2007
Savoirs et clinique
Éditorial
Lucile Charliac
Lucile Charliac, psychanalyste, Paris.
Sadi Lakhdari
Sadi Lakhdari, professeur de littérature espagnole, université de Paris-Sorbonne.
Geneviève Morel
Geneviève Morel, psychanalyste, Paris, Lille.
Le titre du présent numéro, « L’écriture et l’extase », reprend celui du colloque international tenu à la Sorbonne et à l’École normale supérieure les 19, 20 et 21 octobre 2006, à l’initiative conjointe du Centre de recherches interdisciplinaires sur les mondes ibériques contemporains (
crimic) de Paris-Sorbonne (Paris IV) et de l’Association de formation permanente en clinique psychanalytique
Savoirs et clinique
[1].
L’intitulé commun au colloque et à cette livraison, qui reproduit la majorité des communications faites à cette occasion
[2], procède d’un ensemble de questions à propos du savoir de l’écrivain et de l’artiste quant à leur jouissance.
Une interrogation générale sur ce point traverse toute l’Å“uvre de Lacan, de ses travaux de psychiatrie des années 1930, consacrés à des écrits « inspirés » de femmes folles, jusqu’au recours, quarante ans plus tard, à la référence au rapport extatique à Dieu décrit par les écrivains mystiques pour appréhender la jouissance dite « pas-toute ».
Notant à propos de l’énigmatique Finnegans Wake de Joyce que, si on le lit, c’est parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui l’a écrit, Lacan reprend à l’aide du terme ambigu et polysémique de « jouissance » les phénomènes considérés par Freud comme se situant au-delà du principe de plaisir : excès de satisfaction ou souffrances intenses résonnant dans le corps et y laissant des traces. Lacan en distingue une grande variété. Le sujet qui les éprouve manifeste pourtant le plus grand mal à en parler précisément. Or, dans leurs écrits, les poètes, les mystiques ou certains philosophes inspirés savent le faire.
Si on les lit à partir de telles préoccupations, les écrivains témoignent à différents niveaux d’expériences surprenantes. C’est en théoricienne que Sainte Thérèse distingue le ravissement, où l’âme est violemment arrachée au corps, de l’extase à laquelle elle consent dans ses fiançailles avec Dieu. Ces vertiges divins, dont on peut retrouver les accents dans l’amour profane, semblent aux antipodes d’autres émois, tels l’embrasement cosmique du héros gidien par un furtif contact charnel dans la nature. Et pourtant, celui-ci souligne le caractère d’« illimitation » de ces diverses expériences, dont on pourrait multiplier les exemples littéraires, depuis les extases bachiques des Tragiques grecs jusqu’aux descriptions les plus crues des écrivains contemporains.
Les relations que sont susceptibles d’entretenir avec l’écriture ces expériences de l’illimité ou ces états qu’on peut qualifier brièvement d’extatiques sont assurément multiples.
Une première série de contributions au colloque « L’écriture et l’extase » reproduites dans les pages qui suivent interroge précisément la relation des mystiques à l’écriture.
Les études portant sur la vie spirituelle en Espagne sur lesquelles s’ouvre ce volume tendent à montrer que l’expérience de ces grands mystiques ne saurait être ce qu’elle a été s’ils n’en avaient rendu compte par l’écriture. Tandis que Mercedes Blanco montre, dans les écrits de Thérèse d’Avila, comment s’articule l’usage de la raison avec l’écriture de la jouissance et avec le témoignage de la foi, Bernard Sesé analyse les images stylistiques de l’extase dans les écrits de Sainte Thérèse et de Saint Jean de la Croix. Jacques Le Brun met pour sa part en avant la défiance des théologiens « éclairés » à l’égard des phénomènes sensibles dans la mystique.
D’autres intervenants se sont attachés, à partir de l’étude d’écrivains du xxe siècle, aux relations entretenues par l’écriture avec une forme de mystique et à la manière dont certains auteurs s’inscrivent dans la tradition mystique occidentale.
Il en va ainsi de Florence Vatan, qui met en lumière l’intérêt de Robert Musil pour une mystique « diurne » appuyée sur la science de son temps et en particulier sur la psychologie de la forme.
