Accueil Revues Revue Numéro Article

Savoirs et clinique

2015/1 (n° 18)

  • Pages : 136
  • ISBN : 9782749247564
  • DOI : 10.3917/sc.018.0007
  • Éditeur : ERES

ALERTES EMAIL - REVUE Savoirs et clinique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 7 - 12 Article suivant
1

Explorant l’enfance où se joue l’avenir d’un être humain, la psychanalyse ne pouvait pas négliger ce que Freud appela « l’occupation la plus chère et la plus intense de l’enfant » – le jeu. En 1908, il le met à la base même de « l’activité poétique », issue de celle du fantasme. Tout enfant se comporte, selon lui, comme un poète, il crée son propre monde. Dans son séminaire Les psychoses, Lacan entérine cette idée que le poète engendre un monde. En revanche, les Mémoires d’un névropathe du Président Schreber ne relèvent pas de la poésie, car leur auteur n’y crée pas un monde à lui, il décrit son aliénation extrême, étant devenu l’objet de la jouissance de l’Autre. Freud, comme d’ailleurs l’enfant lui-même, prend le jeu très au sérieux : « Il [serait] alors injuste de dire qu’il ne prend pas ce monde au sérieux ; tout au contraire, il prend très au sérieux son jeu, il y emploie de grandes quantités d’affect. Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité [1][1] S. Freud, « La création littéraire et le rêve éveillé »,.... » Freud a raison d’y rajouter que l’enfant distingue fort bien la réalité et le monde de ses jeux, et appuie même souvent son monde sur des objets réels. N’a-t-il pas observé comment son petit-fils Heinerle a su répondre au départ de sa mère, et plus précisément à l’alternance de la présence et de l’absence de celle-ci, par le jeu d’une bobine où il saluait l’apparition et la disparition de cet objet par deux sons que Freud interpréta comme les mots allemands fort (absent) et da (ici) ? L’enfant aurait ainsi répété l’expérience de l’absence de la mère qui ne pouvait pas être plaisante pour lui. Voilà pourquoi Freud s’interroge à cet endroit sur l’existence d’un « au-delà du principe du plaisir », un domaine où le sujet n’agit pas pour maintenir ses tensions à un bas niveau. Peut-on pointer le sérieux du jeu d’une façon plus incisive que par cette observation et par les « spéculations » freudiennes sur l’automatisme de répétition et la pulsion de mort ?

2

Les meilleurs disciples de Freud ont poursuivi la recherche dans ce sens. Ils ont fait du jeu à la fois un moyen d’explorer l’inconscient infantile qui ne sait pas encore se dire, et un instrument jouissif au service de la dimension thérapeutique dans l’analyse des petits patients. Ainsi, Lacan rend tôt hommage à Melanie Klein qui, dans le cas Dick, a su livrer à son petit patient psychotique, grâce à un jeu de trains (le petit et le grand train), un symptôme très proche de la réalité psychique (« le schéma de l’ Œdipe »). Winnicott, lui, émancipe le jeu de la seule réalité psychique. Il en fait un dispositif « à l’extérieur de l’individu », mais précise que l’aire de ce jeu n’est pas le monde extérieur. Si l’objet transitionnel aide l’enfant à accepter et à maîtriser la présence et l’absence de la mère, le jeu est chez Winnicott plutôt pensé comme un « phénomène transitionnel ». Par la suite, des psychanalystes ont trouvé des objets spécifiques pour certaines structures cliniques, par exemple les « objets de sensation autistiques » repérés par Frances Tustin. Ils sont idiosyncratiques pour chaque enfant et font partie de son corps, de sorte que l’on peut se demander si l’autiste joue avec ses objets. Depuis les temps héroïques de la psychanalyse des enfants, beaucoup de jeux nouveaux sont offerts aux enfants de tout âge. L’industrie électronique a apporté un degré de sophistication aux jeux d’ordinateur dont on n’a pas encore mesuré les conséquences pour l’inconscient et pour le domptage des pulsions. S’ils veulent persister dans leur effort d’accueillir les êtres souffrant du malaise dans la civilisation, les psychanalystes doivent considérer le défi que représentent ces objets et gadgets. Après tout, le sujet de la psychanalyse est défini par Lacan comme sujet de la science. Et ce sujet-là demande plus que des thérapies simplistes. Si les jeux d’enfants contribuent à façonner les activités intellectuelles et ludiques des adultes, force est de reconnaître que les jeux joués à partir de la puberté ou à l’âge adulte ne sont pas toujours constructifs. Ils peuvent avoir des effets dévastateurs et régressifs. Dès leur adolescence, certains sujets tombent dans la dépendance des jeux d’ordinateur et s’y consacrent jour et nuit, menant alors une vie de larve. À la différence des enfants observés par Freud, Klein, Winnicott, Tustin et d’autres, pour ces jeunes et moins jeunes, le jeu n’est plus un symptôme salutaire mais plutôt une activité incessante qui masque mal un vide menaçant.

