôle, puis en vient immédiatement à l’accouchement, très difficile, comme déclencheur de la dépression, ce qui s’oppose à ce qu’elle pouvait dire au début. Elle emploie le terme explicite de « ruminer ». L’accouchement serait donc le moment clef. Elle raconte qu’elle a failli perdre le bébé, bébé qu’on ne lui a pas montré et qu’elle n’a pu prendre dans ses bras. Une image de mort s’est imposée à elle quand l’enfant est sorti : elle parle d’ « un pantin bleu marine ». Elle a vu le corps dans la tombe, s’est vue à son enterrement, et dit qu’elle s’est alors « mise à hurler ».
Cette image, qu’elle rapporte en se référant à la série télévisée Urgences pour donner une idée de la panique et de la peur ressenties, est motivée médicalement par le diagnostic : l’enfant avait 1 au test d’Apgar, et présentait donc objectivement un état de mort apparente.
Le déclic se serait donc fait à la naissance, et elle a vécu cette difficulté d’accoucher comme une punition pour avoir fait du mal à sa sœur. Le retour rapide à la maison a très vite mal tourné : jaunisse du bébé, douleurs pour elle, anémie… Elle dit « avoir essayé de tenir bon », mais ne dormait plus et avait des idées noires : « Je rêvais que je prenais des cachets, que je mourais et que, là, je me sentais bien. »
Elle dit en vouloir à l’enfant d’avoir perturbé la famille et ne l’a jamais câliné avant son hospitalisation. Son état semble avoir été pris à la légère par la famille. Elle raconte avoir connu des confusions, des oublis, une perte de la notion du temps. « Je ne m’aime plus », dira-t-elle. Elle a d’abord refusé l’hospitalisation et a passé une semaine chez sa mère, qui s’occupait beaucoup du bébé – elle dit s’être servie de sa mère pour se décharger. Elle dit encore être elle-même redevenue bébé, elle ne se levait plus, se réfugiait dans son enfance. Elle a un jugement ensuite sur sa mère, « qui croyait bien faire et m’a fait encore plus plonger ».
 
Retour sur l’histoire familiale
 
 
Mélanie prétend que sa sœur craignait son père, qui pourtant ne disait jamais rien. Or, c’est elle la plus délurée, qui « prend » tout le temps. On ne comprend pas alors pourquoi la sœur en a peur, puisqu’elle est « sage ». Le père, pour la patiente, représente l’image de l’homme, « grand, fort, costaud ».
Depuis quelques années, sa sœur est devenue agressive avec sa mère, la rendant responsable de sa stérilité. Elle en veut à ses parents d’être heureux, et malgré cela, Mélanie répète qu’elle adore toujours sa sœur, « qu’elle ne pourrait pas la détester ». Lors de la visite d’A. à l’hôpital, elle l’a cependant renvoyée à sa culpabilité : « Tu vois où tu m’as amenée. »
Elle s’excuse maintenant de cette attitude, et ajoute qu’elle a toujours voulu aider les autres pour fuir ses propres problèmes : « En aidant les autres, dit-elle, je m’oublie moi. » Elle reproche aux autres le manque de retour, car elle s’est aperçue qu’en aidant les autres, on ne s’aide pas soi-même. On lui demande si ce dévouement est à l’origine de sa vocation d’infirmière. Il ne s’agit visiblement pas d’une vocation, car elle voulait travailler dans la police (« pour protéger les femmes battues », dit-elle, et être dans l’action), mais « on » – c’est-à-dire sa mère – lui a fait « faire infirmière », comme sa sœur. Elle est très soumise à sa mère, et admet aussi cependant qu’« ici – à l’hôpital – on ouvre les yeux ». Elle a accepté de suivre cette voie, mais en choisissant d’être infirmière au bloc, car elle n’aime pas rester inactive, et explique avoir toujours besoin de quelque chose qui bouge, « pour ne pas avoir une minute pour penser ».
Elle dit aussi avoir toujours ressenti comme une nécessité de se valoriser aux yeux d’autrui. Elle rappelle une anecdote à ce propos : à 15 ans, elle finit troisième aux Championnats de France de judo, avec un bras pratiquement cassé, mais disant qu’il lui fallait gagner au mépris de la douleur. Elle veut qu’on soit fier d’elle. À l’école elle était toujours première (elle dit ne rien savoir à ce sujet sur sa sœur). Les problèmes ont commencé avec A. quand elles se sont retrouvées ensemble en Belgique, pour faire leurs études d’infirmière, la règle des « deux ans d’écart » ayant été bafouée puisque sa sœur avait échoué au concours en France et que Mélanie avait un an d’avance. Elles sont dans la même classe, ont les mêmes amis, et Mélanie a de meilleures notes, ce qui n’est pas « normal ». Les deux sœurs se fiancent en 1995 et 1997, mais cela n’arrange pas la rivalité. Enfin, la situation devient de plus en plus pesante. Les deux sœurs se retrouvent aujourd’hui à travailler dans la même clinique, où A. était employée d’abord. C’est sur les conseils de sa mère, qu’elle a suivis sans difficulté, que Mélanie y a trouvé un travail.
La patiente revient à l’idée obsédante de la surveillance : sa sœur la surveillait (par exemple lors des sorties en boîte), mais c’était l’objet d’un chantage. Manifestement il ne s’agit pas d’une protection demandée par les parents. De toute façon, Mélanie est obéissante, ou désobéit sans le dire. Quant à sa sœur, l’être parfait, elle n’est pas à protéger, contrairement à la tendance qui pousse la patiente à s’occuper des autres. Mélanie dit que sa sœur la suivait en cachette, qu’elle l’a toujours surveillée, et qu’elle-même ne s’en est rendu compte que depuis six mois.
Elle, enfant, était « une petite boule de nerfs », qui avait besoin de s’affirmer, de prendre sa place dans le cercle familial.
La patiente rapporte, à ce stade de l’entretien, un épisode précis : quand sa sœur a vu le bébé, elle lui a dit « Viens avec maman », et l’a répété deux fois – ce qui semble confirmé par la mère. La patiente nous dit qu’elle n’a pas réagi sur le moment car elle était déprimée, mais dit avoir été choquée par cette réaction de sa sœur. Elle a pensé : « Cette fille souffre autant que moi. » Elle note cependant aussi que le jour où sa sœur sera enceinte, il y aura pour celle-ci une fête (à laquelle la patiente, elle, n’a pas eu droit).
Comment Mélanie voit-elle l’avenir ? Elle parle de son mari et de son enfant, de l’idée de prendre un peu de distance sans forcément couper les liens. Elle semble ressentir la nécessité d’une séparation, dit qu’elle pense moins à sa sœur, mais qu’elle espère des retrouvailles, qu’avec le bébé, ça va, mais que « c’est lui qui a tout chamboulé », et qu’en définitive, tout est beaucoup de la faute de sa famille qui ne lui a pas donné sa place.
 
