- Joseph et Moïse égyptiens : Sigmund Freud et Thomas Mann
- Sur Le paradigme féminin de Monique Schneider : « Tu ne me verras plus si tu me vois », dit-il
- L'image et la vérité
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S'inscrire Alertes e-mail - Savoirs et clinique Cairn.info respecte votre vie privéeUne partie importante de L’Homme Moïse de Freud est consacrée à l’analyse des causes profondes de l’antisémitisme européen, que Freud inscrit dans la continuité de l’antijudaïsme antique et médiéval. Une des causes essentielles, explique-t-il, est le fait que les Juifs eux-mêmes ont fondé leur identité historique et leur singularité parmi les civilisations méditerranéennes, sur l’invention du monothéisme. Tel fut le sens de leur élection. Mais Freud démontre que cette invention du monothéisme par les Hébreux fut la scène primitive insoutenable au regard des monothéistes non juifs. Ces derniers, quand ils se sont laissés entraîner dans une rivalité symbolique pour le titre d’« inventeurs du monothéisme », ont versé dans l’antijudaïsme qui, pour Freud, ne se distingue pas fondamentalement de l’antisémitisme moderne. Les antisémites modernes, eux non plus, n’acceptent pas que les juifs aient droit au titre de peuple élu. Le nationalisme moderne et contemporain, en particulier dans sa version pangermaniste, est à sa manière un « délire d’Élection ». Il est logique, dans la logique délirante qui gouverne l’inconscient de l’antisémite nationaliste, que sa nation élue ne souffre pas la présence concurrente du peuple élu.
2 Pour désamorcer la rivalité pour l’élection qu’il considère comme une des racines les plus profondes de l’antisémitisme, au stade d’élaboration de la culture-analyse que représente L’Homme Moïse, Freud se lance dans une de ses constructions théoriques les plus paradoxales, les plus provocatrices et aussi les plus risquées, puisqu’il va suivre la méthode historique, lui qui n’est qu’un historien amateur, pour asseoir sa démonstration. Je propose de résumer ainsi L’Homme Moïse et la religion monothéiste : Freud tente de guérir la civilisation européenne de l’antisémitisme en montrant que les Hébreux n’ont pas été les « inventeurs du monothéisme », puisqu’il existait un autre monothéisme, celui du culte solaire du pharaon Akhénaton à Héliopolis, mais que leur « invention », ou leur contribution au processus de civilisation, porte sur un point que Freud juge plus important que l’invention du monothéisme en soi : cette contribution du peuple juif consista, explique Freud, à établir un lien d’identité entre monothéisme, rationalisme scientifique et éthique.
3 Comme j’ai tenté de le montrer dans De l’Acropole au Sinaï[1] [1] Jacques Le Rider, Freud, de l’Acropole au Sinaï. Le retour...
suite, la réévaluation du monothéisme mosaïque, chez Freud, conduit à deux révisions importantes de son propre système de pensée. D’abord, Freud est amené à corriger les jugements très négatifs qu’il avait portés sur la religion et sur le religieux, dans L’Avenir d’une illusion, ou dans Le Malaise dans la culture. La religion mosaïque, parce qu’elle met le religieux au service de la rationalité scientifique et de l’éthique, apparaît comme le socle le plus solide de la civilisation. Il est vrai que Freud n’inclut pas toutes les religions dans sa réévaluation. Le christianisme, dans L’Homme Moïse, est interprété comme une régression par rapport à la religion mosaïque.
4 L’autre remaniement important du système de pensée de Freud concerne la tradition néo-humaniste européenne, fidèle à l’Aufklärung, aux Lumières, et résumée dans le programme de la Bildung tracé à l’époque de Goethe et de Humboldt. « Kant est le Moïse de notre nation », s’était écrié Hölderlin. Mais précisément cette tradition néo-humaniste, dont la Grèce classique avait été la référence, a montré sa fragilité, son impuissance, face à la barbarie destructrice de toute civilisation qui a déferlé sur l’Europe depuis 1933. Dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste, ce n’est plus le Freud de L’Interprétation des rêves qui écrit. Le Pentateuque a remplacé Œdipe roi et la tragédie attique dans sa hiérarchie des valeurs culturelles. La religion n’est plus l’obstacle par excellence à la recherche scientifique, mais la religion mosaïque apparaît au contraire comme la plus solide des propédeutiques, comme l’introduction la plus efficace à la rationalité scientifique. La barbarie – ayant balayé sans difficulté la tradition néo-humaniste de la Bildung, ayant même su la pervertir et en détourner l’autorité symbolique à son profit – ne trouve plus qu’une antithèse susceptible de lui être opposée : la religion mosaïque. Une fois déblayées les ruines de la tradition de la culture européenne, il ne reste plus que cette fondation pour celui qui pense à reconstruire.
