Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2749203368
128 pages

p. 27 à 34
doi: 10.3917/sc.005.0027

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Mourir... un peu... beaucoup... Clinique du suicide 2

no5 2004/2

2004 Savoirs et clinique Mourir... un peu... beaucoup... Clinique du suicide 2

Paroles meurtrières

Brigitte Lemonnier  [*]
Un sujet affirme que ses deux passages à l’acte suicidaires ont eu pour motif un énoncé très précis de la part d’un tiers. Pourquoi ces énoncés ont-ils eu un poids ? L’étude de la logique de ce cas clinique tente de répondre à cette question. Mots-clés : Suicide, paranoïa, passage à l’acte.. A subject asserts that his two suicidal passages to the act were prompted by the statement of someone. Why should such statements be so active ? The analysis of the logic underlying this clinical case means to answer this question. Keywords : Suicide, paranoia, passage to the act..
Certains sujets font une relation de cause à effet entre une parole proférée par un proche et leur passage à l’acte suicidaire. Au voisinage de leur tentative de suicide, ils ont retenu une phrase qui a pris la valeur d’une injonction meurtrière. Cette adhésion à la parole de l’Autre sans recours subjectif, sans médiation, se rencontre fréquemment dans la psychose. Parfois il est difficile pour le clinicien de distinguer s’il s’agit d’une hallucination verbale ou bien d’un envahissement par la parole d’un autre. Dans les deux cas, ces sujets témoignent par leur acte qu’ils n’ont pas pu se soustraire à ce qu’ils ont pris pour une intimation de devoir se tuer.
Or si ces sujets, dans un après-coup, ont la certitude que ces paroles furent le ressort unique de leur tentative de suicide, cette évidence ne va pas de soi.
Dans le cas de Luce, le phénomène s’était présenté sous une forme très pure. Elle avait gardé en mémoire, pour chacune de ses deux tentatives de suicide, une phrase d’un proche, qu’elle avait isolée comme le motif de son passage à l’acte. Or ces paroles, souvent entendues, n’avaient pas pris jusqu’alors une valeur meurtrière. Ce paradoxe ne venait nullement ébranler sa certitude. Elle décomposait le temps qui avait précédé chaque acte suicidaire ainsi : un vide de la pensée avait succédé à la phrase qu’elle avait retenue, puis, telle un automate, elle était rentrée chez elle et s’était précipitée sur les médicaments dont elle disposait.
 
Les paroles meurtrières
 
 
La première tentative dans l’ordre chronologique de son histoire : elle avait alors 37 ans, son père lui avait dit : « Tu es inutile, tu coûtes de l’argent à la société. » Luce, comme nous le verrons, ne travaillait plus depuis un an lorsque son père, qui avait toujours prôné les valeurs du travail, lui fit ce reproche. La seconde tentative de suicide intervint à trente ans d’intervalle : elle veillait sa mère sur son lit de mort et s’apprêtait à passer une nouvelle nuit auprès de la défunte lorsque sa sœur lui dit : « Maintenant tu peux partir. »
Lors de sa première tentative de suicide, elle s’était réveillée au terme d’un coma de huit jours. Pour la seconde, une fois l’acte accompli, elle avait téléphoné à sa famille pour qu’on vienne la secourir.
Le premier énoncé « tu es inutile, tu coûtes de l’argent à la société » comportait une accusation explicite de son père. Ces paroles, avait-elle remarqué, auraient très bien pu s’appliquer à son père qui, à l’époque, se mourait d’un cancer. Le second énoncé recélait une équivoque. Elle aurait pu prendre le message de sa sœur « maintenant tu peux partir » comme une invitation à être soulagée de sa veillée mortuaire. Or c’est une condamnation à disparaître qui s’imposa à elle. Pourquoi ces énoncés étaient-ils lestés d’une telle intention meurtrière de la part de l’Autre ?
Au moment où j’ai rencontré Luce, elle avait 60 ans. Elle m’avait été adressée par un médecin qui quittait l’hôpital où elle avait été soignée pendant plusieurs années. Ce médecin la recevait régulièrement depuis la fin de ses hospitalisations. Ces entretiens, disait-elle, lui avaient été d’un grand secours, car elle avait pu enfin s’autoriser à dire à quelqu’un l’histoire de sa vie, que ses parents lui interdisaient de révéler. Le bénéfice qu’elle avait pu constater résidait dans la disparition de deux symptômes, un bégaiement et des vérifications incessantes qui gênaient le moindre de ses déplacements. On avait à l’hôpital posé le diagnostic de névrose obsessionnelle.
Luce se croyait guérie, mais elle pensait que sa guérison tenait grâce aux entretiens.
Son discours métonymique ne souffrait aucune interruption ; par exemple, lorsque je lui posais une question, elle attendait un instant puis elle reprenait au point où je l’avais interrompue. Il s’agissait pour elle de témoigner, je la cite « de tout ce qu’on m’a fait endurer et que ma maladie m’a révélé ».
On peut donc distinguer deux temps : le premier que je nommerai, en empruntant son expression, le temps de « l’amour aveugle », jusqu’à l’âge de 33 ans ; le deuxième temps, toujours en suivant son expression, est celui de la « révélation », révélation qui va au-delà, comme nous le verrons, d’une persécution qu’on peut déjà soupçonner dans la formule « tout ce qu’on m’a fait endurer ».
 
