2004
Savoirs et clinique
Mourir... un peu... beaucoup... Clinique du suicide 2
Proust ou la révolution
Pascal Lec’hvien
[*]
Rencontrée à l’hôpital après un passage à l’acte suicidaire
prémédité, cette femme va mettre en œuvre un travail pour tenter de
reconstruire la généalogie de « la lutte » qui orientait son existence depuis
l’âge de 6 ans. Quelle fonction avait-elle pour ce sujet ? Quels aménagements
en seront possibles dans l’après-coup de cet acte, mais aussi quelle limite
tragique rencontreront-ils ? À quelle place l’analyste se trouva-t-il convoqué
dans le transfert ?
Mots-clés :
Suicide, passage à l’acte, psychose, nouage, transfert..
In hospital, after a premeditated suicidal passage to the act, a
woman attempts to trace back the genealogy of the ‘struggle’ which has oriented
her life ever since she was 6 years old. What function did it play for her ?
How will she be able to negotiate it after her act ? Which tragic limits will
it meet ? Which position was granted to the analyst within the transference
?
Keywords :
Suicide, passage to the act, psychosis, knot, transference..
Alexandra a 35 ans au moment où je la rencontre à l’hôpital
dans le service psychiatrique où je travaille en tant que psychologue. Nos
entretiens débutent quelques semaines après un passage à l’acte méthodiquement
prémédité suivi d’une hospitalisation en réanimation. Alexandra associe le «
mal qui [la] ronge » à un constat terrible : « l’impossibilité de continuer
[sa] vie ». Sa douleur d’exister va de pair avec la perte d’une image stable
d’elle-même, l’abolition de toute force et des troubles aigus du cours de la
pensée : ce qui équivaut pour elle à perdre toute place dans le monde. Ces
éléments sont en effet intimement associés à ce qui fait son lien ultime à la
vie, ce qu’elle nomme sa « seule structure », à savoir son « combat ». Elle ne
peut désormais poursuivre ce combat collectif, celui qu’elle menait depuis
l’adolescence. Pire, elle n’en serait plus digne. Quelle est donc la valeur
particulière de ce combat pour Alexandra ? Quelle fonction avait-il ? Comment
s’est-il constitué pour elle comme « exosquelette » (terme venant qualifier
habituellement une formation squelettique externe chez l’animal) ? L’atteinte
de celui-ci la verra perdre toute consistance, voire toute raison de
vivre.
Alexandra est séparée de son mari depuis trois ans. Elle occupe
une fonction importante dans l’administration judiciaire, qu’elle articule à
une implication politique et à un militantisme soutenus depuis vingt ans au
sein d’organisations révolutionnaires.
Le combat domine donc la vie d’Alexandra : « Si je veux changer
le monde, s’il ne fonctionne pas, selon moi, c’est au vu des souffrances qu’il
provoque. » Il se déduit d’un constat qu’elle fait très tôt dans sa vie. Elle
vient, dit-elle, d’un « milieu protégé », où « on ne manquait de rien ». Ses
parents sont en effet tous deux médecins, séparés depuis vingt ans. Elle situe
l’émergence de sa préoccupation pour le malheur d’autrui à un souvenir de ses 6
ans. Alors à l’école primaire, elle tombe en arrêt devant une petite fille avec
un tablier rapiécé. Elle interroge sa mère qui lui répond : « Nous ne sommes
pas du même monde. » Elle se rapproche pourtant de cette enfant, malgré
l’opposition de sa mère mais avec l’autorisation de sa grand-mère, et elle se
fabrique ainsi une « nouvelle famille ». La position de sa grand-mère est
déterminante. Alexandra la décrit comme une femme intransigeante et communiste.
Ce qu’elle dit être une « rencontre avec un milieu modeste et la souffrance,
dans le sens où l’on peut manquer de quelque chose comme pour le tablier
rapiécé » va bouleverser son destin. Progressivement, elle s’installe dans un
monde différent de celui de ses parents. Ils appartiennent justement à celui
qu’elle commence à combattre : « La fracture date de là », dit-elle.
La rencontre du « tablier rapiécé » confronte Alexandra à la
question de l’énigme du manque dans l’Autre qu’elle n’articule pas aux
signifiants du phallus et du père : aucune symbolisation n’en paraît possible,
ni aucune articulation à la castration. D’où nous déduisons sa structure
psychotique. Pour autant sa réponse à cette énigme s’avère fondamentale. En
effet, elle construit un ordre du monde à travers une partition venant ordonner
deux camps : le clan de « ceux qui ont » s’oppose au clan de « ceux qui n’ont
pas », division qui va bien au-delà de la différence sexuelle. Sa position est
la suivante : elle est du côté de ceux qui manquent et en hérite d’une mission,
« un combat » destiné à abolir cette inégalité. Ce faisant, elle construit sa
position de sujet : tant en rapport à l’énigme du manque de l’Autre qu’à celle
de sa position féminine. Alexandra va donc se définir comme une femme qui
combat l’inégalité à côté de « ceux qui n’ont pas ».