3

Notre colloque, ouvert à tous, et donc aussi adressé aux médecins, psychiatres, cliniciens, soignants, éducateurs, enseignants, littéraires et philosophes, a été préparé avec l’ambition :

  • d’approfondir la notion du jeu dans la psychanalyse, en l’articulant aux quatre concepts fondamentaux freudiens (inconscient, répétition, transfert et pulsion) ainsi qu’à l’acte, à la jouissance et au symptôme dans la théorie de Lacan ;

  • d’étudier les rapports du jeu à la poésie, à l’art, à la science et à la philosophie ;

  • de recenser les jeux nouveaux de notre époque qui aident le sujet dans sa construction cognitive et psychique mais peuvent aussi l’entraîner vers la perte de ses coordonnées personnelles et sociales ;

  • de poser, grâce à des cas cliniques, la question de l’efficacité des jeux dans les cures d’enfants.

4

Tels furent les thèmes et les objectifs principaux énoncés dans l’argument du 14e colloque de l’Aleph : « Jeux d’enfant », qui s’est déroulé à Lille, le 6 avril 2013, et dont la plupart des communications constituent la première partie du dossier publié dans cette livraison.

5

Parmi ces interventions, celle de Franz Kaltenbeck questionne la fonction même du jeu : le jeu d’enfant, fondamental dans son rapport à l’inconscient, au langage et au fantasme, n’aurait-il pas aussi la fonction de répondre au symptôme pour chercher le désir refoulé – désir nécessaire à la défense qui permettrait d’apprivoiser les contingences du monde ? Pourtant, le jeu n’aide pas toujours le sujet, notamment quand il ressortit à des actes contraignants ou à des systèmes de croyances favorisant le développement des superstitions.

6

Pour Marie Lenormand, le thème du jeu dans la cure est inséparable de celui du transfert ; mais suffit-il qu’un enfant joue pour qu’un processus thérapeutique soit à l’ œuvre ? M. Lenormand fait l’hypothèse que les jeux ne peuvent être abordés de manière « unitaire », c’est pourquoi – tout en voulant éviter le risque de « rigidification » propre à toute entreprise de classification – elle propose une tripartition des jeux qui, épousant le champ freudien, se fonde sur les trois rapports possibles à la castration : la dénégation, le démenti et la forclusion.

7

Se référant à deux cas cliniques de jeunes adolescents, Sylvie Boudailliez se demande pourquoi les enfants aiment jouer à se faire peur. Tendant, dans leur jouissance, à approcher le réel de la mort impossible à dire, ils illustreraient, par leurs jeux dangereux, la tentative de masquer la pulsion de mort.

8

Vincent Le Corre, pour sa part, est d’avis que les jeux vidéo affectent nos manières de jouer. Sa réflexion originale sur l’expérience vidéoludique dans la clinique l’amène à penser que ce dispositif peut être un objet possible de médiation dans une psychothérapie.

9

Le docteur Éric Le Toullec s’interroge sur la notion de jeu traumatique et sur le sens de la censure de certains jeux que le fanatisme d’un régime totalitaire prend pour cible (par exemple les cerfs-volants en Iran). Son commentaire du film de la très jeune réalisatrice iranienne Hana Makhmalbaf, Le cahier (2007), qui nous confronte à la violence dans le jeu des enfants vivant dans des pays meurtris par la guerre, tente de cerner cette énigme que se révèle être le jeu violent des enfants.

10

Mais le jeu ne relève pas du seul domaine de l’enfance : Anne Boissière, qui étudie les arts plastiques et leurs éventuels usages extra-artistiques, se penche sur le jeu de la ligne. Comment comprendre la liberté et le dynamisme nouveaux de la ligne qui, au début du xxe siècle, déliée de toute intention finale, s’émancipe de la représentation et du dessein ? Que ce mouvement puisse venir d’une « pulsion de jeu », c’est la réponse de Hans Prinzhorn que A. Boissière nous propose ici de découvrir.

11

Avec la question du « comment vieillir », le docteur Chantal Dalmas, quant à elle, s’attache à suivre la pensée de Jean Bergeret qui compare la crise de la sénescence, moment de deuils et de pertes, à celle de l’adolescence. Une telle crise peut, sous certaines conditions où des transformations économiques importantes et nécessaires ne sont pas mises en œuvre, amener le sujet âgé à adopter des comportements qui rappellent ceux de l’enfance.

12

À ces communications sont associées quatre contributions ressortissant à la fois à la psychanalyse, à la philosophie et aux lettres.

