2004
Savoirs et clinique
Mourir... un peu... beaucoup... Clinique du suicide 2
Le suicide est-il un acte ?
Geneviève Morel
[*]
Les conceptions freudienne et lacanienne du suicide et leur
articulation à la mélancolie et à l’acte.
Mots-clés :
Acte, intention, tentative de suicide, acte manqué, acting out, passage à l’acte, mélancolie.
The freudian and lacanian conceptions of suicide and their
relations to melancholia and act.
Keywords :
Act, intention, suicide attempts, bungled act, passage to the act, acting out, melancholia.
La question : « Le suicide est-il un acte ? » ne relève pas du
sens commun pour lequel le suicide est évidemment un acte, et même un acte
définitif. On concédera cependant qu’une tentative de suicide, elle, ne l’est
pas forcément : comédie, chantage, mise en scène sont des propos qu’on entend
souvent au chevet des suicidants, et même de la part de certains soignants.
Peut-être ne font-ils que refléter l’incroyance paradoxale dans leur propre
mort, si fréquente chez les suicidants, que Freud ramène au défaut d’une
représentation inconsciente de celle-ci. Lors de la présentation clinique d’une
jeune femme hospitalisée dans un service de psychiatrie mère/enfant, on
apprenait qu’elle avait ouvert la fenêtre pour s’y précipiter, en présence de
son mari. L’interprétation fusait alors : « Chantage ! Elle voulait seulement
qu’on la retienne ! » Peut-être, mais rien n’était moins sûr à l’écouter nous
dire comment elle contemplait silencieusement le nouveau-né pendant des heures
avec l’envie croissante de l’étrangler. L’équipe soignante, aveuglée par
l’idéalisation de la relation mère/enfant qui est souvent le présupposé
théorique de tels services, la contraignait en effet à ce face-à-face quotidien
censé nouer une relation saine avec son enfant, mais en fait insupportable et
gros de futurs passages à l’acte. C’est dire qu’on fera bien de se méfier, là
comme ailleurs, là plus qu’ailleurs, du sens commun.
Pour répondre à la question « Le suicide est-il un acte ? », je
tenterai de préciser ce qu’est un acte, d’un point de vue psychanalytique du
moins (car il existe des théories philosophiques de l’action dans la discussion
desquelles je n’entrerai pas ici), en introduction à ce colloque qui prolonge
l’ouvrage collectif Clinique du
suicide avec l’ambition d’éclairer le suicide grâce à la rencontre
de diverses disciplines.
Dans « Deuil et mélancolie
[1] », Freud oppose l’intention à l’acte
(Tat). L’intention suicidaire suppose
le retournement sur soi-même d’une impulsion meurtrière dirigée contre autrui,
mais cela ne suffit nullement à causer l’acte, parce que le moi est protégé de
la mort par son amour de soi et sa libido narcissique : sa haine de l’objet ne
peut donc rien contre lui-même. Pour Freud, il y a un franchissement de
l’intention à l’acte : il déduit de l’étude de la mélancolie que c’est le
sadisme, donc une composante de la pulsion dont l’objet est une autre personne,
qui fait la différence. Cela suppose que l’objet du mélancolique ait d’abord
occupé la place de l’objet différencié du moi dans les premiers stades du
développement en tant qu’étranger, hostile, haï, puis ait été introjecté
secondairement dans le moi. Le sadisme permet alors au moi de se traiter
pulsionnellement lui-même comme cet objet, en court-circuitant l’amour de
soi-même : « écrasé par l’objet », il peut « consentir à son autodestruction
».
Dans la seconde topique, Freud explique la tendance au suicide
par un processus pulsionnel différent. Ce qui est dangereux pour le moi est la
déliaison des pulsions de vie et de mort, normalement intriquées. Toute
transposition de la libido d’objet en libido du moi provoque une « désunion
pulsionnelle », une « désexualisation » qui libère la pulsion de mort en «
tendance à l’agression et à la destruction
[2] ». Or, une telle transformation se produit lors de la
sublimation ou à chaque fois que l’on renonce à un objet d’amour en
s’identifiant à lui, un mécanisme que Freud considère maintenant comme banal.
