2004
Savoirs et clinique
Mourir... un peu... beaucoup... Clinique du suicide 2
Sarah Kane, 4.48 Psychose
Écrire depuis la mort
Tiphaine Karsenti
[*]
Sophie Mendelsohn
[**]
Dans 4.48 Psychose,
pièce de théâtre écrite peu avant son suicide, Sarah Kane met en scène un
personnage confronté à la psychose, qui tente d’écrire et de dire à partir de
la vie une mort qui a déjà eu lieu. Dans un parallèle avec la fonction de
l’écriture pour Joyce telle qu’elle a été analysée par Lacan, il s’agit ici de
s’interroger sur ce qu’est une écriture qui ne parvient pas à faire barrage au
suicide.
Mots-clés :
Écriture, psychose, sinthome, suicide, théâtre.
4.48 Psychosis is a play written shortly before the suicide of
the author, Sarah Kane, a young British woman. Only one character is left here,
confronted with the sufferings of psychosis, trying to write about life invaded
by death. In contrast with Joyce, whose writing was analysed by Lacan as a way
of escaping madness, the point here is to investigate written work which does
not prevent suicide.
Keywords :
Writing, psychosis, sinthome, suicide, theatre.
Sarah Kane, dramaturge britannique, s’est suicidée le 20
février 1999, à l’âge de 28 ans, en nous laissant cinq pièces. Les trois
premières – Anéantis,
Purifiés et
L’amour de Phèdre – ont scandalisé par
leur violence, leur crudité et le défi qu’elles lançaient à la représentation.
Dans ses deux dernières pièces, elle aborde la question du suicide : à propos
de Manque qui date de 1998, elle écrit
: « Pour moi, cette pièce parle du désespoir et du suicide » ; et dans
4.48 Psychose, œuvre posthume, elle
met en scène une jeune femme psychotique qui, dans un monologue poétique
entrecoupé de moments de dialogue avec une figure anonyme de psychiatre,
projette de se suicider quand viendra le moment, à 4 h 48.
La composition dramatique a été pour Sarah Kane la dernière
étape d’une exploration de l’art théâtral sous toutes ses formes : d’abord
comédienne, elle a ensuite fait du théâtre un objet d’étude universitaire avant
de s’essayer à la mise en scène. Aboutissement d’un parcours qui a toujours
mêlé l’expérience de la vie avec celle de la scène, la création d’une œuvre
théâtrale semble s’imposer à la jeune dramaturge comme la forme la plus
pertinente de ce rapport au théâtre. Ne pas se contenter de s’exposer à travers
les mots d’un autre, de donner à voir le monde d’un autre, mais explorer le
monde à travers le prisme de sa propre fiction, donner forme à ce qui n’en a
pas et exposer, communiquer cet ensemble de sons, de rythmes, d’images, à
d’autres assemblés.
Car ce qui fait le théâtre pour Sarah Kane, ce ne sont pas les
situations ou les caractères, comme dans la tradition aristotélicienne, mais ce
sont les mots : « Rien qu’un mot sur une page et le théâtre est là
[1]. » Et l’évolution de son
œuvre est là pour témoigner de cette radicalisation de l’écriture dramatique
qui se dépouille toujours d’avantage de tout ce qui fait spectacle, de tout ce
qui se donne à voir plus qu’à entendre. « Rien de spectaculaire
[2] », affirme le personnage
désigné par la lettre « A » dans
Manque. L’écriture de Sarah Kane tend à la
suppression de toute théâtralité, pour se limiter à la musicalité pure de la
langue : « Je n’ai pas la musique, Seigneur, j’aimerais tellement avoir la
musique mais tout ce que j’ai c’est les mots »
[3] , se plaint encore A. D’
Anéantis à
4.48
Psychose, les personnages disparaissent – ils ont des noms dans
Anéantis,
Purifiés et
L’amour de Phèdre, ne sont désignés
que par des initiales dans
Manque et
ne sont finalement plus distingués du tout dans
4.48 Psychose – au point que le premier problème
qui se pose au metteur en scène qui cherche à monter cette pièce est celui de
savoir combien elle contient de personnages : un, deux ? Pourquoi pas davantage
?