5 Il est vrai que la culture classique, à peine congédiée dans ce geste de désespoir qui inspire à Freud la vision de son Homme Moïse, revient au galop, puisque le platonisme est en réalité le subtexte de la Loi mosaïque telle que Freud entreprend de la réinterpréter, au moment même où il affirme la supériorité de la tradition mosaïque sur la culture grecque[2] [2] Jan Assmann, Die mosaische Unterscheidung oder Der Preis...
suite.
6 D’autre part, il est évident que L’Homme Moïse et la religion monothéiste constitue un « recodage » de l’œdipe qui avait été placé à la base de l’anthropologie freudienne depuis la fin des années 1890. Dans son ultime ouvrage, Freud applique à la tradition juive le schéma qu’il avait d’abord exposé dans Totem et tabou, en 1912-1913. Les plus hautes valeurs culturelles, exposait-il, étaient le résultat d’une généalogie qui avait commencé par un parricide commis par la horde des frères révoltés contre leur père, ou du moins contre la figure du chef tyrannique, bientôt constituée en figure du père au terme d’un processus de transmission mémorielle qui avait constitué ce tyran en « figure du père » et converti l’agressivité parricide en force de contrainte morale.
7 Hostile aux croyances populaires, à la magie et à la sorcellerie, Moïse, suivant le modèle d’Akhénaton, le pharaon de l’anti-religion égyptienne d’Héliopolis, introduisit un monothéisme qui servit d’incitation à accomplir de grands progrès dans la vie de l’esprit et porta l’humanité à un degré de spiritualisation par rapport auquel le christianisme devait représenter une régression. Fondateur de religion, Moïse fut aussi le grand homme fondateur de la Kultur.
8 À sa manière souverainement individualiste, Freud invente une tradition juive du libéralisme et de l’esprit scientifique. Ce Juif laïque selon le modèle de Spinoza se caractérise par son esprit critique, sa rationalité scientifique et son exigence éthique. La Terre Promise de Freud est moins biblique qu’anglo-saxonne, et l’exil de 1938, subi au moment même où se terminait la rédaction de L’Homme Moïse, donne la direction profonde de la fuite hors d’Égypte : vers les pays de liberté et de culture rationaliste. Il serait donc inexact d’affirmer que Sigmund Freud aurait abandonné sa première identification qui dominait L’Interprétation des rêves : identification à Joseph, le fils de Jacob et de Rachel, le ministre et l’interprète des rêves du pharaon – pour revenir à une identification finale à Moïse. Il faudrait parler, selon la formule de Pierre Birnbaum[3] [3] Pierre Birnbaum, « Exile, Assimilation, and Identity :...
suite, d’un cheminement « de Moïse à Joseph », puisque l’identité juive dont Moïse avait jeté les bases s’est épanouie parmi les nations auxquelles les Juifs modernes et contemporains se sont assimilés.
9 L’Homme Moïse n’est donc pas un livre dirigé contre l’assimilation, ni un plaidoyer pour un retour à la judaïcité mosaïque. L’Homme Moïse serait plutôt un livre de sagesse et d’hygiène psychique, en particulier pour ses lecteurs juifs, destiné à leur faire prendre conscience de ce parricide originel, à les conduire vers l’aveu jusque-là impossible et à désamorcer le « délire d’élection » qui expose les Juifs à la jalousie, et bientôt à la haine des non-Juifs. Ce n’est pas Dieu qui a élu les Hébreux, affirme Freud, c’est Moïse, un intellectuel égyptien, qui a choisi les Hébreux comme peuple d’adoption et qui leur a inculqué une loi rationnelle qu’il avait génialement formulée en s’inspirant du culte d’Aton, réprimé et expulsé de la mémoire collective en Égypte depuis la mort du pharaon Akhénaton (Aménophis IV).
10 L’ouvrage de l’égyptologue Jan Assmann, Moïse l’Égyptien[4] [4] Jan Assmann, Moïse l’Egyptien ? Un essai d’histoire...
suite, a apporté une contribution essentielle à ce débat. Il rappelle que la thèse de l’égyptianité de Moïse a régulièrement été formulée depuis l’Histoire de l’Égypte de Manéthon (iiie siècle av. J.-C.). La plupart du temps, elle le fut par des auteurs hostiles aux juifs et au judaïsme. Mais, particulièrement au xviie siècle et au xviiie siècle, la thèse de l’égyptianité de Moïse fut réinterprétée à la lumière d’un idéal universaliste et rationaliste. Selon Jan Assmann, il s’agissait pour ces rationalistes modernes de dépasser les figures de la rupture entre la fausse et la vraie religion, entre le polythéisme égyptien et le monothéisme mosaïque – mais aussi entre juifs et chrétiens, entre chrétiens et païens, entre musulmans et hérétiques, entre catholiques et protestants, afin de faire prévaloir l’esprit de tolérance. C’est le monothéisme qui, dans cette perspective, a créé l’altérité du polythéisme, abolissant les modes de compatibilité et de traductibilité des religions. Car les systèmes religieux polythéistes procédaient par transposition, adaptation, traduction et intégration. Ils ne connaissaient pas les « vrais » et les « faux » cultes. Au contraire, la Loi mosaïque s’affirmait contre les cultes égyptiens qu’elle réduisait à de l’idolâtrie. Ce faisant, elle suscitait l’incompréhension et souvent l’animosité des peuples voisins. Ainsi Manéthon était animé par l’antijudaïsme. Il faisait de Moïse un prêtre égyptien rebelle qui se serait placé à la tête d’une colonie de lépreux semant en Égypte la sédition et la désolation.
11 Selon Jan Assmann, Freud aurait repris le flambeau de John Toland et de Gotthold Ephraïm Lessing. Faire de Moïse un Égyptien, et de l’Égypte le berceau du monothéisme, revenait à contester la différence fondatrice, à réfuter l’idée selon laquelle Israël aurait détenu la Vérité, tandis que l’Égypte n’aurait représenté que mensonge et idolâtrie. Moïse l’Hébreu, ce serait la lecture « égyptophobe » de l’Exode. Moïse l’Égyptien, au contraire, présente une figure de l’égyptophilie, de la médiation entre deux civilisations.
12 Cette interprétation très séduisante et novatrice de L’Homme Moïse de Freud, dans le premier livre de Jan Assmann sur ce sujet, a rencontré deux objections majeures.
13 D’abord, il peut paraître excessif de parler d’une transmission de la sagesse égyptienne à la loi mosaïque, puisque Freud n’établit de lien qu’entre le moment monothéiste de l’anti-religion égyptienne d’Ekhnaton et le moment mosaïque. Ensuite on peut souligner que ce n’est pas seulement de monothéisme qu’il s’agit, mais de l’orientation à la fois rationaliste et éthique du monothéisme mosaïque. Si le culte solaire d’Ekhnaton, en tant que cosmo-théologie, comportait bien la dimension rationaliste et scientifique, en revanche la loi mosaïque a imposé son éclatante différence en donnant ses fondements à l’éthique. Il y a bien rupture entre le polythéisme égyptien et le monothéisme mosaïque, puisque le moment monothéiste d’Amarna avait constitué lui-même une rupture avec le polythéisme traditionnel des Égyptiens.
14 Tenant compte de ces objections, Jan Assmann a présenté une « rétractation partielle » dans son deuxième ouvrage sur le sujet, de 2003, La Différenciation mosaïque[5] [5] Die mosaIsche Unterscheidung, op. cit. ...
suite. En apportant ce rectificatif, Jan Assmann évitait aussi d’apparaître comme un continuateur judéophile de Manéthon qui avait dénigré les juifs en les présentant comme des imitateurs des Égyptiens et en les dépouillant de leurs prétendus apports à la civilisation.
15 Il reste que La Différenciation mosaïque ne clôt pas entièrement le débat qu’avait suscité le Moïse Égyptien de Jan Assmann. Ce grand égyptologue, dont la contribution au débat sur la théorie de la culture et au débat sur la mémoire et l’histoire a profondément marqué les sciences humaines et sociales depuis deux décennies, me paraît guidé par une réserve anti-monothéiste, et une préférence plus ou moins avouée pour le polythéisme. Ce dernier serait plus apte à la traduction, au transfert, à la synthèse des systèmes religieux, il serait plus tolérant par nature, parce que plus éclectique et moins soucieux de poser la différence entre vraie et fausse religion. Le monothéisme, au contraire, aurait payé ses conquêtes grandioses pour le processus de civilisation au prix d’une inflexible intransigeance envers les peuples restés fidèles aux « fausses religions » et aux idolâtries.
16 Je simplifie sans doute à l’excès les thèses de Jan Assmann, et je n’insisterai pas plus longuement sur ce point. Il me paraît certain en tout cas que, chez lui, les vertus de la « traductibilité / compatibilité » logent du côté du polythéisme égyptien, tandis que Moïse, l’homme qui établit la différence, la Unterscheidung, est paré d’une austère et redoutable intransigeance.
17 Dans la tradition moderne et contemporaine, le passage de Joseph à Moïse a le plus fréquemment été interprété comme l’histoire de l’échec de l’intégration des Hébreux dans le melting-pot égyptien, de la précarité de la condition d’immigré appartenant à une minorité culturelle et religieuse, et de la persistance de l’antijudaïsme dans un peuple d’accueil pourtant passé maître, comme les Égyptiens, dans l’art d’intégrer les éléments étrangers. L’Exode sous la conduite de Moïse apparaît alors comme un mouvement de libération nationale fondé sur le refus de la culture égyptienne, succédant à une longue période d’assimilation durant laquelle les Hébreux étaient devenus des Égyptiens[6] [6] Michael Walzer, De l’exode à la liberté. Essai sur la...
suite.
18 La thèse provocatrice selon laquelle Moïse était un Égyptien permet à Freud d’éviter de reproduire cette interprétation, la plus courante, de la sortie d’Égypte. En revenant à Moïse, Freud ne rejoint pas l’idée nationale juive, ni celle d’une renaissance culturelle juive au sein de la civilisation européenne. Au contraire, L’Homme Moïse et la religion monothéiste pousse à l’extrême l’invention d’une identité juive assimilée aux Lumières, au rationalisme scientifique, et à l’éthique, dont Spinoza, sans aucun doute, mais aussi Platon ou Kant, ont donné les formulations les plus remarquables. C’est pourquoi, en réalité, le Freud-Moïse de 1939 ne contredit pas le Freud-Joseph de la Traumdeutung.
19 Freud et Thomas Mann étaient liés d’une sincère amitié depuis les textes de Mann Freud et la pensée moderne (1929) et Chevalier entre la mort et le diable (1931), et depuis que le romancier avait rendu un hommage si admiratif et si compréhensif au fondateur de la psychanalyse en 1936, pour le prix Goethe de Francfort, dans le discours Freud et l’avenir, puis pour la fête plus intime organisée à l’occasion de son 80e anniversaire.
20 Freud, de son côté, avait envoyé une lettre particulièrement amicale à Thomas Mann pour son 60e anniversaire, en 1936. On a souvent souligné l’influence de L’Homme Moïse et la religion monothéiste sur le dernier volume de la tétralogie de Thomas Mann, Joseph et ses frères, publié en 1943 sous le titre Joseph le nourricier, et sur la nouvelle La Loi, publiée en 1944. Mais il convient aussi de souligner que Freud, au moment où il commençait à écrire L’Homme Moïse, avait pu non seulement lire les trois premiers volumes de cette tétralogie, mais en discuter en tête à tête avec Thomas Mann. Il me semble évident que le volume III, Joseph en Égypte, publié en 1934, a marqué l’imagination de Freud, tout en l’aidant à clarifier sa propre position d’« égyptomane ».
21 Si Freud va de Moïse à Joseph, dans la mesure où il montre que l’idée de l’assimilation juive à la culture européenne est en réalité un contresens, puisque c’est la civilisation européenne qui puise les éléments fondamentaux de son identité dans la religion mosaïque – Thomas Mann, lui, suit un parcours moins paradoxal et plus classique, qui mène bel et bien, dans l’ordre des livres de l’Ancien Testament, de Jacob à Joseph, puis finalement à Moïse dans la nouvelle de 1943.
