2005
Savoirs et clinique
Éditorial
Un itinéraire à deux voies
Jean Bollack
Le profil de ce volume – son avantage et sa richesse – résulte de l’étude de situations, toutes particulières, la plupart postérieures à l’apparition de la psychanalyse. Chaque fois, elle y devient autre. On va de découverte en découverte, si l’on suit la diversité des chemins inattendus qui se dégagent. Le recueil accorde une place importante à l’histoire des débuts, du vivant de Freud, de la reconnaissance, fulgurante malgré tout, aux luttes et aux obstacles dressés sur la route dans la première période. L’importance de l’enjeu, l’attirance, la violence dans les réticences et le rejet se reflètent fidèlement dans les réactions à l’extérieur et les discussions du milieu littéraire. La révolution n’avait rien de politique ; elle touchait les façons de penser et bouleversait les habitudes culturelles ; inversement la culture investit, depuis, la science de l’âme dans un domaine qui avait été le sien. Les frontières ont par ailleurs un autre avantage : celui de poser la transgression, en se réaffirmant. Là où, plus tard, et surtout en France, le combat était moins sérieux (en fait on peut aussi bien dire qu’il ne l’a jamais été et qu’il l’est toujours), on interrogea le statut de la pratique, ce qui conduisit à y inclure la réflexivité primordiale, qui lui est inhérente ou devrait l’être.
L’empirie est intimement associée à la nécessité, ancrée dans la réalité du malheur. Aussi l’analyste réfléchit-il d’abord sur l’efficacité de sa démarche ; mais au-delà, une autre réflexion plus détachée isole le procédé même, comme le fait de son côté la transposition littéraire en considérant les moyens qu’elle met en œuvre.
La psychanalyse peut objectivement faire partie de l’œuvre qu’on lit et qu’on déchiffre, d’abord indirectement, par le rôle que la cure a joué dans l’évolution personnelle de l’auteur, puis plus directement lorsque l’expérience de l’analyse fait partie du contenu narratif, ou qu’elle est décrite comme telle, dans ses effets sur l’acte créateur, marquant l’invention et l’écriture par ses explorations. Il y a des points de rencontre et de passage où les domaines se confondent, et cette transition, qui intègre toutes les extensions, est caractéristique. Concentrée, et restrictive en un sens, l’analyse déborde et, en se repliant sur elle-même, elle se transforme au-delà de ses propres limites ; cette ouverture, et son omniprésence, conduit dialectiquement et paradoxalement à mieux saisir le repli qu’elle s’impose à elle-même, non seulement en cernant le moi avant qu’il se soit placé face à l’Autre, mais en se retranchant largement de l’histoire et de l’état des sociétés où d’autres événements s’accomplissent.
N’empêche, le problème de l’interaction des domaines reste constamment posé ; la sphère du psychisme de l’individu côtoie celle de son extériorité ; cette relation se reflète clairement, et même expérimentalement, dans les créations de l’art, qui s’y rapportent toujours, serait-elle mise en question.
Dans ce livre, tout est pour ainsi dire contemporain. La situation n’est pas la même en ce qui concerne les innombrables productions littéraires, antérieures à la découverte du monde psychique et de ses stratifications internes. La psychanalyse a marqué une coupure historique, elle aussi. Son avènement a été préparé par le puissant courant de la psychologie, émancipatrice en soi, captée, réorientée et radicalisée par Freud, à la fin du xix
e siècle. Les textes littéraires écrits auparavant ont pu être relus à la lumière de l’investigation nouvelle, de plus en plus exigeante. Elle aspirait à réécrire l’histoire de l’homme d’une façon plus scientifique que spéculative. Tout le passé pouvait être réexaminé et en premier lieu les témoignages littéraires qui en portaient les traces. Les découvertes faites par la psychanalyse se sont imposées d’autant plus fortement qu’elles permettaient de mieux comprendre les œuvres les plus connues du patrimoine culturel. C’est un transfert très particulier ; il diffère beaucoup de l’analyse en acte, étudiée ici dans les œuvres contemporaines.
