2004
Savoirs et clinique
Littérature, philosophie
Poèmes féminins du seuil de la mort dans la Chine des Qing
Léon Vandermeersch
[*]
En Chine, les poèmes du seuil de la
mort de suicidées, en combinant l’acte d’écrire, typiquement
masculin, avec l’auto-immolation, élèvent le suicide féminin au niveau
d’héroisme du suicide masculin. Le contraste est frappant avec le suicide
féminin occidental d’auto-effacement dont celui de Virginia Woolf est
l’exemple.
Mots-clés :
Chine, suicide, poème féminin, veuves, chasteté..
In China, poems on the threshold of death of female suicides
combine the writing act which is typically masculine with self immolation, thus
raising these suicides to the heroic level of masculine suicide. They
strikingly contrast with the western feminine suicide type of self effacement
illustrated by Virginia Woolf.
Keywords :
China, suicide, feminine poetry, widows, chastity..
En Chine, l’époque des Qing (1644-1911) est celle qui a connu
la plus foisonnante production de dispositions réglementaires relatives au
suicide des femmes. Ces dispositions se sont succédées, non sans parfois se
contredire, sous les règnes de Kangxi, Yongsheng et Qianlong, autour de
l’institution ancienne du portique d’honneur élevé à la mémoire des femmes
s’étant donné la mort pour sauvegarder leur vertu
[1]. D’abord reprise avec faveur,
l’institution a ensuite été l’objet de règlements restrictifs tant se
multipliaient les suicides de veuves prétendument par fidélité à leur mari
défunt, mais en réalité sous la pression de l’entourage familial avide de la
notoriété apportée par l’inscription du nom de famille sur le portique
d’honneur, ou, pis, voulant à l’inverse forcer la veuve à se remarier contre
son gré pour lui faire perdre ses droits sur l’héritage de son mari
défunt.
D’autre part, beaucoup de romans contemporains mettent en scène
des suicides féminins, soit en les présentant en insignes exemples de vertu,
comme celui de la troisième fille de Wang Yuhui, au Chapitre XLVIII de la
Chronique indiscrète des Mandarins,
soit pour en tirer de sombres histoires de retour du fantôme vengeur d’une
amante flouée, comme pour celui de Shen Xiaoqing dans le
Livre étrange des quatre génies gardiens des
courtisanes de Shanghai.
De cette double image, institutionnelle et littéraire, de la
mort volontaire féminine à la fin de la Chine impériale, un numéro spécial de
la revue
Nan Nü a dégagé les traits
marquants
[2]. Je voudrais
revenir ici sur l’excellente contribution de Grace S. Fong, qui a extrait, d’un
recueil d’une vingtaine d’exemples, trois cas particulièrement significatifs de
suicidées ayant donné à leurs actes une dimension symbolique remarquable,
éclairée de « poèmes du seuil de la mort
[3] ». Le premier cas est celui d’une
certaine Du Xiaoying (1638-1654), enlevée à 16 ans par les troupes mandchoues
lors de la prise de la ville de Zhen, dans l’ouest du Hunan, et qui se jeta
dans le Yangzi pour ne pas devenir la femme du général à qui elle avait été
livrée. Le second est celui de Ling Zhinü (1806-1827), qui, veuve à 17 ans, se
laissa mourir de faim plutôt que d’être remariée par sa belle-famille. Enfin,
le troisième est le cas de Huang Shuhua (1847-1864), enlevée à 14 ans par un
militaire chinois lors de la reconquête de Nankin sur les rebelles Taiping, et
qui se jeta dans la rivière Xiang au moment où elle allait être mise en vente
par son ravisseur pour être achetée en mariage.
Les « poèmes du seuil de la mort » constituent en Chine un
genre déterminé, celui des
jieming ci
(stances de la coupure de la destinée). Leur tradition est très ancienne. Le
nom qui leur est donné est attesté pour la première fois à propos du chant de
désespoir d’un lettré de la fin des Han antérieurs (juste avant le début de
notre ère), Xifu Gong, disgracié et attendant la mort après l’exécution du
favori de l’empereur régnant, Dong Xian, dont il avait été l’ami. Mais le genre
existe avant la lettre, déjà depuis au moins deux siècles : les histoires
officielles ont conservé le texte du poème que composa Xiang Yu (232-202),
rival du fondateur de la dynastie des Han, peu de temps avant de se trancher la
gorge, à l’issue de sa dernière défaite. Ces poèmes ne sont pas attachés
seulement au suicide, ni même à la mort tragique. Beaucoup ont été composés par
des moines proches de leur fin dernière ; il y expriment leur sérénité dans
l’expérience existentielle de l’impermanence
[4]. Ce ne sont pas des chants du cygne, ultimes
expressions du sens de la vie, mais l’expression du sens de la mort. C’est
pourquoi, quand ce sont des suicidés qui les composent, ces poèmes sont
éminemment significatifs de l’esprit dans lequel leurs auteurs ont recherché la
mort volontaire.
