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Savoirs et clinique

2005/1 (no6)

  • Pages : 264
  • ISBN : 2749204259
  • DOI : 10.3917/sc.006.0201
  • Éditeur : ERES


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Jacques Aubert

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Je ne serais pas ici sans Lacan, ni non plus sans Joyce, ni non plus sans Lacan avec Joyce par quoi je donne une autre face, celle du commerce établi par le premier avec le second, un recueil d’études paru jadis et dont plusieurs auteurs sont ici présents. Tout ceci fait du monde et de l’encombre, encombre qui bien sûr est le mien puisque je suis en avant aujourd’hui peut-être pas vraiment à en répondre, du moins à en parler, à tenter de commencer à en articuler quelque chose. Un point se spécifie déjà, que si transferts il y a, c’est bien au pluriel qui inviterait à écrire l’affaire presque tri-ansferts avant de l’écrire encore autrement comme je serai amené à le faire, si j’ose dire, puisque je me suis aperçu en écrivant cela que mon inconscient me faisait anticiper à mon insu, le signifiant. C’est dire si le lieu et la précision de votre titre cadrent déjà le débat qui s’inscrit donc dans une configuration particulière d’être en quelque sorte triangulaire, plus précisément, d’un enseignement triangulaire. « C’est dire aussi, tout de suite et pour mémoire, que ce triangle pose d’emblée la question du quatrième terme en cause, à savoir de ce qui, là, circule : qu’il n’y a rien à voir, mais beaucoup, trop, laissé à désirer, en définitive à la jouissance. » Lacan soulignait en 1964 que cet enseignement, celui qui touche à l’inconscient structuré comme un langage, a eu dans sa visée « une fin que j’ai, dit-il, qualifiée de transférentielle ». En ce qui me concerne, son enseignement me parvint pour une large part à travers ses Écrits, avant de le rencontrer et le travail de déchiffrement qu’ils appelaient, non sans passion. Serais-je allé le voir si je n’avais déjà rencontré le Sphinx Joyce sur ma route qui m’a inspiré une passion non moins réelle ? Pour faire court, je dirai que l’accueil fait par Lacan à ma requête en 1975 doit quelque chose à un rapport que nous avions en commun avec Joyce comme porteur d’un savoir supposé et j’avancerai que l’affaire pour Lacan remonterait à sa rencontre, entre les deux guerres, avec les figures de Joyce. Les figures oui, il y a un certain flou, un certain flottement avec la manière dont il a parlé de sa rencontre avec l’Irlandais, qu’il aurait rencontré, croisé en chair et en os. Le Joyce qu’il a connu à 20 ans, s’agit-il de l’homme, s’agit-il des textes ? À coup sûr, enfin manifestement, des textes, et sans doute dès la célèbre lecture de décembre 1961 dans la librairie d’Adrienne Monnier où, et c’est intéressant je crois, la lecture des textes originaux de Joyce en anglais était suivie de premières tentatives de traduction. J’avance encore que Lacan aurait de quelque manière supposé à Joyce un savoir sur l’énigme d’une particulière écriture et d’un particulier discours qui, manifestement, était le sien à partir d’Ulysse, et dans sa suite avec Finnegans Wake, une écriture incontestablement du côté du poétique avec la jouissance supposée qu’il apporte. Cette écriture énigmatique aurait continué à insister pour lui dans les textes de Work in progress publiés à Paris, précisément courant des années 1920 et au fil des années 1930. J’utilise ici le mot de poétique parce que c’est celui que l’on trouve dans certains textes qui ont été reproduits avec sa thèse sur les schizographies ; c’est le terme qu’il utilise, où il insiste justement sur cette dimension-là qui me paraît d’autant plus intéressante que nous sommes au moment où la linguistique en tant que science se développe et se diffuse en quelque sorte. Non seulement il y a le Cours de linguistique générale de Saussure de 1916 mais il y a aussi les textes de Sapir, de Jespersen, sur le langage qui remontent en gros aux environ de 1921, donc, pour faire allusion à la remarque de Foucault, au moment où le langage se manifeste comme objet de science, réapparaît l’énigme de son autre face qui est sa face de création poétique, l’interrogation sur la littérature comme telle, sur l’énonciation poétique. Et, bien évidemment ce n’est pas par hasard que dès les années 1930, Joyce sert de… enfin on peut penser qu’il contribuait, puisque Lacan parle justement de cette rencontre, se souvient de cette rencontre, que Joyce peut avoir contribué à ancrer Lacan dans cette interrogation qui est manifeste. On pense également à l’importance de Pichon à la même époque. J’estime qu’il posait directement la question de l’acte en cause dans l’énigme, c’est-à-dire le pourquoi de cette écriture avec, d’une part son ressort, l’énonciation qui se situerait du côté de l’amour et de la tromperie, la tromperie de l’énoncé dissimulant une position d’énonciation, d’autre part ses effets de jouissance. J’avance que s’ébauche, à ce moment-là, un transfert littéraire de Lacan à Joyce, d’un Joyce praticien d’une écriture supposée détentrice d’un savoir touchant le sujet. Tout au long du séminaire sur le sinthome, il insiste sur l’art de Joyce et il en pointe d’ailleurs les effets dans le propre discours qu’il m’avait amené à tenir dans le séminaire. Je dis bien praticien, car est en cause pour lui l’énigme du savoir-faire d’un écrivain. C’est pour le coup que l’on pourrait parler pour lui de transfaire. Pour décrire le style de Lacan, on a coutume d’évoquer Mallarmé, ce fut peut-être le cas un temps ; il n’empêche que l’on voit bien, dans le second Joyce le symptôme plus particulièrement, une tentative pour écrire en Joyce, en langue Joyce, et d’en tirer la jouissance qui le caractérise peut-être. Je souligne que la ligne de recherche de Joyce, qui est celle d’une écriture adéquate à l’épiphanie en tant que celle-ci est événement de corps en même temps qu’événement d’écriture, vise à traiter au plus près une expérience. Elle n’est pas discours sur ou à propos de cette expérience. Ce traitement est celui où le conduit son rapport particulier au symbolique – j’essaie d’avancer, mais ce sera l’objet de la discussion – à une paradoxale Bejahung du non, qui pose comme un envers réel du discours, et ce serait là l’effet de la dimension et du mouvement de la tromperie comme issue du discours esquivant la problématique du vrai et du faux. N’est-ce pas là que l’on pourrait situer ce qui fut à l’œuvre dans cette circulation de passions à trois que Joyce a mise en branle pour Lacan, comme pour moi, si tant est que nous adhérions à la remarque de Lacan sur l’amour qui est révélé dans le transfert comme dans sa fonction de tromperie ? J’en reste ici pour l’instant puisqu’il y a là, évidemment, des points qui sont à débattre, je crois, dans ce groupe.

