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Savoirs et clinique

2015/1 (n° 18)

  • Pages : 136
  • ISBN : 9782749247564
  • DOI : 10.3917/sc.018.0118
  • Éditeur : ERES

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Sylvain Masschelier, Nathalie Jaudel, La légende noire de Jacques Lacan. Élisabeth Roudinesco et sa méthode historique, Paris, coédition Navarin, Le champ freudien, 2014

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Nul n’est prophète en son pays. Certes. Et ce mot ne s’entend pas uniquement dans son sens religieux mais avant tout herméneutique (du latin propheta, prêtre d’une divinité, prédicteur) : l’étymon renvoie plutôt à l’interprète, en l’occurrence ici l’analyste Jacques Lacan, interprète ou truchement de l’ œuvre de Freud en français. Dans un récent essai honnête, rigoureux, argumenté, Nathalie Jaudel bat en brèche les assauts répétés subis par l’homme, post mortem, et visant à discréditer non seulement le personnage public, l’auteur, le clinicien, mais aussi l’ œuvre qu’il a portée et l’enseignement qu’il a dispensé. Les charges les plus violentes et les plus destructrices ne viennent ni des auteurs du Livre noir de la psychanalyse, ni même des anciens professeurs de philosophie pour classes de terminale qui reconnaîtront cette antienne nietzschéenne maintes fois fredonnée : « Contre maint défenseur. La plus perfide façon de nuire à une cause est de la défendre intentionnellement avec de mauvaises raisons. » Ne serait-ce pas ce qu’a fait pourtant Élisabeth Roudinesco dans son livre intitulé Jacques Lacan ? L’ouvrage de Nathalie Jaudel remet en cause sa méthode historique, notamment à travers cette biographie de Jacques Lacan parue chez Fayard il y a plus de vingt ans et dont E. R. est l’auteur, sous-titrée « Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée ». Pièces à l’appui, l’auteure livre une enquête qui retrouve l’un des sens et même la direction donnée par Hérodote (historia, c’est-à-dire recherche, exploration) aux historiens sérieux, prouvant que « le système de pensée » n’est pas même esquissé tandis que « l’histoire d’une vie » est tronquée. En sorte que le lecteur se convainc qu’il s’agit plutôt d’une caricature et de la vie et de la pensée de Jacques Lacan, participant, à l’instar de Michel Onfray pour Freud, de « la légende noire » non seulement de Lacan mais aussi de la psychanalyse dont pourtant Élisabeth Roudinesco se dit l’historienne.

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Dès la première partie de sa biographie, Élisabeth Roudinesco comble le manque d’éléments attestés rendant compte de l’enfance de Jacques Lacan par la construction d’un roman familial où Nathalie Jaudel montre la coloration volontairement noire de l’encre du portrait, jetant sur la figure de Lacan une ombre qu’elle n’aura de cesse de faire grandir. En effet, le prologue revient sur les origines de la famille maternelle issue des vinaigriers Dessaux d’Orléans, pour raconter « la légende noire d’un vinaigre confectionné à l’aide d’excréments humains ». Et l’historienne de la psychanalyse de se référer à un « très sérieux Domachy » pour l’attester, quand une simple vérification numérique du Nouveau manuel complet du vinaigrier et du moutardier publié en 1854 permet de retrouver l’auteur de L’art du vinaigrier paru en 1780, un certain Jacques-François Demachy (c’est Nathalie Jaudel qui souligne). On pourrait balayer d’un revers de main ce qui ne pourrait être qu’une coquille, un lapsus calami, en l’occurrence ici calamiteux puisqu’il signe aussi la négligence dans l’appareil bibliographique et critique aussi bien que dans la mention de sources pour les témoignages, qui font justement les « très sérieux » universitaires. Mais que faire alors de cet exergue qui engage un très long « portrait au caca fumant », comme l’écrivait Céline dans le Voyage au bout de la nuit pour qualifier ce qu’Alcide faisait subir à la figure de son supérieur ?