Le surmoi, qui résulte d’une telle identification à partir de l’amour des
parents, devient alors le réservoir des pulsions de mort qui peuvent s’acharner
sur le moi. Celui-ci peut, dans certains cas dont la mélancolie fournit encore
le paradigme, s’abandonner lui-même à la férocité du surmoi, puis, se sentant
haï et persécuté, dépouiller son investissement libidinal narcissique et enfin
se laisser mourir. En ce qui concerne la problématique de l’acte
[3] qui nous intéresse ici,
l’accent est mis sur l’agression du surmoi mais aussi, toujours, sur
le consentement du moi à la mort : il
s’abandonne lui-même comme il laisserait un autre objet, « il se laisse
mourir
[4] ». Cet acte du
moi, l’abandon à la mort, a cependant lieu en toute ignorance puisque « la mort
est un concept abstrait au contenu négatif, pour lequel on ne saurait trouver
une correspondance inconsciente
[5] », et puisque l’angoisse de mort, sans contenu
propre, n’est qu’« une élaboration de l’angoisse de castration ». La cause du
renoncement à la vie n’est donc pas un quelconque attrait « positif » de la
mort, mais l’angoisse devant la haine du surmoi qui provoque « un réflexe de
fuite » ; la décision de mourir est donc le renoncement à une lutte qui s’avère
désespérée, qu’elle soit une lutte interne face au surmoi ou un combat face à
un danger extérieur.
De ce point de vue freudien où la mort n’a aucune
représentation inconsciente propre, l’apologie du suicide comme « inclination à
la mort
[6] », suivant une
expression de Jean Améry, apparaît suspecte d’idéalisation d’une décision
fatale prise en désespoir de cause sous la contrainte interne du surmoi. Ce que
Freud appelle « angoisse de mort »
(Todesangst) est donc plutôt une angoisse
d’abandon, de rupture, de séparation : il l’associe d’ailleurs à l’angoisse de
la naissance et à la détresse de la séparation d’avec la mère.
Pour Lacan, la séparation devient une opération du sujet
articulée à la répétition, un mode de réponse du sujet lorsqu’il est confronté
au désir de l’Autre. On peut relier ce concept à la séparation de la mère dans
la mesure où celle-ci est le premier Autre qui, par l’alternance de sa présence
et de son absence, présente au sujet l’énigme de son désir : le sujet est alors
requis d’« être » quelque chose qui réponde à ce désir. Lacan fait de la
séparation le concept des retrouvailles du sujet avec une identité qui se
dérobe dans l’ordre de la représentation signifiante, et qu’il cherche à fonder
dans une activité pulsionnelle dont les objets partiels sont le pivot. Mais, en
réponse à la béance rencontrée du désir de l’Autre, le sujet peut aussi vouloir
s’offrir lui-même comme un objet, vouloir offrir le sacrifice de son corps. La
séparation lacanienne est aussi, à cet égard, une nouvelle lecture de
l’identification du moi à l’objet supposée par Freud dans « Deuil et mélancolie
». Cette recherche ultime d’identité face à l’Autre est énoncée par Sarah Kane
dans sa dernière pièce de théâtre : « C’est moi-même que je n’ai jamais
rencontrée, dont le visage est scotché au verso de mon esprit
[7]. » C’est souvent dans de
telles conjonctures de séparation – prise au sens lacanien – que nombre de
sujets tentent répétitivement de se suicider.
Dans la théorie lacanienne, le suicide appartient à la
problématique de l’acte, développée surtout dans les années 1960, d’abord avec
l’opposition, devenue classique, entre l’acting
out et le passage à l’acte, puis avec une élaboration du concept
d’acte dans le séminaire inédit de 1967-1968, où « l’acte analytique » est pris
comme le paradigme des autres actes. Outre la séparation, l’acte a deux autres
références freudiennes : d’une part l’acte manqué, d’autre part l’agieren, articulé par Freud à la
répétition.