Le temps de l’amour aveugle
 
 
La lignée des bâtards
Luce est l’aînée d’une fratrie de quatre filles, elle fut conçue avant le mariage de ses parents. Son père répétait que cette union forcée à cause de « cette faute » – c’est ainsi qu’il la désignait – avait brisé sa vie. Il regrettait son mariage qui l’avait empêché de satisfaire ses ambitions. Il nommait Luce également « la Fortunée », du prénom de sa propre mère, c’est-à-dire la grand-mère paternelle de Luce, mais aussi « la bâtarde », alléguant parfois que cette fille-là n’était pas la sienne. Ce rejet paternel se retrouvait à la génération précédente. Le père de notre patiente, lui-même aîné de sa fratrie, avait été surnommé « le bâtard » par son père qui, au retour de la guerre, avait trouvé cet enfant né quelques mois après son départ au front. Ses parents se marièrent lorsqu’il eut 7 ans, c’est-à-dire à la naissance de leur deuxième enfant. Le père de Luce haïssait sa mère qu’il n’appelait que par son prénom : « la Fortunée ». Il la tenait responsable d’une maladie qui l’avait laissé estropié à 5 ans. Bouc émissaire de ses parents, il fut mis à la porte de chez eux à 14 ans.
Du côté maternel, sa mère ayant été élevée par sa sœur aînée suite au décès prématuré de leur mère, elle l’avait toujours entendue dire : « Les aînés doivent tout prendre. »
La mission
Mise au service de sa famille dès l’enfance, elle avait veillé toute sa vie sur les siens malgré les mauvais traitements qu’elle avait subis. Seul son grand-père maternel, que sa mère avait imposé dans le foyer faute de pouvoir le quitter, la traitait sans brutalité.
Elle s’était sentie, très jeune, investie du devoir de servir Dieu et ses parents. Personne dans sa famille ne partageait son goût pour la religion. Le curé de son village était même la cible préférée des invectives de son père. Elle avait hésité à entrer au couvent à 20 ans mais l’amour qu’elle portait à ses parents, qu’elle comparait à des dieux, l’avait retenue dans cette option.
Dans son enfance, elle avait été hantée par la crainte du suicide de sa mère qui lui lançait assez régulièrement, avant qu’elle parte à l’école : « Quand tu reviendras, je me serai jetée dans la citerne. » Elle revenait sans cesse sur ses pas embrasser sa mère et rentrait de l’école non sans vérifier d’abord si la citerne était toujours fermée.
Elle avait jugé très tôt que sa mère était incapable de tenir son foyer et d’élever ses filles, elle l’avait donc relayée.
Malgré sa réussite scolaire et l’appui de son institutrice, ses parents lui firent abandonner l’école et la placèrent comme bonne.
À la naissance de sa dernière sœur – elle avait alors 16 ans – elle observa un changement dans l’attitude de son père qui avait alors 33 ans, âge qu’elle mentionnait en faisant référence à la mort du Christ. Il s’imaginait atteint d’un cancer et répétait qu’il était malade comme sa mère. Elle en avait déduit, au moment où elle m’en fit le récit, que sa grand-mère avait été malade à 33 ans, sans autre preuve que sa propre conviction.
Tourmentée par le sort de son père, elle s’attachait à ses pas, craignant qu’il ne mette fin à ses jours. Cette surveillance assidue doublée d’un service sans faille auprès de ses parents fut, dit-elle, la raison de sa vie. Ainsi lorsque son grand-père maternel mourut, elle avait 23 ans, c’est elle qui le soigna jusqu’à son décès. La perte de ce grand-père qui l’avait aimée fut sans doute ce qui l’amena peu de temps après à s’offrir « par pitié », disait-elle, à un homme de trente ans son aîné, abandonné par sa femme. Se faisant la mission de le consoler de cet abandon, c’est toujours ce ressort qu’elle invoquait à propos des rares relations qu’elle eut par la suite avec d’autres hommes.
 
Le temps de « la révélation »
 
 
Ses premiers troubles débutèrent à 33 ans, « l’âge de la mort du Christ », répétait-elle, dès qu’elle faisait mention de cet âge. Ces troubles furent contemporains de la découverte de la maladie de son père, atteint effectivement à cette époque d’un cancer. Elle était envahie par des vérifications qui progressivement paralysèrent son service. Accablée de reproches qui la laissaient habituellement muette, elle lui révéla, au détour d’une altercation, la nature de sa maladie, alors qu’il en ignorait la gravité.
Quatre ans s’écoulèrent ainsi. Toujours en proie à des vérifications incessantes, elle avait quitté son travail depuis un an lorsque son père dut lui-même s’arrêter du fait de l’aggravation de son cancer. Affaibli par la maladie mais toujours virulent dans ses propos, il lui reprocha son inutilité et de coûter de l’argent à la société. Cette accusation n’était pas la première du genre. Les propos accusateurs et menaçants de son père avaient toujours existé, elle les avait imputés à son alcoolisme, conséquence, pensait-elle, de son enfance et de son mariage ratés. C’est ainsi qu’elle l’avait toujours excusé, acceptant sans révolte son sort. On peut donc s’étonner que ce soit sur cet énième reproche qu’elle essaya de mettre fin à ses jours.
Elle était formelle, sa maladie lui avait ouvert les yeux sur les agissements de sa famille, ce qu’elle rationalisait en faisant de l’amour qu’elle leur avait porté la raison de son aveuglement mais, au moment où elle était tombée malade, « ils auraient dû [la] secourir, or ils [l’]avaient rejetée ». Tout était devenu clair : on avait toujours abusé de sa générosité, on l’avait asservie, on la volait. Elle dénonçait la cupidité de ses sœurs qui lui avaient fait comprendre qu’elle devait tout donner à sa famille. Les propos en apparence anodins cachaient des intentions malveillantes à son égard. Luce restait perplexe devant une méchanceté qu’elle jugeait injustifiée, elle qui se considérait comme une femme irréprochable, généreuse, humble, « sans malice ». Cette persécution n’épargnait pas le monde religieux. Les serviteurs de Dieu n’étaient que des êtres dépravés qu’elle ne pouvait plus fréquenter. Sa mère et ses sœurs s’étaient toujours liguées contre elle à l’imitation du père. Ainsi, lorsque sa mère lui réclama, au moment du décès de son mari, l’argent du caveau, en lui indiquant qu’une place lui était réservée, que son nom y était gravé, elle avait payé immédiatement. Spoliée par ses sœurs de ses économies au cours de ses hospitalisations, elle n’avait rien pu dire. À cela venaient s’ajouter des demandes de services multiples qui devenaient des ordres auxquels elle ne pouvait pas se soustraire. Sa clairvoyance relevait donc d’une persécution qui s’étendait à tout son monde, du moins le monde des vivants. Nous verrons comment Dieu est exclu de cette persécution.
Hospitalisée à plusieurs reprises, elle recouvra ensuite une sorte d’équilibre en se consacrant à la prière et aux soins de sa mère jusqu’au décès de celle-ci.
La mort de la mère
Alors que Luce venait d’annoncer à sa mère qu’une maison de retraite serait plus conforme à son état de santé, sa mère s’affaissa devant elle. Luce s’accusait d’avoir tué sa mère en voulant lui faire quitter sa maison, sa mère s’y étant toujours opposée. Elle ne pouvait pas se détacher de sa mère qu’elle embrassait sans cesse. C’est dans ce contexte, alors qu’elle se disposait à passer une nouvelle nuit auprès de la défunte, que sa sœur lui dit : « Maintenant tu peux partir », ce qu’elle réalisa par une nouvelle tentative de suicide.
La chute des dieux et la révélation de Dieu
Le contexte du déclenchement de sa psychose, comme de ses deux tentatives de suicide, se situe dans le cadre de la perte annoncée ou effective de l’un de ses géniteurs. En effet, l’éclosion de sa psychose est contemporaine de l’annonce de la maladie de son père. Sa première tentative de suicide se produisit au moment de l’aggravation de l’état de santé de celui-ci, et c’est juste après la mort de sa mère qu’elle tenta à nouveau de se suicider. Peut-on penser que la perte d’un être cher est le ressort de la déstabilisation de ce sujet ? On peut objecter qu’elle ne fit pas de tentative de suicide à la mort de son grand-père maternel dont elle se considérait l’enfant préférée. À cette époque, elle avait trouvé une solution, en se donnant pour mission de consoler un homme de l’abandon de sa femme, homme qui venait donc comme substitut de son grand-père.
