2004
Savoirs et clinique
L’enfant devant la loi
Le rapport à la loi d’un adolescent toxicomane
Sylvie Boudailliez
[*]
Quelle est la fonction symptomatique de la drogue pour un sujet ? Nous démontrerons comment, pour un adolescent psychotique, le stupéfiant vient lier un excès de jouissance non résorbable par le signifiant, là où la fonction du père échoue à nouer le désir et la loi comme dans l’œdipe.Mots-clés :
Toxicomanie, symptôme, loi, jouissance..
What is the symptomatic function of drugs for a subject ? We mean to show how a psychotic teenager resorts to them so as to bind an excess of « jouissance », far beyond any signifiers, precisely where the paternal function had failed to bind desire and law as in the case of the Oedipus complex.Keywords :
Drug addiction, Symptom, The Law, jouissance..
Drogue et psychanalyse ne font pas bon ménage ! Jacques Lacan avançait même que, pour travailler avec des personnes qui consomment, il serait nécessaire auparavant d’établir un sevrage. Cette position présente le risque de soutenir l’idéal de soin véhiculé par nos sociétés, alors que la psychanalyse se démarque de cette attente et du débat actuel autour de la dépénalisation, souvent limité à des données politiques, économiques ou de santé publique.
Pourquoi les jeunes ont-ils envie de se droguer après avoir, pour la plupart, déjà essayé l’alcool ou le tabac ? La clinique le démontre, la consommation de stupéfiants démarre souvent vers la pré-adolescence ou à l’adolescence à l’occasion d’un bouleversement affectif : une première rupture amoureuse, l’annonce du divorce ou de la séparation des parents, un deuil, la perte d’un réseau d’amis, un déménagement, un changement d’établissement scolaire.
Déprimé, parfois en échec scolaire, en quête d’identité ou de repères d’autorité, l’adolescent se bat avec un sentiment de vide, de solitude, de mal-être diffus tandis qu’il opte pour un objectif prioritaire : « Jouir à tout prix
[1]. »
La drogue agit en ce sens. Elle apaise les angoisses, décontracte, donne plus d’aisance, lève les complexes, le stress, aide à mieux parler, à rire un peu plus. Fumer à plusieurs devient un moyen simple de se faire reconnaître dans le regard des autres, de trouver une identité dans le groupe, de résoudre, du moins partiellement, la question du : qui suis-je ?
Pourtant la drogue, produit illicite en France, confronte à des risques réels le jeune qui doit se la procurer clandestinement. N’est-ce pas une façon de le souligner que de choisir la dépénalisation ? Une seule molécule d’ecstasy peut être dangereuse.
Comment alors, au-delà de l’alternative drogue/abstinence, offrir à un sujet de parler d’un symptôme – la prise de stupéfiant – destiné à masquer une vérité insupportable ? Je tenterai d’aborder cette question chez un jeune toxicomane.
Max est âgé de 28 ans quand il vient chez moi pour la première fois. Il fume tous les jours plusieurs joints de cannabis ; il ne travaille pas et règle le déroulement de ses semaines sur sa consommation d’ecstasy. Le mercredi, il éprouve des sensations anticipées à la prise du produit. Son corps se prépare comme s’il avait « une horloge interne ». Le vendredi soir, ses compagnons de nuit se réunissent chez l’un ou l’autre. La drogue, payée cash, y est fournie par l’un d’eux. Avec cette énergie artificielle, « la montée », Max peut tenir jusqu’au dimanche midi sans ressentir de fatigue. Puis, « c’est la chute ». Max dort d’un sommeil saccadé et récupère pendant trois jours et trois nuits. Ce cycle recommence ainsi de semaine en semaine. Il sait que la drogue le mène à une impasse. Quelle est la fonction symptomatique de la drogue pour ce sujet ?
La drogue « permet de rompre le mariage du corps avec le fait-pipi
[2] »
Pour situer l’impact de cette phrase, reportons-nous au cas du petit Hans de Freud
[3].