L’énigme prend alors une signification tandis que la douleur
qui y est corrélée trouve un sens : « Ce que je vais comprendre, c’est que la
douleur est plus insupportable quand elle est provoquée par le système social
et politique. Depuis, je ne suis plus sensible aux chagrins individualistes :
c’est une souffrance égoïste qui se referme sur elle-même. La souffrance doit
se régler, s’atténuer par le regard sur la généralité, alors elle disparaît. »
En conséquence, Alexandra va s’assimiler à cette cause collective et se définir
exclusivement à partir de celle-ci, venant situer les termes d’un binaire à
travers une partition entre le collectif et l’individuel.
Le collectif et l’individuel
À la puberté se situe une seconde étape déterminante qui met en
jeu le corps, donc la jouissance sexuelle et l’interprétation qu’Alexandra va
devoir en élaborer. Elle se rappelle être devenue femme « comme ça du jour au
lendemain ». Sa rencontre avec la sexualité reste indéfinie : « Ce qui n’est
pas normal, souligne-t-elle, on se souvient toujours de la première fois. »
Elle produit alors ce qu’elle nomme une « surinterprétation » de sa sexualité
émergeante à partir de ses idées, déjà bien arrêtées, sur l’état du monde et
grâce à ses théories féministes. La position féminine d’Alexandra repose sur
trois caractéristiques majeures : premièrement, un principe égalitaire,
refusant toute domination d’un sexe par un autre ; deuxièmement, un libre choix
de son mode de jouissance comme de ses partenaires ; troisièmement, une «
dichotomie corps/esprit » : l’un pouvant fonctionner de façon totalement
indépendante de l’autre.
Sur ces bases, Alexandra commence sa vie de femme au service de
la cause commune, sa vie de « révoltée », et elle va devenir « révolutionnaire
» avec une énergie inépuisable, tant dans son travail intellectuel que dans son
combat militant et sa vie sexuelle. Car à partir du moment où elle va rompre
avec sa famille – dès le début de l’adolescence et ceci sans retour – la
dichotomie « corps/esprit » lui permet un usage tant de son corps que de son
intelligence sans autre limite que celle de la fatigue ou de la douleur. Ainsi
les hommes se succèdent dans sa vie sans autre mode de choix que celui d’un
désir immédiat et d’une consommation sans lendemain, sans culpabilité
encombrante, ni sentiment d’un quelconque ravalement. Elle se définit alors
comme une femme libre, affranchie de tout modèle, tout entière à son combat et
incarnant une liberté provocatrice.
Le binaire corps/esprit vient donc selon nous renforcer
l’opposition collectif/privé et ce
nouveau partage succède à la partition précédente entre « ceux qui ont » et «
ceux qui n’ont pas ». Ces binaires ordonnent désormais son rapport au sexe, aux
autres et au monde. L’un se conforte de l’autre. Ainsi, la sexualité se
pratique « au collectif », la faisant femme d’hommes indifférenciés, sans
qu’elle s’aliène à un en particulier. De la même façon, le travail de l’esprit
peut être entièrement dévolu à la cause collective, puisqu’il est émancipé de
toute préoccupation individuelle. Or cette dichotomie logique est très
cohérente sur le plan du collectif et donc de la lutte, mais beaucoup plus
délicate à vivre du côté privé. En effet, cette série d’hommes sans fin se
trouvera interrogée de façon problématique à partir de la rencontre avec son
futur mari : « Peut-on aimer Proust et se dire révolutionnaire ? » se
demande-t-elle alors. Le couple y répond par le nouage original d’un espace
intime et du combat collectif. Son mari, figure masculine d’exception, hors de
la catégorie des hommes pour lesquels elle continue à se faire la « poupée
gonflable », domine la création d’un quatrième binaire : celui qui oppose l’«
homme avec visage » aux « hommes sans visage ». Les derniers, sans valeur, sont
les hommes du « collectif » pour le corps, tandis que le premier est un homme
du privé, pour l’esprit et les sentiments. La catégorie de l’« homme avec
visage » sera essentiellement incarnée par son mari puis, dans une moindre
mesure, par un homme à qui elle s’attachera après leur séparation. Cette
répartition organise sa vie puisque sa sexualité est orientée par la définition
d’une sexualité « avec tous », régie par le « collectif ». « Et ça a bien
marché pendant longtemps », constatera-t-elle. Jusqu’à un certain point,
cependant, que nous allons chercher à préciser afin d’en situer les
coordonnées.