13

À propos de l’ouvrage d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, l’objectif de Geneviève Morel dans son article est de déterminer la valeur psychanalytique du concept de genre. Partant de dits d’analysants et s’appuyant sur le concept d’interpellation avancé par Louis Althusser en 1970 pour caractériser l’idéologie, G. Morel s’attache à examiner le trajet décrit par É. Louis dans son roman et soutient l’hypothèse que le genre équivaut aux interpellations, souvent négatives, reçues par l’individu, sa vie durant, quant à son être sexué. Contestant la thèse de Judith Butler sur la « réappropriation » des interpellations de genre par un réajustement des identifications (son ouvrage de 1997 sur le Discours de haine), G. Morel montre que, pour Eddy Bellegueule, la réappropriation réussie et ludique des interpellations n’a été possible que secondairement à un remaniement subjectif profond, lié à un acte irréversible : la décision d’Eddy de ne plus croire en les valeurs qu’on lui imposait.

14

La contribution de Franz Kaltenbeck est consacrée à Adorno et à son rapport à la psychanalyse. Ce philosophe, écrivain et compositeur, fut en effet un compagnon de route du freudisme, défendant la pensée de Freud contre le révisionnisme de Karen Horney et d’Erich Fromm. Son intérêt pour ce qui du discours analytique touche au réel lui a fait rapprocher le traitement du meurtre du père chez Freud de l’écriture du cauchemar chez Kafka. Être solidaire de la pensée freudienne n’empêche toutefois pas le philosophe d’être critique envers une psychanalyse qui pouvait parfois lui paraître conservatrice et même réactionnaire.

15

Dans son article « La bibliophilie contre la bibliométrie », Antonio Teixeira propose une approche critique des pratiques d’évaluation de productivité à l’université. Il s’attache à comparer, en les opposant, le rapport d’amour au savoir, mis en lumière par la psychanalyse au niveau du transfert, à ce qui serait la transformation du savoir en marchandise par le discours du capitaliste, structuré lui par le refus de la dimension amoureuse.

16

Enfin, Sylvain Masschelier étudie comment la fascination de Sartre pour le cinéma et son intérêt pour la psychanalyse l’ont conduit à retracer dans son Scénario Freud, de manière fantasmatique, ce rêve d’interprétation qu’il partage avec Freud. Écrire sur le père de la psychanalyse aura été, pour Sartre, une façon d’éviter une psychanalyse interrogeant la place du Père, principe même, selon lui, de l’analyse freudienne.

17

Outre ces contributions, le numéro inclut les récits, par Isabelle Baldet et Geneviève Trichet, de deux présentations cliniques réalisées à partir d’entretiens menés par Geneviève Morel à l’epsm des Flandres et par Sylvie Boudailliez au Saulchoir.

18

C’est ainsi que I. Baldet reprend dans son compte rendu le cas d’un adolescent qui a trouvé une façon originale de saisir, par le langage et ses signifiants, le monde qui l’entoure, dans sa dimension temporelle et spatiale : c’est grâce au fonctionnement des machines et des véhicules qu’il tente de comprendre ce qui l’habite.

19

Le compte rendu de G. Trichet décrit l’histoire d’un homme qui ne parvient pas à sortir de sa dépression et de son alcoolisme depuis son licenciement économique, bien qu’il ait retrouvé du travail. Savoir repérer la mélancolie dans un récit que l’on serait tenté de rattacher à une « banale dépression réactionnelle » se révèle alors important, dans la mesure où ce diagnostic aura des incidences sur l’orientation du travail avec ce sujet.

20

Deux comptes rendus de lecture viennent clore ce numéro 18 de Savoirs et clinique.

21

Sylvain Masschelier rend compte de sa lecture de l’ouvrage de Nathalie Jaudel, La Légende noire de Jacques Lacan, Élisabeth Roudinesco et sa méthode historique, qui remet en cause la méthode historique de É. Roudinesco notamment à travers la biographie de Jacques Lacan parue chez Fayard il y a plus de vingt ans dont elle est l’auteur, sous-titrée « Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée ». Pièces à l’appui, l’auteur livre une enquête rigoureuse et argumentée prouvant que le système de pensée n’est pas même esquissé tandis que l’histoire d’une vie est tronquée.

22

Antoine Verstraet, pour sa part, a lu l’ouvrage de Ricciotto Canudo, Les libérés. Mémoires d’un aliéniste. Histoire de fous, qui est un journal publié en 1911. Les libérés sont, selon la définition de l’auteur, les fous, ceux qui ne sont pas tenus par les contraintes sociales. L’auteur reproche au xixe siècle d’avoir voulu voir dans la folie, ainsi que dans la criminalité, des anomalies, alors qu’elles témoignent davantage, selon lui, d’une volonté individuelle triomphante.

Notes

[1]

S. Freud, « La création littéraire et le rêve éveillé », dans Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1973, p. 70.

Pour citer cet article

Vanneufville Monique, « Éditorial », Savoirs et clinique, 1/2015 (n° 18), p. 7-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2015-1-page-7.htm
DOI : 10.3917/sc.018.0007


Pages 7 - 12 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback