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AuteurGeneviève Morel[*] [*] Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille. ...
suitedu même auteur
La question : « Le suicide est-il un acte ? » ne relève pas du sens commun pour lequel le suicide est évidemment un acte, et même un acte définitif. On concédera cependant qu’une tentative de suicide, elle, ne l’est pas forcément : comédie, chantage, mise en scène sont des propos qu’on entend souvent au chevet des suicidants, et même de la part de certains soignants. Peut-être ne font-ils que refléter l’incroyance paradoxale dans leur propre mort, si fréquente chez les suicidants, que Freud ramène au défaut d’une représentation inconsciente de celle-ci. Lors de la présentation clinique d’une jeune femme hospitalisée dans un service de psychiatrie mère/enfant, on apprenait qu’elle avait ouvert la fenêtre pour s’y précipiter, en présence de son mari. L’interprétation fusait alors : « Chantage ! Elle voulait seulement qu’on la retienne ! » Peut-être, mais rien n’était moins sûr à l’écouter nous dire comment elle contemplait silencieusement le nouveau-né pendant des heures avec l’envie croissante de l’étrangler. L’équipe soignante, aveuglée par l’idéalisation de la relation mère/enfant qui est souvent le présupposé théorique de tels services, la contraignait en effet à ce face-à-face quotidien censé nouer une relation saine avec son enfant, mais en fait insupportable et gros de futurs passages à l’acte. C’est dire qu’on fera bien de se méfier, là comme ailleurs, là plus qu’ailleurs, du sens commun.
2 Pour répondre à la question « Le suicide est-il un acte ? », je tenterai de préciser ce qu’est un acte, d’un point de vue psychanalytique du moins (car il existe des théories philosophiques de l’action dans la discussion desquelles je n’entrerai pas ici), en introduction à ce colloque qui prolonge l’ouvrage collectif Clinique du suicide avec l’ambition d’éclairer le suicide grâce à la rencontre de diverses disciplines.
3 Dans « Deuil et mélancolie[1] [1] S. Freud, « Deuil et mélancolie » (1916), Métapsychologie,...
suite », Freud oppose l’intention à l’acte (Tat). L’intention suicidaire suppose le retournement sur soi-même d’une impulsion meurtrière dirigée contre autrui, mais cela ne suffit nullement à causer l’acte, parce que le moi est protégé de la mort par son amour de soi et sa libido narcissique : sa haine de l’objet ne peut donc rien contre lui-même. Pour Freud, il y a un franchissement de l’intention à l’acte : il déduit de l’étude de la mélancolie que c’est le sadisme, donc une composante de la pulsion dont l’objet est une autre personne, qui fait la différence. Cela suppose que l’objet du mélancolique ait d’abord occupé la place de l’objet différencié du moi dans les premiers stades du développement en tant qu’étranger, hostile, haï, puis ait été introjecté secondairement dans le moi. Le sadisme permet alors au moi de se traiter pulsionnellement lui-même comme cet objet, en court-circuitant l’amour de soi-même : « écrasé par l’objet », il peut « consentir à son autodestruction ».
4 Dans la seconde topique, Freud explique la tendance au suicide par un processus pulsionnel différent. Ce qui est dangereux pour le moi est la déliaison des pulsions de vie et de mort, normalement intriquées. Toute transposition de la libido d’objet en libido du moi provoque une « désunion pulsionnelle », une « désexualisation » qui libère la pulsion de mort en « tendance à l’agression et à la destruction[2] [2] S. Freud, « Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse,...
suite ». Or, une telle transformation se produit lors de la sublimation ou à chaque fois que l’on renonce à un objet d’amour en s’identifiant à lui, un mécanisme que Freud considère maintenant comme banal. Le surmoi, qui résulte d’une telle identification à partir de l’amour des parents, devient alors le réservoir des pulsions de mort qui peuvent s’acharner sur le moi. Celui-ci peut, dans certains cas dont la mélancolie fournit encore le paradigme, s’abandonner lui-même à la férocité du surmoi, puis, se sentant haï et persécuté, dépouiller son investissement libidinal narcissique et enfin se laisser mourir. En ce qui concerne la problématique de l’acte[3] [3] Le terme ne figure pas dans « Le moi et le ça », contrairement...