Cette chute nous semble repérable à partir de trois
moments-clés. Leur mise en série permet de formuler une hypothèse : leur point
commun peut se situer dans l’ébranlement des interprétations qu’avait trouvées
Alexandra de l’énigme du désir de l’Autre et de la jouissance
sexuelle.
Premièrement, la séparation du couple et la fin du « combat
pour la maternité » interviennent trois ans avant son passage à l’acte et
viendront, selon nous, mettre en place deux ordres de conséquences. D’une part,
s’abolit la localisation d’une zone « sacrée » dans son corps, en tant que
porteuse d’une vie potentielle ; en effet, la position de femme libre
d’Alexandra n’excluait pas une maternité à venir ; en témoignent sa résolution,
face à l’impossibilité de toute contraception, de garder l’enfant qui pouvait
advenir de ses relations multiples, tout comme son acharnement à devenir mère
après son mariage. En conséquence, son corps s’était trouvé mis à l’abri d’une
appropriation absolue par l’Autre en tant qu’objet sexuel livré à sa volonté de
jouissance. La dichotomie corps/esprit impliquait alors nécessairement cet
espace privé, venant l’écarter d’un ravalement du corps auquel aurait pu la
réduire sa stricte définition de femme du « collectif ». D’autre part, la
disparition du couple qui délimitait un espace privé et constituait une
référence par rapport à laquelle Alexandra se définissait aussi en tant que
femme a de grandes conséquences. La rupture la pousse un peu plus encore dans
le combat collectif et vers une exaltation de sa position féminine, désormais
affranchie de tout attachement à un « homme avec visage ». Mais ceci n’est pas
sans conséquences quant à sa position d’objet potentiel de la jouissance de
l’Autre, plus particulièrement à travers une vie sexuelle de plus en plus
débridée. Commence alors une course en avant effrénée dans la vie d’Alexandra,
désormais désarrimée de ce qui organisait une forme de compromis dans son
existence.
Deuxièmement, orientée par sa lutte, elle obtiendra, après
différents concours, une nomination à un poste prestigieux. Première femme à
accéder à une telle fonction, cette promotion tendra à l’assimiler encore un
peu plus à une position de femme d’exception, libre, voire, comme elle le dira
à ce moment-là, « invincible ». Comme il n’est pas rare dans la psychose, cette
nomination semble être venue ouvrir sous ses pieds un gouffre désormais sans
fond. De plus, elle venait, dans son cas, la soustraire au camp de « ceux qui
n’ont pas » et de son corrélat d’identification au « collectif » dans le
combat.
Troisièmement, emportée jusque-là par l’élan de l’idéal, elle
se réveille dans le cauchemar d’un viol dont elle ne peut revenir, ni même
reconstituer le déroulement exact. Une seule certitude : elle y est livrée à la
pure jouissance de deux « hommes sans visage ». Elle y est confrontée de façon
extrêmement crue au dénuement de son être et se trouve dans l’impossibilité,
inédite pour elle, de pouvoir se mettre à distance de son corps, grâce à
l’ancienne dichotomie corps/esprit. C’est en effet celle-ci qui lui avait évité
jusque-là de se trouver réduite à l’objet de jouissance de l’Autre. À l’opposé
de la montée sur scène de la « femme d’exception », elle se trouve alors
ravalée à n’être qu’un objet rebut, exclu du champ de l’Autre. Cette position
s’accentuera dans les mois qui suivent. Elle sera renforcée par l’absence de
reconnaissance de son statut de victime de cette agression sexuelle : la
justice se retournera même contre elle, remettant en cause sa parole et donc la
coïncidence de celle-ci avec la vérité qui la caractérisait comme sujet. La «
chosification », définie par elle comme « la conscience absolue de n’être plus
qu’une chose », deviendra dès lors inéluctable.
Quel a été à partir de là le cheminement de mon travail de
parole avec Alexandra ? J’ai d’abord tenté de m’écarter avec elle de cette
position d’objet innommable. L’accent a donc plutôt été mis sur l’importance de
l’esprit, de la parole, et donc du signifiant en tant qu’il trouvait pour elle
à opérer une « dichotomie » d’avec le corps et la jouissance. En ce sens, j’ai
évité de revenir sur les circonstances du viol, tout en attestant de l’horreur
de ce qu’elle avait subi et en tentant de parer au lâchage de l’Autre que
constituait l’absence de prise en compte de sa parole par la justice. À
l’opposé, j’ai soutenu sa reconstruction de l’origine et de la valeur de son
combat, un idéal qui progressivement redevint vivant. Ce travail lui permit de
renouer avec son élaboration de toujours sur le langage. Car pour Alexandra, «
le poids des mots est très sérieux
[1] ». Ainsi, dès l’apprentissage de la lecture, elle
délaissait les jeux d’enfants de son âge pour s’impliquer dans des activités
d’écriture, d’analyse et de logique, nécessaires, selon elle, à « fixer sa
pensée ». Elle poursuivit ce travail tout au long de son existence grâce à un
effort intellectuel soutenu et une culture diversifiée. Elle reprit la lecture
au bout de quelques semaines, puis l’écriture, « comme un cri », la nuit, au
prix d’un « effort inhumain ». L’écriture était assimilée à une « hémorragie »,
venant « vider son être » à travers « l’encre », « équivalent au sang versé ».