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Sophie Mendelsohn

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Donc, je rebondis sur le non puisque je souhaite vous interroger et m’interroger à partir de votre article intitulé « La voix de Joyce et son ego » sur les conditions de l’avènement de la négativité joycienne et sur ses effets quant à la structure du Finnegans Wake. Le nego donc auquel vous vous référez permet dans cet article de donner une histoire au concept lacanien d’un ego joycien. Il ne s’agirait pas, en effet, dans le cas de Joyce d’un moi ni d’une identité ; à la voix qui s’élève des premiers textes autobiographiques de l’écrivain se rattacherait un sujet placé dans la position exactement inverse de celle qui sera la sienne dans les déploiements ultérieurs de son œuvre. De la voix comme nego dont l’épiphanie, dans les premiers écrits, est la manifestation radicale, il passera effectivement à la lettre écrite comme ego dont le monologue de Molly Bloom à la fin de Ulysse pourrait être le manifeste. Du nego à l’ego, du négatif comme seule stance possible du sujet au positif comme assentiment de l’être, tel est le mouvement que vous nous proposez de parcourir dans cet article, dont le titre ouvre d’emblée sur ce néologisme nego qui se trouve être précisément le premier néologisme de toute la série de ceux que Joyce façonnera. Ce n’est certes pas un hasard s’il porte précisément sur la négation. Vous voyez dans ce mouvement négatif une étape essentielle dans la réappropriation joycienne de la langue puisqu’il en va là de la possibilité du passage à lalangue comme lieu même de l’ego. C’est d’en passer notamment par la négation du nom littéraire qu’il s’est donné – Stephen Daedalus – que Joyce pourra accéder à son nom en propre. Ainsi dans Ulysse, soulignez-vous que Daedalus est l’homme du non. Il se pose en s’opposant, dites-vous ; or, dans l’œuvre suivante, le work in progress appelé à devenir le Finnegans Wake, c’est dans le titre même, dans le nom de l’œuvre que s’inscrit la négation, on peut en effet entendre dans Finnegans « fin » et « negans », le « negans » du latin et la « fin » en français. N’est-ce pas tout le programme de l’œuvre qui tient dans ce titre ? Plus besoin de dire non, le non est signifié dans la langue même, et c’est là-dessus que portera plus précisément ma question dans la structure quaternaire de l’ouvrage. L’histoire de la construction de l’ensemble du Finnegans Wake est importante de ce point de vue. Joyce a travaillé par grandes masses équilibrant peu à peu les livres 1 et 3, logeant ensuite le livre 2 au centre, il parle souvent d’une montagne qu’il creuserait des deux côtés en espérant que les tunnels se croiseront bien au milieu. L’ensemble ainsi formé par ces trois parties est organisé selon un principe que Joyce souhaite faire apparaître comme répondant à une rationalité spécifique. Ceci renvoie à son idée très tôt apparue que la grammaire est une science et que le langage est ainsi organisé selon des principes invisibles qui en rendent raison, son travail visant, à partir de là, à faire venir à la surface des mots la raison même de la langue telle qu’il la conçoit. Beckett souligne dans un article intitulé « Dante… Bruno… Vico… Joyce » (un article non traduit en français, donc je lis en anglais) : « Here is direct expression – pages and pages of it. […] Here form is content, content is form. You complain that this stuff is not written in English. Is not written at all. It is not to be read – or rather it is not only to be read. It is to be looked at and listened to. His writing is not about something ; it is that something itself [1]  S. Beckett, « Dante… Bruno. Vico… Joyce », in Our Examination... [1] . »

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La position de Beckett est ici étonnamment proche de celle de Lacan lorsque celui-ci constate : « Lisez les pages de Finnegans Wake sans chercher à comprendre. Ça se lit, ça se lit, mais, comme le faisait remarquer quelqu’un de mon entourage, parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui a écrit ça. » Cette jouissance dont parle Lacan, n’est-ce pas précisément ce que Beckett appelle à regarder, à écouter ? Il n’y a guère que cela à faire, suggère-t-il, face à une pareille œuvre. La jouissance à l’œuvre dans la langue se retrouve également dans la construction de l’œuvre. Ainsi aux trois premières parties d’abord construites s’en ajoute une quatrième qui fait fonction d’élément irrationnel mais essentiel, venant perturber la belle ternarité logique antérieure et construire, comme Joyce l’écrit à son mécène Miss Weaver à qui il se présente comme celui qui viendrait de fabriquer une machine révolutionnaire. Voilà ce qu’il lui écrit : « Toutes les machines que je connais ne vont pas, simplicité, je fabrique une machine à une seule roue sans rayon naturellement, la roue est parfaitement carrée, vous voyez ce que je veux dire n’est-ce pas, attention, je suis extrêmement sérieux, n’allez pas croire qu’il s’agit d’une histoire idiote de souris et de raisin, non, c’est une roue, je le proclame et elle est absolument carrée. » La quadrature du cercle décrit la construction impossible du livre qui se termine sur une phrase inachevée « l’onde de l’ » sans point final nous faisant revenir au premier mot en ouverture riverrun. Le livre est donc divisé en quatre parties, Joyce se réfère même dans ses notes sur cet ouvrage par un signe qui est un carré, donc cette roue carrée tourne malgré tout tant bien que mal puisque la fin renvoie effectivement au début et vice versa. Joyce réalise ainsi l’irréalisable, au titre du négatif au sens strict puisque le titre inscrit le procès de l’œuvre sous la bannière de la fin et du négatif Finnegan. Pourrait-on considérer que cette roue carrée est la mise en forme et même en acte, l’aboutissement de ce qui se jouait à l’époque des noms propres à l’époque d’Ulysse ? La négation telle qu’elle est alors posée par Stephen Daedalus et qui donne un nego, ego, à l’auteur par l’effet de désaliénation radicale qu’elle permet, prend dans Finnegans Wake un autre visage. Elle n’a plus à être énoncée, elle est réalisée, un impossible devenu possible. Lacan ne figure-t-il pas, dans le séminaire de 1975, le nœud de Joyce par un quatrième rond rendant possible l’impossible d’un nœud borroméen à trois ronds qui ne tiennent pas ensemble ? Peut-on penser alors que la négation à l’œuvre dans Ulysse laisse place à une activité créatrice dans Finnegans Wake ? Ce qui en fait, dans une certaine mesure, une œuvre indépassable parce que pleinement aboutie, par là même particulièrement fascinante comme en témoigneront encore dans mille ans les universitaires…

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Jacques Aubert

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Je voudrais reprendre ici sur un point, parce que à partir de ce texte, que j’ai commis jadis sur la question de la négation ou du nego, je me suis rendu compte, à la fois en vous relisant et en me relisant, que j’avais laissé en plan un certain nombre de choses que j’avais eues en tête au moment où je l’avais rédigé, mais j’avais été un peu bousculé par l’éditeur, enfin bref, j’avais des tas d’excuses pour ça bien sûr, alors ça m’amène à apporter une ou deux précisions sur cette question du nego. Je voudrais tout d’abord rappeler pour ceux qui n’ont pas eu l’article sous les yeux, que c’est tiré d’une première ébauche du Portrait de l’artiste, un petit texte qu’il a écrit dans la hâte, qui est un texte absolument magnifique du début de 1904, quelques mois avant de quitter Dublin, et où il présente l’artiste comme ceci : « son Nego écrit… », il est remarquable qu’il dise le mot « écrit », « … écrit au milieu d’un cœur où s’unissaient le baragouin de colporteurs juifs et les clameurs des gentils fut rédigé vaillamment tandis que les vrais croyants prophétisaient que l’athéisme serait frit et fut lancé contre les enfers obscènes de notre Sainte Mère ». Alors, je crois qu’il n’est pas indifférent de voir le contexte de cette affaire-là. J’insiste sur le fait que ce Nego est écrit, il l’écrit avec une majuscule, il est intéressant qu’il ait écrit la lettre, il est remarquable aussi que de la sorte il transforme un pronom en verbe mais en même temps en substantif, donc il y a un jeu sur les parties du discours qui est tout à fait remarquable et il est bien montré que c’est en opposition au discours de l’Église. C’est donc une première remarque.