suite qui nous intéresse ici, l’accent est mis sur l’agression du surmoi mais aussi, toujours, sur le consentement du moi à la mort : il s’abandonne lui-même comme il laisserait un autre objet, « il se laisse mourir[4] [4] La responsabilité du moi dans sa mort est accentuée par...
suite ». Cet acte du moi, l’abandon à la mort, a cependant lieu en toute ignorance puisque « la mort est un concept abstrait au contenu négatif, pour lequel on ne saurait trouver une correspondance inconsciente[5] [5] Ibid. , p. 273. ...
suite », et puisque l’angoisse de mort, sans contenu propre, n’est qu’« une élaboration de l’angoisse de castration ». La cause du renoncement à la vie n’est donc pas un quelconque attrait « positif » de la mort, mais l’angoisse devant la haine du surmoi qui provoque « un réflexe de fuite » ; la décision de mourir est donc le renoncement à une lutte qui s’avère désespérée, qu’elle soit une lutte interne face au surmoi ou un combat face à un danger extérieur.
5 De ce point de vue freudien où la mort n’a aucune représentation inconsciente propre, l’apologie du suicide comme « inclination à la mort[6] [6] J. Améry, Porter la main sur soi, Traité du suicide,...
suite », suivant une expression de Jean Améry, apparaît suspecte d’idéalisation d’une décision fatale prise en désespoir de cause sous la contrainte interne du surmoi. Ce que Freud appelle « angoisse de mort »
6 Pour Lacan, la séparation devient une opération du sujet articulée à la répétition, un mode de réponse du sujet lorsqu’il est confronté au désir de l’Autre. On peut relier ce concept à la séparation de la mère dans la mesure où celle-ci est le premier Autre qui, par l’alternance de sa présence et de son absence, présente au sujet l’énigme de son désir : le sujet est alors requis d’« être » quelque chose qui réponde à ce désir. Lacan fait de la séparation le concept des retrouvailles du sujet avec une identité qui se dérobe dans l’ordre de la représentation signifiante, et qu’il cherche à fonder dans une activité pulsionnelle dont les objets partiels sont le pivot. Mais, en réponse à la béance rencontrée du désir de l’Autre, le sujet peut aussi vouloir s’offrir lui-même comme un objet, vouloir offrir le sacrifice de son corps. La séparation lacanienne est aussi, à cet égard, une nouvelle lecture de l’identification du moi à l’objet supposée par Freud dans « Deuil et mélancolie ». Cette recherche ultime d’identité face à l’Autre est énoncée par Sarah Kane dans sa dernière pièce de théâtre : « C’est moi-même que je n’ai jamais rencontrée, dont le visage est scotché au verso de mon esprit[7] [7] S. Kane, 4 :48 Psychose, trad. É. Pieiller, Paris,...
suite. » C’est souvent dans de telles conjonctures de séparation – prise au sens lacanien – que nombre de sujets tentent répétitivement de se suicider.
7 Dans la théorie lacanienne, le suicide appartient à la problématique de l’acte, développée surtout dans les années 1960, d’abord avec l’opposition, devenue classique, entre l’acting out et le passage à l’acte, puis avec une élaboration du concept d’acte dans le séminaire inédit de 1967-1968, où « l’acte analytique » est pris comme le paradigme des autres actes. Outre la séparation, l’acte a deux autres références freudiennes : d’une part l’acte manqué, d’autre part l’
8 En 1901, Freud avait placé le suicide dans la rubrique des « méprises », soit des actes dont « l’effet manqué semble constituer l’élément essentiel[8] [8] S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, trad. ...
suite » : une « intention inconsciente », souvent condensée en un jeu de mots ou une équivoque, transforme malgré moi mon action et ce n’est qu’après coup, par la parole, dans l’association libre, que je peux savoir pourquoi j’ai fait cet acte inattendu. L’acte manqué nécessite cette lecture d’après coup pour prendre son sens et sa pleine valeur d’acte. Lacan en déduit, d’une part, qu’un mouvement ou une action ne deviennent un acte que par leur pointe signifiante : par exemple, l’action de marcher ne devient un acte que si ce mouvement signifie le franchissement d’un seuil (par exemple, quand César franchit le Rubicon et « marche sur » Rome) ; ou encore, lorsque la jeune homosexuelle de Freud saute d’un pont sous les yeux de son père, son geste est un acte parce que le terme utilisé (niederkommen) indique qu’elle « accouche » ainsi de lui. Lacan en déduit d’autre part que la réussite de l’acte est toujours à l’abri d’un ratage : le désir inconscient qui cause l’acte ne pouvait se révéler autrement, sans ce détour du ratage. Cependant la réciproque n’a rien d’automatique : le trébuchement, l’achoppement ne suffisent certes pas à assurer la réussite d’un acte.