Sous les Ming et les Qing, la multiplication des poèmes
féminins du seuil de la mort va de pair avec le développement, dans les milieux
aisés, de l’éducation des femmes aux arts et lettres. Il n’est pas rare
qu’elles rivalisent avec les hommes en poésie, en calligraphie et en peinture.
Elles y inscrivent leur féminité. Dans les poèmes du seuil de la mort, elles
exaltent les valeurs dont la femme est porteuse.
Le suicide héroïque masculin s’inscrit généralement dans la
ligne de la vertu de loyauté. Ainsi, le plus célèbre des poèmes du seuil de la
mort, celui que composa Fang Xiaoru (1357-1402), impavide contempteur de
l’usurpateur Yongle (ayant régné de 1402 à 1424), au moment où il affrontait
une condamnation au supplice du démembrement, se termine par ces vers
:
[5]
« Je ne veux que mourir pour mon seigneur, que
rechercherai-je d’autre ?
Wou-hou, hélas ! Il n’y a point là de ma faute. »
Le suicide héroïque féminin s’inscrit, lui, dans la ligne de la
vertu de chasteté. Le dernier quatrain du seuil de la mort de Huang Shuhua se
termine par ces deux vers :
[6]
« Je rendrai au Ciel et à la Terre leur souffle
infini,
Et je resterai dans la société des chastes esprits de la
porte du Ciel.
»
Mais mourir pour cette vertu féminine est élevé au niveau d’une
mort pour la vertu suprême du confucianisme, la vertu d’humanité
(ren).
Confucius donne à ses disciples cette leçon : « Un homme de
cœur, un homme pleinement homme, ne cherche pas à survivre au dépens de son
humanité. Au besoin il donne sa vie pour son humanité
[7]. »
On en trouve l’écho dans ce vers que reprennent toutes deux
Huang Shuhua et Du Xiaoying :
« Depuis les temps anciens on a toujours sacrifié sa vie pour
la vertu d’humanité (ren)
[8]. »
Cependant, remarque Grace S. Fong, ce qui confère à ces
suicides de femmes leur valeur plénière d’actes qui en appellent à la mémoire
des générations futures, c’est « la combinaison des actes d’écriture et
d’auto-immolation ». Il est indiqué dans le
Zuozhan que pour laisser un souvenir
impérissable il faut d’abord la vertu, ensuite l’acte (qui réalise cette vertu)
et ensuite
les mots pour le
dire
[9]. Par
l’écrit dans lequel elle affirme le sens de sa mort et par son héroïsme, la
femme vertueuse suicidée impose son discours à l’égal des discours héroïques
masculins. Grace S. Fong oppose ici à ses héroïnes mettant leurs morts en
exergue dans des poèmes qui en marquent le sens, les femmes qui au contraire,
avant de se suicider, prennent le soin de brûler leurs manuscrits. Pour
celles-ci, la mort volontaire n’est que le passage à la limite d’un
comportement d’auto-effacement ; pour celles-là, le passage au sublime d’un
acte d’auto-affirmation. L’écrit le signifie dans sa forme même. En effet, il
comporte en général une préface personnelle précisant presque invariablement
les éléments autobiographiques suivants : nom, lieu de naissance, arrière-plan
familial, éducation, circonstances ayant conduit au suicide, mode choisi de
passage à l’acte, appel insistant à être remémoré, injonction au lecteur.
Matériellement, sous la forme d’une note pliée et cachée dans les vêtements là
où il a le plus de chance d’être trouvé facilement, il fait corps avec la
morte. De la sorte, l’écrit devient le substitut matériel du corps de la femme,
et celle-ci va par lui pouvoir échapper au sort
ab-ject
[10] dans laquelle ce corps va tomber. L’écrit dans
lequel elle se substantifie au rang le plus élevé que puissent atteindre les
membres d’une société viscéralement littérocratique est le médium grâce auquel
se renverse le statut d’
ab-jection qui
est réservé à la femme, facilement vendue en mariage, souvent prostituée contre
son gré, toujours soumise la première au viol dans tous les moments de
désordre.