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Ce qui me paraît intéressant dans l’affaire, c’est qu’il pose un non là, il en fait son cri de guerre mais cette affirmation a évidemment quelque chose de paradoxal, parce que c’est une affirmation positive et en même temps une négation. Et c’est ce qui m’avait amené à évoquer cette Bejahung du non, du non dont on remarquera qu’il arrive à fabriquer ici l’équivalent de l’équivoque du français non-nom en recourant au latin. Il fabrique un nom à partir de la négation, ce qu’on ne peut pas faire avec l’anglais. On voit donc qu’il passe par la langue chère à notre Sainte Mère l’Église, celle qui parcourt son subconscient et son œuvre et il y aurait donc affirmation qu’il y a du discours et en même temps quelque chose qui est de l’ordre de la négation qui introduit dans le discours quelque chose qui est de l’ordre de l’équivoque, de la méconnaissance, toute une mise en cause du discours en tant que forme linguistique de communication visant le vrai et le faux. Donc il ne met pas en cause les racines de l’existence du discours mais son fonctionnement, en introduisant les catégories du suspens, de l’équivoque et en définitive sans doute de l’énigme. Voilà ce que j’avais à l’esprit, et du coup, comme vous le faisiez remarquer dans une conversation privée il y a quelques instants, ça pouvait peut-être renvoyer à la question des discours tels que Lacan les a établis.

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Annie Tardits

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Je voudrais témoigner ici de l’étonnant nœud transférentiel Lacan-Aubert-Joyce dans la mesure où un psychanalyste désormais a affaire à ce tri-ansfert comme Lac… euh (rires), comme Jacques Aubert vient de le nommer, le lapsus court. Tout à l’heure quelqu’un a dit Joyce pour Aubert, bien, je dis Lacan pour Joyce, bien, voilà… Pour Aubert donc, en effet, un psychanalyste a affaire à ce tri-ansfert lorsqu’il s’essaye, lorsqu’il tente de rencontrer, pour reprendre une métaphore de Foucault appliquée à Freud, la couture énigmatique de Joyce à son texte. Lacan se dit interdit devant l’entreprise de Joyce de se faire pur symptôme du rapport au langage dans sa façon quasi divinatoire de viser par son art un quatrième terme qu’il introduit avec le sinthome. En le supposant hérétique de la bonne façon comme lui, il lui suppose donc un savoir sur le sinthome et non plus seulement sur la lettre.

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Nous héritons de Lacan la question de cette reconnaissance par Joyce du sinthome et donc du repérage que nous pouvons faire de cette reconnaissance dans le texte de Joyce. Nous pouvons soutenir que l’accomplissement « wakien » du sinthome suit le sillon creusé par l’écriture épiphanique du départ. Il importe donc de revenir encore et encore aux épiphanies et en particulier à celle que nous avons pris l’habitude d’appeler l’épiphanie zéro consignée dans Stephen Hero et non répertoriée dans le recueil. Dans les six lignes qui décrivent l’incident trivial, les blancs de la page donnent à entendre l’épaisseur du silence qui désarticule la syntaxe et le signifiant, produisant une énigme en lieu et place d’un dialogue – entre une jeune fille et un jeune homme. La jeune fille est présentée comme l’incarnation parfaite de la paralysie irlandaise. Cela était dans mon souvenir, au titre du préconscient dirait Freud, lorsque j’écoutais en juin dernier l’enregistrement de la voix de Joyce lisant un passage de son livre de la nuit, de son livre du rêve à lui. L’entendu de la langue du rêve, de sa langue du rêve, de sa façon singulière de défaire la signification et de donner à entendre la lalangue, me fit penser à une remarque de Jakobson sur l’aphasie. Me vint alors la pensée que la première nouvelle des Dublinois, « Les sœurs », mettait en scène le symptôme aphasique. Je relus donc la nouvelle rapidement pour découvrir que c’était un faux souvenir, le texte ne mentionne pas l’aphasie, mais là encore, la paralysie. Reprenant alors la traduction de Jacques Aubert dans le premier tome de la Pléiade, je compris que le faux souvenir s’était fabriqué avec son interprétation à lui, Jacques Aubert, de l’ambition de Joyce. Je le cite : « Joyce veut faire parler l’aphasique, c’est le sens de ses nombreuses références à la paralysie de Dublin. » Je relis donc la nouvelle, d’un peu plus près cette fois, avec la question qui nous vient de Lacan – comment Joyce a-t-il reconnu la nature du sinthome ? – avec l’interprétation de Jacques Aubert de la paralysie en aphasie et avec son précieux travail d’édition du texte joycien. L’apparat critique nous permet de lire l’écart décisif entre la première version publiée en 1904 – Joyce a 22 ans – et la réécriture deux ans plus tard de la nouvelle version. Au début du texte de la nouvelle version, une remarque sur les mots est substituée à la remarque de la première version sur la Providence. La deuxième version précise que le prêtre simoniaque et paralytique avait introduit l’enfant à une casuistique du péché et à la prononciation correcte du latin … le fameux latin. Enfin, cette version introduit un rêve de l’enfant : au cœur de ce rêve, le murmure énigmatique du prêtre, son sourire mouillé tout aussi énigmatique, de longs rideaux de velours, une lampe. La lampe du rêve peut-elle nous dire quelque chose sur la lanterne à la lumière de laquelle Joyce examine les phénomènes de langage ? Ces phénomènes de langage, ce sont les mots qu’il s’applique à vider de leur sens et qui deviennent des paroles admirables pour son trésor. C’est sa maison de mots et sa maison de silence, c’est sa « forgerie » de mots lettres à lettres ou de cris par une pure combinatoire de voyelles. Car telle était sa façon – de très jeune homme – de s’adonner à l’art. Avec les mots comme avec toute chose, il allait au cœur, là où est le siège de la signification – c’est comme ça qu’il en parle, lui. La nouvelle Les sœurs se termine sur une scène saisissante et énigmatique : la lampe du bedeau découvre le prêtre disparu dans la chapelle, assis au fond de son confessionnal, avec l’air de rire doucement tout seul. La sœur du prêtre défunt précise : « Ça leur a fait penser qu’il y avait quelque chose qui n’allait plus. » Au-delà du calice brisé – l’incident fut-il réel ou la version officielle d’une simonie ? –, au-delà du symptôme médical – s’agit-il d’une hémiplégie, d’une parésie, d’une aphasie ? –, qu’est-ce qui est touché ici au cœur de la Maison de Dieu, c’est-à-dire de la maison du Père ?

