Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2-7492-0301-5
128 pages

p. 33 à 40
doi: 10.3917/sc.004.0033

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

L'enfant devant la loi

no4 2004/1

2004 Savoirs et clinique L’enfant devant la loi

Pathologies de la loi

Geneviève Morel  [*]
Des psychanalystes opposent parfois « la Loi » aux lois, donnant à croire qu’une instance transcendante de la loi, conforme à un supposé « ordre symbolique » (qui verse bientôt à un ordre moral), serait objectivable dans l’inconscient, et devrait de ce fait être respectée voire copiée par le législateur. Or, la psychanalyse montre qu’il n’existe aucune instance psychique nous indiquant où est le bien, où est le mal. La métaphore freudienne de l’œdipe, empruntée à la tragédie grecque, montre que l’enfant doit se séparer de sa mère et a une certaine difficulté à situer ce principe séparateur qu’est le père ou son substitut : voilà « la Loi », nécessaire mais génératrice de pathologies. Nous les approcherons avec deux exemples, celui d’un enfant, parricide involontaire tourmenté par un surmoi vengeur, et celui d’un autre, élevé sous les bombes ennemies, mais dont le plus grand malheur fut d’être l’otage de sa mère.Mots-clés : Loi de la mère, symptôme, séparation, psychose, Nom-du-Père. Psychoanalysts tend to oppose « The Law » to laws, implying thus that a transcendental agency, inherent in the law in accordance with a supposed « symbolic order » (which lapses into a moral order), could be objectified in the unconscious and should therefore be respected, even copied by the legislators. Now, psychoanalysis proves that there exists no such psychic agency likely to indicate what is good and what is evil. The Freudian metaphor of Oedipus, borrowed from Greek tragedies, shows that the child must part from his mother and finds it difficult to situate the barring principle which is the father or his substitute : this is « The Law », indeed necessary, yet a source of pathologies. We shall approach them through two cases : an unintentional parricide child who is the prey to a vengeful superego and another one who grew up under enemy bombs but whose worst misfortune was having been the hostage of his mother.Keywords : The law of the mother, Symptom, Separation, Psychosis, name of the father..
Dans Gangs of New York, le film de Martin Scorcese (2003), les gangs rivaux de la ville se regroupent et fomentent une émeute sanglante contre l’armée et la police parce qu’ils refusent que les pauvres soient enrôlés pour la guerre de Sécession où ils mourront à coup sûr dans un combat qui ne leur semble pas être le leur. Pendant ce temps-là, le héros, Amsterdam (joué par Leonardo di Caprio), cherche « le boucher », Will Cunning (joué par Daniel Day Levis) qui a assassiné son père sous ses yeux, alors qu’il était enfant. « Le boucher » l’a aussi gravement mutilé lui-même, mais ce n’est pas ce qui anime sa vengeance : une voix off dit « qu’il règle les comptes de son père ». Voilà un aperçu de ce que j’appelle les pathologies de la loi : se détourner des problèmes de la cité, du politique pour se vouer à la loi héritée de son père, de sa famille, de sa lignée. C’est ce que nous montraient les tragédies grecques : depuis Freud, nous appelons cela la névrose.
Les pathologies de la loi sont engendrées dans le sujet dès sa confrontation primordiale à la loi. Est-ce forcément la loi du père ? Non, c’est d’abord celle de la mère ou de son substitut et ce sera parfois la seule. En effet, nous sommes plongés dans le langage bien avant de venir au monde. Lacan nous appelait des « parlêtres », soit avant tout des êtres « parlés » par les désirs de ceux qui nous ont voulus. Cependant, nous sommes aussi des êtres parlants et nous apprenons à parler dans notre langue maternelle. Façonnés par ce bain de langue, nous plongeons les racines de notre désir dans celui de notre mère, et en même temps nous portons, jusque dans notre façon de parler, notre style, la marque de son désir, les stigmates de sa jouissance. Ces marques peuvent déjà, à elles seules, conditionner une vie voire constituer une sorte de loi, si elles ne sont pas relayées par un autre principe.