En 1901, Freud avait placé le suicide dans la rubrique des «
méprises », soit des actes dont « l’effet manqué semble constituer l’élément
essentiel
[8] » : une «
intention inconsciente », souvent condensée en un jeu de mots ou une équivoque,
transforme malgré moi mon action et ce n’est qu’après coup, par la parole, dans
l’association libre, que je peux savoir pourquoi j’ai fait cet acte inattendu.
L’acte manqué nécessite cette lecture d’après coup pour prendre son sens et sa
pleine valeur d’acte. Lacan en déduit, d’une part, qu’un mouvement ou une
action ne deviennent un acte que par leur pointe signifiante : par exemple,
l’action de marcher ne devient un acte que si ce mouvement signifie le
franchissement d’un seuil (par exemple, quand César franchit le Rubicon et «
marche sur » Rome) ; ou encore, lorsque la jeune homosexuelle de Freud saute
d’un pont sous les yeux de son père, son geste est un acte parce que le terme
utilisé
(niederkommen) indique qu’elle
« accouche » ainsi de lui. Lacan en déduit d’autre part que la réussite de
l’acte est toujours à l’abri d’un ratage : le désir inconscient qui cause
l’acte ne pouvait se révéler autrement, sans ce détour du ratage. Cependant la
réciproque n’a rien d’automatique : le trébuchement, l’achoppement ne suffisent
certes pas à assurer la réussite d’un acte.
Tout acte pose donc la question d’une vérité refoulée autre que
les intentions qu’il se donne éventuellement. C’est pourquoi le concept
d’intention, qui a suscité de nombreuses discussions dans la philosophie
analytique depuis les années 1950
[9], cède la place au « vouloir dire ». L’acte « veut
dire
[10] », mais,
justement, il ne dit pas. La raison en est l’incompatibilité du désir
inconscient et de la parole, mise au jour par Freud en 1914
[11] lorsqu’il découvre que,
dans la cure, les patients traduisent répétitivement en actes
(agieren) le refoulé, au lieu de s’en
souvenir conformément aux buts de la cure analytique. On en a souvent déduit
une dévalorisation de l’acte dans la psychanalyse, mais telle n’est pas l’idée
de Lacan. En effet, l’acte est l’issue « normale » du désir, à condition
toutefois que celui-ci ait eu un temps d’élaboration suffisant ou ait bénéficié
d’une interprétation à point nommé. Celle-ci peut d’ailleurs provenir de
l’inconscient du sujet lui-même, comme le rêve d’inceste de César lui annonçant
sa transgression
[12].
Dans une psychanalyse, tout repose donc sur le moment de l’interprétation qui
venue trop tôt ou maladroite peut refouler le désir ou l’inhiber et précipiter
un acte « à côté » ; donnée trop tard ou absente, elle peut laisser passer
quelque chose de grave. Lacan considère ainsi la mort de « l’homme aux rats »
pendant la guerre de 1914 comme un acte manqué lié à l’inachèvement de sa cure
chez Freud
[13] : son
désir fasciné pour la mort, non élucidé complètement dans son analyse, aurait
utilisé les circonstances de la guerre pour trouver une issue. Il le déduit
notamment d’une réinterprétation du fameux rêve transférentiel du jeune homme :
« La mort, dit-il, le regard[ait] de ses yeux de bitume
[14]. » Enfin – et cela a tout son prix
s’agissant du suicide – le désir qui cherchait une issue dans l’acte manqué
étant voué à se présenter à nouveau, l’interprétation après coup d’une
tentative de suicide peut prévenir la répétition.
D’où les caractéristiques de l’acte lacanien : il représente
l’émergence d’un désir qui ne pouvait pas ou plus se dire autrement, d’où son
côté transgressif. Dans un certain sens, l’acte est même hors la loi : il faut
que le sujet se sépare de ce qui a été jusque-là sa loi interne, son système
intime de règles, pour accomplir du nouveau, dans un certain vide, sans savoir
vraiment les conséquences de ce qu’il va accomplir (cf. l’alea jacta est de César). De plus, l’acte change
le sujet, d’où sa difficulté, cliniquement constatable, de parler, après
l’acte, de cet autre qu’il était juste avant. D’ailleurs, ce n’est pas le sujet
qui agit à l’instant de l’acte : l’agent de l’acte est la cause du désir, que
Lacan a nommée l’objet a. Il a ainsi
donné un nom et une place à cette part du désir inconscient inassimilable à la
parole, dont Freud constatait qu’elle ne pouvait être remémorée et ne se
manifestait qu’en acte.
Les différentes sortes d’acte ressortissent alors à différents
modes de manifestation phénoménale de cet objet. À l’acte éclairé, on peut
opposer l’acting out et le passage à
l’acte, actes pathologiques dans la mesure où ils témoignent d’une difficulté
du sujet, empêchement ou embarras, qui se trahit graduellement dans le
mouvement, de l’émotion à l’émoi.
Lors des actes qu’on peut dire « éclairés » parce qu’ils
supposent une élaboration préalable maximale du désir inconscient (laquelle ne
se réduit pas à des délibérations conscientes) déchiffrable après coup, l’objet
est produit comme
susceptible de causer un
nouveau désir : ainsi, l’acte politique crée de nouvelles raisons
collectives de vivre ; l’acte artistique suscite le sentiment du beau ; dans
l’acte analytique (qui est celui de l’analyste et non de l’analysant),
l’analyste se prête à incarner la cause du désir de l’analysant
[15] afin que celui-ci élabore
et produise lui-même, à la fin de la cure, cette cause qui fondait, sans qu’il
le sache, son identité.
Dans cette veine, et pour commencer à répondre à ma question de
départ, il est bien difficile de considérer le suicide comme un acte éclairé,
d’autant que la mort du sujet interdit définitivement d’interpréter l’acte
après coup et donc d’en saisir l’enjeu avec certitude.
L’acting out n’est
nullement propre à l’expérience analytique, même si c’est là qu’il a été
inventé. Lors d’un acting out, la
cause du désir, l’objet a, monte sur
la scène, tandis que le sujet attend de l’Autre l’interprétation vraie qui lui
restituera le sens de sa conduite.
De nombreuses conduites suicidaires sont des
acting out. En voici un aperçu, issu
de ma pratique. Une jeune femme, magistrate, vient de subir une rupture
amoureuse. Elle souffre intensément et ses rêves ont une forte tonalité de
deuil. Elle éprouve des tentations suicidaires dont elle me parle en séance.
Sur ces entrefaites, son père est accusé d’attouchements sexuels par la nièce
de l’analysante. Celle-ci n’en est qu’à moitié surprise et y croit sans autres
preuves, ce que je lui fais remarquer. S’ensuit pendant quelques mois un
chassé-croisé de discussions familiales confuses où elle ne sait plus très bien
qui elle est : la fille, la tante, la juriste ? Cependant, elle semble beaucoup
moins triste. Un jour, elle dit m’avoir caché quelque chose de grave, car elle
craignait mon jugement. Elle me confie alors que, depuis quelque temps, elle a
des rapports non protégés avec l’un de ses amants, ce qui lui fait craindre
d’avoir contracté le sida. Je la presse d’en dire plus et elle me confie ce
qu’elle voulait en fait dissimuler : lors de ces rapports « à risque », ils
jouent au « pédophile » et à « la petite fille » (l’amant est par ailleurs le
père de deux petites filles). Le sens de l’
acting
out a été de mettre en scène la cause de son désir : jalouse de sa
nièce, elle aurait bien voulu, inconsciemment du moins, avoir été la petite
fille séduite par son père. L’
acting
out (avoir des rapports non protégés) a eu lieu dans une conjoncture
de séparation : d’une part, l’homme qu’elle aimait l’avait lâchée pour une
autre, la laissant dans un vide où elle cherchait un support fantasmatique ;
d’autre part, la trahison fut redoublée par l’acte de son père qui fit resurgir
ses propres désirs incestueux refoulés : elle s’identifia alors à une petite
fille séduite par son père. Cela ne pouvait être dit, à cause de la force de
ses désirs incestueux dont on a deux indices : le fait étonnant qu’elle ait
immédiatement cru l’allégation d’inceste et le fait qu’elle m’ait dit
auparavant, avec une véhémence surprenante pour une juriste plutôt libérale,
que certains pédophiles mériteraient la peine de mort. En même temps,
l’
acting out montrait son
identification hystérique à son père criminel : elle ne valait pas mieux que
lui puisqu’elle était sa complice
[16]. Elle se condamnait donc à mort.
L’acting out est donc
« une monstration » à autrui de ce qui, du désir, « n’est pas articulable
encore qu’il soit articulé », à savoir sa vérité, l’objet
a, comme sa cause qui reste voilée
pour le sujet. Orienté vers l’Autre comme un « transfert sauvage », l’acting out « appelle l’interprétation », mais
celle-ci est difficile du fait que ce n’est pas ici le sens, mais l’objet, « le
reste » qui compte.
Au contraire de l’
acting
out qui rend manifeste l’objet
a comme reste de tout désir, le passage à l’acte
efface le sujet du signifiant qui, exclu du lieu de l’Autre et
dans une identification absolue à
l’objet a
, sort de la scène
: « C’est au moment du plus grand embarras, avec l’addition comportementale de
l’émotion comme désordre du mouvement, que le sujet […] se précipite […] du
lieu de la scène où, comme sujet fondamentalement historisé seulement, il peut
se maintenir dans son statut de sujet
[17] […]. »
Un grand nombre de suicides et de tentatives de suicide sont
des passages à l’acte, particulièrement dans la psychose parce que n’y existe
pas forcément cette angoisse de mort dont Freud fait une élaboration de
l’angoisse de castration. Clinique du
suicide en étudie un certain nombre et, plus notre travail avance,
plus je me rends compte qu’il en existe une grande variété. Je vous en donnerai
un seul exemple que j’ai développé ailleurs, juste pour vous faire apercevoir
sous quel mode s’y réalise l’agent de l’acte, l’objet
a, qui prend la place du sujet. Il
s’agit d’une mère, Mme M., qui avait tenté de tuer ses trois jeunes enfants
avant de se suicider. Ils ont été sauvés de justesse, et sa dernière fille est
restée longtemps entre la vie et la mort. On peut distinguer d’une part la
cause première du passage à l’acte, liée à cet objet
a qui est ici la place de Mme M. dans
le désir de sa mère, et, d’autre part, ses circonstances
déclenchantes.
La cause première réside dans des paroles attribuées par Mme M.
à sa mère au moment de sa naissance difficile avec un frère jumeau, qu’elle
citait en y adhérant totalement : « Elle n’aurait pas
dû vivre. » Cette phrase, équivoque
puisqu’on ne sait pas si ce « elle n’aurait pas dû vivre » était une simple
constatation liée aux circonstances dangereuses de sa naissance ou plutôt un
terrible vœu de mort maternel, a scellé le destin de Mme M. Du moins celle-ci
lui a-t-elle donné cette fonction en l’interprétant en actes dans sa vie :
c’est visiblement la signification d’une condamnation à mort maternelle qui a
prévalu sur la première signification, plus factuelle, de la phrase.