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Il importe ici de tenir la corde de l’interprétation de Jacques Aubert de la paralysie en aphasie. Dans une conversation récente avec lui à propos de ces questions, il se demandait ce qu’il advient, canoniquement parlant, de l’efficace de la parole sacramentelle lorsque la parole du prêtre est altérée radicalement. On peut penser qu’au-delà de la question casuistique, le bris du calice et le rire dans le confessionnal métaphorisent l’altération radicale du sacrement, c’est-à-dire de ce qui est au cœur de l’ordre symbolique où l’enfant de la nouvelle trouve son assise. On peut avancer – je ne fais que l’avancer – que l’efficace supposée de la parole sacramentelle, et en particulier de la formule eucharistique, a quelque rapport avec l’opération de la métaphore telle que Lacan a pu l’élaborer avec la métaphore du Nom du Père. L’atteinte portée au cœur du sacrement engage le prêtre de la nouvelle, et avec lui l’enfant, dans la métonymie des débats casuistiques, loin – comme l’écrit Joyce – de la simplicité de l’acte à laquelle l’enfant avait cru. Trahison en effet, comme l’avait évoqué Jacques Aubert, faille du symbolique. J’espère que l’évocation de ce moment de travail aura permis de saisir que le nœud transférentiel Lacan-Aubert-Joyce ne va pas sans une supposition de savoir à l’endroit de Jacques Aubert, de sa façon singulière d’être mordu par le texte joycien, et de s’en faire pour nous, pour Lacan d’abord et pour nous encore, le passeur.

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C’est ce qui me conduit une fois encore à vous interroger : faire parler l’aphasique, comme vous l’écrivez, est un énoncé équivoque ; il peut s’agir de permettre à l’aphasique de recouvrer la parole, mais il peut s’agir aussi de faire entendre la parole de l’aphasique dans son trouble, de faire entendre ce qu’elle nous enseigne sur le langage, la langue et la lalangue. Pourrait-on considérer que l’écriture de Joyce est, au moins tendanciellement, une écriture de la métonymie – et non pas une écriture métonymique – possible à partir de la reconnaissance d’un trouble de la métaphore, un trouble que la nouvelle Les sœurs métaphorise, constituant un des points-nœuds du texte joycien ?

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Jacques Aubert

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Oui, écriture de la métonymie dont nous avons un peu parlé. Ce qui me frappe là, et je me réfère plus à ma pratique qu’à autre chose, il me semble que c’est dans la lecture de cette écriture qu’il y a métonymie, enfin, la ligne métonymique, la dimension métonymique, elle n’est pas – je crois que nous sommes d’accord pour le dire – comparable à ce qu’on trouve chez Wolfson ou des gens comme ça. Elle n’est pas dans le texte mais dans la lecture que l’on fait, et je crois que la question de la lecture revient comme essentielle. Je pense à cette remarque faite par Joyce dans les années 1930 à une dame à qui il avait lu un fragment de Finnegans Wake et qui lui avait dit : « Mais ce n’est pas de la littérature ! ». Et il avait dit : « C’en était, c’est-à-dire lorsque je vous l’avais lu. » C’est dans la lecture que les choses se passent et non pas dans une espèce d’immanence du texte et c’est la raison pour laquelle j’avais tendance à insister sur cette question du discours – c’est une question que je pose aux analystes – lorsque Joyce dit « l’analyse, l’analyse, la confession est là depuis longtemps, enfin je veux dire l’Église pratiquait ça ». Il fait une espèce de rapprochement, d’équivalence… condescendante. Il n’empêche qu’il y a cette histoire du confesseur qui revient dès la première nouvelle des Sœurs puisqu’au fond, c’est de le trouver riant dans le confessionnal, on peut dire que c’est parce que, justement, s’est trouvée présentifiée une espèce de dérision de la confession, qu’on a trouvé que quelque chose n’allait pas au regard de l’Église précisément et au regard du commun des fidèles, des mortels en tous les cas, je ne sais pas. […] On peut être tenté de rapprocher cela d’un autre texte : s’agissant des premiers poèmes qu’il a écrits, Joyce dit qu’il écrivait des poèmes qui lui permettaient d’occuper la position de confesseur et de confessé. Il me semble qu’on a là un aspect de cette espèce de mise en cause du discours, puisque précisément ce qui est en cause là, c’est l’énonciation. Où se trouve dans cette affaire l’énonciation ? […] N’a-t-on pas là, dans cette remarque – vous voyez, je vais être prudent – quelque chose qui permet de comprendre pourquoi Joyce dit dans Finnegans Wake : « je peux me psychanalyser quand je veux »… ? Trêve de plaisanterie, est-ce que justement ce que j’essayais de pointer, probablement tout à fait mal à propos, dans cette Bejahung du non, quelque chose qui permet d’envisager un procédé, un dispositif discursif d’où le dispositif analytique pourrait trouver son origine, cette mise en cause de ce qu’il est convenu d’ordinaire d’entendre par discours, c’est-à-dire – là je me réfère à une définition classique – une expression régie par une forme linguistique de communication et dont le sens peut être développé par transitions successives jusqu’à ce qu’il soit déterminé vrai ou faux. Là, on voit bien que l’on peut concevoir une mise en cause du discours qui n’est pas la mise en cause dans son existence mais dans son fonctionnement, et c’est ce qui me paraît être le cas avec Joyce. C’est-à-dire que dans toute sa recherche qui est d’un discours, il y a une continuité : son discours est une recherche, est un creusement, en quelque sorte, des fondements du discours, de l’envers du discours tel que je viens d’essayer de le définir. Voilà la question du vrai et du faux, la question des transitions successives, tout ceci à partir des choses qui sont de l’ordre de l’équivoque en particulier… et en particulier de l’équivoque portée par la parole telle que ça apparaît justement dans Finnegans Wake.