Ce paradoxe d’un théâtre sans théâtralité, Sarah Kane le
présente explicitement comme un projet au moment où elle écrit
Manque : « Je voulais découvrir
comment un poème pouvait quand même être théâtral. » Comment comprendre le
rapport de Sarah Kane au théâtre ? Pourquoi la forme théâtrale se
présente-t-elle à elle comme une évidence, comme la forme nécessaire de son
écriture, alors que précisément cette écriture se veut fondamentalement non
spectaculaire ?
Ce paradoxe formel se double dans les dernières pièces de Sarah
Kane, et éminemment dans
4.48
Psychose, d’un paradoxe thématique, auquel il est intimement lié.
Dans les fictions mises en place par la dramaturge, la vie et la mort
cohabitent tout en restant contradictoires. Sarah Kane réalise dans son
écriture la fiction d’une coprésence des contraires. L’impensable d’une vie qui
serait en même temps mort est figurée par l’écriture. « Il y a longtemps que je
suis morte / Retour à mes racines / Je chante sans espoir sur la
frontière
[4] », dit le
personnage de
4.48 Psychose. « Sur la
frontière » : les personnages de Sarah Kane évoluent dans un lieu impossible, «
sur la frontière » exactement, c’est-à-dire en ce point-limite où il n’y a pas
de frontière, pas de distinction, où vie et mort peuvent être réunies dans le
même corps. Le C de
Manque s’interroge
sur la possibilité de penser l’existence de « quelqu’un qui est mort sans
l’être
[5] » : dans les
pièces de Sarah Kane, on peut être déjà mort tout en étant encore vivant. Comme
le dit C : « Tu ne peux te tuer que si tu n’es pas déjà mort
[6]. » Le paradoxe formel d’un théâtre sans
théâtralité se fait donc l’expression du paradoxe thématique d’une vie qui
serait aussi déjà mort. Sarah Kane invente une forme inédite pour une fiction
inédite.
Au cœur de ce monde qui réalise la collusion entre la vie et la
mort, se pose de façon cruciale la question du rapport à l’autre. Elle inaugure
4.48 Psychose : «
Un très long silence – Mais vous avez
des amis.
Un long silence – Vous avez
beaucoup d’amis. Qu’offrez-vous à vos amis pour qu’ils soient un tel
appui
[7] ? » Il n’y aura
pas de réponse à cette question répétée avec insistance dans ce début de
4.48 Psychose. Qu’il doive y avoir
rapport à l’autre, et donc échange, le personnage de
4.48 Psychose ne peut pas en répondre.
« Mais y a-t-il jamais rapport entre quoi que ce soit ? » se demande C dans
Manque
[8].
À la suite de ce dialogue à une voix, entrecoupé de silences
qui eux-mêmes s’épuisent – on passe d’un « très long silence » à un « silence »
– on trouve, typographiquement séparée de ces premières lignes, une figuration
métaphorique de l’univers du personnage de
4.48
Psychose : « Une conscience consolidée réside dans une salle de
banquet assombrie près du plafond d’un esprit dont le parquet bouge comme dix
mille cafards quand entre un rai de lumière comme toutes les pensées en un
moment d’entente s’unissent au corps sans plus de répulsion comme les cafards
portent une vérité que personne jamais ne profère
[9]. » Par cette image, le personnage dit sa
vérité « que personne jamais ne profère ». Conscience enfermée dans une salle
sombre et grouillante, elle est séparée du monde extérieur, sans que personne
ne trouve l’accès à sa vérité. « Votre vérité, vos mensonges, pas les
miens
[10] »,
proclame-t-elle un peu plus loin. Seule la figuration poétique peut dire cette
vérité incompréhensible par les autres parce qu’impensable, incommunicable
parce qu’impossible à formuler dans le langage commun, celle d’une vie qui se
sait déjà mort. Sarah Kane l’exprime dans un dialogue de
4. 48 Psychose :
[11]
« … Je me sens comme si j’avais 80 ans. […]
– C’est une métaphore, pas la réalité.
