Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2-7492-0301-5
128 pages

p. 67 à 72
doi: 10.3917/sc.004.0067

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L'enfant devant la loi

no4 2004/1

2004 Savoirs et clinique L’enfant devant la loi

Inceste et maternité

Brigitte Lemonnier  [*]
Une femme dit avoir eu un enfant de son père. S’agit-t-il d’un délire de filiation ou bien est-ce le lien particulier à sa mère qui a permis la réalisation de cet inceste ?Mots-clés : Inceste, Loi, maternité, psychose.. A woman claims she has had a child by her father. Are we faced with a delirious filiation or rather has a most particular relationship with the mother allowed the enactment of incest ?Keywords : Incest, Law, Maternity, psychosis..
Il y a quelques années, Mme S me confia qu’elle avait eu un fils de son père. À cette époque, jeune psychiatre, je recevais une formation analytique dans le Sud-Ouest. Déconcertée par cet aveu, je me suis interrogée sur sa nature. Madame S s’était-elle construit une filiation délirante ou bien la nature de son lien à sa mère avait-elle permis la relation incestueuse avec son père ? Maintenant que je suis psychanalyste, je souhaite revenir, des années plus tard, sur ce cas et ce que j’en ai perçu « après-coup ».
On sait que, pour la psychanalyse, il y a toujours un abus qui menace l’enfant dès sa venue au monde, abus localisé dans le lien de l’enfant au désir de la mère. En effet, l’enfant est au départ assujetti à cet Autre primordial qu’est la mère non pas seulement en raison de sa dépendance vitale à son égard, mais aussi parce qu’il dépend de son désir. Dans cette relation, l’enfant cherche à posséder la mère, ce qui équivaut à être l’objet de son désir : le phallus. Mais il peut apparaître à l’enfant qu’il ne la comble pas toute. La mère est une femme dont le désir est subordonné au phallus détenu par le père. Lacan a nommé Nom-du-Père l’opérateur symbolique nécessaire à cette réalisation par l’enfant. Cet opérateur a pour fonction de représenter la loi qui sépare l’enfant du désir de la mère, en d’autres termes qui interdit l’inceste mère/enfant. Ainsi pour Lacan la loi de l’œdipe équivaut à la loi de l’interdiction de la mère.
Soit l’enfant reconnaît cette loi, et introjecte alors, en terme freudien, son autorité, et érige en lui-même cette autorité, soit cette loi n’est pas incorporée par le sujet, elle est rejetée, forclose. L’enfant reste alors sous la menace d’être l’objet d’abus de ce désir maternel. Ainsi, pour la psychanalyse il n’y aurait d’inceste que de la mère.
Mme S se plaignait de sa soumission aux diktats de l’Autre. Elle souhaitait lever le joug de cette passivité repérée depuis l’enfance. Une conjoncture particulière l’avait décidée à venir me voir. L’homme avec lequel elle vivait depuis dix-huit ans la pressait « d’acheter un ventre ». Mme S n’avait pas eu d’enfant avec lui en raison d’une stérilité secondaire. Cette démarche, dont son conjoint lui faisait une obligation, l’indignait : « Que dirai-je à cet enfant : que je l’ai acheté pour le donner à un fou ? » Jusqu’alors elle avait consenti à toutes les exigences de son compagnon. Elle avait admis son comportement brutal, ses propos menaçants, son refus qu’elle reçoive son propre fils, parfois même son interdiction qu’elle se rende à son travail. Elle interprétait son obéissance comme le tribut qu’elle devait lui payer, faute d’avoir su l’aimer. Les violences de cet homme, qui l’avait à plusieurs reprises menacée de mort, ne l’avaient pas inquiétée jusqu’alors. Elle se sentait hors d’atteinte de sa brutalité. Elle avait l’impression qu’il s’agissait « d’un théâtre d’ombres » qui ne la touchait pas. « Je suis invincible », disait-elle. Donc, en contrepoint à cette soumission où elle se présentait comme l’otage de cette liaison, elle se déclarait invincible. D’un côté, elle était cette marionnette obéissant à tous les caprices de son ami, de l’autre elle se déclarait « une intellectuelle libre » que rien ne pouvait entamer. Je la cite : « On ne peut pas aliéner mes idées, c’est ce qui m’a sauvée, mon histoire aurait dû me rendre folle mais je suis invincible. Le reste c’est du théâtre. » Or, malgré son côté invincible, elle se trouvait prisonnière de la demande de son compagnon : acheter un ventre. Prise entre l’impossibilité de dire non et l’impossibilité de le quitter, Mme S attendait le moment du dénouement.
 
