Savoirs et clinique
érès

I.S.B.N.2749203368
128 pages

p. 91 à 96
doi: 10.3917/sc.005.0091

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La « présentation clinique »

no5 2004/2

2004 Savoirs et clinique La « présentation clinique »

Un cas de mélancolie grave « Elle ne “savait” pas me voir »  [*]

Monique Vanneufville  [**]
« Elle ne savait pas me voir », dit L. à propos de sa mère, qui lui apparaît en rêve, des coupes – papiers plantés dans les yeux. La thématique de l’enfant mal aimé, l’idéalisation maternelle et le sentiment de culpabilité du sujet s’accusant de la perte de l’objet sont au cœur de la mélancolie grave dont souffre L., qui, hantée par l’objet perdu, à la fois objet d’amour et de haine, multiplie les tentatives de suicide.Mots-clés : Mélancolie, perte de l’objet, idéalisation maternelle, faute du sujet, « s’en vouloir à mort », répondre à l’appel de la morte.. « She was not able to see me » says L. about her mother who appears in her dreams with a paper knife struck in her eye. The problematics of ill-loved children, the idealisation of the mother, the subject’s sense of guilt due to the loss of his/her object lie at the core of the severe melancholia that L. suffers from. Being haunted by her lost object, which is both her object of love and of hatred, L. has been multiplying her suicide attempts.Keywords : Melancholia, loss of object, idealisation of the mother, guilt, deadly resentment, answering the call of the dead..
L. est une femme de 41 ans, d’allure soignée ; sa parole est assez lente : souvent elle attend les questions avant d’y répondre. Elle possède un bep de sténodactylo. Elle est mère de trois enfants, une fille de 22 ans, un garçon de 19 ans d’un premier mariage et un garçon de 11 ans d’un deuxième mariage. Elle est en effet, depuis trois ans, remariée à un homme qu’elle aime. Elle a fait légitimer son dernier fils, né alors qu’elle n’était pas encore divorcée ; elle a une bonne relation avec ce fils qu’elle adore, dit-elle, mais tous ces liens d’amour ne changent rien à sa volonté de se donner la mort et de multiplier les tentatives de suicide (elle s’est fait quatre injections d’air en une semaine).
Ses parents, qui étaient bateliers, ont été débarqués il y a quatre ans, sa mère est morte d’un cancer généralisé deux ans plus tard. Son père (65 ans) est à la retraite.
Lorsque nous la rencontrons, la patiente est à l’hôpital depuis cinq jours, il y avait eu d’autres hospitalisations auparavant.
L. raconte que, dans son enfance, chez ses parents, bateliers sur une péniche, « c’était l’enfer ». Elle a été élevée entre le bateau et la pension. Elle a quatre sœurs dont elle est l’aînée. Sa mère buvait et devenait alors très méchante. L. devait protéger ses sœurs dans les bagarres entre ses parents. Son père buvait au café, sa mère sur le bateau, et ils se battaient. Il la tapait jusqu’à ce qu’elle ne se relève plus. Au début, L. consolait ses sœurs, plus tard elle s’est mise entre ses deux parents. En grandissant, elle a pu protéger sa mère. Mais elle n’était pas toujours là, elle était en pension. Son père ne l’a jamais frappée, elle. Elle se rendait compte que sa famille n’était pas normale, qu’il y avait des parents qui ne se battaient pas. Elle voulait seulement qu’ils arrêtent de se battre.
Loin de la traumatiser, la naissance de ses sœurs l’avait réjouie : « Les bébés, c’est la plus belle chose au monde, j’adore ça », dit-elle en souriant. Quand elle était enfant, elle voulait quelqu’un à aimer, alors elle gardait ses sœurs et n’acceptait pas que sa mère les touche.
À l’âge de 6 ans, elle est allée en pension, une pension où il y avait beaucoup d’enfants de bateliers. C’était un ancien asile avec des barreaux aux fenêtres, l’ambiance était plutôt sinistre, ce n’était pas mieux que sur le bateau, mais étant enfant, elle avait « appris à faire le dos rond, à laisser passer ». Elle se réfugiait dans la lecture du journal, des romans ou des revues.
Vers 13-14 ans, elle allait au café avec son père pour fuir le bateau et rencontrer des copains et des copines dans les différents ports. Elle croyait à l’époque être plus proche de son père mais était surtout proche de ses petites sœurs.
Quand elle a rencontré son premier mari, elle a voulu arrêter la relation au bout de quinze jours, mais il a menacé de se suicider et a dit que ses parents la renieraient. Elle est allée trois mois travailler chez sa grand-mère, mais ça n’a pas marché, alors elle est retournée chez l’homme qui devait devenir son premier mari et était batelier. Quand elle est tombée enceinte, son père a tenu à ce qu’ils se fiancent. C’était en quelque sorte un mariage arrangé.
C’est à 18 ans qu’elle a fait sa première tentative de suicide (elle a pris de l’aspirine en grande quantité), lors du premier rapport avec son mari ; elle a trouvé ça horrible, elle dit qu’avec son premier mari c’était toujours une corvée, pas avec le deuxième. Elle ne voulait pas qu’il la touche et si elle acceptait quand même, c’était pour avoir un deuxième bébé. Il y avait des conflits constants, mais ça ne « se faisait pas » de divorcer. Elle s’occupait des enfants et du bateau. Son mari allait ailleurs, ça l’arrangeait, mais il la touchait quand même.
Ses premiers enfants, L. les a voulus. Malheureusement, six jours après sa naissance, sa fille est tombée malade. Pendant neuf jours on a craint pour sa vie et après, dès que l’enfant tombait malade, L. paniquait. Elle a alors fait une dépression qui a duré cinq mois. Personne ne s’en est aperçu : elle n’avait envie de rien, elle soignait sa petite parce qu’elle était là, elle voulait se jeter dans le canal, c’est sa petite qui la retenait, car c’était quelque chose qu’elle avait à elle, à aimer, elle pleurait tout le temps, elle avait peur de ne pas y arriver. Elle dit avoir regretté que le bébé soit là, avoir parfois souhaité qu’il disparaisse et elle s’en est voulu de souhaiter ça : c’était de sa faute, le bon Dieu la punissait, il allait la lui retirer. Elle s’en voulait à mort, dit-elle, et ces mots sont la première allusion à une culpabilité telle que celui qui la ressent peut effectivement préférer la mort.
Comme elle ne voulait pas que ses enfants aillent en pension, elle avait voulu descendre à terre, et le couple est alors devenu propriétaire d’un café à H. ; environ trois ans plus tard, elle rencontre F. qui allait devenir son second mari.
Peu après, à 29 ans, elle a fait une deuxième tentative de suicide avec du Lexomil. Elle en avait marre, elle ne savait pas de quoi. Elle est restée trois semaines à l’hôpital, ne comprenant pas ce qui se passait. Puis elle a découvert à la sortie de l’hôpital qu’elle ne supportait plus son mari. Un mois après son retour, elle a pu dire à son mari qu’elle ne le supportait plus : « C’est sorti d’un coup, dit-elle, comme si on ouvrait un grand rideau noir » (et par deux fois elle répètera cette phrase). Mariée depuis dix ans, elle décide alors de divorcer. Pendant ce temps, elle avait arrêté de voir F.
Un mois après l’hospitalisation, la séparation a lieu, et le café est vendu. L. ne sait pas pourquoi elle a attendu si longtemps avant de se remarier avec F., peut-être voulait-elle être sûre de l’aimer. Ils se voyaient dans les champs, mais jamais chez lui, ni chez elle.
Ce qui avait déclenché la deuxième tentative de suicide treize ans plus tôt, c’est le fait qu’un client du café qu’elle considérait comme un ami lui ait proposé de faire un tour (alors qu’elle aimait F. déjà depuis deux ans, en cachette). Avec le client, ils étaient devenus amis, se confiaient, se parlaient beaucoup. Elle ne pouvait pas se confier à F., il aurait été capable de tuer le père de ses enfants. Quand le client lui a proposé de faire un tour, elle a pensé qu’il la prenait pour une prostituée ! Elle n’a pas supporté l’idée que l’ami ne soit pas désintéressé. Elle a emmené ses enfants chez une sœur, est revenue au café et a pris le Lexomil. C’est F. qui est allé chercher son mari.