9 Tout acte pose donc la question d’une vérité refoulée autre que les intentions qu’il se donne éventuellement. C’est pourquoi le concept d’intention, qui a suscité de nombreuses discussions dans la philosophie analytique depuis les années 1950[9] [9] Cf. notamment, g. e. m. Anscombe, L’intention, trad. ...
suite, cède la place au « vouloir dire ». L’acte « veut dire[10] [10] J. Lacan, « La logique du fantasme. Compte rendu du séminaire...
suite », mais, justement, il ne dit pas. La raison en est l’incompatibilité du désir inconscient et de la parole, mise au jour par Freud en 1914[11] [11] S. Freud, « Remémoration, répétition, perlaboration...
suite lorsqu’il découvre que, dans la cure, les patients traduisent répétitivement en actes (agieren) le refoulé, au lieu de s’en souvenir conformément aux buts de la cure analytique. On en a souvent déduit une dévalorisation de l’acte dans la psychanalyse, mais telle n’est pas l’idée de Lacan. En effet, l’acte est l’issue « normale » du désir, à condition toutefois que celui-ci ait eu un temps d’élaboration suffisant ou ait bénéficié d’une interprétation à point nommé. Celle-ci peut d’ailleurs provenir de l’inconscient du sujet lui-même, comme le rêve d’inceste de César lui annonçant sa transgression[12] [12] Suétone, Vie des douze Césars, éd. J. Gascou, Paris,...
suite. Dans une psychanalyse, tout repose donc sur le moment de l’interprétation qui venue trop tôt ou maladroite peut refouler le désir ou l’inhiber et précipiter un acte « à côté » ; donnée trop tard ou absente, elle peut laisser passer quelque chose de grave. Lacan considère ainsi la mort de « l’homme aux rats » pendant la guerre de 1914 comme un acte manqué lié à l’inachèvement de sa cure chez Freud[13] [13] J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de...
suite : son désir fasciné pour la mort, non élucidé complètement dans son analyse, aurait utilisé les circonstances de la guerre pour trouver une issue. Il le déduit notamment d’une réinterprétation du fameux rêve transférentiel du jeune homme : « La mort, dit-il, le regard[ait] de ses yeux de bitume[14] [14] J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage...
suite. » Enfin – et cela a tout son prix s’agissant du suicide – le désir qui cherchait une issue dans l’acte manqué étant voué à se présenter à nouveau, l’interprétation après coup d’une tentative de suicide peut prévenir la répétition.
10 D’où les caractéristiques de l’acte lacanien : il représente l’émergence d’un désir qui ne pouvait pas ou plus se dire autrement, d’où son côté transgressif. Dans un certain sens, l’acte est même hors la loi : il faut que le sujet se sépare de ce qui a été jusque-là sa loi interne, son système intime de règles, pour accomplir du nouveau, dans un certain vide, sans savoir vraiment les conséquences de ce qu’il va accomplir (cf. l’
11 Les différentes sortes d’acte ressortissent alors à différents modes de manifestation phénoménale de cet objet. À l’acte éclairé, on peut opposer l’acting out et le passage à l’acte, actes pathologiques dans la mesure où ils témoignent d’une difficulté du sujet, empêchement ou embarras, qui se trahit graduellement dans le mouvement, de l’émotion à l’émoi.
L’acte éclairé
12 Lors des actes qu’on peut dire « éclairés » parce qu’ils supposent une élaboration préalable maximale du désir inconscient (laquelle ne se réduit pas à des délibérations conscientes) déchiffrable après coup, l’objet est produit comme susceptible de causer un nouveau désir : ainsi, l’acte politique crée de nouvelles raisons collectives de vivre ; l’acte artistique suscite le sentiment du beau ; dans l’acte analytique (qui est celui de l’analyste et non de l’analysant), l’analyste se prête à incarner la cause du désir de l’analysant[15] [15] Et à soutenir l’existence du sujet supposé savoir. ...
suite afin que celui-ci élabore et produise lui-même, à la fin de la cure, cette cause qui fondait, sans qu’il le sache, son identité.
13 Dans cette veine, et pour commencer à répondre à ma question de départ, il est bien difficile de considérer le suicide comme un acte éclairé, d’autant que la mort du sujet interdit définitivement d’interpréter l’acte après coup et donc d’en saisir l’enjeu avec certitude.
L’acting out
14 L’acting out n’est nullement propre à l’expérience analytique, même si c’est là qu’il a été inventé. Lors d’un acting out, la cause du désir, l’objet a, monte sur la scène, tandis que le sujet attend de l’Autre l’interprétation vraie qui lui restituera le sens de sa conduite.
15 De nombreuses conduites suicidaires sont des acting out. En voici un aperçu, issu de ma pratique. Une jeune femme, magistrate, vient de subir une rupture amoureuse. Elle souffre intensément et ses rêves ont une forte tonalité de deuil. Elle éprouve des tentations suicidaires dont elle me parle en séance. Sur ces entrefaites, son père est accusé d’attouchements sexuels par la nièce de l’analysante. Celle-ci n’en est qu’à moitié surprise et y croit sans autres preuves, ce que je lui fais remarquer. S’ensuit pendant quelques mois un chassé-croisé de discussions familiales confuses où elle ne sait plus très bien qui elle est : la fille, la tante, la juriste ? Cependant, elle semble beaucoup moins triste. Un jour, elle dit m’avoir caché quelque chose de grave, car elle craignait mon jugement. Elle me confie alors que, depuis quelque temps, elle a des rapports non protégés avec l’un de ses amants, ce qui lui fait craindre d’avoir contracté le sida. Je la presse d’en dire plus et elle me confie ce qu’elle voulait en fait dissimuler : lors de ces rapports « à risque », ils jouent au « pédophile » et à « la petite fille » (l’amant est par ailleurs le père de deux petites filles). Le sens de l’acting out a été de mettre en scène la cause de son désir : jalouse de sa nièce, elle aurait bien voulu, inconsciemment du moins, avoir été la petite fille séduite par son père. L’acting out (avoir des rapports non protégés) a eu lieu dans une conjoncture de séparation : d’une part, l’homme qu’elle aimait l’avait lâchée pour une autre, la laissant dans un vide où elle cherchait un support fantasmatique ; d’autre part, la trahison fut redoublée par l’acte de son père qui fit resurgir ses propres désirs incestueux refoulés : elle s’identifia alors à une petite fille séduite par son père. Cela ne pouvait être dit, à cause de la force de ses désirs incestueux dont on a deux indices : le fait étonnant qu’elle ait immédiatement cru l’allégation d’inceste et le fait qu’elle m’ait dit auparavant, avec une véhémence surprenante pour une juriste plutôt libérale, que certains pédophiles mériteraient la peine de mort. En même temps, l’acting out montrait son identification hystérique à son père criminel : elle ne valait pas mieux que lui puisqu’elle était sa complice[16] [16] Et elle transgressait par omission la règle fondamentale...
suite. Elle se condamnait donc à mort.
16 L’acting out est donc « une monstration » à autrui de ce qui, du désir, « n’est pas articulable encore qu’il soit articulé », à savoir sa vérité, l’objet a, comme sa cause qui reste voilée pour le sujet. Orienté vers l’Autre comme un « transfert sauvage », l’
Le passage à l’acte
17 Au contraire de l’acting out qui rend manifeste l’objet
suite […]. »
18 Un grand nombre de suicides et de tentatives de suicide sont des passages à l’acte, particulièrement dans la psychose parce que n’y existe pas forcément cette angoisse de mort dont Freud fait une élaboration de l’angoisse de castration. Clinique du suicide en étudie un certain nombre et, plus notre travail avance, plus je me rends compte qu’il en existe une grande variété. Je vous en donnerai un seul exemple que j’ai développé ailleurs, juste pour vous faire apercevoir sous quel mode s’y réalise l’agent de l’acte, l’objet a, qui prend la place du sujet. Il s’agit d’une mère, Mme M., qui avait tenté de tuer ses trois jeunes enfants avant de se suicider. Ils ont été sauvés de justesse, et sa dernière fille est restée longtemps entre la vie et la mort. On peut distinguer d’une part la cause première du passage à l’acte, liée à cet objet a qui est ici la place de Mme M. dans le désir de sa mère, et, d’autre part, ses circonstances déclenchantes.
