2004
Savoirs et clinique
Éditorial L’impossible loi de M. Accoyer
Franz Kaltenbeck
Geneviève Morel
À l’heure où cet éditorial doit
être envoyé à la maison d’édition, les sénateurs n’ont pas encore achevé
l’examen des amendements qui se substitueront à celui du député B. Accoyer. Le
danger est grand que la haute Assemblée vote pour celui de M. Giraud, une
version pire que celle du député de Haute-Savoie. La publication du texte
ci-dessous, rédigé en novembre 2003, ne semble donc pas, hélas, avoir perdu de
son actualité. Il avait été écrit pour expliquer au grand public les dangers du
projet de M. Accoyer, qui veut mettre la psychanalyse sous la férule de la
psychiatrie biologisante.
Gouverner, éduquer, psychanalyser, trois tâches impossibles
selon Freud ! M. Accoyer, député ump
de Haute-Savoie, vient d’allonger la liste en tentant de légiférer sur les
psychothérapies. Et pourtant, n’est-ce pas le bon sens même : de même qu’on
protège la société contre les contrefaçons des sacs Vuitton ou des lunettes
Gucci en punissant les faussaires, n’est-il pas naturel de pourchasser les
charlatans qui prétendent soulager les personnes « vulnérables » de leurs
divers maux psychiques sans qualification réelle ? Dès lors, il semble
équitable d’exiger un diplôme garantissant leur profession.
Monsieur Accoyer se heurte ici à un premier écueil que sa loi,
justement, va résoudre par une tautologie : de quelle profession s’agit-il ? De
la psychothérapie, évidemment. Et comment est définie cette profession ?
Dorénavant, elle le sera justement par sa loi. En effet, qu’y a-t-il de commun
entre les diverses pratiques qui sont a
priori visées ? Entre celles qui, par leur recours à l’âme et à la
spiritualité, confinent à la religion (la confession n’est-elle pas une sorte
de psychothérapie, la plus ancienne ?) et celles qui usent de techniques du
corps comme le cri primal ou l’hypnose. La seule chose que ces pratiques si
hétéroclites ont en commun est un mot qui ne crée aucune unité : le fait
qu’elles prétendent soigner, soit leur auto-appellation de psychothérapies.
Mais alors, où s’arrêtera le champ d’application de la loi :
réglementera-t-elle aussi les thalassothérapies qui prétendent soulager du
stress de la vie moderne ?
Le second écueil où se brise le projet de M. Accoyer est la
psychanalyse. En effet, celle-ci, étant indéniablement thérapeutique, semble
concernée par la loi – pour Freud, elle est même la psychothérapie, prima inter pares – et pourtant, en même temps,
comme le clament haut et fort ses praticiens lacaniens, elle n’est pas
seulement une psychothérapie et échapperait donc pour cette dernière raison à
l’amendement de M. Accoyer. À elle seule, la psychanalyse constitue donc un
paradoxe dont l’existence démontre que la loi est mal énoncée puisqu’il serait
indécidable de savoir si elle en relève ou pas.
Enfin, le troisième écueil est le point où la loi prétend
fonder la légitimité du praticien : la formation. À chaque profession son
diplôme : instaurons donc celui de la psychothérapie et le problème sera réglé.
Or, et pour nous concentrer ici sur le cas de la psychanalyse, M. Accoyer n’est
pas le premier à se poser la question du savoir spécifique qui définirait le «
bon » diplôme : le débat fait rage depuis soixante-dix-sept ans ! L’analyste
n’acquiert sa formation spécifique qu’à travers sa propre analyse qui doit
avoir valeur d’analyse didactique. C’est sur la manière de reconnaître si une
psychanalyse a ou pas cette valeur didactique que les analystes se sont
plusieurs fois divisés et qu’ils ont créé des écoles concurrentes, chacune
ayant sa théorie de la terminaison de l’analyse et ses modes d’épreuve du
candidat pour en décider. Les scissions à répétition des associations de
psychanalyse sont donc précisément motivées par le problème épineux et réel
auquel s’attaque M. Accoyer.