La faute originelle
 
 
Cette position subjective de devoir toujours payer déborde largement le cadre exclusif de sa relation à son conjoint. L’histoire de Mme S montre que ce paiement se retrouve déjà intriqué dans les motifs de sa venue au monde.
Elle est née onze ans avant le mariage de ses parents, dans une riche famille d’origine paysanne. Sa mère avait contracté une première union. Elle et son époux avaient été spoliés de leurs biens par le père de Mme S. Au moment de cette perte de fortune, sa mère quitta son mari sans divorcer. La liaison de ses parents se transforma en vie commune à la naissance de Mme S. Son père, qui lui-même était marié, quitta femme et enfants en apprenant cette naissance.
Elle pensait avoir été « une monnaie d’échange » : un enfant contre de l’argent. C’est à sa mère, obsédée par l’argent, qu’elle imputait ce calcul. Cette obsession aurait été le motif de sa seconde union, comme de son silence complice lorsqu’elle envoyait sa fille rejoindre son mari dans le lit conjugal suivant la formule : « Va faire un câlin à ton père. » Son père, disait-elle, « l’idolâtrait » et dénigrait sa femme en prenant sa fille en exemple. Cette position d’objet précieux pour le père ne lui laissait aucun doute sur la valeur d’usage que sa mère avait tirée d’elle : « Ma mère a fermé les yeux sur les folies de mon père pour avoir l’argent. »
Mme S, qui ne cachait pas son hostilité vis-à-vis de sa mère, a toujours obtempéré sans révolte à son invitation à rejoindre son père : « Cela faisait partie de ma vie, il n’y a pas eu de commencement, ça a toujours été là, je savais que nous étions à part des autres. » Son père justifiait ses pratiques sexuelles avec sa fille en lui faisant valoir leur appartenance à « une autre race », les lois de la cité n’étaient pas faites pour eux, il lui revenait à lui « de fortifier la race par cette éducation sexuelle ».
Son père, issu d’une famille aux idéaux enracinés dans la terre et dont il vantait les « nobles » exploits, les qualités intellectuelles et les malversations comme autant de signes de leur appartenance à « une autre race », considérait également que les nombreux suicides survenus dans sa famille étaient l’indice de fortes personnalités qui n’obéissaient à aucun principe. Or, lui-même se suicida. Il régnait sur sa famille en maître absolu. À côté de l’exploitation de son domaine agricole et de ses vignes, il s’enrichissait en montant des affaires immobilières frauduleuses. Au moment où il risquait d’être découvert, il liquidait les biens puis rebondissait sur un autre projet tout aussi illégal. Son père, disait-elle, connaissait suffisamment bien les rouages de la justice pour être imprenable, mais cette stratégie nécessitait une perpétuelle fuite en avant qui s’était matérialisée par une mise à l’écart sociale de la famille, ce qui avait eu pour effet un certain isolement de notre patiente.
Elle admirait son père dont elle partageait, à l’adolescence, le goût pour les discussions passionnées. Elle aimait surtout s’opposer à ses idées, et lui se plaisait à la faire parler devant des amis en les prenant à témoin de sa virtuosité. Elle n’avait jamais eu d’animosité contre son père : « Je ne lui en voulais pas. Plus tard j’ai compris qu’il était fou, mais c’était un homme cultivé qui m’aimait. »
Elle avait 18 ans et portait encore le nom du premier mari de sa mère lorsque son père lui proposa de l’épouser et, devant son refus, l’adopta. C’est à cette époque qu’elle tomba enceinte. Son père cessa alors toute relation sexuelle avec elle.