19 La cause première réside dans des paroles attribuées par Mme M. à sa mère au moment de sa naissance difficile avec un frère jumeau, qu’elle citait en y adhérant totalement : « Elle n’aurait pas dû vivre. » Cette phrase, équivoque puisqu’on ne sait pas si ce « elle n’aurait pas dû vivre » était une simple constatation liée aux circonstances dangereuses de sa naissance ou plutôt un terrible vœu de mort maternel, a scellé le destin de Mme M. Du moins celle-ci lui a-t-elle donné cette fonction en l’interprétant en actes dans sa vie : c’est visiblement la signification d’une condamnation à mort maternelle qui a prévalu sur la première signification, plus factuelle, de la phrase.
20 Quant aux circonstances déclenchantes du passage à l’acte, il s’agit d’une répétition de la naissance de sa petite sœur. En effet, quand Mme M. eut 3 ans naquit une petite sœur qui la supplanta dans l’amour de leur père ; elle le prit mal et sa mère, qui aurait dit : « Elle est tombée de son piédestal », l’avait surnommée mater dolorosa, surnom qui lui resta. Or, les deux premiers enfants de Mme M. étaient des jumelles (répétition de sa propre naissance), et à la naissance de sa troisième fille (qui répétait celle de sa petite sœur), lui était venu un vœu terrible, digne d’une Médée : « Que la petite meure pour faire souffrir mon mari ! » (elle détestait son mari et disait que l’intention de tuer ses enfants avait surgi après une dispute conjugale parce qu’elle voulait leur éviter, après son suicide, d’avoir un tel père). Six mois après, elle se livrait à ce suicide-infanticide. N’a-t-elle pas accompli alors sur ses enfants le vœu maternel qui avait accompagné sa propre naissance : « Elles n’auraient pas dû vivre ? » Le plus invraisemblable – mais le réel est souvent invraisemblable – est que sa dernière fille s’identifia, elle aussi, aux paroles prophétiques de sa grand-mère, relayées par sa mère : dès qu’elle sut marcher, avant même que de parler, elle se jeta répétitivement du haut en bas des escaliers, tombant elle aussi de son piédestal, et répétant aveuglément en un nouveau geste suicidaire le destin mortel qui l’avait si précocement frappée. Ainsi, la parole équivoque de la grand-mère ricochait transitivement de mère en fille sur les deux générations suivantes, s’accomplissant comme une malédiction mortelle. L’objet a, ce qu’est l’enfant dans le désir de l’Autre (Mme M. pour sa mère, puis sa dernière fille pour Mme M.) est la signification incarnée dans le réel par cette phrase mortelle : « Elle n’aurait pas dû vivre. » L’agent de l’acte est cet objet fait de langage. Après un passage à l’acte, le sujet, qui y a été littéralement effacé, a le plus grand mal à assumer son acte, et même souvent à l’admettre. Ainsi de Mme M. que j’ai rencontrée, hospitalisée de nouveau vingt ans après son acte. J’ai pu lire alors un entretien qu’elle avait eu à cette époque avec un psychiatre : elle n’avait strictement rien de plus à en dire. Dépassée par un destin qu’elle n’entrevoyait pas, aliénée à jamais dans le discours maternel, elle ne pouvait que citer sa mère, encore et toujours. Néanmoins, j’en ai fait l’expérience et d’autres aussi, la méthode psychanalytique peut être décisive dans de tels cas : si l’on ne se fait pas le complice de cet oubli ou plutôt de ce déni constitutif de la structure de l’acte, si, surtout, on n’attend pas trop pour en parler avec lui, on peut réussir à faire revenir à lui ce sujet aboli, et peut-être enrayer une répétition fatale.