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Geneviève Morel

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Oui, en fait à travers ce tri-ansfert, puisque c’est le mot d’aujourd’hui, ce tri-ansfert Lacan-Joyce-Aubert dont Jacques Aubert est pour nous maintenant l’héritier, je me suis intéressée à un autre tri-ansfert opaque qui est celui de Joyce sur Jung et qui tourne autour de sa fille Lucia […]. Je vous rappellerai d’abord la thèse que formule Lacan à propos de la famille Joyce qui porte sur la création du sinthome : le sinthome de Joyce, dit Lacan, vient suppléer à la carence de son père, John, que Lacan articule comme une démission, une Verwerfung de fait. John Joyce n’a rien appris à son fils, il a tout délégué aux jésuites et à l’Église catholique, le fils a dû soutenir son nom propre avec son œuvre parce qu’il ne pouvait se soutenir du nom de son père. On voit, dans Le portrait, comment Simon Daedalus – père de Stephen qui est l’alter ego de l’auteur – cite des paroles de son père qui témoignent déjà de la carence de son grand-père. On peut donc remonter sur trois générations de pères carents. Le sinthome est conçu comme la réparation ou la correction d’une faute structurale primordiale due ici à la carence paternelle et qui se manifeste par un nouage indu dans le nœud qui représente le sujet dans le monde borroméen où nous fait évoluer Lacan. Le sinthome consiste en la façon singulière qu’a Joyce de traiter par l’écriture un symptôme de départ. Lacan affirme que l’œuvre de Joyce témoigne de ce que l’art peut viser ce qui se présente d’abord comme un symptôme, déjouer ce qui s’impose du symptôme. Il s’agirait dans le cas de Joyce du symptôme des paroles imposées. James-Stephen confie dans Le portrait de l’artiste en jeune homme que, tout petit, il apprenait par cœur les paroles échangées entre son père et son oncle en les répétant sans les comprendre. Il espérait ainsi avoir accés au monde réel. Au moment de la mort de son père en 1931, James disait que la voix de celui-ci avait pénétré son corps, il l’entendait lui parler, il se demandait où était alors son père mort. La thèse de Lacan est qu’à partir de ce noyau symptomatique initial de paroles imposées, il a, Joyce, par l’intermédiaire de l’écriture, décomposé la langue anglaise en la laissant s’imposer à lui. Son art n’est pas simplement une défense contre la parole imposée, puisqu’au contraire la parole s’impose de plus en plus à lui dans son caractère phonématique au point de détruire la langue anglaise après avoir été transcrite dans l’écriture. Finnegans Wake témoignerait du résultat de cet exercice prolongé pendant des années et qui absorbait toute l’énergie de Joyce, devenant plus réelle que toute autre réalité. La parole imposée y est sans cesse transmutée en écriture. Dans les trois articles fondamentaux qu’a cités Franz et qu’a repris Sophie, donc dans ces trois articles fondamentaux de Jacques Aubert, est situé comme un moment tournant, voire une césure dans la constitution du sinthome joycien, le séjour de huit mois à Rome de l’écrivain en 1906-1907. Joyce y aurait rencontré la mort et se serait libéré de la paralysie de Dublin dont il était lui-même prisonnier. Ce moment serait notamment repérable grâce à un changement dans la signature de ses œuvres : l’écrivain laisse tomber Stephen Daedalus, le nom du père de l’art, le premier sculpteur qui a libéré les statues de leur paralysie en séparant leurs pieds, pour adopter son propre nom. Après ce voyage à Rome, il termine Dubliners par The Dead, la dernière nouvelle du recueil, et entame la réécriture du Portrait après la naissance de Lucia, qui est son second enfant. Or Lucia devint schizophrène. Lacan émet l٨ypothèse que le symptôme de la fille était dans le prolongement de celui du père, les paroles imposées. James aurait démontré à son tour sa carence paternelle par sa croyance en la télépathie de sa fille. Plus exactement, plus elle délirait et plus il la croyait douée de seconde vue ; il attachait la plus grande attention à ses intuitions qu’il trouvait stupéfiantes. Cette croyance aveugle est l’indice d’un rapport à son propre symptôme. Plus exactement, la croyance inconditionnelle de Joyce en la télépathie de sa fille et en ses affirmations fantaisistes montre que cette télépathie est dans le prolongement de son propre symptôme. Il croit en son symptôme, donc il la croit. Joyce défendait ainsi Lucia contre les médecins, il croyait même que lorsqu’il sortirait de la longue nuit de Finnegans Wake, son Work in Progress, sa fille, elle aussi, sortirait des ténèbres (c’est une notation d’Ellmann), comme si sa fille avait un rapport étroit avec son sinthome en tant que cette dernière œuvre l’incarne au mieux. Lorsque Lucia allait mal, Joyce souffrait d’hallucinations auditives, faisait des cauchemars et était déprimé au point de ne plus pouvoir travailler à son livre. D’ailleurs, il se croyait, lui aussi, doué de double vue lorsqu’il écrivait ; il citait volontiers Oscar Wilde : « Mon art n’est pas un miroir offert à la nature, c’est la nature qui reflète mon art. » Il pensait avoir prévu, dans ses ouvrages, des événements ultérieurs de la réalité ; il croyait par exemple que le suicide de son ami de collège, Cosgrave, ex-rival auprès de Nora et prototype du Lynch d’Ulysse, était en accord avec la prophétie que fait Stephen Daedalus à propos de ce personnage dans l’épisode Circé : Judas sort et va se pendre. Lacan fait un curieux raisonnement. Pour lui, la télépathie est la suite logique des paroles imposées : il le déduit d’une présentation de malade où le patient dit avoir souffert du premier symptôme – les paroles imposées – puis du second sous la forme de télépathie émettrice. Lacan met l’accent sur l’ambiguïté de ce symptôme, normal et pathologique. Normal, car nous dépendons tous de paroles qui nous sont imposées, parfois avant notre naissance et qui n’en finissent pas de résonner au cours de notre vie. Mais nous ne voulons pas savoir, nous ne nous apercevons pas que la parole est un parasite, la forme de cancer dont l’être humain est affligé, dit Lacan. De cela, ceux que l’on dit malades sont plus sensés que les autres de s’en être rendu compte et de s’en plaindre. Mais le symptôme des paroles imposées est aussi pathologique et bien connu en psychiatrie, c’est une des formes d’automatisme mental décrit par Clérambault. Il peut se présenter sous la forme d’hallucinations verbales : le sujet entend des voix qui commandent ses actes, qui le traitent, l’insultent ou encore font des allusions le concernant. Le patient auquel se réfère Lacan entendait : « sale assassinat politique » et le faisait équivaloir à « sale assistanat politique ». Dans une seconde phase de sa psychose, il se disait télépathe émetteur, il désignait ainsi le fait que tout le monde connaissait ses pensées, notamment les réflexions qu’il se faisait en marge des paroles imposées. La conviction de ne plus avoir le moindre espace de secret l’avait amené à tenter de se suicider. Lacan s’intéresse à la progression, dans la pathologie, du rapport de ce sujet au message de l’Autre. Cette aggravation l’avait amené au suicide parce qu’il n’avait plus aucune place où se mettre à l’abri intrusif du savoir de l’Autre. Or Lacan projette sur Joyce et sa fille, sur deux générations successives, ce que lui montre ce patient de l’évolution de son propre mal dans sa vie. Les deux temps du symptôme, paroles imposées et télépathie, sont dans une suite logique qui, dans le cas de la famille Joyce se déploierait sur deux générations – dans le cas de Lucia, il ne s’agit d’ailleurs pas de la même sorte de télépathie que de celle du patient : Lucia reçoit, elle n’émet pas. Jung, consulté au sujet de Lucia, interpréta le rapport du père à la fille comme un jeu identificatoire : l’anima de Joyce, sa psyché inconsciente, s’était si solidement identifiée à sa fille, qu’admettre sa folie eût été admettre, pour lui-même, une psychose latente. On comprend qu’il n’ait pu s’y résoudre (c’est une citation de Jung citée par Ellmann [2]  R. Ellmann, Joyce, op.cit., tome 2, p. 334-335. [2] de nouveau ; c’est ce que Jung écrit après avoir discuté avec le père et la fille). Joyce lui, préférait croire que sa fille était une novatrice en littérature qui, à cause de ses néologismes, était encore incomprise, sans voir la différence entre son propre savoir-faire avec le langage et le glissement irréversible de son enfant vers la folie. Il ne pardonna pas son diagnostic à Jung dont il se moque dans Finnegans Wake.

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Ma première question porte sur les rapports de Joyce avec Jung : pourquoi Joyce s’est-il adressé à Jung pour Lucia ? Est-ce lié à des circonstances contingentes ou y aurait-il une certaine affinité entre ce que vous, Jacques Aubert, vous appelez le côté « spirite » de Joyce et les théories jungiennes sur l’âme fort peu freudiennes.