– C’est une comparaison.
– Ce n’est pas la réalité.
– Ce n’est pas une métaphore, c’est une comparaison, mais
même si c’en était une, le propre d’une métaphore, c’est d’être réelle. »
Si Sarah Kane écrit, c’est parce que ce qu’elle a à dire ne
peut se dire que dans un langage qui ne soit pas celui de la communauté, un
langage qui emprunterait au langage commun, mais pour prendre une forme
originale, inédite. Dans
4.48
Psychose, le personnage se définit comme « la dernière d’une longue
lignée de kleptomanes des lettres » ; « Voler, c’est l’acte saint / Sur la voie
tortueuse de l’expression
[12] », dit-elle encore. C’est par un vol de l’outil
commun de parole que la dramaturge peut dire sa vérité, inacceptable,
irrecevable, incompréhensible, impensable pour les autres.
Les seuls qui soient à même de recevoir ce qu’elle écrit, les
« happy few » qu’elle définit comme
son horizon d’attente, sont ces lecteurs/spectateurs impossibles qui, comme
elle, vivent dans la mort : « J’écris pour les morts, pour ceux qui ne sont pas
nés
[13] », écrit-elle
dans
4.48 Psychose. Sarah Kane invite
les spectateurs de sa pièce à se transformer en morts vivants, à devenir cette
communauté dans laquelle elle pourrait être reconnue. « Validez-moi /
Observez-moi / Voyez-moi / Aimez-moi
[14] », implore-t-elle dans
4. 48 Psychose. En écrivant pour le théâtre,
Sarah Kane tente de créer la seule communauté possible pour elle, celle qui
ferait entrer dans la salle au parquet grouillant de son esprit d’autres qui
verraient sa vérité. Mais le paradoxe tragique de cette entreprise, c’est que
reconnaître ce personnage, en saisir la vérité, c’est saisir sa mort qui a déjà
eu lieu. L’attester, c’est la tuer ; être aimée, c’est pour elle mourir
:
[15]
« Ils m’aimeront pour ce qui me détruit
le glaive dans mes rêves
la poussière de mes pensées
la maladie qui se propage dans les plis de mon
esprit
Chaque compliment m’ôte un bout de mon âme. »
La collusion de la vie et de la mort dans le sujet a cette
conséquence tragique que la vérité de la vie se situe dans la mort. Vivre,
c’est mourir, et mourir, c’est vivre. Le suicide n’est donc pas présenté par le
personnage de
4.48 Psychose, qui
prévoit de cesser de souffrir à 4 h 48, comme un désir de mort : « Je n’ai
aucun désir de mort / Aucun suicidé n’en a
[16]. » Elle désigne elle-même sa mort comme une « mort
hypovolontaire
[17] ».
On trouve déjà ce motif dans
L’amour de
Phèdre
[18],
où le jeune Hippolyte qui ne trouve pas de sens à sa vie, qui s’ennuie, reçoit
de sa belle-mère Phèdre le plus beau des cadeaux d’anniversaire lorsqu’elle se
suicide en laissant un mot accusant le jeune homme de viol. Accusé de viol par
sa belle-mère, Hippolyte est condamné à mort et il s’écrie : « Un peu de vie
enfin
[19]. » Les
derniers mots de la pièce reprennent ce paradoxe : « Si seulement il avait pu y
avoir plus de moments pareils.
Hippolyte
meurt. » C’est au moment où il meurt qu’Hippolyte vit véritablement.
Et le personnage de
4.48 Psychose
exprime le même désir de vivre enfin, quitte à ce que le prix en soit la mort,
dans une formule dont on trouve deux occurrences dans la pièce : « Ce besoin
vital pour lequel je mourrais / être aimée
[20]. » Si, pour être aimée, il faut mourir, alors Sarah
Kane est prête à tenter cette expérience radicale et, comme nous l’avons vu,
écrire pour le théâtre semble pour elle s’apparenter ce geste tragique. Être
regardée, saisie dans sa vérité, c’est être aimée, mais c’est mourir en même
temps : « J’écris la vérité et elle me tue
[21]. » Les derniers mots de
4.48 Psychose reprennent en écho le
passage cité plus haut dans lequel elle demandait au regard extérieur de la
valider, mais cette fois-ci le désir d’être regardée par l’autre est associé à
sa propre disparition dans un renversement paradoxal et tragique, qui referme
le cercle vicieux de cette forme contradictoire, un théâtre qui ne se veut pas
spectacle :
[22]
« Regardez-moi disparaître
regardez-moi
disparaître
regardez
…
s’il vous plaît levez le rideau. »
Dans ces dernières lignes sont juxtaposées les deux nécessités
contradictoires dont l’écriture de Sarah Kane est la manifestation : besoin
d’être vue pour exister (« levez le rideau »), disparition nécessaire engendrée
par le regard de l’autre. L’œuvre de la dramaturge est une tentative pour
concilier l’inconciliable, pour créer dans la fiction l’espace, impossible dans
le réel qui est le sien, un univers sans frontière entre elle et les autres, ni
entre la vie et la mort, ce lieu impossible qui se situerait « sur la frontière
». Cette entreprise n’est pas sans rappeler celle du héros tragique qui
transgresse les limites instituées par les hommes et qui, pour vivre selon son
exigence, se condamne à mourir : « Ce n’est pas là un monde où je souhaite
vivre
[23]. »
Écrire pour pouvoir mourir Mourir pour pouvoir écrire
« Je hais ces mots qui me gardent en vie, je hais ces mots qui
m’empêchent de mourir », écrit Sarah Kane dans
Manque
[24]. C’est donc bien à ce paradoxe – ne
pouvoir dire qu’avec des mots que l’on hait les mots – que l’écriture de Sarah
Kane nous confronte : écrire quand même, non pas pour ne pas mourir, mais bien
que la mort soit déjà arrivée. Écrire quand même, donc, mais pourquoi
?
On peut noter, pour commencer, que les pièces de cette auteure
ont connu un succès immédiat : elle est reconnue dès sa première œuvre comme
une auteure majeure de la nouvelle scène théâtrale anglaise et elle obtient
ensuite rapidement une reconnaissance internationale. Or, ce succès ne semble
l’étayer en rien : ni soutien narcissique, pour autant que l’on supposerait
qu’un moi préexiste à l’œuvre et chercherait ainsi à s’y déployer (mais là, on
serait plutôt du côté de la névrose), ni soutien du sujet défaillant, l’œuvre
constituant en tant que telle l’ego qui justement ne lui préexiste pas (et là,
on serait du côté de ce que Lacan nomme sinthome et que sa rencontre avec Joyce
comme écrivain lui inspire). L’œuvre de Sarah Kane rencontre donc un succès
qu’elle ne cherchait pas et qui ne peut en rien empêcher qu’advienne ce à
partir de quoi, pour quoi, vers quoi elle écrit : la mort. Maurice Blanchot,
dans un article de
L’espace littéraire
intitulé « L’œuvre et l’espace de la mort », use d’une formule qui me semble
très bien représenter le travail de Sarah Kane (il ne s’agit pas d’ignorer que
le statut de cet espace de la mort est métaphorique pour M. Blanchot, il
représente entre autres la disparition de l’auteur qui permet de faire place à
l’œuvre, alors que cet espace de la mort est absolument réel pour Sarah Kane) :
«
Écrire pour pouvoir mourir – Mourir pour
pouvoir écrire, mots qui nous enferment dans leur exigence
circulaire
[25]. » Il
dit également dans le même article que l’œuvre recherche le suicide comme son
origine ; on retrouve donc là cette logique circulaire, où la mort est toujours
déjà advenue dans l’écriture, à la fois comme origine et comme aboutissement,
l’écriture étant ainsi à la fois un entre-deux-morts, entre celle qui a déjà eu
lieu et celle qui ne manquera pas de venir, et le seul lieu où la mort se met
effectivement en acte dans la vie, c’est-à-dire dans la langue comme manque
justement, manque à tout dire, manque à tout jouir.
Il vient d’être fait brièvement allusion à la position que,
selon Lacan, Joyce attribue à l’écriture dans son économie psychique ; il
s’agit maintenant d’y revenir pour proposer une lecture comparative, ou
différentielle, des œuvres de Joyce et de Sarah Kane. Cette méthode
d’exposition repose d’une part sur la lecture que Lacan propose de l’œuvre de
Joyce en 1975, dans son séminaire intitulé Le
sinthome, où il rénove fondamentalement l’approche psychanalytique
des œuvres d’art et s’en inspire pour proposer de nouveaux concepts qui sont
passés ensuite à la clinique ; d’autre part, cette démarche comparative permet
de proposer une hypothèse de travail : par rapport à la double polarité
folie/art ou ici, plus précisément, psychose/littérature, Joyce et Sarah Kane
sont dans une position exactement inverse. Joyce écrit depuis la folie pour
éviter la mort, Sarah Kane écrit depuis la mort pour rencontrer sa folie, ce
qui la renvoie immanquablement à la mort.
Le projet de Joyce écrivain se cristallise très tôt, au même
titre, d’ailleurs, que celui de Sarah Kane qui publie sa première pièce à l’âge
de 24 ans. L’écriture joycienne trouve un premier aboutissement dans le
Portrait de l’artiste en jeune homme,
au moment où il traverse une grave crise existentielle. Son intention était
alors d’introduire ses mots à ce que Jean-Jacques Rassial nomme une «
esthétique des Idées-malades
[26] », cette esthétique reposant sur le dégagement dans
le travail d’écriture de masses de matière personnalisées, cela constituant
leur rythme propre, en quelque sorte leur individuation. Joyce finira par
œuvrer pendant des années à faire aboutir ce qu’il commençait là à travailler :
Finnegans Wake pousse à bout cette
individuation de la langue par toutes sortes de procédés (mots de cent lettres,
mots-valises composés de syllabes empruntées à différentes langues, etc.) qui
l’identifient effectivement comme « la langue de Joyce ». Cette langue, Lacan
la nomme pour cette raison même
lalangue : la
lalangue « est ce qu’il y a de singulier chez
chaque individu ; on peut dire que Joyce, comme il est écrit quelque part,
s’identifie à
l’individual. Il est
celui qui se privilégie d’avoir été au point extrême pour incarner en lui le
symptôme, ce par quoi il échappe à toute mort possible
[27]. » En créant une langue qui est
absolument sienne, qui devient le symptôme auquel il peut s’identifier et qui
fait ainsi fonction de support de subjectivation, donc en touchant à
l’
individual pur, il fait œuvre
d’écrivain – conformément à son souhait (que les universitaires parlent de lui
pendant des siècles) sa langue lui survit, échappant ainsi à sa propre mort.
Lui, c’est son œuvre, et son œuvre n’est pas soumise à la mort humaine. On est
donc bien là du côté du sinthome, comme le dit Lacan. Qu’est-ce que le sinthome
? La différence entre le symptôme et le sinthome, c’est que le premier est une
formation de compromis entre la pulsion et le refoulement, alors que le second
est une formation originale qui soutient l’identité du sujet par identification
à cette création subjective, d’où se fonde cette place d’ego qui l’assure
désormais de son être.