Deux exemples pour l’illustrer brièvement. Le premier est le cas d’une femme psychotique qui avait tenté de se suicider avec ses trois enfants (j’ai présenté ce cas à notre colloque de l’an dernier). Or, son passage à l’acte était la réalisation après-coup d’une parole ambiguë de sa mère à sa naissance qu’elle citait toujours, vingt ans après l’acte : « Elle n’aurait pas dû vivre. » Elle avait interprété l’équivoque du désir maternel en sa défaveur, comme une condamnation à mort et, mère à son tour, elle perpétua la malédiction maternelle sur la génération d’après. Le second exemple est moins dramatique, il me vient d’une analysante névrosée. Elle m’a raconté comment sa mère lui avait appris à parler (évidemment, c’est de celle-ci qu’elle en tenait le récit). Sa mère, qu’un mariage précoce avait empêchée de faire des études littéraires et que l’accueil réservé de sa belle-famille avaient rendue dépressive, s’enfermait avec elle dans le placard de la cuisine et, ainsi isolée avec le bébé, lui nommait tous les aliments un par un. La jeune femme attribuait à cette entrée singulière dans le langage les graves problèmes de boulimie dont elle souffrit plus tard, ainsi que son choix d’être écrivain. Mais, m’objecterez-vous, il ne s’agit pas de ce que l’on appelle « La loi » ; en fait, ce ne sont que des paroles que le sujet a en quelque sorte bues avec le lait maternel et qui l’ont ensuite aliéné en produisant des règles de vie, ou en devenant un fantasme logé dans un symptôme contraignant. En effet. Mais ce que je voudrais soutenir ici est justement qu’il n’existe pas, dans l’inconscient, quelque chose d’universel qu’on puisse appeler « La loi » ; qu’il y a seulement eu des paroles légiférantes dont certaines se sont inscrites pour façonner un symptôme. Cela exige de préciser ce que l’on entend par symptôme et quel est le rapport de celui-ci à la loi.
La doctrine analytique met l’œdipe au centre de la réalité psychique. Pour Freud, il s’agissait de situer mythiquement le meurtre du père jouisseur au principe de la loi. Mais, à suivre Lacan, l’œdipe n’est qu’un cadre mythique de référence pour mettre en place les limites de l’opération analytique [1], à savoir le rôle qu’y joue un certain nombre de concepts : le père, la mère, la division du sujet, l’objet cause du désir, etc. Il s’agit d’un point de vue structuraliste sur l’expérience et non d’une norme morale que les psychanalystes, transformés en justiciers ou en missionnaires, doivent remettre en place dans la cure ou dans la société lorsqu’ils jugent que quelque chose n’y est pas conforme.
L’évolution de la lecture de l’œdipe par Lacan indique un décentrement par rapport à Freud. En effet, sa lecture de l’œdipe dans les années 1950 – qui est souvent la seule que connaissent ses détracteurs les plus paresseux – est celle d’une substitution, dite métaphore paternelle, du signifiant du Nom-du-Père (qui représenterait la loi dans l’inconscient structuré comme un langage) à une parole qui a force de loi au départ, folle, capricieuse, et qui constituerait le désir-de-la-mère. Mais, d’une part, ces signifiants, le Nom-du-Père et le désir-de-la-mère, sont singuliers dans chaque cas ; ils ne sont pas le placage sur l’individu d’un ordre universel préexistant. D’autre part, cette loi du Nom-du-Père, censée pacificatrice, a un envers pathogène : Lacan invente sa formule de la métaphore paternelle à partir du cas du petit Hans, de Freud, qui souffre d’une phobie des chevaux justement parce qu’il ne peut pas symboliser le principe qui le sépare de sa mère. La métaphore paternelle n’est que l’épure théorique du symptôme du Petit Hans, soit de sa réponse lorsqu’il est aux prises avec l’interdit de l’inceste. Ce cas peut être considéré comme le paradigme lacanien de la névrose, dans laquelle le symptôme est l’enveloppe du Nom-du-Père, alors que le cas du Président Schreber est le paradigme de la psychose, caractérisée par le rejet (ou forclusion) du Nom-du-Père, laissant le sujet ouvert aux interventions légiférantes de la parole maternelle. D’un point de vue structural, névrose et psychose s’opposent alors terme à terme : Nom-du-Père et métaphore paternelle pour la première, forclusion et métaphore délirante pour la seconde.
À la fin de son enseignement, Lacan a opéré un renversement complet de perspective entre le Nom-du-Père et le symptôme : sa thèse n’est pas qu’il y a des symptômes malgré la « bonne » loi du Nom-du-Père, mais que le Nom-du-Père lui-même n’est qu’un symptôme possible parmi d’autres, celui du névrosé électivement. La psychanalyse, inventée par Freud avec les femmes hystériques, a mis d’abord au jour le type névrotique du symptôme, fabriqué avec le père, mais elle n’a aucune raison de s’y cantonner. En effet, dans la psychose qui, de ce fait, nous enseigne particulièrement, le sujet tente de mettre en place d’autres sortes de symptômes pour se séparer de la mère (ou de son substitut). Dans cette nouvelle conception, le symptôme, même si le sujet s’en plaint, devient un support nécessaire pour qu’il puisse se séparer de sa mère et ne pas être asservi à sa jouissance. L’analyse réduit le côté pathologique et trop contraignant du symptôme, le modifie, mais ne le supprime pas dans sa fonction nécessaire de soutien du sujet, voire, dans les cas où le sujet n’y a pas réussi avant, cherche à lui frayer la voie pour qu’il en invente un.
 