19

Ma deuxième question porte sur la place de Lucia pour son père dans votre troisième article, celui dont parlait Franz. Vous faites de la naissance de cet enfant, Lucia, la révélation, je vous cite, « de la ‘vraie’ épiphanie », par opposition à la naissance de son fils Georgio en 1905 que Joyce n’arriva pas à baptiser, ce qui témoigne des embarras de Joyce avec l’écriture, soit à cette époque, l’épiphanie justement. Avec la naissance de Lucia, Joyce prendrait définitivement congé de l’épiphanie, dites-vous, pour déployer une écriture nouvelle. Cette naissance aurait valeur de coupure et d’acte pour Joyce.

20

Que signifie pour vous l’équivalence entre un enfant et une forme d’écriture ? Est-ce que le fait que Lucia soit pour son père la « dépositaire prédestinée de la vérité » a un rapport avec la forme télépathique de sa psychose, avec sa psychose même ? Est-ce pour cela que Joyce la croyait, comme le souligne Lacan, est-ce que votre thèse de l’équivalence de Lucia et de la vraie épiphanie n’éclairerait pas alors la « carence paternelle » de Joyce selon Lacan ? Cette carence serait du côté d’en faire trop, comme le père de Schreber, mais dans un tout autre style : le père de Schreber éduquait son fils trop et sur tous les points, sur le point du corps notamment, et il incarnait la loi, engendrant la paranoïa. Joyce fait de sa fille une incarnation de la vérité nouée au Beau et transfère – c’est votre mot – sur elle, un savoir supposé sur le monde et l’écriture qui engendrerait la schizophrénie. Merci d’éclairer pour nous ces points cruciaux mais difficiles.

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Jacques Aubert

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Ma réponse à la première question : je pense qu’il y a une certaine affinité entre le côté, disons « spirite » de Joyce, et les théories jungiennes sur l’âme, fort peu freudiennes. Ce que j’ai à l’esprit, ici, c’est la façon dont il parle d’un certain aspect de la culture irlandaise qui lui était contemporaine, avec cette espèce de fascination pour les mythes de la race celte qui allait dans le sens d’un inconscient irlandais de l’Irlande : c’est là-dessus que se fondait le renouveau celtique, etc. Donc là, il y avait une espèce de saturation et ce qui m’a paru intéressant lorsqu’il parle de cela, il en parle à propos – c’est dans le Portrait de l’artiste – d’un de ses camarades qui évoque – c’est un jeune paysan – évoque la façon dont il a été séduit, il a été au bord de la séduction par une paysanne rencontrée un soir, etc., etc. Et il parle de ce garçon-là qui répond à tout l’imaginaire irlandais sur les racines, le celte, le gaélique, etc. Il dit qu’il y a tout un fatras de mythes qui n’a jamais été cerné par une ligne de beauté ; et cette histoire de ligne de beauté qui, sur le plan de l’histoire esthétique, renvoie à Hagards et à toute une tradition, me paraît être justement de l’ordre de cette espèce de discours particulier qu’il essaie de fonder, qui serait une sorte de formulation de la métonymie, de la ligne métonymique ou, si l’on veut, de quelque chose qui fait nœud, de la corde dont Lacan dit qu’on la rencontre dès les premiers poèmes de Musique de chambre, n’est-ce pas, musique, corde, etc. Et il me semble que cette affaire de ligne de beauté qui est une façon, au fond, de faire le tour de quelque chose, de faire le tour du discours des mythes pour, en quelque manière, fabriquer autre chose que cette espèce d’envahissement par le discours mythique par lequel, au fond, on n’a plus d’espace pour le secret ; lorsqu’il parle, il n’y a pas d’espace où un sujet puisse se trouver. Il est entièrement pris par cela, et il me semble que Joyce aurait à la fois une perception de tout cela et en même temps – et justement ce serait une fonction de son nego en tant que fabrication, fabrication d’un néologisme pour en finir avec ça et commencer à fabriquer un discours qui fasse ligne de beauté. Il passerait de la ligne selon la représentation picturale à une ligne qui serait dans l’ordre du discours littéraire, justement une ligne infiniment complexe avec des retours et des contournements ; ça serait vraiment la ligne dans sa plus grande extension et expansion. Cette affinité, je crois qu’elle est présente, en effet. Ce que vous dites pour finir a tout à fait mon adhésion. En effet, je trouve ça tout à fait intéressant d’en faire trop : dans un autre style, le père du Président Schreber éduquait trop, etc. Joyce a fait de sa fille une incarnation de la vérité nouée au beau, d’où justement l’identification de Lucia à la lumière qui est, précisément, la caractéristique, le trait de l’épiphanie et… savoir supposé.

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Franz Kaltenbeck

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Oui, Catherine Millot a elle-même écrit un grand article sur les épiphanies, paru justement dans le livre Joyce avec Lacan. Je lui passe la parole.