21 Dans La naissance d’Œdipe, Jean Bollack écrit : « Le mal, qu’il [Œdipe] a fait, il en est l’agent ; mais il a été fait avant qu’il ne le commît, et ainsi, le faisant, il l’a subi. Le délire est représenté, en dehors de lui, comme un démon qui l’assaille d’un grand bond[18] [18] J. Bollack, La naissance d’Œdipe, traduction et commentaire...
suite. » Bollack montre ensuite comment Sophocle met en scène le dernier dialogue d’Œdipe avec les Thébains. Ce dialogue aide Œdipe, dit-il, « à prendre possession, au dehors du dehors, de sa coupure, de son aliénation. […] Dans la coupure, le héros s’approprie le passé qui lui était étranger, et qui a fait de lui cet étranger qu’il est. »
22 Ne pourrions-nous, nous aussi, avoir l’ambition d’en faire autant avec ceux de nos contemporains qui se sont perdus dans leur acte ?
Notes
[ *] Geneviève Morel, psychanalyste à Paris et à Lille.
[ 1] S. Freud, « Deuil et mélancolie » (1916), Métapsychologie, trad. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Folio, 1968, p. 160-161. Ce passage est compliqué car on a l’impression que Freud y mêle la haine et le sadisme qu’il avait pourtant soigneusement différenciés dans « Pulsions et destins des pulsions » (1915), Métapsychologie, op.cit., p. 39 : la haine concerne la relation du moi-total aux objets, alors que la pulsion suppose un objet partiel investi libidinalement dont le moi attend une satisfaction. Dans ce passage de « Deuil et mélancolie », il semble que, d’une part, l’objet mélancolique, avant l’introjection dans le moi, ait occupé la place de l’objet primitivement différencié du moi comme étranger 
[ 2] S. Freud, « Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse, nouvelle trad., Paris, Payot, coll. pbp, 1981, chap. 5, « Les relations de dépendance du moi », p. 270-273.
[ 3] Le terme ne figure pas dans « Le moi et le ça », contrairement au texte de 1915.
[ 4] La responsabilité du moi dans sa mort est accentuée par Freud : « Quand le moi souffre ou même succombe sous l’agression du surmoi, son destin fait penser à celui des protistes qui périssent du fait des produits de décomposition qu’ils ont eux-mêmes créés », 
[ 5] Ibid., p. 273.
[ 6] J. Améry, Porter la main sur soi, Traité du suicide, trad. F. Wuilmart, Paris, Actes Sud, 1996, p. 83.
[ 7] S. Kane, 4 :48 Psychose, trad. É. Pieiller, Paris, L’Arche, 2001, p. 54.
[ 8] S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, trad. S. Jankélévitch, Paris, Payot, coll. pbp, 1976, p. 173.
[ 9] Cf. notamment, g.e.m. Anscombe, L’intention, trad. M. Maurice et C. Michon, Paris, Gallimard, coll. 
[ 10] J. Lacan, « La logique du fantasme. Compte rendu du séminaire 1966-1967 », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 325.
[ 11] S. Freud, « Remémoration, répétition, perlaboration », dans La technique psychanalytique, trad. A. Berman, Paris, puf, 1989, p. 109-110.
[ 12] Suétone, Vie des douze Césars, éd. J. Gascou, Paris, 
[ 13] J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 598.
[ 14] J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Écrits, op. cit, p. 303.
[ 15] Et à soutenir l’existence du sujet supposé savoir.
[ 16] Et elle transgressait par omission la règle fondamentale de la psychanalyse. Freud avait noté la fréquence du motif incestueux des mensonges d’enfants. Cf. S. Freud, « Deux mensonges d’enfants » (1913), trad. D. Berger et J. Laplanche, dans Névrose, psychose et perversion, Paris, puf, 1985, p. 183-187.
[ 17] J. Lacan, L’angoisse (1962-1963), inédit, séance du 23 janvier 1963.
[ 18] J. Bollack, La naissance d’Œdipe, traduction et commentaire d’Œdipe roi, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1995, p. 261-262.
Résumé
Les conceptions freudienne et lacanienne du suicide et leur articulation à la mélancolie et à l’acte.
Mots-clés
Acte, intention, tentative de suicide, acte manqué, acting out, passage à l’acte, mélancolieThe freudian and lacanian conceptions of suicide and their relations to melancholia and act.Keywords
Act, intention, suicide attempts, bungled act, passage to the act, acting out, melancholia
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Geneviève Morel « Le suicide est-il un acte ? », Savoirs et clinique 2/2004 (no5), p. 11-18.
URL : www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2004-2-page-11.htm.
DOI : 10.3917/sc.005.0011.