Conformément à ce qu’elle m’indiqua alors – « J’ai besoin de gens dans la
réception et pas dans la proposition » –, je lui proposai de m’adresser ses
textes. Ceux-ci, à la limite du soutenable par leur crudité et leur violence,
cherchaient à « enlever la chair jusqu’à l’os », visant ce point ultime où les
semblants n’auraient plus de place. Un apaisement est alors intervenu : son
désir de mort s’est voilé. Les séances devinrent des moments attendus et
investis par elle, tandis que divers interlocuteurs dans l’hôpital, des
infirmiers notamment, attentifs à son état, devinrent des points fixes face à
la menace toujours vive d’une déliquescence de son être. D’autres
interlocuteurs devinrent le support de constructions, comme dans l’art-thérapie
où elle put trouver à travers une relation stable et avertie le lieu
d’élaborations précieuses.
Cependant, reconstituer un lien à l’Autre et consentir à
reconnaître la fonction de protection que venaient constituer pour elle les
murs de l’hôpital nécessitèrent un long travail de consentement. Il fallut pour
cela qu’Alexandra accepte de reconnaître son malheur intime et de donner valeur
à sa souffrance « privée ». Les trois mois d’hospitalisation tournèrent autour
de cet enjeu : la place qu’elle pouvait de nouveau faire à cet espace
personnel, là où l’idéal du « combat » la poussait de nouveau à se fondre dans
le « collectif ». Elle cherchait un nouveau nouage de ces deux pôles.
Elle prit la décision de sortir de l’hôpital et de reprendre sa
place dans le combat, mais à la condition, posée par elle, de ne pas être
emportée par le « tourbillon du combat collectif » et de poursuivre son travail
sur cette « zone de l’intime ». De fait, l’investissement à corps perdu dans le
militantisme s’avérait de plus en plus problématique. Certes, ses forces
n’étaient plus les mêmes, le traitement chimiothérapique important qui avait
été prescrit la fatiguait, mais surtout le passage de son combat quotidien à
l’espace privé devenait de plus en plus difficile. Un vide l’y attendait qui
désormais l’aspirait, la plongeant dans des épisodes de dépersonnalisation très
inquiétants. L’alcool devenait alors un recours immédiat, particulièrement en
fin de semaine, lorsque son personnage de femme militante quittait la
scène.
Pourtant elle interrogea de nouveau la dichotomie corps/esprit,
et lui substitua un nouage qui, désormais, les corrélait. Elle retrouva un «
homme avec visage », mais qui, marié, ne lui assurait pas la possibilité d’un
lien unique et intime. Décrochée, par ses fonctions mêmes, du « collectif », de
« ceux qui n’ont pas », et coupée d’un recours suffisant à un espace « privé »,
Alexandra se trouva de plus en plus désarrimée de ses constructions
précédentes. En témoigne son épuisement au travail qui contrastait avec son
enthousiasme à renouer avec un militantisme de base où s’annulait toute
différence. L’écart avec sa position initiale devenait insupportable et ne
parvenait que trop lentement à se réaménager. Dans ce contexte, Alexandra
chercha de nouveau l’abri de l’hôpital. Mais elle ne put obtenir de celui-ci
une réponse suffisamment claire et rapide et elle disparut lors d’une de ces
fins de semaine devenues vertigineuses et suicidaires, sans avoir pu continuer
sa recherche d’un compromis apte à lui restituer une vie supportable.
Cette issue tragique peut appeler un commentaire. La position
de l’analyste pour ce sujet avait rejoint la série des « hommes avec visage »,
situés en place d’exception soutenant l’ensemble de ses constructions.
Cependant, la prise en charge institutionnelle impliquait une adresse
collective, laquelle a présenté une réponse incohérente sans la transmettre à
l’analyste, le mettant dans l’impossibilité de garder opérante sa position dans
le transfert.
[*]
Pascal Lec’hvien, psychanalyste,
psychologue au chgr de Rennes, chargé
de cours en dess à l’université de
Rennes 2.
[1]
J. Lacan, « Conférence à l’université de Columbia », déc. 1975,
Scilicet, n
o 6-7, Paris, Le Seuil, 1976.