La menace de la mère quand elle surprend Hans, âgé de 3 ans, la main au pénis : « Si tu fais ça, je ferai venir le Dr A. qui te coupera ton fait-pipi
[4] », introduit l’enfant au complexe de castration mais ne déclenche pas l’angoisse. Hans continue tranquillement de se masturber. C’est seulement un an et trois mois plus tard, quand Hans sent son pénis remuer et devenir réel, avec la montée de la pulsion sexuelle en lui par ses premières érections adressées à sa mère, qu’alors la sexualité apparaît traumatique et angoissante pour lui : comment satisfaire sa mère avec un « si petit machin » ? À partir de là, en proie au désarroi, l’enfant vacille de sa position identifiée à être le phallus de sa mère : « Il ne suffit plus à donner ce qu’il y a à donner
[5]. » Le désir de sa mère le met face à une énigme : que veut-elle ? Pour y répondre, une instance, celle du père, s’interpose entre l’enfant et sa mère. Le père interdit la mère à l’enfant : « Ta mère, c’est ma femme, pas la tienne. » Mais, pour que l’enfant sorte du leurre phallique dans lequel il se trouve, il est nécessaire que la mère fasse cas de la parole du père et que la société entérine l’autorité du père.
Dans la névrose, cet interdit, lié au signifiant du Nom-du-Père selon Lacan, ou au père mort mythique de
Totem et tabou
[6] selon Freud, installe la fonction symbolique du père, donne une signification au désir de la mère et instaure la loi de l’œdipe : l’interdit de l’inceste met hors du coup l’émergence du sexuel, dans le rapport à la mère. Cette castration symbolique apporte un cadre réducteur à l’angoisse par la signification phallique donnée à la jouissance sexuelle où la mère est interdite à l’enfant. Celui-ci découvre qu’il ne comble pas le désir de sa mère soumise, elle aussi, à la loi du père, lui-même dépendant d’un objet, le phallus, qu’il est supposé avoir ou ne pas avoir.
La castration et la drogue ont donc toutes deux pour fonction de réduire l’angoisse. Lacan explique par là le succès de la drogue. Mais sa définition de la drogue comme ce qui « permet de rompre le mariage du corps avec le fait-pipi » souligne aussi l’opposition entre, d’une part, la castration installée par la loi symbolique et, d’autre part, la rupture avec la jouissance phallique, établie par la drogue.
Comment écrire cette rupture ? Dans la psychose, le signifiant du Nom-du-Père étant forclos, l’interdit posé par le père résonne comme un pur réel, sans mordre sur la jouissance de l’Autre, sans nouer, comme dans la névrose, le désir et la Loi. Il y a rupture avec la fonction symbolique du père et donc aussi, comme sous l’effet de la drogue, rupture avec la jouissance phallique, rupture qui ouvre à une jouissance débridée, sans bord, où toutes les jouissances se valent, où l’instance phallique n’est plus posée comme organisatrice du rapport au monde. Pourtant tous les toxicomanes ne sont pas psychotiques. Qu’est-ce alors que cette rupture avec la jouissance phallique dans la toxicomanie ? S’agit-il d’un autre mode de jouissance ?
Contrairement à Freud qui voyait dans le sur-moi œdipien quelque chose d’apaisant, de noble, de régulateur, Lacan, lui, met en évidence un autre versant du sur-moi, inquiétant, féroce. Un pousse-à-jouir fait flamber le désir aussi bien au-delà de la limite de l’interdit qu’au-delà de la barrière du plaisir. « La transgression est nécessaire pour accéder à cette jouissance… C’est très précisément à cela que sert la Loi
[7]. » Ceci donne donc un abord paradoxal à la jouissance. Interdite, elle ouvre la question de savoir ce qu’elle est. Le fantasme est une forme de réponse. La drogue, en tant qu’elle donne accès à une jouissance non résorbable par le signifiant, n’en est-elle pas une autre ? Contrairement à l’honnête homme qui obéit au principe de plaisir, mais s’en offusque et réclame l’interdiction de ses débordements, le toxicomane, en explorateur du plaisir, aborde la jouissance par le plus-de-jouir. Il cherche les débordements du principe de plaisir et la transgression de sa limite jusqu’à atteindre la face mortifère d’une répétition insensée quand il souffre du manque et qu’alors, il semble ne plus y avoir d’issue. Les douleurs causées par la privation sont l’inverse du plaisir tiré par la consommation. Le fait qu’on en ait besoin impose de vivre sous sa loi. La dépendance à laquelle se soumet le toxicomane prend valeur de martyre, d’esclavage à cette loi tyrannique. De cette répétition maléfique il veut se débarrasser, avec ce paradoxe qu’il ne peut plus vivre sans, tout en n’en voulant plus. Dans ce contexte de crise, Max vient consulter.
La dépression : le vide, l’enfermement
Sa consommation quotidienne de cannabis a débuté, à l’âge de 24 ans, au service militaire : « le clash » pour lui. Déresponsabilisé, il se laisse, dit-il, commander : « On décide tout pour moi, j’ai cessé là de désirer quelque chose pour moi. » S’agit-il, pour Max, d’un phénomène d’aphanasis substitué à la castration, c’est-à-dire la crainte, pour le sujet, de voir s’éteindre en lui le désir, angoisse bien connue des névrosés ? La situation semble beaucoup plus grave. Forcé d’apprendre à dépasser la faim, la soif, le froid, la fatigue, le sommeil, son corps se débranche. « Seule, dit-il, la discipline le tient » tandis que les ordres le persécutent jusqu’à entendre des sifflements dans les oreilles. Et, lors de ses permissions, déconnecté du monde extérieur, Max refuse de sortir, ne voit plus personne, se drogue de plus en plus. Il s’effondre.
Revenu à la vie civile, il situe un moment de bascule concomitant au décès de sa grand-mère paternelle à laquelle il est très attaché. « Le monde de l’enfance s’écroule » pour lui. Il sait qu’une nouvelle vie commence dont « il n’a pas, dit-il, les règles ». Cette énigme le renvoie au vide : « Je ne sais pas ce que je veux. »
Parallèlement à cette époque, Max reçoit de ses parents une première donation de biens. « Ça lui tombe dessus » et bloque son désir de travailler puisque son salaire serait inférieur à ce que lui rapporteront ses actions en bourse. L’argent le met face à cette absurdité.
Après deux expériences professionnelles en cdd, soldées par des échecs, il ne travaille plus et sombre dans la dépression : « Ma maladie : un enfermement dans un carcan intérieur. » Cela dure depuis trois ans quand il décide de venir parler. Muré derrière un « masque de froideur, d’intransigeance pour que rien, dit-il, ne transparaisse de sa souffrance et de sa solitude », il a perdu le goût de vivre. Il est devenu méfiant, hypersensible et agressif ; les regards ou les rires des autres le persécutent. Il perçoit également des chuchotements moqueurs, des bribes de conversations « sous le manteau » qu’il interprète comme des jugements sur sa vie privée. (S’agit-il d’hallucinations auditives ?)
Fuyant la compagnie des autres, il passe la majorité de son temps dans sa chambre à écouter de la musique, qui lui donne des frissons comme une drogue, le contenant dans une espèce de bulle autistique où plus rien n’existe autour de lui. Incapable de fixer son attention sur un film ou une lecture d’aucune sorte, il fume pour combler l’ennui ; il rêve sa vie, rêve de réussite sociale et de voyages mais ne réalise rien. Toujours domicilié chez ses parents, les quelques repas pris en famille restent les seuls ancrages à la réalité. Il est déconnecté du monde extérieur. Ses horaires sont complètement décalés ; il se lève vers trois-quatre heures de l’après-midi, se couche à l’aube et la nuit va voir les prostituées. La sexualité est aussi, pour lui, comme une drogue. Une frénésie le pousse à aller toujours plus loin jusqu’à la limite de l’écœurement pour tenter de vaincre sa peur de ne pas être satisfait.
Six mois avant le début de nos entretiens, il « se force » à ressortir en boîte le week-end, ce qu’il ne faisait plus depuis son service militaire. Pour « soigner » sa peur d’aller vers les autres, il consomme jusqu’à sept cachets d’ecstasy par soirée car, explique-t-il, « sous ecstasy l’autre ne compte plus ». Il s’intoxique, « jusqu’au dégoût ». « Chez moi, ajoute-t-il, la limite, l’interdit ne fonctionnent pas. »
La trahison : rencontre avec la béance de la signification phallique
D’emblée, Max relie sa dépression à une « insatisfaction diffuse » issue d’une rupture avec une fille, rencontrée au lycée, en terminale, dont il est très amoureux. Celle-ci le trompe. Il vit cela comme la trahison atroce d’une promesse de jouissance. Alors débute sa consommation occasionnelle de cannabis. S’agissait-il, pour lui, de compenser ainsi la jouissance sexuelle manquante rejoignant la théorie freudienne selon laquelle, dans son article intitulé « La sexualité dans l’étiologie des névroses
[8] », Freud indique que les narcotiques sont destinés à jouer le rôle de substituts, directement ou par voie détournée, de cette jouissance sexuelle ?
À partir de là, Max dissocie amour et sexe ; il ne fait plus l’amour qu’avec les prostituées tandis que l’amour, pour lui, se transforme en haine. Il écarte de lui toute visée de séduction et cherche les mots qui blessent les filles, tels, dit-il, « une petite graine, qui dans le cerveau devient un poison ». Une violence monte en lui. Il sait qu’il pourrait aller jusqu’à tuer. Son désir de vengeance se généralise à toutes les femmes, à commencer par sa mère, le « démon en lui », dont les paroles font retour sur lui de manière quasi hallucinatoire sous forme de petites voix placées du côté de la raison : « Tu es un fainéant, un bon à rien », « Fais ce que tu dois et non ce que tu veux », « Prendre du plaisir, c’est mal ». Ces voix, ont-elles ici le statut de phénomène élémentaire signant la structure psychotique du sujet ?
Harcelé par le regard omniprésent de sa mère, sévère, réprobateur tel « un mur d’autorité », imposant une « loi implicite », Max n’en fait pas moins couple avec sa mère : « C’est moi le chef ; il n’y a que moi pour lui tenir tête. » Enfant puis adolescent, il n’a pas le souvenir de joute virile avec son père, coulant, fuyant, toujours neutre, falot, sans limite, n’intervenant que sous les injonctions de sa femme. « Mon père, c’est le premier enfant de ma mère ; j’ai pris sa place auprès de ma mère ; les engueulades, c’était avec ma mère, pas avec mes parents. » Celui qui disait non, haussait le ton, c’était Max, pas son père qui se retranchait derrière ce constat : « Tu fais pleurer ta mère. » Max ne trouve donc pas, avec son père, un rival comme dans l’œdipe où l’enfant entre dans l’ordre de la Loi symbolique par la voie du crime imaginaire, le vœu de mort envers le père, partenaire réel, qui interdit la mère à l’enfant. Dans le mythe de
Totem et tabou les fils n’ont tué le père « que pour montrer qu’il est intuable
[9] » et le conserver. Ici, au lieu d’une inscription mythique du père mort qui seule introduit l’enfant au registre du Père symbolique et de la Loi, Max compare son père à « une boîte vide qu’il n’ouvre pas ». Cette comparaison met en évidence la forclusion du père et confirme la structure psychotique du sujet.
La blessure primordiale : perte de l’amour maternel sans faille
À l’adolescence, la trahison par la jeune fille déclenche probablement le premier moment fécond de la psychose et réveille, semble-t-il, une blessure datant de deux ou trois ans auparavant, lorsque sa mère, prise dans un rapport de séduction, avait jugé son fils moins séduisant que ses deux sœurs cadettes, adolescentes elles aussi.