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Nathalie Jaudel s’en saisit pour déplier en trois parties et vingt-deux chapitres la carte si peu tendre censée orienter le lecteur dans la découverte de la Lacanie. Il faudra passer par la colline du renoncement où Élisabeth Roudinesco abandonne son rôle d’historienne au profit d’une psychobiographie utilisant l’onomastique pour tracer le portrait de l’analyste en despote, tour à tour désigné par les appellatifs « Sa Majesté », « Grand Timonier », « Le maître », le « pharaon [1][1] É. Roudinesco, « Tombeau pour un pharaon », dans Jacques... », comme dans les meilleures pages des magazines où paraissent les compendia (comme l’écrivait déjà Pline : compendium operae, économie de travail !) rédigés à la hâte des œuvres ayant marqué le siècle, perpétuant les mêmes images sulpiciennes depuis la mort de Lacan, celles du « gourou », du « Père Ubu », etc.

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Certes, Jacques Derrida avait intitulé l’un de ses derniers ouvrages Mal d’archive, mais Nathalie Jaudel montre qu’Élisabeth Roudinesco, alléguant le manque d’archives et la difficulté d’accès, nourrit sa biographie au fleuve des témoignages parfois étirés sur presque dix pages (Roudinesco, p. 505 à 513), sans que le lecteur puisse remonter à la source souvent plus mystérieuse et difficilement localisable que celle du Nil en son temps, et ce à contrecourant de l’évolution de la méthode historique et au mépris de l’école des Annales. C’est pourtant Marc Bloch qui est cité en épigraphe du Jacques Lacan de la romancière Élisabeth Roudinesco, avec un « dites-nous simplement quel fut Robespierre », une drôle de référence et d’ascendance pour rendre hommage à Lacan dont on a l’impression qu’il sort de cet ouvrage en Danton dont on montre la tête au peuple, même si elle en vaut la peine, coupée de son œuvre, et pour qui on aurait plutôt attendu cette phrase du chef des Indulgents : « Je ne serai d’aucun comité mais l’éperon de tous. »

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Au fil de la lecture, on est consterné par la platitude topographique de la biographie : on y trouve, repérés par l’examen attentif de Nathalie Jaudel, les topoï les plus éculés qui la conduisent à se demander avec le lecteur, à propos de l’ouvrage de madame Roudinesco, « en quoi se distingue-t-il de la doxa » ? Là où il était question de retracer l’histoire d’une vie, on ne lit qu’anecdotes réduisant huit décennies à une tête de Jivaro, même s’il est vrai, comme disait Roland Barthes, qu’« il n’y a de biographie que de la vie improductive », mais tour à tour reviennent les mêmes lieux communs d’un Lacan avare, ambitieux, plagiaire, tortionnaire et dément. Pour en faire un Harpagon, Élisabeth Roudinesco consacre même un paragraphe à un calcul d’apothicaire pour estimer la fortune de Lacan et son patrimoine (p. 514), donnant ainsi dans les récurrentes accusations portées contre les psychanalystes lacaniens d’accumuler l’équivalent du trésor des Incas, ce que les séances courtes voire les « non-séances » (Roudinesco) auraient permis.

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Pour celui qui s’attendait à atteindre des sommets, l’Éverest de la pensée dans le sous-titre « Histoire d’un système de pensée », l’essai de Nathalie Jaudel rectifie avec efficacité l’azimut de la boussole et l’échelle de la cartographie : les éruptions volcaniques des séminaires font « pschttt ! » comme à l’ouverture d’un soda éventé ; ainsi le « nom-du-père » est-il confondu avec le « patronyme », le « pastout » entrerait en contradiction avec « l’avidité de maîtriser le temps, de lire tous les livres, de visiter tous les hauts lieux de la culture, de posséder tous les objets, de collectionner toutes les femmes ». Dans cet inventaire qui ne livre pas même un index des notions ou concepts lacaniens à son lecteur (Jaudel, p. 260), on pourra s’amuser de la fin de l’énumération, dont on se demandera s’il s’agit d’une gradation ascendante ou descendante, mais on déplorera avec Nathalie Jaudel non seulement que Lacan soit caricaturé en Père mythique et jouisseur, mais encore qu’en l’espèce l’historienne d’un système de pensée restitue aussi mal les formulations logiques les plus originales de l’analyse lacanienne, écrites pour approcher le « côté femme » dans son rapport à la fonction phallique.

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Cela est d’autant plus regrettable que la biographe qui a rassemblé dès la mort de Lacan des éléments pour cette entreprise est aussi la fille de Jenny Aubry, neuropsychiatre et psychanalyste, amie de Dolto et de Lacan. D’ailleurs, la première partie de l’essai de Nathalie Jaudel est justement intitulée « juge et partie ». La familiarité qui a été précocement la sienne avec le champ lacanien n’a d’égale que son étrangeté aux notions lacaniennes les plus fécondes, celle de « sinthome », par exemple encore « en deux pages de moqueries » (Jaudel), ou l’écriture topologique utilisant des nœuds borroméens dont Élisabeth Roudinesco se gausse, portraiturant un Lacan sénile parti rejoindre la « planète Borromée ».

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Mais loin d’appliquer à l’auteur sa méthode historiographique ravalant tout effort de pensée au « tout à l’ego » (Muray), Nathalie Jaudel se garde de lancer toute attaque ad personam à l’encontre d’Élisabeth Roudinesco dont la propre biographie renseignerait sur cette « hainamoration » qui convient si bien pour évoquer son rapport à son sujet, « unique objet de son ressentiment ». Nathalie Jaudel ne réclame ni panégyrique ni hagiographie, mais se sert comme d’un repoussoir de cette légende noire pour faire advenir avec relief et sans dorures la figure de Lacan tel qu’en lui-même, conforme à la vérité historique rétablie dans l’évocation des rapports avec les instances psychanalytiques, avec Althusser, ou lors de la dissolution de l’École. Lui qui est accusé d’avoir cherché à « “déshistoriser” son rapport à sa propre doctrine » en masquant ses sources ou les états antérieurs de ses travaux (Jaudel, p. 261), ou encore d’avoir attribué à « Freud une terminologie qui n’est pas la sienne » (Roudinesco, p. 261), n’a jamais cessé de revenir aux termes freudiens pour les traduire au plus juste, passant – pour prendre un seul exemple – pour Verwerfung par « rejet », « retranchement » puis « forclusion » dans son Séminaire III sur Les psychoses (1955-1956), multipliant les références à ses maîtres en psychiatrie, aux essayistes lus, aux écrivains commentés, aux scientifiques consultés, revenant sur ses textes antérieurs pour assurer la cohérence et la continuité de son travail. À toujours vouloir renverser une statue du Commandeur qu’il n’a pas été, Élisabeth Roudinesco n’a pas écrit un tombeau mallarméen, mais un mausolée où le psychanalyste trône en arriviste balzacien, forgeant un bronze de cheminée avide de gloire et de reconnaissance, quand durant des décennies Lacan enseigna et analysa en ne publiant qu’un ouvrage, ses Écrits, et avec réticence sa thèse, avant de se résoudre à confier l’établissement de ses séminaires à Jacques-Alain Miller, et à concéder quelques rares entretiens enregistrés et filmés (Radiophonie et Télévision) au regard de sa notoriété. Au terme du parcours critique de Nathalie Jaudel, on chercherait en vain dans cette légende noire racontée par Élisabeth Roudinesco une épitaphe qui rende justice à Jacques Lacan dans un livre lui-même cénotaphe, une légende sans carte, topographie d’une œuvre rendue fantôme, pour paraphraser Robbe-Grillet (Topographie d’une cité fantôme). C’est ailleurs qu’il faudra la chercher.

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Et pour commencer dans cet ouvrage remarquable, à propos duquel on se prend à réveiller le sens latin de l’adjectif verbal dans le mot légende choisi par Élisabeth Roudinesco dans son incipit, mais mérité par celui de Nathalie Jaudel – legendum : ce qui doit être lu, et auquel on pourrait ajouter scribendum, ce qui doit être écrit, pour rendre justice à l’ œuvre, à la vie et à la mémoire de Jacques Lacan.

Antoine Verstraet, Ricciotto Canudo, Les libérés. Mémoires d’un aliéniste, histoire d’un fou, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2014

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Les libérés est un journal publié en 1911. Les libérés sont les fous, ceux qui ne sont pas tenus par les contraintes sociales, selon la définition de l’auteur.

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Ricciotto Canudo reproche au xixe siècle d’avoir voulu voir dans la folie, ainsi que dans la criminalité, une anomalie. Il soutient que c’est une erreur, qu’on n’a pas trouvé la « vérité », la cause de ces anomalies sociales. D’ailleurs, ni la folie ni la criminalité ne seraient des anomalies. Elles témoignent davantage d’une volonté individuelle triomphante. La société, elle, serait une anomalie dans la nature, car elle sacrifie l’individu à la collectivité, ce qui tout en étant antinaturel constitue sa base, sa raison d’être même. Toutefois, la société servirait admirablement à grouper les faiblesses, pour les canaliser, pour faire de leur union une force, assurant la continuité de cette force par ces bornes éparses le long des années et des siècles qu’on appelle les lois.

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La criminalité représente alors la contrepartie victorieuse de l’individu, libre et nu sur le cheval indompté de ses passions, de sa vérité instinctive. La folie représente à son tour d’une manière plus parfaite ce triomphe de l’individu, préparé par le travail très long de ses aïeux, ou bien par une puissante circonstance de la vie. Dédaigneux des bornes morales qui règlent les rapports de créature à créature, c’est-à-dire de chaînon à chaînon du grand esclavage humain, le fou est le parfait libéré.

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Canudo dénonce la confusion qui règne parmi les médecins concernant ce terme de « folie » : tout individu, dont les facultés d’expression sont en dehors de la compréhension commune, est déclaré fou. Il dénonce également les infamies qui sont commises chaque jour dans les hospices.

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Au sein de sa Villa, Riccotto Canudo vit avec une trentaine de sujets et il laisse leurs personnalités « déborder » librement. La parfaite folie est l’état de « liberté absolue » d’un être, la rupture de tous les rapports d’un individu avec le monde extérieur, de sorte que l’individu se trouve ainsi dans l’état d’un accord dissonant dans une page de musique ; puisque la tendance irrésistible de la collectivité normale, formant une agglomération de forces plus puissante que celle de l’homme fou, consiste à reprendre cette individualité libérée ; puisque nous sentons tous le besoin de ramener les fous à la raison, comme on dit, il est nécessaire de renouer les rapports de l’individu fou avec la société. Si ces rapports ont été rompus, c’est qu’il y a eu un vide entre la société et l’individu. Il faut alors combler ce vide.

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Selon Ricciotto Canudo, si un homme est fou, c’est que son organisme, son rythme de vibration, n’est plus en harmonie avec l’allure générale de la symphonie sociale. Si Canudo est si friand de métaphores musicales, c’est qu’il a élaboré une théorie musicale de la folie. Selon Canudo, l’homme se libère, devient fou ou criminel par un excès ou par un défaut de son organisme, c’est-à-dire de sa puissance vibrante. En réunissant plusieurs organismes « libérés », il se fait naturellement des échanges de vibrations qui appauvrissent ceux qui sont trop riches, ou qui enrichissent ceux qui sont trop pauvres. Et la grande clef des échanges d’énergies est dans un mot profondément dédaigné. Elle permet d’ouvrir toutes grandes les portes de la sensibilité, et, par là, d’établir les courants magnétiques qui doivent soutenir les organismes défaillants, et soulager les organismes surchargés. Ce mot est « sexualité ».

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Canudo affirme avoir fait de sa Villa une superbe symphonie sexuelle. Ainsi, il pense que sa thérapeutique de la folie est la plus humaine de toutes, et par cela même la plus sûre, la plus efficace. L’expérience de Canudo le porte ainsi à ne pas considérer toujours la folie comme une maladie, ou comme un état maladif mais, parfois, comme un état de santé débordante.

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Canudo prétend agir sur l’organisme subtil des fous. Il soutient que les passions, les désirs et les satisfactions, les attirances et les résistances particulières d’un organisme dans un milieu, sa manière personnelle de lutte et d’épanouissement dans l’ambiance, transforment sans cesse son équilibre, font sa beauté et sa laideur. Seule la mort apaise tout.

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En composant autour des fous une atmosphère dont la puissance est au moins égale à leur defectum, ou dont la faiblesse est égale à leur excessum, leurs organismes corporels sont ainsi portés naturellement à se transformer, pour établir un équilibre.

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La folie ne demande donc qu’une distribution éclairée de « vibrations humaines » pour qu’un être retrouve un équilibre à peu près immuable dans la société, c’est-à-dire pour qu’il devienne « normal ».

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Pour Canudo, la ségrégation complète des sexes est une des causes principales qui rendent la folie inguérissable dans les asiles, et qui l’aggravent presque toujours. Mais il est aussi convaincu que dans cette opération ultrasensible des échanges sexuels, l’accouplement charnel, s’exerçant entre individus désharmonisés par rapport à l’ordre commun de la vie, est funeste à eux-mêmes, aussi bien qu’à tout le milieu dans lequel ils se meuvent.

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Selon Canudo, les fous souffrent de se voir avec des étrangers qui resteront toujours étrangers à leur esprit. Mais, en dehors de cette conscience antisociale qui les rend vraiment malheureux, leur inconscient finit par s’adapter au milieu, leur organisme, qui demande si peu, finit par s’harmoniser avec l’ensemble du milieu, tout en étant perpétuellement choqué par les détails individuels, qui cependant forment le milieu même. C’est pourquoi il ne serait pas absurde de placer les êtres libérés et antisociaux en compagnie d’êtres semblables. Au lieu de se nuire les uns les autres, ils forment ensemble une atmosphère de révolte et de liberté, ils accomplissent entre eux, et bien inconsciemment, de tels échanges, que seule la présence normale des médecins et des gardiens peut en désordonner, en remuer sans cesse l’harmonie possible, et en trouble ainsi l’action bienfaisante. Au milieu des fous, les êtres normaux sont sans doute un élément de trouble, qui pourtant ne peut agir avec efficacité pour apporter de l’ordre et du calme aux sujets qu’à la longue, et avec un très réel dévouement. Ils représentent l’idée vigilante de la société, au milieu des êtres qui en sont absolument détachés.

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Canudo postule également l’existence d’une volonté somatique, qui serait la base de l’instant. Le corps, la résultante formelle, évidente, des forces qui composent un organisme, a une conscience qui nous échappe, et qui ne se révèle que dans ses complications avec notre mentalité, devenant alors psychique. Notre conscience physique nous est donc cachée.

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Nous ne sentons une partie quelconque de notre organisme physique que lorsqu’un résultat de déséquilibre s’est accompli, lorsqu’elle est malade.

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Notre corps a une conscience et une volonté. Mais nous ne serions capables que d’en reconnaître l’éclosion intellectuelle, la seule à laquelle nous nous soyons attachés, perdant de vue à jamais le mouvement initial, purement somatique, qui la fait vibrer.

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La volonté somatique, organique, pure et simple, demeure donc obscure. Cependant, on la nomme sans le savoir, on l’appelle « instinct ».

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La vie de l’individu serait une lutte de chaque instant, acharnée, contre la volonté de destruction qui est toujours présente, qui est dans la nature autant que dans la société, et qui par sa présence implacable rend plus fort l’individu en le forçant à veiller sans cesse sur lui-même, puis le détruit, composant le grand dualisme de l’existence, l’admirable contemporanéité de la vie et de la mort.

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Pour finir, rapportons que Canudo défend l’idée selon laquelle l’émotion est dans l’effort organique de l’individu pour s’harmoniser avec le milieu ambiant. Tout le mouvement de la vie naîtrait du besoin d’un individu, ou d’un groupe d’individus, d’harmoniser, d’unifier sa propre personnalité avec la nature ambiante. Si l’ambiance est facile, c’est-à-dire si la réalisation d’harmonie qu’elle contient, en puissance, égale l’aspiration secrète de l’individu, il n’y a point d’émotion. Lorsque l’ambiance est mouvementée, hostile à l’individu, ou d’une façon quelconque pleine de difficultés pour sa réalisation immédiate, pour sa conscience intérieure du calme, il y a de l’émotion.

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Mais d’une manière générale, l’émotion (de jouissance ou de souffrance) proviendrait du déséquilibre entre l’individu et son milieu, et de l’effort d’unification de ces deux éléments essentiels, suprêmes, de la vie.

Note

[1]

É. Roudinesco, « Tombeau pour un pharaon », dans Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1993, p. 515.

Titres recensés

  1. Sylvain Masschelier, Nathalie Jaudel, La légende noire de Jacques Lacan. Élisabeth Roudinesco et sa méthode historique, Paris, coédition Navarin, Le champ freudien, 2014
  2. Antoine Verstraet, Ricciotto Canudo, Les libérés. Mémoires d’un aliéniste, histoire d’un fou, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 2014

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