À la naissance de leur fils, la présence de l’enfant déclencha ce que Mme S appelait « un réveil » qui se présenta sous la forme d’une question angoissante : « Qu’ai-je fait ? » Son souhait de partir de chez ses parents se précisa à ce moment-là, ce qu’elle ne réalisa que quatre ans plus tard en raison des menaces de son père : menace de suicide qui alternaient avec des menaces de la faire passer pour folle afin que l’enfant restât chez eux. Cette période fut marquée par une intense culpabilité ; elle se reprochait de ne pas avoir su aimer son père comme il fallait et d’être encombrée par cet enfant. Elle céda à ses menaces pendant quatre ans. C’est sa rencontre avec une femme lui offrant de l’accueillir chez elle qui la détermina à partir.
Revenons sur les circonstances de sa venue au monde.
Du côté maternel, dès sa naissance, elle est déjà cet objet asservi aux intérêts de sa mère qui l’a donnée à son père pour avoir l’argent dont il l’avait spoliée. Cette formule se retrouve inchangée ensuite : sa mère l’a donnée sexuellement à son père pour avoir l’argent. Sa mère ne veut rien savoir de son forfait : elle ferme les yeux. Attitude qu’elle garda jusqu’à la fin de sa vie. Au moment où sa mère allait mourir, Mme S l’interrogea sur son silence : « Pourquoi avait-elle fermé les yeux ? » La mère nia avoir su la nature des relations père/fille et finit par ajouter : « Tu l’as bien voulu. »
Elle est donc, dès sa naissance, fixée en tant qu’objet à cette place de monnaie d’échange pour sa mère. Quelle est la réponse du sujet ? Elle paie en obéissant aux diktats de l’Autre comme nous l’avons vu précédemment : avec sa mère qui l’enjoint d’aller dans le lit parental, en renonçant à partir lorsque son père menace de se suicider, avec son compagnon en se dévouant à ses exigences. Or, de cette place fixée par le désir maternel, elle a déduit sa valeur d’objet : « Elle vaut une fortune. » Elle se désigne en effet comme l’objet précieux du père en faisant de sa naissance le motif de la rupture de son père avec sa première épouse. Elle est aussi cet objet préféré à la mère, mais aussi l’objet d’élection de la mission paternelle, enfin l’objet sans lequel le père ne peut pas vivre. C’est donc un sujet qui se considère comme le pôle unique d’un amour sans partage, ce qui révèle la nature érotomaniaque de cette relation.
Le père de Mme S nous est présenté comme un sujet identifié à une toute-puissance imaginaire : il sait ce qui convient pour réaliser sa mission paranoïaque de fortifier sa race, et ce par un accomplissement incestueux. On se rappelle qu’il alla même jusqu’à proposer à sa fille de l’épouser à l’époque où il ne l’avait pas encore adoptée. On peut inférer également que l’arrêt des relations sexuelles avec sa fille, lorsqu’elle tomba enceinte, vint clore la réalisation de sa mission paranoïaque.
Lacan, dans la « Question préliminaire », souligne les effets ravageants de la figure paternelle dans les cas où « le père a réellement la fonction de législateur ou s’en prévaut, qu’il soit en fait de ceux qui font les lois ou qu’il se pose en pilier de la foi, en parangon de l’intégrité ou de la dévotion, en vertueux ou en virtuose, en servant d’une œuvre de salut, de quelque objet ou de manque d’objet qu’il aille, de nation ou de natalité, de sauvegarde ou de salubrité, de legs ou de légalité, du pur, du pire ou de l’empire, tous idéaux qui ne lui offrent que trop d’occasions d’être en posture de démérite, d’insuffisance, voire de fraude, et pour tout dire d’exclure le Nom-du-Père de sa position dans le signifiant [1] ».
Dans le cas de notre patiente, son père, en voulant créer ses propres lois, est ce « législateur » fraudeur qui ne reconnaît rien de son forfait : au contraire, en prenant sa fille pour fortifier la race, il se fait le complice du calcul de sa femme. Elle est annihilée jusqu’à être cet objet prostitué au bénéfice de l’idéal paternel, idéal qu’elle réalisera avec la naissance de son fils.
Il n’y a rien qui vienne imposer une limite à la jouissance de ses géniteurs. Elle-même, d’ailleurs, est identifiée à une toute puissance imaginaire, lorsqu’elle s’affirme comme invincible.
 