L’otage de sa mère
 
 
Le cas de Paul montre justement l’exemple d’un garçon qui n’a pas pu se constituer un symptôme en s’appuyant sur son père et qui est resté coincé entre l’horreur de sa mère et une terreur folle face à son père.
Âgé de 29 ans, Paul est venu me voir parce qu’il souffrait d’attaques de panique et d’angoisses hypochondriaques : après chaque relation sexuelle, il craignait d’avoir attrapé le sida ; à chaque bobo, il pensait avoir un cancer. Il attribuait l’émergence de ses troubles à une rupture amoureuse survenue un an plus tôt, mais il s’agissait plutôt d’une recrudescence car ses crises de panique dataient de sa petite enfance et ses angoisses corporelles ne l’avaient guère quitté, en fait, depuis sa première relation sexuelle à 19 ans. Paul a été élevé au Liban jusqu’à ce qu’il vienne faire ses études en France. De 3 à 17 ans, il a donc vécu quotidiennement sous les bombes. Lorsqu’il avait 3 ans, sa tante fut tuée dans la cour de l’école où elle enseignait et ses premiers souvenirs sont des sentiments de panique à chaque séparation d’avec ses parents.
C’est donc aux affres de la guerre qu’il attribue ses crises de panique : elles en seraient des séquelles. Cependant, et bien qu’il ne s’agisse nullement de sous-estimer l’effroi de la guerre, on peut se demander si celle-ci ne lui sert pas aussi de métaphore pour nommer une autre terreur. Reprenons quelques éléments de son histoire. Ses parents, libanais catholiques, se sont mariés à leur retour d’Amérique du sud où ils avaient immigré. Leur mariage fut arrangé par les familles et, selon Paul, sa mère ne l’accepta que pour échapper au joug de ses parents. Elle n’a jamais aimé son mari. Ils eurent trois fils dont Paul, le dernier. L’aîné fut « massacré » par le père, dit Paul. Il voulait devenir athlète mais le père le força à faire des études d’ingénieur ; il devint alcoolique et solitaire. Le cadet, respecté par le père, fit carrière et reste un modèle pour Paul. Quant à lui, sa mère décida de le protéger du père qu’elle jugeait un raté. Son leitmotiv, qui résonne toujours dans la tête de Paul, était : « Pas comme ton père ! » Souffrant de terreurs nocturnes, l’enfant dormit entre ses parents jusqu’à l’âge de 10 ans. Le père, déprimé, restait au lit tous les après-midi devant la télé et, en rentrant du collège de jésuites où il était éduqué, Paul faisait ses devoirs au lit et se faisait punir par son père. Cependant, il était le plus proche de sa mère qui fit de lui son confident. À 10 ans, il tenta de s’étrangler sur le balcon après un épisode décisif, qu’il appelle « la transformation ». Son père l’avait emmené s’acheter des chaussures et il ne put choisir celles qui lui plaisaient, car son père lui en imposa d’autres. Il sentit alors une transformation mentale : il ne pouvait désormais plus s’empêcher d’adhérer aux goûts paternels qui lui étaient pourtant étrangers. Il appelle cela avoir « des idées auto-imposées ». Par ailleurs, il commença à être attiré en secret par des garçons. Ainsi il était « clivé », selon son expression : d’un côté il y avait le « pas comme ton père » maternel auquel il aspirait de toutes ses forces, de l’autre cette impression d’intrusion mentale forcée de son père et enfin, tout de même, un domaine à lui, ses goûts secrets pour des « garçons venus d’ailleurs », imberbes et à la peau colorée. L’analyse montra que ce trait provenait d’une attirance fantasmatique pour l’adolescence de son père en Amérique du sud. De l’épisode des chaussures-idées imposées lui resta aussi la passion de ces objets dont il a une collection faramineuse, et qui apparaissent toujours dans ses rêves comme l’emblème du désir.