Mais quelle est donc sa solution-miracle ? Celle-là même contre
laquelle Freud s’est insurgé dès 1926, le recours au médical : « En effet,
écrit-il, nous n’estimons pas du tout souhaitable que la psychanalyse soit
absorbée par la médecine
[1] […]. » L’un de ses élèves, Théodore Reik, avait fait
l’objet d’une plainte pour exercice illégal de la médecine. Afin de le
défendre, Freud écrivit un petit livre délicieux que M. Accoyer aurait pu
consulter avant de formuler son amendement. Il y énonce la thèse « qu’il ne
s’agit pas de savoir si l’analyste possède un diplôme de médecine, mais s’il a
acquis la formation particulière dont il a besoin pour la pratique de l’analyse
». Il propose la fondation d’une « École supérieure de psychanalyse » où il
faudrait certes « enseigner bien des choses qu’enseigne également la Faculté de
médecine », mais cette discipline n’aurait aucune fonction maîtresse dans cette
école. Le programme d’enseignement esquissé par Freud correspond en fait à ce
qu’on appelle aujourd’hui les sciences de l’homme. Mais, si le futur analyste
doit acquérir un savoir en mythologie, en histoire de la civilisation, en
littérature, etc., il doit aussi mesurer à quel point la théorie de
l’inconscient « peut devenir indispensable à toutes les sciences qui s’occupent
de la genèse de la civilisation humaine et de ses grandes institutions, tels
l’art, la religion et l’ordre social ». Pour autant, les savoirs que Freud
égrène pour son projet ne forment pas un tout déjà constitué. Au contraire,
deux sortes de manques quant au savoir doivent s’articuler au centre de cette
école : Freud prétend non pas que les sciences de l’homme puissent combler le
savoir inconscient et
vice versa, mais
plutôt que chacun de ces deux savoirs, celui de l’aspirant psychanalyste comme
celui des sciences humaines, est incomplet et que seule l’addition de leurs
manques respectifs peut dynamiser la recherche. Le projet freudien de la
formation du psychanalyste n’est dominé par aucune de ces disciplines, et
surtout pas par la médecine. Il serait donc dérisoire d’affubler l’analyste
d’un diplôme universitaire de psychologie ou de médecine.
Mais, en voulant transformer « la souffrance psychique » en
maladie mentale, M. Accoyer ne tente pas seulement de rénover, à coup de
méthodes « scientifiques » d’évaluation, le vieux tour de passe-passe dénoncé
par Freud. C’est bien plus grave. En effet ce ne sont pas seulement les
praticiens mais aussi la population que cette loi entend évaluer : toute
personne qui souffre d’un chagrin d’amour, d’une inhibition professionnelle,
sexuelle ou artistique, qui a subi une perte ou un deuil, qui aspire à un idéal
inaccessible, qui se sent habitée par une obscure tendance à la répétition,
etc., sera transformée d’office en malade mental potentiel et orientée suivant
une logique psychiatrique contraignante. De plus, on verra à terme disparaître
la tradition, solidement implantée dans notre pays, de la longue formation
analytique qui, seule, permettait l’existence de psychanalystes de grande
qualité, au profit de l’avènement de nouveaux « psys » patentés, formatés par
un bref cursus universitaire de psychothérapie, dite éventuellement «
analytique », sans ou avec de très courtes analyses.
Actuellement, le manque d’une garantie d’état des « psys »
comporte certainement un risque, qui correspond, on l’a vu, à la réalité de la
complexité de la formation psychanalytique. Chercher à tout prix le risque zéro
ne conduira-t-il pas à pire : les praticiens masqueront la nécessaire fragilité
de leur position de psychanalyste par la fausse assurance d’un diplôme
inadéquat, et le public perdra sa liberté de choisir entre les méthodes
thérapeutiques et les praticiens
[2] ?
