2004
Savoirs et clinique
Éditorial
Geneviève Morel
Les morts ne parlent pas. Et ils ne parleront plus. C’est
pourquoi il vaut mieux parler avec les vivants, et surtout avec ceux qui sont
attirés par le suicide, d’abord comme on peut, dans la hâte et l’anticipation,
pour prévenir un geste violent, mais aussi en y revenant après coup, plus
longuement. La pudeur ne sied guère en ce cas. Il y a en effet quelque chose
qu’on ne pense pas toujours à demander aux suicidants, par fausse pudeur, c’est
: « Pourquoi ? » Sarah Kane, jeune poète anglaise qui s’est suicidée, dont
Sophie Mendelsohn et Tiphaine Karsenti analysent ici la dernière œuvre, le dit
fermement :
[1]
« Pourquoi ne me demandez-vous pas
pourquoi ?
Pourquoi je me
suis tailladé le bras ? […]
demandez
moi
pourquoi […] »
Question opaque de la cause, d’un « pourquoi » qui se dérobe à
la pensée comme au dire, et pourtant si l’on insiste, une parole surgit, qui
permet de reconstituer la logique de l’acte et parfois d’en donner au sujet
l’interprétation pour éviter la répétition, si fréquente, d’un geste tragique.
Mais, après tout, le suicide est-il un acte ? Et quel genre d’acte ? Voilà des
questions que l’on doit se poser, en confrontant notamment les théories
freudiennes et lacaniennes de l’intention et de l’acte à la philosophie
existentialiste de la liberté du sujet et de « l’inclination à la mort
[2] », comme à la philosophie
analytique du performatif (Austin). N’est-ce pas en suivant en détail ces
détours de la pensée contemporaine que nous pourrions réfléchir plus
efficacement à une politique de prévention du suicide ? Et non pas en
bombardant les élèves de Troisième d’absurdes questionnaires d’évaluation
délivrés par un aveugle pouvoir médical qui se donne bonne conscience en
accumulant de lourds dossiers sur le dos d’adolescents en plein désarroi. De
même, pour percer l’énigme du désir suicidaire, préférerons-nous, aux sinistres
études nécrophiles et autres « autopsies » psychiques pratiquées à grands frais
par l’épidémiologie du suicide, le déchiffrage patient et singulier de cas
cliniques mis en série et la lecture des tragiques et d’autres poètes dont les
textes nous enseignent la subtile intrication/désintrication d’Éros et de
Thanatos. Ainsi de ceux de Virginia Woolf, dont Jacques Aubert isole certains
mots équivoques et destinaux : « Ces mots sont pour Virginia Woolf de
véritables nœuds de “jouis-sens”, selon le terme de Lacan
[3], où se condensent la question de la vie
et de la mort mais aussi celle de la différence sexuelle », commente Franz
Kaltenbeck dans un dialogue que nous publions ici.
Le titre de ce numéro de la revue, dont le thème porte sur le
suicide, nous a été suggéré par Jacques Aubert. Dans la célèbre comptine
amoureuse qu’il a poétiquement transformée à l’occasion du colloque à la
Sorbonne sur
Clinique du
suicide
[4]
dont ce numéro reprend les interventions, il a remplacé « pas du tout » et «
passionnément » par des points de suspension. Façon de mi-dire que nous sommes
tous plus ou moins concernés par la tentation mortelle à un moment ou un autre
de notre existence ou encore que nous avons tous affaire, et tout le temps, à
la pulsion de mort masquée par les bigarrures de la vie. Le lien étroit de
l’amour à la mort est au centre de
Phèdre – « les Phèdres », devrait-on dire,
puisqu’il y en a plusieurs dont une disparue –, dont Jean Bollack déroule
l’implacable logique : « Dans la dialectique de l’amour, le boomerang est
encore autrement actif », écrit-il à propos de l’héroïne divisée, voire
écartelée par sa passion, frappée jusqu’au délire par Aphrodite, mais qui,
toutefois lucide, fait en même temps de sa mort l’arme qui la vengera de
l’homme qui l’a repoussée. Dans
Le fusil de
chasse d’Inoué, l’énigme s’écrit dans trois lettres qui mettent en
scène l’amour féminin dont Lucile Charliac montre les ravages lorsqu’il se
conjugue avec la jouissance « pas-toute ». On lira son texte en contrepoint des
« Poèmes féminins du seuil de la mort », ou « Stances de la coupure de la
destinée » : Léon Vandermeersch y décrit la terrible institution chinoise du
suicide féminin réglementaire, grâce aux lettres laissées par les héroïques
suicidées. Histoires de femmes et d’hommes suicidaires encore, en analyse ou
suivis à l’hôpital, voire rencontrés seulement l’espace d’une « présentation
clinique », que décrivent Pascal Lec’hvien, Brigitte Lemonnier, Diana
Kamienny-Boczkowski, Monique Vanneufville et Brigitte Lehaque et qui n’ont pas
supporté la perte d’un être cher, de leur position sociale ou encore la chute
d’un idéal.
Psychoses ou mélancolie freudienne ? L’image qui orne la
couverture de ce cinquième numéro de
Savoirs et
clinique est due à l’artiste suédois Johan Tobias Sergel
(1740-1814). À la mort de sa compagne, il est assailli d’humeurs morbides et de
tourments aigus qui vont jusqu’à la vision (hallucinatoire) de la défunte et,
le corps broyé par l’hypochondrie, il tente de se noyer. Dans une sorte de
journal de cette sombre période, il dessine à l’encre diverses scènes qui
décrivent son mal. « Pour finir la pièce, il faut
tirer le rideau », écrit Régis Michel qui
insiste sur
sa mise en scène en «
bande dessinée » par le sujet mélancolique
[5]. En effet, remarque-t-il, dans
Scène de deuil, le veuf inconsolable
tire, comme à regret, devant le cercueil gravé aux initiales de sa compagne, un
lourd rideau semblable à la sorte de toge qu’il a revêtue pour ces funérailles
: le parallèle est saisissant, de ce fait, entre le cercueil derrière le rideau
et son propre corps comme un cadavre voilé, comme si le dessin traçait le
destin suicidaire du mélancolique.
Après une année qui nous a durement affrontés à l’État qui, au
prétexte de la sécurité des « patients », et fort d’un rapport d’évaluation «
scientifique » (quoique controversé) de l’inserm, a décidé de confier définitivement «
les psy » à l’académie de médecine, c’est-à-dire de traiter la population,
dûment quadrillée, à coups de psychotropes agrémentés d’une rééducation ciblée
et plutôt ratière du symptôme par les tcc (thérapies cognitivo-comportementales), je
serais tentée de lire dans ce dessin de Sergel une allégorie cruelle de la
situation de la psychanalyse en France : le psychanalyste (cela ne vaut
cependant pas pour tous, heureusement) tirant le rideau sur son prochain, le
psychothérapeute, qu’il a aidé à mettre à mort, sans pressentir qu’il va y
passer à son tour… Mais nous ne laisserons pas tirer le rideau (cf. ci-dessus,
la fausse pudeur), ni ne baisserons les bras devant les tendances suicidaires,
où qu’elles se trouvent. C’est bien le pari de ce recueil …
[1]
S. Kane,
4 :48
Psychose, trad. É. Pieiller, Paris, L’Arche, 2001, p. 24. Voir
aussi, B. Prades, « Le suicide, “un partenaire entêté” »,
L’évolution psychiatrique,
octobre-décembre 2003, vol. 68, n
o 4, p. 623-627.
[2]
J. Améry,
Porter la main sur soi,
Traité du suicide, trad. F. Wuilmart, Paris, Actes Sud, 1996, p.
83.
[3]
Cf. J. Lacan, « Télévision », dans
Autres écrits, Paris, Le Seuil, coll.
« Le champ freudien », 2001, p. 516-517.
[4]
Geneviève Morel (sous la direction de),
Clinique du suicide, Toulouse, érès,
2002. Le numéro 5 de
Savoirs et
clinique reprend dans son ensemble, sauf pour les rubriques «
Devenir psychanalyste » et « Comptes rendus de lecture », des interventions aux
colloques du 8 mars 2002 à la Sorbonne et du 2 mai 2002 à Lille.
[5]
On lira ses commentaires précieux de la série des dessins de
Sergel dans le catalogue de la belle exposition qu’il a réalisée au Louvre en
2001-2002. Cf. R. Michel, « Sergel et l’invention du sujet », dans
La peinture comme crime, ou la part maudite de la
modernité, Paris, Éditions de la
rmn, 2001, p. 70-87.