On peut essayer d’élucider les termes de ce rapport – archéologique en quelque sorte – dans sa complexité. On interprétait les œuvres anciennes à distance, en les actualisant ou en les modernisant, mais on procédait comme s’il s’agissait de leur « vérité » première, c’est-à-dire en fait permanente. La dualité des voies était clairement définie. On avait lu, avant cette intervention, dans un cadre culturel donné – souvent mal, peu importe. La correction des vues accréditées revenait maintenant à une autre discipline – à une communauté interdisciplinaire qui n’admettait pas de réplique. Avec la psychanalyse, on passait au sens sur un mode différent ; on dégageait des couches enfouies, déposées dans les œuvres, que l’auteur – inconscient pour inconscient – n’avait lui-même ni perçues ni distinguées en les reproduisant ; il produisait de la nature. La biologie l’emportait sur la culture. En même temps, les critiques, instruits par la psychanalyse, appliquaient leur savoir-faire ou leur savoir-voir, en puisant chez les précurseurs, visionnaires malgré tout, une confirmation des hypothèses élaborées au cours de la pratique thérapeutique. On pénétrait, en s’aventurant – c’était l’une des directions, la voie de l’expansion –, les arcanes de Sophocle, Shakespeare ou Melville, et, à rebours, on retrouvait attestées en eux, comme originairement, les intuitions progressivement affermies au cours de la pratique dirigée. On se procurait comme des alliés lointains sur le chemin de l’universalité.
Avec les études livresques, qui ont occupé aussitôt une place privilégiée, on est resté dans le cadre des expériences quotidiennes. On pouvait passer d’un cas à l’autre, de la thérapie au patrimoine culturel et les confronter. L’assimilation est plus franchement abusive quand la psychanalyse est adoptée comme une théorie, en dehors de toute application médicale, et qu’elle sert carrément de grille de lecture à un niveau supérieur ou actualisé. On introduit dans les productions particulières du passé une optique universelle, qui procurait un accès, voire un système de références, avec le risque indubitable de plaquer un sens sur une structure sémantique qui ne lui répondait pas. Ce n’est même plus alors un conflit d’interprétation, mais l’affaire d’une superposition, d’une projection, ou même d’une simple appropriation.
Les exemples d’application mécanique de ce genre sont innombrables. Elle tourne court, à défaut d’une réflexion sur les préalables. Mais il ne faut pas se cacher que, au-delà de ces déviations, le problème interprétatif se pose de façon plus générale. Il concerne d’abord le mode de lecture (c’est toute la question du « comment lit-on ? ») ; à chaque texte, sa facture, liée aux lois propres de sa composition et de son invention. La singularité repose sur une technique d’écriture : elle demande à être définie ; elle risque d’être méconnue si le propos initial implique un intérêt déjà déterminé. La détermination préalable pousse en fait la lecture sur la voie d’une tradition culturellement établie, parce qu’on croit pouvoir opérer sur du matériau connu. Or cette tradition est souvent orientée (voire déformante et hostile au contenu livresque). Ce n’est donc pas l’auteur que l’on atteint a priori ni un niveau original et virtuellement imprévu. La lecture que Freud fait d’
Œdipe roi le montre amplement. Le meilleur mode, le plus cathartique peut-être, consisterait dans une
juxta méthodique où seraient confrontés la lecture indépendante, qui suit le canon et ne recouvrirait pas d’emblée la façon de dire ou de penser, historiquement déterminée, et d’autre part l’approfondissement fourni par les références au système d’analyse moderne. La phase qu’on peut appeler littéraire ne serait pas d’emblée intégrée. Ce modèle comparatif a parfois été appliqué de façon convaincante
[1]. On donne ainsi une existence à une subjectivité spécifique, liée à une technique et à un contexte esthétique. L’« auteur », que dit-il ? Qu’en dit l’analyste ? Ce serait la voie la plus juste et la plus fructueuse. Le déploiement transversal (pluridisciplinaire) des facultés de l’analyse, qui forme l’une de ses vocations, serait singulièrement valorisé par cette mise en regard.
Une forme d’historicité, sans doute indispensable, y trouverait son compte. C’est toujours à une prise de position que l’on a à faire, dans les œuvres les plus captivantes, quel qu’ait été l’individu avec ses croyances et ses conditions de vie. Un artiste vit dans un monde, il hérite d’une tradition, il la transforme d’une façon qui lui est particulière, peut-être unique. L’intérêt qu’il suscite, les expériences qu’il analyse, médiatisées de cette façon, ne sont pas moins universelles pour autant. Le stade transitoire, précédant tout transfert, est, dans l’optique d’une herméneutique littéraire, la finalité d’un travail proprement scientifique. Si on élimine cette transition, on se confie d’emblée à des catégories transhistoriques, appartenant à l’organisation de l’appareil psychique. Si l’on passe par-dessus la particularité des points de vue, qui ont une capacité différente d’analyse, on entre dans une structure qui, pour scientifique qu’elle soit, s’appuie, du seul fait de son extension et de sa généralisation, sur des éléments mythiques. Le mythe, lui aussi, sous tous ses aspects, fait partie de la tradition culturelle, autant que le potentiel critique de la lettre ; il a pour fonction de faire durer et, en perdurant, de soutenir les croyances.