Alors que Joyce parvient à faire de l’écriture son sinthome, ce
qui a pour effet clinique notable de lui éviter la décompensation psychotique,
Sarah Kane, quant à elle, maintient l’écriture au niveau du symptôme. Elle ne
met pas en jeu, comme Joyce, une construction identitaire dans l’écriture, elle
y cherche au contraire les causes d’une impossibilité à vivre – l’écriture
n’est pas alors une création, une construction à laquelle on peut s’identifier,
donc un sinthome, comme pour Joyce, mais un lieu de réalisation de cet
impossible. C’est en cela qu’elle est un symptôme. On peut le constater de
diverses manières : non seulement parce que l’achèvement de
4.48 Psychose, dont le thème est le
suicide, n’empêche en rien son auteur de passer à l’acte très peu de temps
après, mais également au niveau de la construction de cette pièce et de l’usage
de la langue qui y est fait. Cette ultime pièce frappe en effet par le
dessèchement de l’écriture : les mots sont éclatés sur la page qui se laisse
ainsi envahir par le blanc ; la langue se réduit à des formes qui ne permettent
pas le jeu, tels les aphorismes qui prolifèrent et tombent comme des couperets
; des chiffres, par essence asubjectifs et disposés comme arbitrairement dans
l’espace de la page et dans l’espace de la pièce de théâtre, font leur
apparition ; l’usage de la ritournelle, déjà présente dans les pièces
précédentes, se généralise : « Pas d’espoir Pas d’espoir Pas d’espoir Pas
d’espoir
[28]… », «
brille scintille cingle brûle tords serre effleure cingle brille scintille
cogne
[29] ». Sarah
Kane elle-même, dans
Manque, nous
éclaire sur la fonction de ces ritournelles « A : une horreur si profonde que
seul un rituel peut la contenir, / M : l’exprimer, /B : l’expliquer, /A : la
maintenir
[30]. » Les
mots sont là, jetés en pâture pour faire en sorte que, surtout, il n’y ait rien
d’autre. Ils emplissent tout l’espace et l’étouffent, jusqu’à ce que, de cet
espace, il ne reste rien de vivable. La tentative de constitution d’une
communauté humaine par le théâtre se solde en fait par la radicale éviction de
l’Autre hors de la scène (celle du théâtre, celle de la psyché), qui se
désertifie pour ne laisser résonner que les cris sans espoir du personnage.
Cela n’est pas sans produire un certain effet de sidération sur le spectateur,
laissé ainsi sans recours face à ce vide bien trop plein pour qu’on puisse s’y
tenir. On retrouve là, dans la nature de l’effet produit par l’œuvre, une autre
distinction importante entre le travail de Sarah Kane et celui de Joyce qui,
comme le remarquait Lacan, ne plonge pas son lecteur dans la sidération
anesthésiante mais dans la fascination : commentaires infinis sur son écriture,
interrogations extensives sur sa vie…
Cette ultime pièce semble enfin réaliser le néant qui est pour
Sarah Kane à la fois l’origine de son écriture et son seul horizon possible :
ainsi ne reste-t-il qu’à révéler ce rien, ce à quoi s’emploient définitivement
ses derniers mots, sur une ultime page blanche – « S’il vous plaît levez le
rideau. »
[*]
Tiphaine Karsenti, ancienne élève
de l’ens, agrégée de lettres,
enseignante en arts du spectacle à l’université Paris
X-Nanterre.
[**]
Sophie Mendelsohn, psychologue,
doctorante en psychanalyse à Paris VII.
[1]
S. Kane,
4.48
Psychose, Paris, L’Arche Éditeur, 2001, p. 19.
[2]
S. Kane,
Manque,
Paris, L’Arche Éditeur, 1999, p. 39.
[3]
Ibid., p. 35.
[4]
4.48 Psychose, op.
cit., p. 19.
[5]
Manque, op. cit., p.
15.
[6]
Ibid., p. 48.
[7]
4.48 Psychose, op.
cit., p. 9.
[8]
Manque, op. cit., p.
23.
[9]
4.48 Psychose, op.
cit., p. 9.
[11]
Ibid., p.
16-17.
[15]
Ibid., p.
18-19.
[18]
S. Kane,
L’Amour de
Phèdre, Paris, L’Arche Éditeur, 1999.
[20]
4.48 Psychose, op.
cit., p. 19 et p. 53.
[21]
Manque,
op. cit., p. 49.
[22]
4.48 Psychose, op.
cit., p. 55-56.
[24]
Manque,
op. cit., p. 50.
[25]
M. Blanchot, « L’œuvre et l’espace de la mort »,
L’espace littéraire, Paris, Gallimard, 1955, p.
111.
[26]
J.-J. Rassial,
Le sujet en état
limite, Paris, Denoël, 1999.
[27]
J. Lacan, « Joyce le symptôme I »,
art. cit., p. 28.
[28]
4. 48 Psychose,
op. cit., p. 25.
[30]
Manque,
op. cit., p. 39.