Ainsi donc, ce que nous montre Grace S. Fong, c’est que le
suicide héroïque féminin de tradition chinoise inscrit le sens ontologique de
la féminité dans le discours idéologiquement complètement patriarcal du
confucianisme lui-même. Quel contraste avec le suicide typiquement féminin tel
qu’il existe en Occident selon Julia Kristeva ! Là, l’ordre symbolique de la
soumission au père est si irrécusablement absolutisé par le monothéisme que
l’appel à la féminité ne peut être en fin de compte que générateur de folie. «
Après le surmoi, écrit la psychanalyste, le moi se perd et sombre : enveloppe
fragile, incapable de retenir l’irruption de ce conflit – de cet amour qu’avait
noué la petite fille avec sa mère et qui l’a guettée, lave noire, tout au long
de ses tentatives désespérées d’identification avec l’ordre paternel
symbolique. Les amarres du moi, de la parole, du surmoi lâchées, la vie ne
tient même plus : la mort s’installe doucement. Le suicide sans cause, ou le
sacrifice sans éclat pour une cause apparente qui, dans notre siècle, est
surtout politique : une femme peut les faire sans tragédie, sans drame même,
sans l’impression de s’arracher à une frontière bien gardée, mais comme s’il
s’agissait d’une transition qui va de soi, inévitable, irrésistible
[11]. » Transition qui est
celle d’un enfoncement muet dans le hors-temps sous la poussée du « moi qui
veut ne pas être », illustrée par la figure de Virginia Woolf marchant
calmement sous l’eau, les poches pleines de cailloux, dans le lit de la rivière
coulant au bas de la propriété de Monk’s House, le 28 mars 1948
[12].
Dans la tradition chinoise, ce qui sauve la féminité du vouloir
ne pas être, c’est qu’à la place d’une théologie, la spéculation ontologique
s’appuie sur une cosmologie qui ne permet pas de penser un
yang absolu sans
yin.
[*]
Léon Vandermeersch, sinologue,
directeur d’études à l’École pratique des hautes études.
[1]
Cf. mon article « Le suicide en Chine », dans G. Morel (sous la
direction de),
Clinique du suicide,
Toulouse, érès, 2002, p. 58-59.
[2]
Nan Nü :
Men, Women and Gender in Early and Imperial
China, vol. 3, n
o
1,
Special Theme Issue : « Passionate Women
Female Suicide in Late Imperial China », Leiden, Brill, 2001. Dans
ce volume, on trouvera une étude de la législation Qing du suicide dans la
contribution de Janet Theiss,
« Managing
Martyrdom : female suicide and statecraft in Mid-Qing China ». On
trouvera également une contribution de Paola Zamperini sur le suicide féminin
dans la littérature romanesque contemporaine,
«
Untamed Hearts : Eros and Suicide in Late Imperial Chinese Fiction
». La
Chronique indiscrète des
mandarins est accessible dans sa traduction française par Tchang
Fou-Jouei, Paris, Gallimard, 1976. Le suicide de la troisième fille de Wang
Yuhui est raconté vol. II, p. 696-698.
[3]
Grace S. Fong,
« Signifying
bodies : the cultural significance of suicide writings by women in Ming-Qing
China »,
Nan Nü,
op. cit.
[4]
Paul Demiéville avait entrepris de collecter et de traduire ces
poèmes. Ce qu’il a laissé de cette entreprise, restée inachevée, a été très
soigneusement édité par Jean-Pierre Diény sous le titre de
Poèmes chinois d’avant la mort, et
publié à l’Asiathèque, Paris, 1984. On y trouvera textes et traductions de
quarante-quatre poèmes bouddhiques et de trente-sept poèmes laïques (à
commencer par celui de Xiang Yu).
[5]
Poèmes chinois d’avant la
mort,
op.
cit., p. 195.
Wou-hou est une onomatopée impressive du
chinois.
[6]
Nan Nü,
op. cit., p. 126.
[7]
Les entretiens de
Confucius (trad. P. Ryckmans), XV-9, Paris, Gallimard, 1987, p.
85.
[8]
Nan Nü,
op. cit., p. 119 et p. 126.
[9]
La chronique de la principauté de
Lou (trad. S. Couvreur), Paris, Belles-Lettres, 1951, tome II, p.
408 ; la traduction de Couvreur est ici fautive.
[10]
Ibid., p. 108.
Sic dans le texte.
[11]
J. Kristeva,
Des
Chinoises, Paris, Éditions des Femmes, 1974, p. 45.
[12]
Paola Zamperini s’inscrit en faux contre l’interprétation de
Julia Kristeva en alléguant que « si des femmes s’enfoncent en silence dans la
mort dans une culture dominée par le Verbe (
logos/
wen) comme le sont celle de l’Occident et celle
de la Chine autant l’une que l’autre, leur suicide reste illisible et donc sans
signification »,
Nan Nü, op. cit., p.
103. Il me semble au contraire que les silences sont particulièrement
significatifs là où le verbe est important, et surtout quand la parole qui se
tait a été longtemps aussi éloquente que celle de Virginia Woolf.