Il se souvient d’une scène d’horreur à 13 ans qui me semble paradigmatique de sa position. Ses parents, indifférents, n’allaient jamais aux abris lors des bombardements. D’ailleurs, selon lui, la seule chose dont sa mère avait peur était de perdre un fils, rien d’autre ne comptait pour elle. Paul, par contre, était terrifié par les bombardements et il se souvient, ce jour-là, avoir entraîné sa mère dans le hall sans fenêtre de l’appartement et être resté étroitement embrassé avec elle pendant des heures, tandis que son père restait au lit. Finalement, espérait-il, sa mère l’aurait protégé des bombes comme de son père, lui faisant rempart de son corps. Sa terreur associe dans une même série inconsciente la violence paternelle et celle de la guerre. L’effroi de la guerre est devenu une métaphore de la terreur devant le père. Contre celle-ci, un bouclier, malheureusement inefficace : la mère et son « pas comme ton père ! ». Vers 16 ans, au moment du départ de son frère qui lui servait de modèle et dans une phase de révolte contre sa mère, il entendit, lors d’un examen, des voix bruissantes dans l’air qui chuchotaient comme « des esprits ». Après ce phénomène élémentaire inquiétant qui se reproduisit, ses attaques de panique s’intensifièrent. Adulte, Paul a réalisé à la lettre les idéaux professionnels de sa mère et, bien qu’il vive loin d’elle, il est sous son regard en permanence, et entend sa voix en écho proférer, lorsqu’il a une décision à prendre : « Pas comme ton père ! ».
Après une interprétation où je lui indiquai que son père l’avait terrifié autant que la guerre, il fit une série de rêves. Dans l’un d’eux, il est avec Louis de Funès, l’une de ses anciennes idoles, mais celui-ci a un aspect dégoûtant et décrépit. D’autres garçons, autour de lui, savent tirer avec une arme et pas lui : il n’a pas même pas le droit d’essayer de tirer et sent ses chaussures lui coller aux pieds. Il associe Louis de Funès à son père. Mais on peut aussi déduire du rêve qu’il méprise son père, qu’il n’a jamais cru en lui et n’en a jamais rien attendu, probablement à cause du jugement négatif de sa mère. Le prix de son rejet du père est d’être exclu du monde des hommes « armés » et d’être persécuté par son père.
Le second rêve est un double cauchemar. D’abord, sa mère est dans la cuisine, et il aperçoit à côté d’elle un énorme cafard qui s’approche de lui ; sans pouvoir l’éviter, il lui crève l’abdomen d’où sortent des œufs sanguinolents. Une odeur pestilentielle se répand et pourtant sa mère ne s’aperçoit de rien. Il associe cette partie du rêve à l’impudeur de sa mère qui « oubliait » parfois de fermer la porte de la salle de bains. Dans la seconde partie du rêve, il mâche quelque chose d’étrange : des boulettes de chair humaine qui lui envahissent la bouche. Il commentera brièvement : « Je n’ai été jusqu’ici qu’une excroissance de ma mère. » Ce double cauchemar montre l’horreur de la proximité incestueuse.
Le père de Paul n’a pas pu lui servir de symptôme qui le sépare de sa mère. Paul a été, au prix d’une horreur de tous les instants, l’otage de la loi maternelle, ce qui ne lui a pas évité pour autant la terreur paternelle. Voilà en quoi consiste pour lui la pathologie de la loi. Dans un tel cas, la direction de la cure ne consiste pas à faire la loi ni le père pour remplacer ce qui n’a pas réussi à exister, mais à offrir au sujet l’appui du transfert (pour Paul, c’est un autre regard qu’il a substitué à celui de sa mère), pour élargir la place qu’il a réussi à dérober à l’intrusion parentale. Nous en voyons se dessiner le contour dans son homosexualité (dont le trait conditionnant le choix d’objet est d’ailleurs emprunté au père). Elle lui permet de nombreux liens sociaux et s’accompagne d’une certaine sublimation artistique que Paul veut maintenir à côté des idéaux socio-professionnels imposés par sa mère. Elle pourrait donc avoir la fonction d’un symptôme séparateur de la mère.
 
Le parricide involontaire
 
 
Dans la névrose, le Nom-du-Père est un symptôme parfois invalidant dont le corollaire peut être un surmoi sévère, ce qui constitue une autre sorte de pathologie de la loi. Arno avait 6 ans lorsque sa canne à pêche glissa dans la Marne, l’entraînant à sa suite. Il ne savait pas nager et se débattit dans l’eau. Son père plongea pour le sauver, mais coula immédiatement, hydrocuté. Un passant réussit à repêcher Arno à temps. Sa mère assista à la noyade, impuissante et en larmes. Arno ne se rappelle plus cette scène qu’on lui a racontée, et il n’avait gardé aucun souvenir antérieur à l’accident lorsqu’il vint me voir. Il se rappelait seulement le camion rouge, froid et brillant des pompiers qui le ramena chez lui après le drame.
Il a commencé son analyse à 44 ans. Sa femme venait de le quitter en emmenant leurs deux filles et on l’avait muté dans « un trou » après une série d’échecs professionnels dus à sa violence et à sa maladresse avec ses supérieurs hiérarchiques. Il avait à la fois envie de se suicider et peur de mourir. Au début des entretiens préliminaires, il eut un accident en état d’ébriété avec sa voiture de fonction et se fit arrêter à un endroit où il n’aurait pas dû être. Il risquait de graves mesures disciplinaires. Je dus lui interpréter précipitamment son envie de se faire punir à mort. Depuis, les actes dangereux se sont interrompus, mais une série de cauchemars a débuté, non complètement endiguée à ce jour. Ils tournaient autour de son père mort qui revenait comme un spectre horrible, sous la forme d’un rat sortant de l’eau la gueule ouverte pour l’attaquer alors qu’il n’avait que sa canne à pêche pour se défendre ; avec sa canne pleine de sang il essayait de tuer le spectre. Ou bien, un chien essayait d’entrer par le balcon et Arno luttait pour l’en empêcher. Le chien se mettait à crier comme un porc et Arno entendait sa propre voix lui répondre : « Tu ne reviendras plus jamais ici ! », et cela le réveillait. Ou bien il dînait en face du spectre qui le désignait du doigt en silence, etc.
Après le décès de son père, Arno resta quelques temps avec sa mère puis, quand celle-ci fit une dépression, il fut envoyé dans un pensionnat qui lui sembla une prison. À cette époque, il développa différentes fantasmagories. Il devint végétarien par peur de manger le cadavre de son père qui aurait été inclus par mégarde dans la chaîne alimentaire. Il fut fasciné par une expédition dans les Andes où les voyageurs durent manger l’un des leurs pour survivre. Il s’identifia à Lionel Terray, le seul survivant de cette catastrophe. Inversement, il recherchait des signes de la survivance de son père : il s’intéressa aux momies, à la glaciation des corps après avoir vu le film Hibernatus où un mort congelé ressuscitait. Il voulait faire un pacte avec le diable, imaginait d’envoyer des messages à son père avec un pigeon voyageur, par télégramme, etc. En même temps, il devint brutal, blessa un camarade de classe et tenta de s’ouvrir les veines. Sa mère était devenue très bigote, « civilement une sainte », dit-il, et il rejeta violemment la religion. Il posa à sa mère des questions sur la conception, trouva ses réponses ridicules, douta du coup de la paternité de son père et fantasma que, comme Jésus, il avait peut-être un autre père que le sien.
À cette époque, il haïssait également ses deux parents : son père parce qu’il avait contracté envers lui une dette de vie qu’il ne pourrait jamais lui payer et que toute la famille lui rappelait sans cesse ; sa mère parce qu’elle l’avait abandonné à sa détresse en le mettant en pension. Il la soigna cependant avec dévouement quand elle mourut d’un cancer : il avait alors 13 ans et alla vivre chez sa sœur aînée. Après cette période où il avait développé, comme on l’aura constaté, une grave névrose obsessionnelle, il entra dans la puberté avec des fantasmes de rapports sexuels avec une amie de sa sœur. Mais une déception sentimentale fit surgir, à côté de fantasmes voyeuristes et sadiques assez classiques, une ambiguïté sexuelle conjoncturelle (il se maquilla en femme devant le miroir après avoir été repoussé) qui semble avoir été liée au deuil de sa mère. Il se sentait en effet alors habité par elle, il avait des maux de tête comme elle, il parlait avec sa voix, il rêva d’un trou féminin qui saignait et interpréta après coup en analyse cet ancien rêve comme : « j’étais une plaie ». Des fantasmes féminisants qui lui signifiaient qu’il n’était pas un homme revenaient à chaque défaut d’érection. Il interprétait ses défaillances sexuelles comme la vengeance posthume de sa mère.
Il fit d’excellentes études, eut un fils qu’il reconnut avec une femme avec laquelle il ne vivait pas et, dans une répétition dont il ne fut conscient que bien longtemps après, le laissa tomber pour le rechercher plus tard frénétiquement, pendant son analyse. Avant leurs retrouvailles, il rêva, non sans une certaine satisfaction, des reproches que son fils ne manquerait pas de lui faire. On peut en déduire qu’il rêvait de faire exister un père défaillant.
Entre-temps, comme je l’ai dit, il s’était marié, avait choisi une femme en tout point semblable à sa mère, c’est-à-dire violente et attachée à la religion, avec qui il eut deux filles et qui le quitta, ce qui le fit entrer en analyse. Il en attendait de résoudre ses problèmes d’impuissance (un rêve de transfert le montra nu devant moi qui lui offrais un slip d’homme) et de régler ses comptes avec la mort de son père (dans un autre rêve, je lui disais d’une façon ambiguë : « C’est la dernière fois que nous nous voyons » et il ne savait pas si c’était une condamnation à mort ou un simple congé avant les vacances.) Et en effet, ses problèmes sexuels, qui ont donc été rapportés dans l’analyse à son identification maternelle, ont l’air moins résistants que sa culpabilité vis-à-vis de son père. Celle-ci revient sans cesse le hanter dans de nouveaux cauchemars terrifiants qui rappellent ceux de la névrose traumatique que Freud a décrite dans « Au-delà du principe de plaisir [2] ».
D’avant ses 6 ans, Arno n’a retrouvé que deux souvenirs qui portent rétroactivement la marque du trauma : dans l’un, il se voit partir à la pêche avec son père et, dans l’autre, il est en voiture avec ses parents lorsqu’un sanglier les attaque sauvagement. Finalement, c’est comme si son père avait été un héros sans faille : aucun souvenir, aucune parole ne vient y contredire. Et pourtant, c’est ce qui le soulagerait : d’où le vœu d’être lui-même un mauvais père pour son fils. Dans le cas d’Arno, la pathologie de la loi vient du surmoi qui lui compte comme un crime la mort de son père dont il fut la cause accidentelle, et lui réclame sa vie en échange, selon la loi du talion. Pourquoi une telle sévérité ? Arno présume que c’est à cause de sa haine œdipienne préalable, mais pour le moment on n’en a retrouvé aucune trace dans la cure. Ne serait-ce pas plutôt – et ce serait assez freudien de le penser – son amour infantile pour son père qui a nourri la soif inextinguible de vengeance de ce surmoi implacable ? On sait en effet que le surmoi provient pour une part de ce premier amour pour le père transformé en identification. La stature de héros sans faille que le père d’Arno a ensuite revêtue aurait donné ses armes au surmoi. Du moins Arno n’essaie-t-il plus de se tuer par accident : l’analyse a cantonné la compulsion de répétition au rêve.
Des psychanalystes opposent parfois « la Loi » aux lois, donnant à croire qu’une instance transcendante de la loi, conforme à un supposé « ordre symbolique » (qui verse bientôt dans un ordre moral), serait objectivable dans l’inconscient et devrait de ce fait être respectée voire copiée par le législateur. Or, la psychanalyse montre qu’il n’existe dans l’inconscient aucune instance psychique nous indiquant d’une façon cohérente où est le bien, où est le mal. Le mythe psychanalytique de l’œdipe signifie que l’enfant doit se séparer de la jouissance de sa mère qui lui impose sa loi au départ, et que cette séparation est coûteuse. Du principe séparateur qu’il doit trouver, que ce soit le père ou autre chose, il fera de toutes façons un symptôme : voilà « la loi », nécessaire mais génératrice de pathologies. On comprend aussi, à partir de mes deux exemples, pourquoi le « bon père » selon Lacan est celui qui permet à ses enfants de se constituer un symptôme : ni héros, ni modèle d’exception, pas non plus fantoche terrifiant, mais celui dont l’énonciation se situe dans un juste « mi-dire ».
 
NOTES
 
[*]Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille.
[1]J. Lacan, L’acte analytique, séminaire inédit, séance du 21 février 1968.
[2]S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920), Œuvres complètes, t. XV, Paris, puf, 2002.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille. Suite de la note...
[1]
J. Lacan, L’acte analytique, séminaire inédit, séance du 21...
[suite] Suite de la note...
[2]
S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920), Œuvres...
[suite] Suite de la note...