Aîné d’une fratrie de trois, Max dit aussi avoir vécu la naissance de sa seconde sœur, à 3 ans, comme une rupture du « couple » qu’il formait jusqu’alors avec sa sœur cadette, qui se détourne de lui pour le nouveau-né. Seul garçon, il se sent alors abandonné, exclu, mis à l’écart de la complicité des deux filles : « Une femme, dit-il maintenant, le quitte pour une autre. » Cette rupture réactive, sans doute, l’exigence d’un lien d’amour parfait, d’une fidélité mère-fils sans faille, trahie faute de la signification phallique, pour donner sens au désir de la mère orienté ailleurs que sur lui.
Max garde toutefois de sa jeunesse le souvenir d’une « bulle d’insouciance », prison gardée par des « adultes bourreaux » garants des principes et des idéaux de sa mère dominés par le sens du devoir et de la morale religieuse où le sexe, l’argent sont tabous. La seule valeur nommable est celle du travail.
Or, Max a horreur de l’école. Soumis à l’autorité de ses maîtres, il se fait oublier au maximum et ses premières années d’adolescence sont marquées par un sentiment de tristesse, déprime, solitude, peur d’aller vers les filles. « J’existe nulle part : plus dans le monde de l’enfance et pas dans celui des adultes, opaque, où il faut faire ses preuves mais où rien ne lui est, dit-il, transmis. »
À 18 ans, après la rupture avec la jeune fille, le versant d’inhibition s’inverse. Max mène sa « folle jeunesse » au sein d’une bande de cinq à six garçons, de même milieu social, où les filles n’ont pas leur place – à cette époque. Il s’oriente vers l’homosexualité. Des rites de comportement unissent les jeunes gens, chacun identifié par un surnom. Jusqu’au-boutistes, sans limite, ils se rassemblent pour casser du matériel et sortent en boîte où ils se font vider des centaines de fois de façon théâtrale. Semer la déroute, Max aime cela. Il occupe à cette époque un poste de disc-jockey dans une boîte de nuit tout en poursuivant ses études supérieures.
L’armée met fin à ce débridement. La position du jeune homme vire de nouveau. Il sombre dans la dépression et la drogue. Que se passe-t-il au service militaire ? On pourrait penser que là, pour la première fois, l’autorité, dont sa mère est exclue, s’introduit en position tierce dans le couple imaginaire que le sujet forme avec sa mère. Contrairement à l’autorité de son père ou à celle de ses maîtres d’école qui venaient doubler celle de la mère, l’autorité à l’armée pose une énigme au sujet. Pour y répondre, le patient fait appel au signifiant du Nom-du-Père forclos chez ce sujet psychotique. Cet appel à « un père
[10] », « une boîte vide » sans signifiant où arrimer une signification, renvoie à un trou dans le symbolique qui fait retour dans le réel : « Les ordres sifflent à mes oreilles ». Le jeune homme se sent persécuté. Se déclenche là le second moment fécond de sa psychose tandis que la drogue, qu’il consomme dès lors quotidiennement, viendrait lier un excès de jouissance là où la fonction du père échoue à nouer le désir et la loi. Ou, pour le dire autrement, la drogue viendrait injecter « une dose d’œdipe
[11] », l’œdipe étant considéré, par Lacan, comme « ayant l’efficacité humorale de l’absorption d’un médicament
[12] ». Le produit permettrait d’extraire le sujet de la jouissance de l’Autre, là où la perte de jouissance sous l’effet du signifiant du Nom-du-Père n’opère pas. Le langage, soit la Loi du signifiant, est donc le principe majeur du traitement de la jouissance.
Venir parler est pour Max une façon de tenter de nommer la jouissance qu’il était, auparavant, incapable de se représenter. Par ses dires, trouvera-t-il un cadre signifiant à ses angoisses, « façon, dit-il, d’apprendre à se passer de fumer » ?