Or l’importance qu’elle accordait à ses parents, dont elle dénonçait pourtant les sévices à son égard, fut plus décisive. On se rappelle qu’elle avait trouvé dans le service des dieux, ses parents, la raison de sa vie. Nulle autre réalisation durable n’avait pris le relais. Lorsqu’elle avait envisagé d’entrer au couvent, elle n’avait pas pu s’y résoudre. Elle est restée célibataire, n’ayant jamais éprouvé d’amour pour les trois hommes qu’elle rencontra et qui tous avaient pour particularité d’être des hommes abandonnés par leur famille.
Ce choix, très jeune, de servir ses parents, semble la réponse du sujet aux données qui lui ont été léguées par sa famille.
Revenons sur les trois noms dont son père l’avait affublée : la bâtarde, la faute, la Fortunée. « La bâtarde » est la marque de l’exclusion dont son père a lui-même été la victime et qu’il reporte sur sa fille. Sur deux générations, les aînés ne sont pas reconnus par leur père : ce sont des bâtards. Il y a une forclusion qui touche les aînés, empêchant leur inscription dans l’ordre des générations. « La Fortunée » (l’afortunée) est interprétée par le sujet comme le nom d’une faute. Sa grand-mère maternelle aurait fait de son fils un estropié, et elle-même, par sa venue au monde, aurait été la cause du mariage malheureux de son père. C’est donc un sujet qui se situe dans le désir de son père comme objet d’un rejet et d’une faute qui s’initient à la génération précédente. Elle s’est d’ailleurs toujours considérée comme étant à part de sa famille, un milieu qu’elle trouvait vulgaire, composé d’incroyants et d’indélicats, des attributs dont elle s’exclut.
Pour suppléer à ce défaut forclusif, elle va trouver sa place en étant cette aînée irréprochable au service de ses géniteurs, choix qui s’ordonne sans doute à partir de la parole maternelle qu’elle rapporte très souvent sans en changer le moindre mot : « Les aînés doivent tout prendre. » On peut décompléter l’interprétation qu’elle donna à cet énoncé maternel. Dans l’enfance, elle réalisa cette parole d’élection en étant l’aînée qui prend tout en mains, pour parer aux défaillances de l’Autre (l’incapacité de sa mère à tenir le foyer, à élever ses enfants) avec la conviction d’avoir été sauveur : sans sa surveillance assidue, ses parents auraient pu se suicider. Après son déclenchement, cette phrase prend des accents persécutifs. Elle est toujours l’objet d’une élection mais, cette fois-ci, de la méchanceté de l’Autre : on lui prend tout, on la vole, etc. L’accent christique de sa mission est tout à fait manifeste. Or on se souvient qu’elle associait l’âge de la mort du Christ à l’âge de la maladie imaginée ou réelle de sa grand-mère paternelle, de son père et d’elle-même à 33 ans. Il y a une contingence de dates à laquelle elle accorde une valeur particulière, ce sont des petits signes envoyés par Dieu pour l’informer de sa mission christique. Elle sait qu’elle est l’élue de Dieu. Elle a ainsi rebâti tout le trajet de sa vie en lui donnant la valeur d’un projet divin. Dieu l’aurait choisie pour assumer les fautes des vivants. Elle me rapporta une fois l’expérience qu’elle avait faite en allant communier. Au moment d’incorporer l’hostie, elle avait vu dans le regard du prêtre le signe de son élection. La formule de Lacan qui définit le mécanisme de la forclusion comme « ce qui n’est pas venu au jour du symbolique apparaît dans le réel [1] » trouve ici son application. Faute d’une reconnaissance symbolique, elle est devenue l’élue de Dieu.
Il est difficile de dater précisément à quel moment cette signification délirante s’est imposée au sujet. On peut faire l’hypothèse que les idées de persécution sont apparues au voisinage de la mort de son père, ce qui expliquerait la valeur particulière qu’elle donna aux propos de son père, restés sans effet jusqu’alors. Le travail délirant s’élabora probablement à partir de cette période, lui délivrant une signification qui lui permit de réorganiser son monde mais pas sans risque pour elle.
 