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Catherine Millot

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Cela fait longtemps, cette affaire Lacan-Joyce-Aubert, cela fait très longtemps. Moi, c’est là-dessus que je voudrais interroger Jacques Aubert. Lorsque vous vous êtes rencontrés, parce qu’il y a eu vraiment une rencontre entre vous et Lacan, que s’est-il passé pour que Lacan soit happé par Joyce ? C’est le terme que j’emploierai parce que ça faisait déjà plus de cinquante ans que Lacan connaissait Joyce et qu’il avait vu Joyce : donc là vous avez une lourde responsabilité, Jacques Aubert, et j’aimerais bien savoir comment vous avez fait (rires) pour obtenir ce résultat et cet effet ? Alors moi, je peux dire, j’ai été témoin à cette époque… Vous avez été l’Ariane de Lacan dans le dédale, je ne dirais pas dans le dédale proprement joycien parce que je pense que Lacan se repérait, mais dans le dédale des travaux universitaires joyciens et ça c’est quelque chose qui m’est apparu comme une menace extrême. Moi, j’avais l’impression que, non seulement, à mettre le doigt dans Joyce on risquait de se faire frapper, mais que c’était encore pire avec la littérature universitaire joycienne. Autant le corpus joycien est limité parce que Joyce est mort, mais justement autant il y a un côté illimité des travaux universitaires sur Joyce. Ce qui m’a frappée aussi à l’époque, c’est votre intervention au séminaire de Lacan, avec l’aisance extraordinaire que vous aviez dans le dédale des signifiants joyciens et, en particulier, avec la dérive signifiante joycienne. Vous étiez là-dedans comme poisson dans l’eau, alors qu’il y a risque de submersion, risque de noyade. Par rapport à cela, moi j’avais le sentiment d’une menace, parce qu’on peut parler de dédale ou de labyrinthe, mais encore dans un dédale vous avez le Minotaure, tandis que là on n’était même pas sûr d’attraper le Minotaure. La menace est de ne plus pouvoir sortir du dédale, même en l’absence de Minotaure mortel. En relisant le séminaire de Lacan, que je relis périodiquement et que j’ai relu pour l’occasion, ce qui me frappe, c’est qu’autant l’intervention de Lacan à la Sorbonne est claire, dans le texte de ce symposium où vous l’aviez convié (vous lui aviez demandé d’intervenir), autant dans le séminaire il y a un mimétisme de Lacan extravagant, avec une accumulation de néologismes à la Finnegans Wake – on a l’impression d’un texte joycien. Il m’apparaît aujourd’hui qu’il y avait une toute autre démarche de Lacan, et, à la limite, une démarche presque, à certains égards, psychiatrique, c’est-à-dire le souci du diagnostic et, d’ailleurs, il vous interpelle là-dessus comme s’il vous supposait savoir quelque chose de la folie de Joyce. C’est-à-dire Joyce était-il fou, Joyce se prenait-il pour le rédempteur ? Est-ce qu’il y avait chez Joyce un délire de rédemption (c’était très clairement dit, de la même façon qu’à propos des Exilés) ; on est proche d’une interrogation sur le délire de jalousie… Alors, c’est ça qui me frappe aujourd’hui à le relire, c’est-à-dire que c’est comme si lui et vous, vous attrapiez Joyce par deux fronts : vous par la ligne du déplacement métonymique de la signification et la chaîne signifiante, et Lacan cherchant des points d’arrêt. Alors, du côté des points d’arrêt, on pourrait penser à ce qui était sa manière d’aborder le point d’arrêt du sens, le point d’arrêt de la déroute du sens à la fin des années 1950, il parlait du point de capiton à quoi correspondait le Nom du Père comme venant arrêter justement la signification et produire le sens. Là, c’est autre chose qui sert de point d’arrêt et je trouve ça très intéressant dans ses séminaires, c’est quelque chose de l’ordre du coinçage, c’est-à-dire c’est là où ça coince, quelque chose qui fait arrêt là où ça coince. Alors, évidemment, on est pris dans la problématique du nœud, c’est là où le nœud coince, c’est aussi son abord tout à fait nouveau du symptôme. Juste avant la fin des années 1950, il parlait du symptôme comme d’une métaphore signifiante et là, dans ce séminaire, c’est le symptôme comme réel. C’est aussi ça qui m’est apparu, je me demande dans quelle mesure le réel, à ce moment de l’élaboration de Lacan, le réel n’a pas une fonction de Nom du Père, ce qui nous éclairerait dans son propos quand il dit que le réel était son symptôme à lui, Jacques Lacan, c’est-à-dire que c’est le réel comme venant en quelque sorte faire fonction ou être, peut-être, un Nom du Père ou, à défaut de Nom du Père, faire fonction de Nom du Père. Ce qui m’apparaît maintenant, quand je relis ce séminaire, c’est l’articulation entre la parole et l’écriture que je trouve très intéressante, en particulier lors du passage sur les paroles imposées et sur la façon dont il situe l’écrit en disant : chez Joyce, « il reste ambigu de savoir si c’est de se libérer du parasite, du parasite parolier, qu’il s’agit, ou au contraire de quelque chose qui se laisse envahir par les propriétés d’ordre essentiellement phonémiques de la parole » [3]   Le Sinthome, leçon du 17 février 1976. [3] . Alors ça, ça m’a intéressée parce qu’il y a quelque chose, justement du côté de l’envahissement, l’envahissement qui va de pair avec la dimension métonymique et l’absence de limite et de point d’arrêt ; on a l’impression – et là on rejoint l’intérêt de Lacan pour les écrits inspirés des psychotiques, c’est-à-dire de la fonction de l’écriture dans la psychose, mais certainement pas seulement dans la psychose – que l’écriture et le besoin que nous pouvons en avoir se situent dans la mesure où l’écrit nous permet peut-être de nous libérer du parasite parolier. Je pense à ça, parce que, moi, j’ai besoin d’écrire par rapport à ma pratique analytique et je peux vous dire que le parasite parolier quand on est analyste, c’est quelque chose… Ce qui serait propre à Joyce, peut-être, c’est qu’il y aurait un échec de cette libération par l’écriture du parasite parolier et que la parole reviendrait envahir l’écrit sous la forme de ces propriétés phonémiques de la parole, qui viennent ré-envahir, truffer l’écrit.

27

Jacques Aubert

28

Je pense que c’est la deuxième solution qui me paraît correspondre à Joyce parce que le parasite dont il souffrait, je me demande si ce n’est pas le parasite du discours catholique qui couvre la totalité du [langage]… En tant que discours écrit, c’est ce discours-là qu’il retravaille de l’intérieur, qu’il rend supportable par cette réintroduction-là, le parasite, le poids pour lui serait peut-être du côté de l’écrit et, pensez, dans Les sœurs, cette affaire des énormes tomes grands, épais comme des… [4]  « Je ne fus pas surpris d’apprendre de sa bouche que... [4]

29

Catherine Millot

30

Donc il aurait été envahi par l’écrit, lui.

31

Jacques Aubert

32

Voilà, le poids de l’écrit qui est précisément ce que les Sommes, les Sommes théologiques contre les Gentils [incarnaient]. Tout ce par quoi l’Église l’assomme et le somme, le somme d’obéir, il serait coincé par ça, une espèce de saturation, un lieu où il n’y aurait plus de place que par la voix, qu’en donnant de la voix.

33

Catherine Millot

34

Mais je reviens à ma question première, c’est-à-dire comment vous avez fait, qu’est-ce qui s’est passé dans cette rencontre – si vous pouvez en dire quelque chose – qui fait que Lacan a été happé, comme ça, par Joyce ?

35

Jacques Aubert

36

Je ne sais pas, je ne pense pas… contrairement à ce qu’on a pu dire, ce n’est pas en lui fournissant tellement de livres, il en avait déjà beaucoup, je lui en ai apporté un certain nombre et aucun n’était décisif ; on n’avait justement ni lui ni moi tellement d’illusion là-dessus, ce qui l’a bien fait rigoler, non pas rigoler, il n’était pas content du tout quand je lui ai apporté le fac-similé d’Ulysse auquel il manquait un volume, un des trois tomes qui était en retard. Donc, il manquait quelque chose – mais, ce que je lui ai dit en allant le voir, il y avait, autant que je me souvienne, parce que je pense que c’est quand même là que quelque chose s’est passé, « il y a une possibilité de parler d’un Joyce dont je sais, dont je crois savoir, dont je comprends que vous avez des choses à dire sur lui, il y a une possibilité de les dire. Plus précisément, de casser un certain nombre de choses », ai-je dit, parce que ce qui me frappait c’est que, précisément, j’avais l’impression d’une saturation de l’érudition, de la recherche universitaire. Si je suis allé le voir, ce n’était précisément pas pour en rajouter là-dessus mais parce que…

37

Catherine Millot

38

Vous avez eu ce que vous cherchiez en somme…

39

Jacques Aubert

40

Absolument, oui, oui…

41

Catherine Millot

42

Parce que c’est à ça qu’il s’est employé dans ce séminaire, c’est à « casser… ».

43

Jacques Aubert

44

Absolument, j’ai été absolument comblé…

45

Catherine Millot

46

Donc c’est ça qui l’a happé, vous répondez à ma question, c’est ça qui l’a happé, c’est ce signifiant « casser » ?