C’est le cas également de Philippe Sabot qui s’intéresse à la convergence entre mysticisme et érotisme pour approfondir les récits d’« expériences-limites » dans l’Å“uvre de Georges Bataille.
Thomas Eder met l’Å“uvre du poète autrichien Priessnitz en regard avec les écrits de François d’Assise qui l’ont inspiré.
Maria Graciete Besse donne par ailleurs une lecture passionnée de l’Å“uvre de la Portugaise Maria Gabriela Llansol, Å“uvre traversée par un certain nombre de figures mystiques et marquée dans son style même par la fulguration.
Paul-Henri Giraud, s’appuyant sur les écrits d’Octavio Paz qui lui ont été inspirés par la philosophie et l’art tantrique, s’attache à l’analyse d’une forme d’extase qui se veut au-delà des mots, des images et des corps et tend à abolir ceux-ci dans le silence, la vacuité et l’illumination.
Il est cependant des modes d’inscription dans la tradition occidentale qui maintiennent l’extase à l’écart de toute référence religieuse ou spirituelle. Frédéric Yvan s’attache à le montrer, il en va ainsi avec l’expérience de la triple dissolution de l’espace, du temps et du corps que propose au lecteur l’extase du vide chez Georges Perec.
Les rapports qui sont ceux de l’écriture avec l’extase, le ravissement ou la folie sont souvent révélateurs, ainsi que l’a montré la psychanalyse, d’une sublimation, d’un symptôme, ou encore de ce que Lacan a désigné à propos de Joyce comme relevant d’un sinthome.
C’est dans cette perspective qu’il convient de situer une seconde série d’interventions dont l’objet est d’analyser plus spécifiquement les rapports de l’écriture avec la jouissance chez des écrivains du xixe ou du xxe siècle.
Rodolphe Adam interroge avec les concepts lacaniens le rapport de Kierkegaard à l’écriture ainsi que les causes de l’amour de sa plume par lequel se définit lui-même cet auteur.
Sara Thornton, qui revient sur le Dracula de Bram Stoker, déchiffre l’écriture du vampire dans la « morsure-ponctuation » infligée à ses victimes et révèle la jouissance extatique de celles-ci lors d’une telle rencontre.
L’extase est au cÅ“ur des écrits de James Joyce, des premières « épiphanies » jusqu’à Finnegans wake. Jacques Aubert nous offre à cet égard un parcours érudit tandis qu’Annie Tardits concentre son étude sur deux versions d’un même épisode du Portait de l’artiste en jeune homme. L’un et l’autre mettent en évidence le lien établi par Lacan entre l’écriture et la jouissance dite « féminine ».
Franz Kaltenbeck, relisant Proust à partir du texte que Beckett lui a consacré, découvre, à partir de la phrase de celui-ci selon laquelle « Proust suppose à l’art la clarté », un savoir inédit sur l’extase, commun aux deux écrivains, et dont il souligne l’intérêt pour le psychanalyste.
Le moyen d’exploration privilégié que constitue la clinique psychanalytique est au cÅ“ur de plusieurs participations. Un éclairage historique est apporté par deux articles : Sadi Lakhdari retrace le parcours de Freud de l’enseignement de Charcot à l’abandon de l’hypnose et Pierre-Henri Castel, reprenant les écrits inspirés de Madeleine, patiente de Pierre Janet, restitue le regard de la psychiatrie française de la fin du xixe siècle sur les phénomènes extatiques.
L’originalité de l’apport de Lacan à la question des rapports entre écriture, féminité et symptôme est mise en exergue par Geneviève Morel, qui s’attache à éclairer l’émergence des concepts lacaniens de jouissance, de « pastout » et de « sinthome », à partir d’exemples empruntés à la clinique ainsi qu’en questionnant des Å“uvres littéraires, telle celle de Marguerite Duras. Enfin, Darian Leader part d’exemples cliniques pour montrer à partir de quels éléments singuliers se met en place la fonction de l’écriture pour un sujet.