Quant aux circonstances déclenchantes du passage à l’acte, il
s’agit d’une répétition de la naissance de sa petite sœur. En effet, quand Mme
M. eut 3 ans naquit une petite sœur qui la supplanta dans l’amour de leur père
; elle le prit mal et sa mère, qui aurait dit : « Elle est tombée de son
piédestal », l’avait surnommée mater
dolorosa, surnom qui lui resta. Or, les deux premiers enfants de Mme
M. étaient des jumelles (répétition de sa propre naissance), et à la naissance
de sa troisième fille (qui répétait celle de sa petite sœur), lui était venu un
vœu terrible, digne d’une Médée : « Que la petite meure pour faire souffrir mon
mari ! » (elle détestait son mari et disait que l’intention de tuer ses enfants
avait surgi après une dispute conjugale parce qu’elle voulait leur éviter,
après son suicide, d’avoir un tel père). Six mois après, elle se livrait à ce
suicide-infanticide. N’a-t-elle pas accompli alors sur ses enfants le vœu
maternel qui avait accompagné sa propre naissance : « Elles n’auraient pas dû
vivre ? » Le plus invraisemblable – mais le réel est souvent invraisemblable –
est que sa dernière fille s’identifia, elle aussi, aux paroles prophétiques de
sa grand-mère, relayées par sa mère : dès qu’elle sut marcher, avant même que
de parler, elle se jeta répétitivement du haut en bas des escaliers, tombant
elle aussi de son piédestal, et répétant aveuglément en un nouveau geste
suicidaire le destin mortel qui l’avait si précocement frappée. Ainsi, la
parole équivoque de la grand-mère ricochait transitivement de mère en fille sur
les deux générations suivantes, s’accomplissant comme une malédiction mortelle.
L’objet a, ce qu’est l’enfant dans le
désir de l’Autre (Mme M. pour sa mère, puis sa dernière fille pour Mme M.) est
la signification incarnée dans le réel par cette phrase mortelle : « Elle
n’aurait pas dû vivre. » L’agent de l’acte est cet objet fait de langage. Après
un passage à l’acte, le sujet, qui y a été littéralement effacé, a le plus
grand mal à assumer son acte, et même souvent à l’admettre. Ainsi de Mme M. que
j’ai rencontrée, hospitalisée de nouveau vingt ans après son acte. J’ai pu lire
alors un entretien qu’elle avait eu à cette époque avec un psychiatre : elle
n’avait strictement rien de plus à en dire. Dépassée par un destin qu’elle
n’entrevoyait pas, aliénée à jamais dans le discours maternel, elle ne pouvait
que citer sa mère, encore et toujours.
Néanmoins, j’en ai fait l’expérience et d’autres aussi, la méthode
psychanalytique peut être décisive dans de tels cas : si l’on ne se fait pas le
complice de cet oubli ou plutôt de ce déni constitutif de la structure de
l’acte, si, surtout, on n’attend pas trop pour en parler avec lui, on peut
réussir à faire revenir à lui ce sujet aboli, et peut-être enrayer une
répétition fatale.
Dans
La naissance
d’Œdipe, Jean Bollack écrit : « Le mal, qu’il [Œdipe] a fait, il en
est l’agent ; mais il a été fait avant qu’il ne le commît, et ainsi, le
faisant, il l’a subi. Le délire est représenté, en dehors de lui, comme un
démon qui l’assaille d’un grand bond
[18]. » Bollack montre ensuite comment Sophocle met en
scène le dernier dialogue d’Œdipe avec les Thébains. Ce dialogue aide Œdipe,
dit-il, « à prendre possession, au dehors du dehors, de sa coupure, de son
aliénation. […] Dans la coupure, le héros s’approprie le passé qui lui était
étranger, et qui a fait de lui cet étranger qu’il est. »
Ne pourrions-nous, nous aussi, avoir l’ambition d’en faire
autant avec ceux de nos contemporains qui se sont perdus dans leur acte
?
[*]
Geneviève Morel, psychanalyste à
Paris et à Lille.