22 Chez Thomas Mann, Joseph incarne le passage du système de valeurs de son père Jacob à un système universaliste qui combine les civilisations hébraïque, assyrienne, babylonienne et égyptienne[7] [7] Pascal Dethurens, Thomas Mann et le crépuscule du sens,...
suite. Cette universalité cosmopolite de Joseph se manifeste dans le cycle romanesque de Thomas Mann par son génie des langues et des écritures. Du jeune Joseph, il est dit : « Il émerveillait par son érudition propre à séduire des citadins et par ses talents linguistiques […], parlait hittite sous le porche de la ville avec un homme du pays de Khati, madianite à un autre qui venait du Nord, et disait quelques mots d’égyptien à un marchand de bestiaux originaire du Delta[8] [8] Le jeune Joseph (1934), trad. Louise Servicen, Paris, Gallimard,...
suite. »
23 La culture égyptienne pharaonique représentée par Thomas Mann dans les deux derniers volumes de sa tétralogie peut être comparée à la culture romaine selon Hermann Broch dans La Mort de Virgile. Cette Égypte qui est un sommet de la culture scientifique et esthétique porte aussi les marques de la décadence ou, selon l’expression de Broch, de la dégradation des valeurs éthiques. Ce pays des bibliothèques souffre de la maladie historiciste et relativiste. Dans sa conférence sur l’antisémitisme de mai 1937, Thomas Mann écrit que « Joseph est un artiste, et aussi un produit tardif, un petit-fils, un ‘cas’ compliqué, un homme du stade où les traits de l’affinement et de la dégénérescence se confondent de façon troublante[9] [9] Cité in Dethurens, op. cit. , p. 413. ...
suite. » Joseph, en somme, est un Européen cosmopolite de la Belle Époque, l’incarnation de l’Europe défunte et transformée en champ de mort et de ruines par la Deuxième Guerre mondiale.
24 Le point commun le plus étonnant de L’Homme Moïse de Freud et des deux parties égyptiennes de Joseph et ses frères de Thomas Mann est que les deux auteurs ont situé leur récit à l’époque d’Amenhotep III et IV. C’est Amenhotep IV qui est connu sous le nom d’Ekhnaton et qui fut le pharaon fondateur de l’anti-religion égyptienne d’Amarna. Freud et Thomas Mann, dans leurs bibliothèques respectives d’égyptologie, avaient plusieurs ouvrages de référence communs, en particulier celui d’Erman, La Religion égyptienne. Thomas Mann avait délibérément commis l’anachronisme consistant à placer la vie de Joseph en Égypte à une époque nettement plus tardive de l’histoire égyptienne. Or Joseph en Égypte date de 1936. Il est probable que Freud a été intéressé par cette représentation de la période que lui-même traitait dans les deux premiers chapitres de L’Homme Moïse, qui furent d’abord publiées dans Imago en 1937. Autre point de rencontre entre les deux auteurs : Thomas Mann emprunte à Manéthon le nom d’Osarsiph que Manéthon donnait à Moïse, mais il l’attribue à Joseph. Dans Joseph le nourricier, c’est Joseph lui-même qui, dans sa conversation avec le pharaon Amenhotep-Ekhnaton, explique le choix du nom d’Osarsiph :
25 Joseph dit : « Depuis que mes frères ennemis me précipitèrent dans la fosse et que je mourus à mon père – car je fus volé et descendu dans ce pays – j’ai pris un autre nom. À présent, je suis Osarsiph. […]. » Ekhnaton remarque : « C’est un nom de trépassé, celui par lequel nous désignons le taureau Osar Hâpi, une fois mort[10] [10] Joseph le nourricier (1943), trad. Louise Servicen, Paris,...
suite. »
26 Tandis que le pharaon, pour sa part, explique à Joseph pourquoi il a choisi de se faire appeler Ekhnaton : « Un nom plus conforme à la vérité, qui contienne le nom de l’Unique, c’est-à-dire Akhnaton ; ainsi ma désignation sera agréable à mon Père. Tout doit tirer son nom de lui et non d’Amon[11] [11] Ibid. , p. 153. ...
suite. »
27 Ces points communs ne sauraient masquer la différence fondamentale qui sépare Freud et Mann : chez Freud, la période d’Ekhnaton est présentée comme une période troublée de réforme religieuse et de guerre d’anéantissement menée contre le sanctuaire d’Héliopolis-Amarna par les restaurateurs de la tradition polythéiste égyptienne. Chez Thomas Mann, au contraire, la période d’Ekhnaton est présentée comme une époque éclairée de tolérance et d’ouverture cosmopolite.
28 Le cosmo-monothéisme d’Ekhnaton, chez Thomas Mann, est teinté d’esthétisme :
29
30 Au contraire Freud dépeint l’anti-religion d’Ekhnaton sous les traits sombres d’un mouvement d’Aufklärung dévoyé par l’autoritarisme en une nouvelle tyrannie :
31
32 Thomas Mann, lui, voyait l’Égypte d’Ekhnaton et de Joseph le nourricier sous les traits riants et hospitaliers de la Californie où il vivait lui-même à l’époque de la rédaction du quatrième volume de sa tétralogie. Chez Thomas Mann, comme le faisait observer Hans Mayer, Joseph est une sorte de capitaliste protestant conforme à l’idéal-type weberien. Notons en passant que Max Weber, lui aussi, considérait le judaïsme comme un des pas décisifs de l’humanité sur le chemin qui conduit à l’éthique et à la conception rationnelle et scientifique du monde.
33 Il reste que l’Égypte d’Ekhnaton, chez Freud, si l’on continue le jeu des analogies et des comparaisons, ressemble plus à celle des Lumières autoritaires du joséphisme autrichien qu’à la Belle Époque européenne ou à la Californie des années 1940, comme chez Thomas Mann. Ce n’est pas Joseph le nourricier qui se profilait derrière Ekhnaton et son grand-prêtre, le futur Moïse, mais plutôt le Joseph II de la guerre contre les jésuites, contre la religion populaire, le Joseph II de la centralisation autoritaire provoquant par réaction la mobilisation des nationalités contre le pouvoir impérial.
34 Thomas Mann reprendra l’histoire de Moïse dans La Loi (Das Gesetz), récit d’abord publié en traduction américaine en 1943, puis en allemand en 1944, en s’inspirant et de Goethe et de Freud. L’exemplaire de L’Homme Moïse… conservé dans la bibliothèque qui avait accompagné Thomas Mann dans son exil californien, comporte de nombreux passages soulignés et plusieurs annotations[14] [14] Klaus Makoschey, Quellenkritische Untersuchungen zum Spätwerk...
suite. Toutefois la « version des faits » exposée par Thomas Mann est assez différente de celle de Freud. Pour Mann, Moïse fut l’enfant des amours d’une princesse égyptienne et d’un serviteur hébreu. La première phrase du récit donne la clef, somme toute assez simple, du « personnage » : « Sa naissance était irrégulière, c’est pourquoi il avait la passion de l’ordre, de l’infrangible, commandement ou interdit[15] [15] Thomas Mann, La Loi, trad. Nicole Taubes, Paris, Éditions...
suite. » Moïse est présenté comme un violent (il a tué de ses propres mains un gardien égyptien) et un sensuel qui aspire au pôle opposé : à la pureté, à la sainteté, à l’intellectualité. C’est au culte madianite de Yahvé que Moïse, dans le récit de Thomas Mann, doit son idée du Dieu invisible. Le romancier fait de Moïse un héros dont la génialité, mais aussi l’instabilité, s’expliqueraient par le métissage des deux cultures dont il est issu : comme l’esthète Gustav von Aschenbach, dans La Mort à Venise, ou comme la figure éponyme de la nouvelle Tonio Kröger. Le penchant homosexuel de Moïse est également suggéré dans la représentation de sa relation avec Josué.
35 Thomas Mann dit de Moïse : « Il ne maîtrisait vraiment aucun idiome et empruntait son parler indécis à trois langues. Le syro-chaldéen araméen, que parlait la race de son père et qu’il avait appris de ses parents, avait été supplanté par l’égyptien, qu’il avait acquis à l’école, à quoi s’ajoutait l’arabe madianite qu’il avait longtemps parlé dans le désert[16] [16] Thomas Mann, ibid. , p. 22. ...
suite. » Un peu plus loin, au moment où Moïse entreprend de graver dans la pierre les commandements de la Loi, le romancier le présente hésitant entre plusieurs modes d’écriture : « À l’internat de Thèbes, il avait appris aussi bien la décorative écriture hiéroglyphique de l’Égypte, y compris sa forme cursive, que la hiératique écriture cunéiforme des bords de l’Euphrate qu’utilisaient les rois du monde pour échanger leurs pensées sur des fragments de poterie. En outre, chez les Madianites, il s’était familiarisé avec un troisième système magique de signification[17] [17] Thomas Mann, ibid. , p. 98. ...
suite. » Finalement, dans le récit de Thomas Mann, Moïse invente l’écriture hébraïque durant les jours qu’il passe sur le Sinaï à tailler les tables puis à graver les commandements.