Vers la fin de la même année, L. s’est mise à vivre avec F. qui est soudeur, ça se passe bien entre eux. En janvier de l’année suivante, elle est enceinte alors qu’elle n’est pas encore divorcée et va encore très mal. Au début, elle avait très peur et ne voulait pas garder l’enfant, mais F. en voulait un. À vrai dire, elle a fait une dépression après les trois accouchements ; au deuxième, ça s’était passé très rapidement, mais pour le troisième, elle a complètement sombré et a été hospitalisée. Elle refusait l’enfant. Elle avait le sentiment de ne pas être capable de lui donner assez d’amour et de tendresse.
Avant d’être enceinte de F., entre le divorce et sa vie en couple avec F., elle avait fait d’autres tentatives de suicide. Quand elle essayait de se suicider, elle ne pensait plus aux enfants.
Une fois, c’était avec une bouteille de gaz dans la Renault 5. Elle ne se souvient plus pourquoi, elle avait des crises d’angoisse et avait mal dans tout le corps, des pensées confuses, la tête encombrée par des pensées négatives, des reproches. Ce qui l’a arrêtée, c’est l’idée que si F. arrivait, comme il fumait, ça allait exploser. Une autre fois, c’était avec la carabine de chasse. Elle a pensé aux petits, s’ils la découvraient avec une balle dans la tête ! Alors elle a renoncé aussi.
L. a fait des tentatives de suicide récemment, des choses qui ne laissent pas de traces, pour les enfants. Elle s’est injectée trois ou quatre fois de l’air dans les veines… Elle ne se souvient plus quand. Elle oublie tout ça régulièrement, à chaque fois. Elle adore ses enfants, mais elle n’aime pas la vie. Et si elle part, c’est toute seule !
Elle souffre continuellement dans sa tête et dans son corps. Elle dit avoir envie de mourir depuis l’enfance, elle aurait dit à sa mère : « Maman, tu n’aurais pas dû me faire ! »
Elle aime F. mais elle souffre trop, n’y arrive plus. F. s’accroche de plus en plus à elle et ça l’énerve. Elle aimerait qu’il l’aime de moins en moins pour qu’elle puisse partir. En ce moment, c’est un boulet cet amour. Il lui a dit qu’il partirait aussi. Elle se sent tenue et saturée. Elle a envie de vomir.
Avant les tentatives de suicide, elle souffre d’un trop-plein de pensées négatives, de reproches. Elle a toujours peur pour les autres, pour son fils… peur de n’importe quoi, « qu’on lui fasse du mal… qu’on lui mette une raclée ou qu’on lui fasse des manières… qu’il tombe de vélo ». Avec F. c’est pareil, s’il est cinq minutes en retard, elle est complètement paniquée. C’est comme ça depuis toujours. Elle est toujours dans l’expectative d’une catastrophe, comme quand ses parents se disputaient.
Quand la question lui est posée, elle reconnaît avoir deux fois, depuis la mort de sa mère, entendu des voix. Alors qu’elle était elle-même hospitalisée, elle l’a entendue crier : « Au secours ! »
La patiente a fait des cauchemars étranges. Elle se souvient notamment d’un rêve qui a eu lieu avant le décès de la mère. Elle rêvait que sa mère avait deux coupe-papier dans les yeux et qu’il y avait près d’elle un monsieur, un beau-père. Si elle a rêvé d’un beau-père, c’est qu’elle voulait peut-être que sa mère divorce. Or celle-ci ne voulait pas, elle aimait son mari et avait peur de ne pas s’en sortir seule. Sans doute est-ce par imitation inconsciente de la mère modèle que L. n’a pas quitté très vite son premier mari.
Quand sa mère a été hospitalisée, la patiente aurait voulu lui dire plein de choses ; un jour elle lui a demandé si elle l’aimait et sa mère lui a répondu : « Je t’aime bien. » L. se serait bien passée du « bien » ! Elle avait toujours eu l’impression que sa mère ne l’aimait pas, qu’elle était sa bête noire : « Elle ne savait pas me voir », dit-elle, et c’est ici que le rêve des coupe-papier dans les yeux prend tout son sens, évidente mise en scène de cette phrase fatale… La mère lui faisait à elle, la fille aînée, des choses qu’elle ne faisait pas aux autres : à 14 ans, elle a voulu la brûler avec un fer à repasser.
Un autre jour, alors que sa mère et son père étaient au café et qu’elle les avait rejoints avec ses sœurs, la dernière qui était tout bébé criait, elle avait faim. L. a demandé à sa mère si elle avait ramené un biberon et comme celle-ci lui dit que ça pouvait attendre, elle a demandé à son père de la conduire au bateau pour prendre un biberon. Quand ils sont revenus, la mère lui a dit : « De toute façon, tu couches avec ton père ! » Elle avait bu, elle était jalouse d’elle. C’est vrai que son père rabaissait sa mère, il disait : « Elle ne comprend rien », et il demandait à sa fille de faire les papiers. Ça a creusé un fossé de plus en plus entre la mère et la fille.
Elle n’a aucun souvenir personnel avec sa mère. À l’époque, elle ne comprenait pas sa mère (mais elle ajoute qu’elle ne comprenait personne), maintenant si. Elle pense que sa mère buvait « tellement elle en avait marre » et qu’ensuite elle perdait la tête.
L. ne répond pas quand on lui demande si elle jugeait mal sa mère, et à la question de savoir si elle avait plus d’estime pour son père, elle répond qu’ils se comprenaient mieux.
Elle pense que son père l’a aimée, mais sa mère aussi puisqu’elle voulait lui faire promettre avant de mourir de ne plus recommencer ses tentatives de suicide. Elle aurait voulu le lui promettre mais ne le pouvait pas…
Quand on lui demande si elle a envie de s’en sortir, elle répond qu’elle n’est même pas partagée, qu’aucune partie d’elle n’a envie de vivre. Il y a eu une évolution : avant, lors des tentatives de suicide, elle voulait être tranquille, maintenant, elle a décidé de mourir, c’est tout. Elle n’en peut plus. Surtout depuis la semaine dernière. Avant, quand elle venait ici, L. reprenait confiance. Pas cette fois.
Depuis le mois de mai dernier (elle était alors restée deux mois à l’hôpital, mais c’était trop court), elle ne s’est pas relevée. En mai, elle a avalé le traitement d’un mois de Léponex, elle ne se rappelle même plus avoir pris les médicaments. Depuis, elle fait sans arrêt des tentatives de suicide. Depuis mai, l’idée que c’est pire qu’un ras-le-bol est apparue. Elle se reproche d’avoir une famille extraordinaire et de ne pas lui apporter assez.
Enfant, elle avait déjà l’impression que c’était de sa faute si ses parents se battaient et elle se reprochait de ne pas assez aider sa mère.
On sent au cours de l’entretien que le tête-à-tête avec la mère morte prend de plus en plus d’importance. C’est un cas de mélancolie pure : il y a faute de la part du sujet.
L. est quelqu’un de désespéré, elle est particulièrement décidée à mourir et les liens qui pourtant comptent (elle s’illumine quand elle parle de son enfant) ne comptent pas pour elle, ce qui est rare. Se suicider est comme une habitude, elle ne sait pas combien de tentatives de suicide elle a faites. L’aggravation est très nette depuis le mois de mai.
On a l’impression que les choses se font sans elle : son premier mariage, sa vie au pensionnat… Ce sentiment d’impuissance et de dépendance envers les autres est typique du mélancolique. La patiente est incapable de se débrouiller dans une situation un peu compliquée : quand l’ami lui propose de faire un tour, elle pense aussitôt qu’il la considère comme une prostituée.
Elle pense que sa mère ne l’aimait pas, or la thématique de l’enfant mal aimé est fréquente chez les mélancoliques. Juste avant le décès de la mère eut lieu un échange très dur : d’une part le « Je t’aime bien » de la mère, d’autre part, le refus de la promesse de ne plus se suicider. La fille adresse un reproche terrible à la mère, explicite sur le lit de mort. Même s’il lui est difficile de parler de l’inceste et du fer à repasser, le portrait de sa mère comme atroce s’est peu à peu précisé dans son discours : une mère qui « se foutait » de ses enfants.
Mais la mère reste un modèle : si la patiente n’a pas quitté son mari, c’est peut-être parce que sa mère ne l’a pas fait, la mère est restée avec le père parce qu’elle l’aimait. La fille dit que maintenant elle comprend sa mère, c’est pourquoi elle veut la rejoindre.
L. aime les enfants, les siens, ses sœurs, mais à chaque naissance elle s’effondre, car la question de son insuffisance vis-à-vis des enfants et de la mère se pose à nouveau à elle, elle n’est pas à la hauteur. Elle refuse son troisième enfant comme sa mère avait négligé les siens. On entend ses autoreproches, ses auto-accusations, sa plainte d’être incapable d’aimer. Chez le mélancolique, les représentations de soi prennent les caractéristiques mêmes attribuées à l’objet d’amour : ici, ne pas savoir aimer ses enfants.