Les paroles meurtrières
 
 
Luce se trouvait dans une conjoncture particulière au moment où son père eut ce propos rejetant : « Tu es inutile, tu coûtes de l’argent à la société. » Elle est face au pressentiment de la mort de son père et donc de la perte de son service. Elle retrouve son statut d’objet rejet de l’Autre, que sa mission lui permettait jusqu’alors de tenir à distance. Le ressort de son passage à l’acte est donc à situer dans l’identification à cet objet où elle se trouve précipitée. Or, si elle déplace le motif de sa tentative de suicide sur les paroles de son père, c’est qu’elles viennent en écho à cette identification. Elle faisait remarquer que ces paroles auraient très bien pu s’adresser à son père mourant, l’intention agressive du sujet y est manifeste : lui aussi est inutile et coûte de l’argent à la société. Face-à-face mortel avec son père.
On retrouve les mêmes circonstances qui préludent à sa seconde tentative de suicide. En effet, avec le décès de sa mère, sa mission s’effondre. Elle n’est plus rien, elle est mise hors jeu. Cette éjection trouve son répondant dans les paroles de sa sœur : « Maintenant tu peux partir. » De plus, dans la scène qui entoure le décès de sa mère, elle s’était souvenue de l’avoir invitée à partir, ce qui aurait été, selon elle, la cause de sa mort. On peut se demander si l’intention meurtrière qu’elle prête aux paroles de sa sœur ne vient pas en écho au message fatal qu’elle-même a adressé à sa mère.
Au fond, dans les deux circonstances de passage à l’acte, si elle a cristallisé sur ces paroles l’unique ressort de ses tentatives de suicide en imputant à l’Autre une intention meurtrière, c’est parce que ces paroles répercutaient à ce moment-là la catastrophe subjective dans laquelle elle se trouvait, du fait de la perte de son service.
Terminons par un rêve que Luce fit un an quasiment jour pour jour après le décès de sa mère. « Je me suis vengée de ma mère », me dit-elle en annonçant le rêve : elle est à la morgue allongée sur une table, sa mère est debout devant elle silencieuse, Luce lui dit : « Je suis morte. » Elle s’étonnait seulement d’être, dans le rêve, à la place de sa mère. Quant à la vengeance, elle était évidente et ne lui paraissait nécessiter aucun commentaire. Devant mon incompréhension, elle ajouta : « Je voulais lui dire qu’elle n’avait qu’à se débrouiller seule. » Ce rêve reproduit une identification en miroir à sa mère morte. En mourant, sa mère l’avait abandonnée, or le rêve renverse les rôles, c’est elle maintenant qui la laisse tomber.
Jusqu’alors, les entretiens étaient envahis par le témoignage des persécutions venant de ses parents. Depuis qu’elle se dit vengée, elle ne parle quasiment plus d’eux, mais la persécution demeure. Elle vit très retirée, ne pouvant, dit-elle, faire confiance à personne, consacrant ses journées à la prière, échafaudant des projets de pèlerinage qu’elle ne réalise pas.
 
NOTES
 
[*] Brigitte Lemonnier, psychanalyste et psychiatre à Arras.
[1] J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 388.
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