36 Dans quelle langue Moïse parlait-il aux Hébreux ? Cette question, c’est Voltaire qui la posait ; Freud en pose une autre : pourquoi Moïse choisit-il de faire connaître sa Loi par écrit et non, comme c’eût été naturel pour s’adresser à un peuple de culture encore primitive, par la parole ? Il ne suffit pas de dire que Moïse savait mal parler aux Hébreux (par manque de talent oratoire, ou parce qu’il parlait un égyptien que les Hébreux ne comprenaient pas bien) et qu’il avait constamment besoin d’Aaron pour se faire entendre. Chez Freud, la valorisation de l’écriture par rapport à la parole est délibérée. Pour Freud, l’écriture est un pas considérable sur la voie du « progrès dans la vie de l’esprit ». Freud se situe à l’opposé de Herder. Pour Herder, la culture et l’esprit du peuple s’expriment dans sa langue, qui est d’abord parole. Chez Herder, la grandeur de la culture des Hébreux à l’époque de Moïse tient surtout à la force poétique qui s’exprime dans l’Ancien Testament. Chez Freud, nulle trace d’un génie immanent de la langue, ni de « messianisme linguistique ». Dans la Loi de Moïse, ce n’est pas le « génie du peuple hébreu » qui parle, mais plutôt la tradition cachée du culte réprimé du pharaon Akhénaton, dans laquelle Moïse met particulièrement en avant l’option rationaliste et scientifique, et à laquelle il ajoute la dimension éthique. La Loi ne parle pas, elle est écrite pour être lue. Et qui sait même si elle ne fut pas écrite en hiératique égyptien ? La langue et l’écriture égyptiennes n’étaient-elles pas à l’époque de Moïse une des principales langues « internationales » de culture ? Moïse sur le Sinaï a-t-il inventé l’écriture hébraïque, comme le suggère Thomas Mann, ou n’a-t-il fait, en continuateur d’Ekhnaton qu’il était, selon Freud, qu’utiliser le hiératique égyptien ?
37 Ce cas de « transfert » entre la littérature et la psychanalyse fut particulièrement réussi parce que Thomas Mann et Sigmund Freud partageaient quelques préférences : pour la libre réécriture de la matière biblique dans la droite ligne de Goethe ; et pour l’Égypte considérée dans la tradition platonicienne comme une des principales sources de la sagesse européenne. Mais aussi parce que Thomas Mann et Sigmund Freud, en ces années noires de l’histoire européenne, opposaient à la destruction des juifs entreprise par les nazis une réflexion sur le processus de civilisation qui faisait remonter les valeurs essentielles à Isaac, Jacob, Joseph et à Moïse. Et cependant, ni Freud ni Mann ne renonçaient à l’idéal européen de la synthèse des cultures : l’Égypte, pour eux, symbolisait cette Europe perdue de la Belle Époque où les Juifs avaient pu, mieux que nulle part ailleurs, participer au progrès de la civilisation, mais où, comme à l’époque de Moïse, l’antijudaïsme devenu antisémitisme avait fini par rendre l’exode inéluctable.
[ *] Jacques Le Rider, directeur d’études à l’École pratique des hautes études.
[ 1] Jacques Le Rider, Freud, de l’Acropole au Sinaï. Le retour à l’antique des modernes viennois, Paris, puf, 2002.
[ 2] Jan Assmann, Die mosaische Unterscheidung oder Der Preis des Monotheismus, Munich, Hanser (Akzente), 2003, p. 137.
[ 3] Pierre Birnbaum, « Exile, Assimilation, and Identity : From Moses to Joseph », in Essays in Honour of Yosef Hayim Yerushalmi, éd. par E. Carlebach, J.M. Efron, D.N. Myers, Hanover-Londres, Brandeis University Press – University Press of New England, 1998, p. 249-270.
[ 4] Jan Assmann, Moïse l’Egyptien ? Un essai d’histoire de la mémoire, trad. Laure Bernardi, Paris, Aubier, 2001 (Moses als Ägypter ? Entzifferung einer Gedächtnisspur, Munich, Hanser, 1998).
[ 5] Die mosaIsche Unterscheidung, op. cit.