L’auteur du texte que l’on cherche à comprendre connaissait lui-même les traditions mythiques, du moins les croyances qui s’y reconnaissaient en son temps. Peut-être ne s’y est-il pas rattaché lui-même. Ni l’épopée, plus moderne qu’on ne la fait, si on restitue sa perspective propre, ni les tragédies grecques ne reproduisent des mythes. Les œuvres littéraires en disposent librement selon les besoins de leur composition ; le mythe n’y règne pas moins, mais par son interprétation, son utilisation la plus affranchie. Il ne s’exprime pas nouvellement, une énième fois. Le sens est dans la matière, mais il n’est pas produit par elle ; ce n’est même pas un langage, mais une référence, qui est connue d’un public. L’écriture (et même antérieurement l’oralité) s’en était libérée. Littérairement, il n’y a pas de mythe ; la littérature a pris anciennement sa place. Ensuite, elle a été sans cesse remythifiée. Le mythe crée un accès simple et facile à une pensée. On cherche dans les textes et on y trouve ce qui n’y est pas.
L’autonomie du poète réclame la présence d’un sujet qui ne soit pas livré à la langue. Quoi qu’on en ait dit, elle ne parle pas à la place de ce sujet qui l’habite, à quelque niveau de conscience (ou d’inconscience) que ce soit. La langue s’exprime, c’est sûr, et antérieurement à tout énoncé déjà façonné, dans l’ordre ou le désordre, naturels et médiatisés, ce n’est pas moins sûr : la main de l’artiste intervient en second, « en son temps », qui n’est pas second, mais concomitant. Il contrôle et compose, en maîtrisant la matière ; lors même qu’il s’abandonne aux automatismes, il en règle le flux. Ce n’est pas par hasard peut-être que les prosateurs sont largement représentés dans ce livre plutôt que les poètes. Joyce lui-même est un grand maître de la prose. Le langage de la poésie s’analyse plus facilement dans ses éléments, il se divise, il accueille mieux que tout autre langage, mais surtout comme tout le monde, et ensuite, il fait mieux que personne. C’est le poète qui parle.
Franz Kaltenbeck Sadi Lakhdari
La littérature et la psychanalyse ne se rencontrent que si elles s’écartent des sentiers battus. L’une et l’autre avancent par ce que James Joyce appelait des « extravagantes excursions dans un territoire interdit ». Leur coexistence dans ce champ de la jouissance, sur cette lituraterre (Lacan), ne va pas sans conflits ni sans passions. Elle est chargée d’amour et de haine : amour de Freud pour Sophocle, Shakespeare, Cervantes, Goethe, E. T. A. Hoffmann, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Thomas Mann…, vite transformé en un dévorant désir d’acquérir le savoir des poètes dont il pensait parfois qu’il portait plus loin que son exploration de l’inconscient. Amour déçu, haine ou aversion de certains grands auteurs pour la psychanalyse – Karl Kraus, Robert Musil, Jorge Luis Borges, Gilles Deleuze, entre autres. Ambivalence d’Italo Svevo. Solidarité de Paul Celan. Enfin, amitiés et sympathies entre des écrivains et des analystes : Pierre-Jean Jouve, Samuel Beckett, Michel Leiris, Georges Perec… Les raisons de ces affects seront sondées.
L’écriture n’est pas seulement un objet d’étude pour le psychanalyste et la psychanalyse n’a pas la clef des œuvres littéraires même si elle aide à les lire. La psychanalyse et l’écriture suscitent des transferts basés sur la supposition d’un savoir à l’autre qui peuvent animer le travail de toute une vie. De ces passions naissent parfois des œuvres : dans la psychanalyse mais aussi dans les lettres.
[1]
Je cite à titre d’exemple le dernier des livres de John E. Jackson sur Baudelaire,
Baudelaire sans fin, Paris, José Corti, 2005 ; voir les pages de sa préface (p. 13 s.) qui explicitent judicieusement les termes du problème.