M. Bernard Accoyer a dit dans un communiqué récent (Libération, 5 décembre 2003) avoir évolué et ne
plus vouloir « inclure la psychanalyse dans le champ des psychothérapies et
donc dans (son) amendement ». Il précise : « De plus, il ne faut réglementer
que les psychothérapies lourdes, celles qui tentent de prendre en charge des
troubles mentaux, et non pas simplement les bleus de l’âme ». Un tel communiqué
mérite une réponse.
D’une part, il minore la psychanalyse en ne lui réservant
qu’une place parmi ce que le député appellerait probablement des «
psychothérapies légères » (encore faudrait-il définir légalement ce qu’on
entend par « lourd » et « léger » et comment on va ainsi classer légalement des
patients comme malades mentaux. Ainsi il n’incomberait à la psychanalyse que de
traiter « les bleus de l’âme ». Faut-il rappeler au Docteur Accoyer que la
psychanalyse a été inventée pour traiter d’abord les hystéries, mais aussi la
névrose obsessionnelle et les phobies ? Or, on ne peut pas faire fi d’une
névrose, même de gravité moyenne, en la considérant comme un « bleu de l’âme ».
Ce serait insulter le sujet névrosé qui en souffre et qui travaille dans son
analyse pour en venir à bout. Le deuil après la perte d’une personne aimée ou
le non-amour éprouvé ne sont pas non plus des souffrances à prendre à la
légère.
D’autre part, si Monsieur Accoyer s’intéressait un peu plus à
la discipline qu’il voulait et qu’il veut toujours encadrer par une loi, il
saurait que Freud a publié dès 1894 un article sur « certaines psychoses
hallucinatoires ». Depuis lors, la psychanalyse s’est ouverte au traitement
possible des psychoses, avec toutes les précautions et réserves qui s’imposent
(en particulier en France, pour les non-médecins, celles d’envoyer leurs
patients consulter en parallèle un médecin, faute de quoi ils pourraient
s’exposer à la loi, qui existe et protège déjà le public, contre l’exercice
illégal de la médecine). La psychanalyse a développé, notamment grâce à Lacan,
une théorie et une clinique des psychoses qui est aujourd’hui reconnue et
appliquée par de nombreux psychiatres. Cette clinique analytique ne relève en
aucun cas d’une « psychothérapie légère ».
**
Le titre de ce numéro reprend celui du quatrième colloque de
l’aleph, qui s’est tenu le 15 mars
2003 au musée des Beaux-Arts de Tourcoing, grâce à l’aimable hospitalité de
Madame Évelyne Dorothée Allemand, conservateur du musée. Nous publions ici la
quasi-intégralité des textes prononcés lors de cette rencontre. Elle a permis
aux intervenants de mettre la clinique et la théorie psychanalytiques de
l’enfant à l’épreuve d’autres savoirs, tels que la psychiatrie, le droit,
l’éducation, la littérature et la philosophie.
Le lecteur trouvera aussi dans ce numéro une conférence de
Frédéric Pellion sur « L’énonciation mélancolique », un texte de Slavoj Zizek,
traduit par Sophie Mendelsohn, qui éclaire le rapprochement de Kant et Sade
dans La dialectique des Lumières
(Dialektik der Aufklärung, 1946) de
Max Horkheimer et Théodore W. Adorno, un article de Diane Watteau sur l’art
contemporain au féminin, ainsi qu’une présentation clinique de Nathalie
Blaise.
[1]
S. Freud,
La question de
l’analyse profane, Paris, 1985, Gallimard, p. 136 et 145.
[2]
Cette problématique a été brillamment développée par Marcela
Iacub et Patrice Maniglier dans leur texte-pétition « Laissez-nous nos
charlatans ! »,
Le Monde, mercredi 3
décembre 2003.