[1]
S. Freud, « Deuil et mélancolie » (1916),
Métapsychologie, trad. J. Laplanche et
J.-B. Pontalis, Paris, Folio, 1968, p. 160-161. Ce passage est compliqué car on
a l’impression que Freud y mêle la haine et le sadisme qu’il avait pourtant
soigneusement différenciés dans « Pulsions et destins des pulsions » (1915),
Métapsychologie,
op.cit., p. 39 : la haine concerne la
relation du moi-total aux objets, alors que la pulsion suppose un objet partiel
investi libidinalement dont le moi attend une satisfaction. Dans ce passage de
« Deuil et mélancolie », il semble que, d’une part, l’objet mélancolique, avant
l’introjection dans le moi, ait occupé la place de l’objet primitivement
différencié du moi comme étranger
(fremd), hostile
(feindlich), et que d’autre part, il ait aussi
suscité le sadisme du sujet, lequel vise une satisfaction pulsionnelle. Le
suicide reste lié à l’investissement d’objet qui fait retour sur le moi, pas à
une transformation de la libido comme dans la seconde topique.
[2]
S. Freud, « Le moi et le ça » (1923),
Essais de psychanalyse, nouvelle
trad., Paris, Payot, coll.
pbp, 1981,
chap. 5, « Les relations de dépendance du moi », p. 270-273.
[3]
Le terme ne figure pas dans « Le moi et le ça », contrairement
au texte de 1915.
[4]
La responsabilité du moi dans sa mort est accentuée par Freud :
« Quand le moi souffre ou même succombe sous l’agression du surmoi, son destin
fait penser à celui des protistes qui périssent du fait des produits de
décomposition qu’ils ont eux-mêmes créés »,
ibid., p. 272.
[5]
Ibid., p.
273.
[6]
J. Améry,
Porter la main sur soi,
Traité du suicide, trad. F. Wuilmart, Paris, Actes Sud, 1996, p.
83.
[7]
S. Kane,
4 :48
Psychose, trad. É. Pieiller, Paris, L’Arche, 2001, p. 54.
[8]
S. Freud,
Psychopathologie de la
vie quotidienne, trad. S. Jankélévitch, Paris, Payot, coll.
pbp, 1976, p. 173.
[9]
Cf. notamment,
g.e.m.
Anscombe,
L’intention, trad. M.
Maurice et C. Michon, Paris, Gallimard, coll.
nrf, 2002 ; et D. Davidson,
Actions et événements, trad. P. Engel,
Paris,
puf,1993.
[10]
J. Lacan, « La logique du fantasme. Compte rendu du séminaire
1966-1967 », dans
Autres écrits,
Paris, Le Seuil, 2001, p. 325.
[11]
S. Freud, « Remémoration, répétition, perlaboration », dans
La technique psychanalytique, trad. A.
Berman, Paris,
puf, 1989, p.
109-110.
[12]
Suétone,
Vie des douze
Césars, éd. J. Gascou, Paris,
gf-Flammarion, 1990, p. 40-41, § 7. En fait, il
aurait rêvé du viol de sa mère qu’on lui interpréta comme une promesse de «
l’empire du monde », dans une équivalence de la mère et de la terre. Cf. aussi
Plutarque,
Vies parallèles, I, Vie de
César, Paris,
gf-Flammarion, p. 156.
[13]
J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son
pouvoir », dans
Écrits, Paris, Le
Seuil, 1966, p. 598.
[14]
J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en
psychanalyse », dans
Écrits,
op. cit, p. 303.
[15]
Et à soutenir l’existence du sujet supposé savoir.
[16]
Et elle transgressait par omission la règle fondamentale de la
psychanalyse. Freud avait noté la fréquence du motif incestueux des mensonges
d’enfants. Cf. S. Freud, « Deux mensonges d’enfants » (1913), trad. D. Berger
et J. Laplanche, dans
Névrose, psychose et
perversion, Paris,
puf,
1985, p. 183-187.
[17]
J. Lacan,
L’angoisse
(1962-1963), inédit, séance du 23 janvier 1963.
[18]
J. Bollack,
La naissance d’Œdipe,
traduction et commentaire d’Œdipe roi, Paris, Gallimard, coll. « Tel
», 1995, p. 261-262.