La « cure » de Max est jalonnée de plusieurs étapes. Trois mois après le début de nos entretiens, Max quitte le domicile de ses parents. Méticuleux, maniaque de l’ordre, il est occupé par son déménagement pendant plusieurs semaines. Puis les réalités concrètes de sa vie quotidienne mettent de la distance avec sa mère. Il « coupe le cordon ».
Bricoler chez lui l’apaise. Enfant, il construisait des cabanes dans des chantiers interdits loin du regard de sa mère. Actuellement, il se passionne pour la décoration, les aménagements intérieurs et s’investit dans celui de son appartement. Il a le « bon coup d’œil ». Traiterait-il ainsi le rapport au regard de l’autre ? Recadré par ses occupations, il sort de ce qu’il appelle « son coma psychique ». Il ressent des courbatures, contractures d’un corps qui se remet en marche.
Progressivement, il espace ses sorties en boîte de nuit et réduit considérablement sa consommation d’ecstasy. Il l’a maintenant complètement arrêtée depuis un an. Par ailleurs, il partage, depuis trois ans, sa vie avec une compagne, telle une sœur, dont il n’est pas amoureux, mais dont il apprécie la présence, sans engagement pour l’avenir. Avec elle s’établit pourtant « une complicité sexuelle ». « Elle me suit ; je l’emmène dans ma bulle. » Max traite sans doute ainsi son rapport à la jouissance sexuelle. Il fréquente de moins en moins les prostituées, sort encore parfois la nuit puis revient se disant : « Non, ce n’est plus ça que je veux ». Mais il suffit que son amie manifeste un quelconque rapport à la séduction – par exemple, un jour elle lui dit : « Tu es sexy » – pour que Max vire brusquement au désespoir comme sous l’effet « d’une pilule du malheur » qui le pousse de nouveau vers les drogues dures et la prostitution.
Rapport à « l’objet » : forme de traitement de la jouissance
Max cherche aussi comment se réinsérer dans la réalité et trouver un emploi qui « mixe travail et plaisir » autrement qu’en « mixant » la musique comme dans son précédent job de disc-jockey.
« Subjugué » par l’art, il a une passion : « être mécène » et envisage d’ouvrir une « boutique d’objets d’art ». Ce projet repose sur un triptyque qui relie son désir d’indépendance, de travailler pour son propre compte, ses compétences financières et commerciales acquises par ses études, et enfin son goût pour l’esthétique, le beau.
Sa visée est, dit-il, « de créer des liens entre les objets et l’affect ». Enfant, des points d’arrimage s’étaient déjà fixés autour de quelques objets tels un chat en peluche, puis vers 4 ou 5 ans, des piles de cahiers, d’agendas, de carnets de fiches de paye qu’il emmenait partout dans ses déplacements. Plus tard, adolescent, il emporte en vacances les mini-enceintes de sa chaîne hi-fi puis, jeune adulte, à l’armée, un dictionnaire pour ses mots croisés. Ces objets délimitent son territoire, le sécurisent, et bordent ainsi, semble-t-il, un excès de jouissance qui ne peut trouver de signifiant.
S’il parvient à mener à bien sa « boutique », on pourrait se demander dans quelle mesure ce travail n’aurait pas, pour le sujet, le statut de fonction sinthome par le nouage qui s’établirait entre le réel, l’imaginaire et le symbolique. Les objets d’art feraient barrage au réel, à la fuite dans l’imaginaire, tout en répondant à une passion, celle de l’art et de décoration, tandis que « La Boutique », inscrite maintenant au registre du tribunal de commerce, offrirait, par ses repères juridiques et financiers, un cadre symbolique qui, pour Max, fait, dit-il, office de « nouvelle carte d’identité ». De plus, son père, qui l’accompagne dans ses démarches, change de position. Il devient un allié, tel le précepteur qu’il aurait voulu avoir pour ses études.
Un deuil « comme une naissance »
Parallèlement à ce projet, le décès brutal de sa mère, il y a quelques mois, change radicalement les données de l’existence du jeune homme. Surpris de ne pas ressentir de tristesse, il vit ce deuil de façon quasi délirante comme « une naissance » pour lui. Dans quelle mesure cette mort ne vient-elle pas réaliser le vœu de « tuer sa mère », qui depuis l’adolescence l’assaille ?
La disparition de sa mère s’accompagne aussi d’un très important héritage qui, dans un premier temps, fait « exploser » le cadre. Sa mère n’est plus là comme garde-fou pour poser des limites. Max caresse la tentation de dilapider ses biens dans des voyages lointains, fuyant là encore les réalités. L’aval de sa mère pour la création de sa « Boutique », quelques jours avant son décès, et que je lui souligne, parvient à le recentrer sur sa vocation, devenir « maître d’œuvre ».
Actuellement, Max balise son temps par des contacts (banquiers, conseillers fiscaux et boursiers, agents immobiliers). Ses nouveaux objets : les biens issus de sa mère, sorte d’habillage phallique inscrit au registre de l’avoir, pris ici dans les rails de la législation fiscale et les lois du marché, formes de marquage dans le symbolique, instaureront-ils un autre rapport à la jouissance ? Si le décès de sa mère contribue indéniablement à l’apaisement du jeune homme (il n’a plus devant lui le tribunal face auquel se justifier), on pourrait toutefois se demander dans quelle mesure cette récente occupation, gérer les plus-values, réinvestir, faire « fructifier l’héritage », ne favoriserait pas la mise en place de repères différents, décalés du registre des injonctions au plus-de-jouir auxquelles la drogue le pousse ?
Max n’a pas mis fin pour autant, bien qu’il en parle, à la prise quotidienne de cannabis qui, de façon quasi obsessionnelle, telle un rituel, rythme son temps. Il fume cinq joints par jour les trois premières semaines de chaque mois et la quatrième il en fume sept, lorsqu’il « remet les compteurs à zéro », c’est-à-dire quand il établit sa comptabilité, paye ses factures, décide de ses placements financiers. Il sait les effets nocifs qu’engendre le cannabis : troubles de la concentration, perte de mémoire, oublis, sensations de flou et fuite des idées. L’état de manque le rend nerveux, d’humeur sombre, l’appétit noué, capable, sur la journée, de partir à l’étranger pour se procurer le produit. Il n’est pas prêt à faire de « concession » sur sa dépendance, dont j’ai tenté de mettre en évidence la fonction, paradoxalement structurante pour ce sujet psychotique, alors que c’est un poison. Il peut seulement retarder le moment où il fume dans la journée, selon ses divers rendez-vous. Une limite se dessine pour lui entre « fumer et s’occuper de ses affaires », tandis que la pénalisation de la vente du cannabis en France soutient son désir, au-delà de l’interdit, par cette transgression de la loi de la cité : « Si je n’avais pas ça, dit-il, je n’aurais rien, l’ennui me gagnerait. »
[*]
Sylvie Boudailliez, psychanalyste et psychologue à Roubaix.
[1]
C. Melman,
L’homme sans gravité, Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, Paris, Denoël, 2002.
[2]
J. Lacan, « Discours de clôture des journées des cartels »,
Lettre de l’efp, n
o 18, 1975, p. 268.
[3]
S. Freud, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans, Le petit Hans », dans
Cinq psychanalyses, Paris,
puf, 1972.
[4]
Op. cit., p. 95.
[5]
Idem, p. 228.
[6]
S. Freud,
Totem et tabou, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1972.
[7]
J. Lacan, Séminaire VII
, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 208.
[8]
S. Freud, « La sexualité dans l’étiologie des névroses », dans
Résultats, idées, problèmes, Paris,
puf, 1984.
[9]
J. Lacan, Séminaire IV,
La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 211.
[10]
J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 577.
[11]
J. Lacan « La causalité psychique »,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 183.