Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2749203368
128 pages

p. 7 à 9
doi: 10.3917/sc.005.0007

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no5 2004/2

2004 Savoirs et clinique

Éditorial

Geneviève Morel
Les morts ne parlent pas. Et ils ne parleront plus. C’est pourquoi il vaut mieux parler avec les vivants, et surtout avec ceux qui sont attirés par le suicide, d’abord comme on peut, dans la hâte et l’anticipation, pour prévenir un geste violent, mais aussi en y revenant après coup, plus longuement. La pudeur ne sied guère en ce cas. Il y a en effet quelque chose qu’on ne pense pas toujours à demander aux suicidants, par fausse pudeur, c’est : « Pourquoi ? » Sarah Kane, jeune poète anglaise qui s’est suicidée, dont Sophie Mendelsohn et Tiphaine Karsenti analysent ici la dernière œuvre, le dit fermement : [1]
« Pourquoi ne me demandez-vous pas pourquoi ?
Pourquoi je me suis tailladé le bras ? […]
demandez
moi
pourquoi […] »
Question opaque de la cause, d’un « pourquoi » qui se dérobe à la pensée comme au dire, et pourtant si l’on insiste, une parole surgit, qui permet de reconstituer la logique de l’acte et parfois d’en donner au sujet l’interprétation pour éviter la répétition, si fréquente, d’un geste tragique. Mais, après tout, le suicide est-il un acte ? Et quel genre d’acte ? Voilà des questions que l’on doit se poser, en confrontant notamment les théories freudiennes et lacaniennes de l’intention et de l’acte à la philosophie existentialiste de la liberté du sujet et de « l’inclination à la mort [2] », comme à la philosophie analytique du performatif (Austin). N’est-ce pas en suivant en détail ces détours de la pensée contemporaine que nous pourrions réfléchir plus efficacement à une politique de prévention du suicide ? Et non pas en bombardant les élèves de Troisième d’absurdes questionnaires d’évaluation délivrés par un aveugle pouvoir médical qui se donne bonne conscience en accumulant de lourds dossiers sur le dos d’adolescents en plein désarroi. De même, pour percer l’énigme du désir suicidaire, préférerons-nous, aux sinistres études nécrophiles et autres « autopsies » psychiques pratiquées à grands frais par l’épidémiologie du suicide, le déchiffrage patient et singulier de cas cliniques mis en série et la lecture des tragiques et d’autres poètes dont les textes nous enseignent la subtile intrication/désintrication d’Éros et de Thanatos. Ainsi de ceux de Virginia Woolf, dont Jacques Aubert isole certains mots équivoques et destinaux : « Ces mots sont pour Virginia Woolf de véritables nœuds de “jouis-sens”, selon le terme de Lacan [3], où se condensent la question de la vie et de la mort mais aussi celle de la différence sexuelle », commente Franz Kaltenbeck dans un dialogue que nous publions ici.
Le titre de ce numéro de la revue, dont le thème porte sur le suicide, nous a été suggéré par Jacques Aubert. Dans la célèbre comptine amoureuse qu’il a poétiquement transformée à l’occasion du colloque à la Sorbonne sur Clinique du suicide [4] dont ce numéro reprend les interventions, il a remplacé « pas du tout » et « passionnément » par des points de suspension. Façon de mi-dire que nous sommes tous plus ou moins concernés par la tentation mortelle à un moment ou un autre de notre existence ou encore que nous avons tous affaire, et tout le temps, à la pulsion de mort masquée par les bigarrures de la vie. Le lien étroit de l’amour à la mort est au centre de Phèdre – « les Phèdres », devrait-on dire, puisqu’il y en a plusieurs dont une disparue –, dont Jean Bollack déroule l’implacable logique : « Dans la dialectique de l’amour, le boomerang est encore autrement actif », écrit-il à propos de l’héroïne divisée, voire écartelée par sa passion, frappée jusqu’au délire par Aphrodite, mais qui, toutefois lucide, fait en même temps de sa mort l’arme qui la vengera de l’homme qui l’a repoussée. Dans Le fusil de chasse d’Inoué, l’énigme s’écrit dans trois lettres qui mettent en scène l’amour féminin dont Lucile Charliac montre les ravages lorsqu’il se conjugue avec la jouissance « pas-toute ». On lira son texte en contrepoint des « Poèmes féminins du seuil de la mort », ou « Stances de la coupure de la destinée » : Léon Vandermeersch y décrit la terrible institution chinoise du suicide féminin réglementaire, grâce aux lettres laissées par les héroïques suicidées. Histoires de femmes et d’hommes suicidaires encore, en analyse ou suivis à l’hôpital, voire rencontrés seulement l’espace d’une « présentation clinique », que décrivent Pascal Lec’hvien, Brigitte Lemonnier, Diana Kamienny-Boczkowski, Monique Vanneufville et Brigitte Lehaque et qui n’ont pas supporté la perte d’un être cher, de leur position sociale ou encore la chute d’un idéal.
Psychoses ou mélancolie freudienne ? L’image qui orne la couverture de ce cinquième numéro de Savoirs et clinique est due à l’artiste suédois Johan Tobias Sergel (1740-1814). À la mort de sa compagne, il est assailli d’humeurs morbides et de tourments aigus qui vont jusqu’à la vision (hallucinatoire) de la défunte et, le corps broyé par l’hypochondrie, il tente de se noyer. Dans une sorte de journal de cette sombre période, il dessine à l’encre diverses scènes qui décrivent son mal. « Pour finir la pièce, il faut tirer le rideau », écrit Régis Michel qui insiste sur sa mise en scène en « bande dessinée » par le sujet mélancolique [5]. En effet, remarque-t-il, dans Scène de deuil, le veuf inconsolable tire, comme à regret, devant le cercueil gravé aux initiales de sa compagne, un lourd rideau semblable à la sorte de toge qu’il a revêtue pour ces funérailles : le parallèle est saisissant, de ce fait, entre le cercueil derrière le rideau et son propre corps comme un cadavre voilé, comme si le dessin traçait le destin suicidaire du mélancolique.
Après une année qui nous a durement affrontés à l’État qui, au prétexte de la sécurité des « patients », et fort d’un rapport d’évaluation « scientifique » (quoique controversé) de l’inserm, a décidé de confier définitivement « les psy » à l’académie de médecine, c’est-à-dire de traiter la population, dûment quadrillée, à coups de psychotropes agrémentés d’une rééducation ciblée et plutôt ratière du symptôme par les tcc (thérapies cognitivo-comportementales), je serais tentée de lire dans ce dessin de Sergel une allégorie cruelle de la situation de la psychanalyse en France : le psychanalyste (cela ne vaut cependant pas pour tous, heureusement) tirant le rideau sur son prochain, le psychothérapeute, qu’il a aidé à mettre à mort, sans pressentir qu’il va y passer à son tour… Mais nous ne laisserons pas tirer le rideau (cf. ci-dessus, la fausse pudeur), ni ne baisserons les bras devant les tendances suicidaires, où qu’elles se trouvent. C’est bien le pari de ce recueil …
 
NOTES
 
[1] S. Kane, 4 :48 Psychose, trad. É. Pieiller, Paris, L’Arche, 2001, p. 24. Voir aussi, B. Prades, « Le suicide, “un partenaire entêté” », L’évolution psychiatrique, octobre-décembre 2003, vol. 68, no 4, p. 623-627.
[2] J. Améry, Porter la main sur soi, Traité du suicide, trad. F. Wuilmart, Paris, Actes Sud, 1996, p. 83.
[3] Cf. J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, coll. « Le champ freudien », 2001, p. 516-517.
[4] Geneviève Morel (sous la direction de), Clinique du suicide, Toulouse, érès, 2002. Le numéro 5 de Savoirs et clinique reprend dans son ensemble, sauf pour les rubriques « Devenir psychanalyste » et « Comptes rendus de lecture », des interventions aux colloques du 8 mars 2002 à la Sorbonne et du 2 mai 2002 à Lille.
[5] On lira ses commentaires précieux de la série des dessins de Sergel dans le catalogue de la belle exposition qu’il a réalisée au Louvre en 2001-2002. Cf. R. Michel, « Sergel et l’invention du sujet », dans La peinture comme crime, ou la part maudite de la modernité, Paris, Éditions de la rmn, 2001, p. 70-87.
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S. Kane, 4 :48 Psychose, trad. É. Pieiller, Paris, L’Ar...
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[2]
J. Améry, Porter la main sur soi, Traité du suicide, tr...
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[3]
Cf. J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, Paris...
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[4]
Geneviève Morel (sous la direction de), Clinique du sui...
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