[ 6] Michael Walzer, De l’exode à la liberté. Essai sur la sortie d’Égypte, Paris, Calmann-Lévy, 1986 (Exodus and Revolution, New York, 1985).
[ 7] Pascal Dethurens, Thomas Mann et le crépuscule du sens, Chêne-Bourg/Genève, Georg, 2003, p. 119.
[ 8] Le jeune Joseph (1934), trad. Louise Servicen, Paris, Gallimard, 1936, p. 140.
[ 9] Cité in Dethurens, op. cit., p. 413.
[ 10] Joseph le nourricier (1943), trad. Louise Servicen, Paris, Gallimard, 1948, p. 151 et p. 153.
[ 11] Ibid., p. 153.
[ 12] Ibid., p. 369.
[ 13] S. Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939), trad. Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1986, p. 87-88.
[ 14] Klaus Makoschey, Quellenkritische Untersuchungen zum Spätwerk Thomas Manns, Francfort/Main, Vittorio Klostermann, 1998 (Thomas-Mann-Studien, vol. 17), chap. V « Moses – ein (Halb)-Ägypter – Freuds Mann Moses und Goethes Israel in Thomas Manns Gesetz ».
[ 15] Thomas Mann, La Loi, trad. Nicole Taubes, Paris, Éditions Mille et une nuits, 1996, p. 7 ; « Seine Geburt war unordentlich, darum liebte er leidenschaftlich Ordnung, das Unverbrüchliche, Gebot und Verbot », in Th. Mann, gw, VIII, 1960, p. 808.
[ 16] Thomas Mann, ibid., p. 22.
[ 17] Thomas Mann, ibid., p. 98.
Pour désamorcer la rivalité pour l’Élection qu’il considère comme une des racines les plus profondes de l’antisémitisme, au stade d’élaboration de la culture-analyse que représente L’homme Moïse, Freud tente de montrer que les Hébreux n’ont pas été les « inventeurs du monothéisme », puisqu’il existait un autre monothéisme, celui du culte solaire du pharaon Ekhnaton à Héliopolis, mais que leur « invention » consista à établir un lien d’identité entre monothéisme, rationalisme scientifique et éthique. On a souvent souligné, et j’y reviendrai, l’influence de L’homme Moïse et la religion monothéiste sur le dernier volume de la tétralogie de Thomas Mann, Joseph et ses frères, publié en 1943 sous le titre Joseph le nourricier, et sur la nouvelle La Loi, publiée en 1944. Mais il convient aussi de souligner que Freud, au moment où il commençait à écrire L’homme Moïse, avait pu non seulement lire les trois premiers volumes de cette tétralogie, mais en discuter en tête à tête avec Thomas Mann. Nous montrons que le volume III, Joseph en Égypte, publié en 1934, a marqué l’imagination de Freud, tout en l’aidant à clarifier sa propre position d’« égyptomane ».
During Freud’s elaboration of the culture-analysis which his work Moses and Monotheism represents, and in order to defuse the rivalry produced by the doctrine of ‘Election’ which he considered one of the most deep-seated roots of anti-Semitism, he attempts to show that the Hebrews were not the "inventors of monotheism", since there existed another monotheism: that of the sun worship of Pharaoh Ekhnaton at Héliopolis. The invention of the Hebrews was to establish an identity link between monotheism, scientific rationalism and ethics. The influence of Moses and Monotheism on the last volume of Thomas Mann’s tetralogy, Joseph and his Brothers, published in 1943 with the title Joseph the Provider, as well as on the short story, The Tables of the Law, published in 1944, has often been underlined. It is important to stress that during the beginning of the writing of Moses and Monotheism Freud was not only able to read the three volumes of the tetralogy but to discuss them personally with Thomas Mann. We will show that the third volume, Joseph in Egypt, published in 1934, brought a strong influence to bear on Freud’s imagination, while helping him to clarify his own position as an ‘egyptophile’.Keywords
Moses and Monotheism, Freud, Thomas Mann, the Hebrews, Joseph and his Brothers, Joseph the Provider, The Tables of the Law, Joseph in Egypt, the Election, monotheism, scientific rationalism, ethics
Jacques Le Rider « Joseph et Moïse égyptiens : Sigmund Freud et Thomas Mann », Savoirs et clinique 1/2005 (no6), p. 59-66.
URL : www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2005-1-page-59.htm.
DOI : 10.3917/sc.006.0059.