Proposition de diagnostic
 
 
Le diagnostic avancé est un diagnostic de paranoïa, insistant d’abord sur l’existence manifeste d’un bloc délirant assez fort, composé de la mère et des deux sœurs, si l’on prend en compte le délire à trois exprimé par l’existence de ces « lois familiales », et l’idée d’une communication télépathique avec la sœur. La règle des « aînés maudits » semble corroborer une folie de la mère, et il serait intéressant d’étudier le style de folie de la sœur aînée. Les deux filles se seraient constituées ainsi par mimétisme vis-à-vis de leur mère.
La patiente se sent persécutée (l’histoire de la surveillance apparue au moment de l’accouchement est un élément interprétatif précis). On remarque d’ailleurs qu’elle fait des découvertes incessantes depuis ce moment déclencheur. On sent de plus une insistance à rejeter la faute sur tout le monde, tous sont responsables et coupables. Le sujet semble ne pas avoir de domaine propre : il apparaît dans le discours de la patiente que rien n’échappait à sa sœur, on a affaire à une structure où le sujet est toujours observé.
On a de plus affaire à une personne en proie à des idéaux christiques, qui porte en elle la notion de sacrifice : elle utilise souvent l’expression éloquente de « prendre sur soi ». L’exemple de la compétition « à la vie à la mort » peut être évoqué ici : c’est la même chose poussée à l’extrême avec la sœur, l’enjeu étant le bébé.
On remarque aussi, dans le discours, la soumission constante de la patiente à sa mère : il ne semble pas exister de révolte (ce qui semble contraire à une hystérie ou à un état-limite), il s’agit pour elle de toujours suivre dans l’ombre. Or l’obéissance constante peut être un symptôme de la paranoïa.
On trouve aussi l’idée primordiale du double, et en particulier du double qui dépossède. La sœur est présentée comme un double parfait – structure qui illustre le stade du miroir de Lacan –, mais mauvais. C’est elle qui suit ce « dieu » parfaitement méchant qui lui a fait du mal. Cet autre, par exemple, si l’on suit son discours interprétatif, lui vole tout : parents, enfant, travail. Il est troublant de remarquer dans le discours une structure où les mots mêmes fonctionnent en miroir (protéger) ou en opposition (délurée/sage, par exemple).
La patiente en est au début d’une paranoïa, révélée clairement lors de l’accouchement. Il est possible qu’à l’aide d’une psychothérapie associée à un traitement neuroleptique, la reprise de son travail et l’éloignement d’avec son bébé, la patiente réduise son délire à quelques éléments. Il faudrait obtenir une désaffection de son discours, qu’elle s’en détache, puisque pour l’instant elle essaie encore d’obturer sa pensée par des actes.
Mais le problème de ce type de structure est parfois une difficulté à se séparer, même si la patiente paraît avoir conscience de la nécessité de cette séparation.
 
NOTES
 
[*]Nathalie Blaise, professeur de lettres.
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