Un certain nombre d’auteurs, privilégiant l’image par rapport à l’écriture, quand bien même ils prennent appui sur des écrivains, ont abordé plus spécifiquement des problématiques centrées sur l’extase ou la jouissance dans leur dimension d’effet. Si le savoir multiple de l’artiste sur la jouissance et si son savoir-faire à cet égard impliquent toujours l’imaginaire, que dire alors de l’extase-jouissance en images telle qu’elle a été figurée par certains peintres, cinéastes, vidéastes ou photographes ?
Frédéric Cousinié s’est attaché ainsi à un tableau de Charles Le Brun et a analysé le jeu de son dispositif susceptible de produire sur le spectateur un « effet » surnaturel.
Régis Michel a montré comment la jouissance confine à l’horreur à partir de l’exemple de la vidéo du Taïwanais Chen-Chieh jen, inspirée par le supplice du ling-chi qui fascinait Bataille.
D’une manière plus inattendue mais tout aussi intéressante, la politique et l’histoire ont suscité des questionnements à propos de l’écriture et de l’extase.
Daisuke Fukuda, s’interrogeant sur le sens de l’engagement politique du marquis de Sade et de sa condamnation de la peine de mort, montre l’affinité pour celui-ci du meurtre passionnel avec un état extatique tout en soulignant que cette position procède de la part de cet auteur d’une éthique du désir.
Éric Marty propose d’éclairer à l’aide du concept d’angoisse et à partir de l’acte constitué par le poème le questionnement de René Char sur l’« engagement extatique », confronté à l’innommable du nazisme.
Plusieurs contributions ont enrichi cette livraison en esquissant, hors du monde chrétien, les linéaments d’une anthropologie transculturelle de l’extase. Pour ce qui est de l’antiquité grecque, Renate Schlesier resitue par rapport à une tradition associant toutes les formes de félicité délirante la spécificité des pratiques dionysiaques, tandis que Jean Bollack consacre un texte à la relation fondamentale dans la culture grecque archaïque entre l’extase et l’écriture. Dans la sphère culturelle chinoise, Léon Vendermeersch, s’attachant à restituer une forme d’extase lettrée, donne à voir des calligraphies cursives pratiquées dans l’ivresse par les lettrés zen du viie siècle.
Signalons enfin que deux artistes ont présenté une « mise en acte » de l’extase. Sylvie Blocher a rendu compte d’une recherche, dont témoigne une photo publiée dans ce volume, consistant à filmer des hommes indiens « acceptant de s’abandonner à l’extase » dans son studio. Marie Darrieussecq a, pour dire « l’extase dans la jouissance d’écrire », convié les participants du colloque à une lecture associant Woolf et Faulkner, puis Guibert, Ernaux et Modiano, enfin Montaigne, Rimbaud et Kafka. Selon elle, l’« extase de lire », titre qu’elle avait donné à sa communication, est, dans son caractère immédiat, irréductible à l’inscription dans un texte.
L’extrême variété des éclairages proposés par les intervenants donne la mesure de l’approche renouvelée dont est susceptible la notion d’extase. Elle permet de parcourir les siècles, les continents et les cultures, passant des Grecs aux Chinois, de l’Occident à l’Extrême-Orient, de l’ivresse dionysiaque à l’extase chrétienne, de la mystique religieuse au théâtre de la cruauté. Elle rend possible des découvertes inattendues et des rencontres insolites, invitant ainsi le lecteur à lire ou relire les Å“uvres littéraires, à regarder différemment les peintures, les photographies, les films ou les vidéos. Ce n’est donc pas la seule psychanalyse, mais encore l’histoire de l’art ou des civilisations, la littérature et la philosophie qui sont appelées à interroger le savoir de l’artiste sur sa jouissance, cause ou condition de la création.
[1]
Un précédent colloque consacré aux « Transferts littéraires » (cf. n° 6 de la revue
Savoirs et clinique) a été organisé en octobre 2004 grâce à la collaboration du
crimic de Paris-Sorbonne et de l’Association de formation permanente en clinique psychanalytique
Savoirs et clinique.
[2]
Certaines des interventions qui n’ont pas trouvé leur place dans ce numéro seront publiées dans un numéro ultérieur.