À l’époque, elle était plus proche de son père et ne comprenait pas sa mère. Elle s’interposait trop tard dans leurs bagarres, la faute vient de là : elle n’en a pas fait assez (caractéristique de la mélancolie). La faute est liée à la mère.
C’est un cas de mélancolie gravissime avec de très nombreuses tentatives de suicide (injection d’air dans les veines ; immolation ; un jour, elle se jette sous une voiture, un autre, elle avale du verre, une autre fois encore, elle se défenestre).
C’est un processus mélancolique où la mère est l’objet d’un amour intense, objet vis-à-vis duquel la patiente s’est montrée dure en ne la secourant qu’au dernier moment lors des bagarres parentales. La mère est l’objet perdu qui revient la hanter (bien avant le décès de celle-ci). Les seules hallucinations qu’elle ait évoquées se rapportent à sa mère, elle l’entend crier : « Au secours ! » Tout est de sa faute à elle, elle a laissé mourir sa mère.
Mais l’objet d’amour primitif est aussi un objet de haine. L’ambivalence amour/haine provoque les autoreproches. On reconnaît ici la lucidité des mélancoliques vis-à-vis de leur incapacité d’aimer, ainsi que les détails extraordinaires pour la réminiscence de certains moments de la vie (on trouve ça aussi dans la mélancolie).
Par ailleurs, la patiente a ce rapport un peu esthétisant à l’image, à l’apparence qui existe dans la mélancolie (le rouge à lèvres qu’elle veut mettre à sa mère sur son lit de mort, mais aussi l’apparence très soignée de la patiente).
Il y a une disjonction entre l’amour formel, imaginaire (elle conserve cette image comme une idole) et la haine, réelle, pour l’objet, intériorisée et retournée contre elle-même et contre tous les objets (elle pense toujours que les autres vont mourir). La haine est très active, plus importante que l’amour (l’image atroce, massacrée de la mère dans son rêve), la patiente a complètement perdu l’objet au niveau libidinal, il y a un désinvestissement de la réalité, la haine revient sur le sujet lui-même et le pousse à vouloir mourir.
Dans la mélancolie, qui est une des formes de psychose, c’est la culpabilité, le sentiment d’avoir commis une faute qui ressort, le sujet est coupable de la perte d’un objet (auto-accusation lors d’un deuil par exemple). Pour Freud, la mélancolie commence par une perte d’objet. Souvent il y a idéalisation maternelle (confusion entre le moi et la mère, bloc mère/fille) et la thématique de l’enfant mal aimé (que l’on trouve chez L.). On assiste à un déchaînement, dans le corps, de la pulsion de mort.
Chez les mélancoliques règnent la toute-puissance de l’objet et un surmoi strict et cruel mais pas détérioré. Les conflits intersystémiques (entre moi et surmoi) et intrasystémiques (à l’intérieur du moi) reflètent un décalage entre des normes trop élevées sur le plan éthique, culturel et intellectuel et une image pathologiquement faussée d’un soi dénué de toute valeur, voire coupable de « faute ». Les mélancoliques ne s’imposent pas (au thérapeute, à la famille et aux amis), avec eux, il faut être prudent avant d’aborder directement les conflits d’hostilité.
L’angoisse fréquente dans la psychose est celle d’« être laissé tomber ». Les mélancoliques ressemblent beaucoup aux névrosés, on trouve chez eux la même complexité.
L’équipe médicale a noté un sentiment de persécution depuis quelques années et a fait le diagnostic de « borderline », mais on peut difficilement être d’accord. Même si L., la fille de bateliers, dit qu’« on la mène en bateau », il n’y a apparemment pas de persécuteur désigné. Il n’apparaît pas du tout de paranoïa.
 
NOTES
 
[*]D’après un entretien réalisé par G. Morel, avec le Dr E. Fleury, dans le service du professeur Goudemand.
[**]Monique Vanneufville, maître de conférences en allemand à l’université du Littoral.
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