Le théâtre
 
 
Plusieurs éléments font soupçonner une psychose chez ce sujet.
De la période qui a précédé le mariage de ses parents – elle avait 11 ans – elle n’a gardé aucun souvenir. Aucune représentation ne peut être mobilisée jusqu’à cet âge tardif. Jusqu’à la naissance de son fils, tout s’était passé « sans réalité ». Ce sans réalité touche le corps, une indifférence totale dans ses relations sexuelles, l’absence de perception de sa grossesse lorsqu’elle attendait son fils, enfin une impression permanente que ses parents, comme leurs agissements, ressortissaient d’un « théâtre d’ombres ». Ce théâtre d’ombres renvoyait à une impression de manque de substance des autres et d’elle-même, théâtre qui ressurgissait dans les moments où son compagnon se déchaînait sur elle.
Ce manque d’inscription des représentations jusque très tard dans sa vie, son détachement à l’égard du corps propre allant jusqu’au rejet de la perception d’attendre un enfant, ainsi que l’impression d’évoluer au milieu d’un théâtre d’ombres, dans l’enfance puis avec son compagnon, ces éléments ne ressortissent pas au refoulement. Ce rapport d’étrangeté à son propre corps, où elle n’est pas intéressée par l’usage qui en est fait par l’Autre, son père, évoque ce que Lacan signale dans son séminaire Le sinthome [2] à propos de Joyce : « L’image confuse que nous avons de notre propre corps n’est pas sans comporter des affects, d’où s’imagine le psychique, quelque chose de psychique qui affecte, qui réagit. » Lacan souligne que, pour un analyste, la forme du laisser-tomber du rapport au corps propre est tout à fait suspecte. « L’idée de soi comme corps a un poids c’est ce qu’on appelle l’ego. Si l’ego est dit narcissique, c’est qu’à un certain niveau quelque chose supporte le corps comme image [3]. »
Peut-on rapporter cet accident au niveau de l’imaginaire, chez notre sujet, à ce qu’il nous dit du regard maternel, de celle qui « ferme les yeux » ?
Si on se réfère au stade du miroir chez Lacan, on sait que c’est par le regard et la parole de l’Autre que l’enfant perçoit son corps comme unifié dans le miroir. Or, si cet événement symbolique n’a pas lieu, on assiste à des phénomènes de morcellement du corps. On peut dire ici que madame S n’a pas d’idée de soi comme corps, ni représentation ni affect. Lorsque elle tombe enceinte rien ne vient s’inscrire ; l’image de l’autre est également touchée : ce sont des ombres.
On peut se demander si ce théâtre d’ombres ne relève pas d’un moment crépusculaire chez ce sujet, suivi de l’élaboration d’un délire de filiation appuyé sur la nature érotomaniaque de sa relation avec son père. S’il ne s’agit pas d’un délire de filiation, il n’en demeure pas moins que ce sujet est prisonnier de l’absence d’une loi qui lui aurait permis de se séparer de sa mère au lieu d’en réaliser le fantasme en tant que monnaie d’échange au bénéfice de l’idéal paranoïaque du père.
C’est d’ailleurs précisément au moment où la relation mère/enfant est à nouveau sollicitée par la demande de son conjoint « d’acheter un ventre » que la situation éclate. On se souvient de son exclamation : « Que dirai-je à cet enfant, que je l’ai acheté pour le donner à un fou ? » Cette formulation reproduit en tous points l’interprétation qu’elle-même a faite de sa venue au monde où un enfant est donné par une femme à un fou en échange d’argent. Il lui est impossible de réaliser la venue de cet enfant autrement que sur le modèle de sa propre venue au monde, ni d’occuper la place de mère sans se retrouver hantée par la figure inquiétante de sa mère, celle qui a donné un enfant à un fou en échange d’argent. On peut d’ailleurs se demander si ce qu’elle appelle ses « réveils » corrélés, pour l’un, à la naissance de son fils, pour l’autre, au projet d’acheter un ventre, si ces réveils qui l’ont conduite à vouloir fuir ne correspondent pas à l’impossibilité d’être mère.
 
NOTES
 
[*]Brigitte Lemonnier, psychanalyste et psychiatre à Arras.
[1]J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose », Écrits, Paris, puf, 1966, p. 579.
[2]J. Lacan, « Le sinthome », Ornicar ? no 11.
[3]Ibid., p. 6-7.
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[3]
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