47

Jacques Aubert

48

Oui, c’est ça qui, en même temps, évoque le symbolique lui-même aussi, la tessère, c’est une question que je posais dans le bouquin sur l’esthétique, d’ailleurs, voilà, alors, je ne sais pas, ça vous paraît une réponse ?

49

Catherine Millot

50

Oui, ça va…

51

Jacques Aubert

52

Alors on sait tout finalement !

53

Franz Kaltenbeck

54

Je vais passer maintenant la parole à la salle… Vous pouvez intervenir, poser vos questions…

55

Une question sur le phonème.

56

Jacques Aubert

57

C’est ce que j’avais cru rencontrer lorsque j’ai parlé du différentiel phonématique à propos de Daedalus. C’est une question que je n’ai pas vraiment travaillée, mais que je crois avoir rencontrée, précisément en un point particulier du discours de Joyce, et que l’on retrouve de façon tout à fait centrale, dans Finnegans Wake, cette question-là qui est finalement déstabilisante pour quiconque lit Finnegans Wake, y compris les professionnels de la lecture. Oui, oui, je crois que précisément, c’est ça dans ce différentiel, et ça fait partie justement de ce que j’ai essayé d’évoquer comme envers du discours, les choses qui, comme l’équivoque, comme la méprise, sont ce qui, sans mettre en cause le discours dans son existence, le mettent en cause dans son fonctionnement. […] Je crois que c’est tout à fait important à la lumière de ce vers quoi il se dirige… Merci.

58

Question sur les nœuds borroméens. La rencontre avec Joyce est-elle déterminante dans l’élaboration des nœuds borroméens ?

59

Jacques Aubert

60

Ce qui m’avait frappé, c’est l’insistance de Lacan sur le faire, lorsqu’il parle à propos du nœud. D’un certain nœud borroméen, il dit : « il faut les faire », ce à quoi il s’affairait. Cette question du « faire avec » est d’un certain côté du niveau de la suppléance, n’est-ce pas, et aussi du côté de l’écriture et du côté de la théorisation à travers les nœuds, lorsqu’il parlait de l’art, de l’art de Joyce, il pensait…

61

Geneviève Morel

62

[…] Les nœuds avant, c’était une forme platonicienne, parfaite, c’est-à-dire que c’est le nœud borroméen à trois, qui va très bien, « je te demande de refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça » [5]   « Que le seul Réel qu’est le 3 il y accède, il sait,... [5]  ; avec Joyce, ce qui arrive avec les nœuds, c’est l’imperfection, ça ne marche pas bien, il faut un quatrième, il faut plein de tentatives, ça coince, ça rate, je crois que c’est ça…

63

Jacques Aubert

64

D’où la nécessité du « savoir faire avec », du côté d’une suppléance, c’est là que ça interviendrait…

65

Catherine Millot

66

Le ratage comme faisant partie du réel du nœud…

67

X

68

Le nœud à quatre, c’est le nœud du névrosé !

69

Jacques Aubert

70

Oui.

71

Geneviève Morel

72

La thèse de Lacan, et là je suis d’accord, c’est que le complexe d’Œdipe est une sorte de ratage…

73

Question concernant l’épiphanie.

74

Catherine Millot

75

Je ne crois pas que l’on puisse dire que l’épiphanie soit une holophrase !

Notes

Transcription

[1]

S. Beckett, « Dante… Bruno. Vico… Joyce », in Our Examination Round His Factification for Incamination of Work in Progress, London, Faber, 1972, p. 7-22 ; p. 14.

[2]

R. Ellmann, Joyce, op.cit., tome 2, p. 334-335.

[3]

Le Sinthome, leçon du 17 février 1976.

[4]

« Je ne fus pas surpris d’apprendre de sa bouche que les Pères de l’Église avaient écrit des ouvrages épais comme l’annuaire de téléphone », in James Joyce, Dublinois, « Les sœurs », traduit de l’anglais par Jacques Aubert, Folio-Gallimard, p. 49.

[5]

« Que le seul Réel qu’est le 3 il y accède, il sait, il sait que, il sait qu’il parle pour ne rien dire, mais pour obtenir des effets, qu’il imagine à tour de bras que ces effets sont effectifs, encore qu’ils tournent en rond, et que le Réel il le suppose, comme il convient, puisque le supposer n’engage à rien, à rien qu’à conserver sa santé mentale. C’est-à-dire être conforme à la norme de l’homme, à la norme de l’homme qui consiste en ceci qu’il sait qu’il y a de l’impossible et que, comme disait cette charmante femme, enfin, que je vous ai déjà citée : “Rien pour l’homme n’est impossible, ce qu’il ne peut pas faire, il le laisse”. C’est ce qu’on appelle la santé mentale. Notamment que de n’écrire jamais le rapport sexuel en lui-même, sinon dans le manque de son désir, lequel n’est rien que son serrage dans le nœud borroméen. C’est pourquoi je l’ai exprimé pour la première fois, il y a un temps, mais il y a des gens qui ne s’en sont avertis que maintenant, j’ai pu le constater – il est vrai que c’est quelqu’un qui, qui n’avait que des notes, enfin pour s’informer : “Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ça n’est pas ça”. Pas ça que je désire que tu acceptes, ni d’arriver à quoi que ce soit de cette espèce, car je n’ai affaire qu’à ce nœud même. ».

Séminaire Les non-dupes errent, leçon du 15 janvier 1974

Résumé

Français

Hypothèse : que Jacques Lacan, dès les années 1920 et 1930, et Jacques Aubert, plus tard, dans leurs champs et enseignements respectifs, auraient buté sur James Joyce et son écriture en tant que supposés savoir un faire. D’où ont pu s’ensuivre une sorte de transfert triangulaire, circulation en forme de transfaire plus encore que triansfert.

Mots-clés

  • le savoir-faire de Joyce
  • le « transfaire » de Lacan et d’Aubert sur cet auteur et sur son œuvre
  • le transfert triangulaire (« triansfert ») de Lacan et Aubert sur Joyce
  • d’Aubert sur Lacan et de Lacan sur Aubert
  • le transfert des participants de cette table ronde sur Joyce
  • Lacan et Aubert
  • le sinthome dans l’écriture de Joyce

English

James Joyce and Psychoanalysis Hypothesis : in the 20s and 30s, Jacques Lacan, and later Jacques Aubert came up against James Joyce and his writing in their research and teaching and engaged with him in terms of one who is supposed to know how to ‘make’ art (‘supposés savoir un faire’). From this there came a sort of triangular transfer, a circulation in the form of a ‘transfaire’ more so than a ‘triansfert’.

Keywords

  • the savoir-faire of Joyce
  • the ‘transfaire’ of Lacan and Aubert onto Joyce and his work
  • the triangular transfer (‘triansfert’) of Lacan and Aubert onto Joyce
  • of Aubert onto Lacan and of Lacan onto Aubert
  • the transfer of the participants of the panel onto Joyce
  • Lacan and Aubert
  • the ‘sinthome’ in the writing of Joyce

Pour citer cet article

Aubert Jacques et al., « James Joyce et la psychanalyse », Savoirs et clinique 1/ 2005 (no6), p. 201-214
URL : www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2005-1-page-201.htm.
DOI : 10.3917/sc.006.0201


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