2002
Science et motricité
Effets de la mobilisation des processus attentionnels sur le controle postural.
Cyril Burdet
[*]
Patrice Rougier
[*]
Pour étudier les effets de la réalisation d’une tâche cognitive sur le contrôle
postural, les comportements de 18 sujets normaux ont été comparés. Deux tâches
ont été proposées consistant à se tenir debout yeux fermés avec (CAL) et sans calcul
mental (REF). Les trajectoires du centre des pressions (CP) ont été enregistrées par
une plateforme de force. Les mouvements élémentaires tels que la projection au sol
du centre de gravité (CGv) et la différence CP-CGv étaient décomposés grâce à la
relation fréquentielle qui existe entre CP et CGv. Ces mouvements ont été également
modélisés en mouvement Brownien fractionnaire (mBf) afin de connaître la
nature des mécanismes impliqués dans leur contrôle. Les résultats obtenus indiquent
de nombreux effets sur CP-CGv, qui exprime les caractéristiques de l’activité
musculaire. Moins d’effets sont par ailleurs observés sur CGv. Cela suggère la mise
en place de comportements spécifiques dans le but de contrôler le CGv. Enfin, une
grande variabilité inter individuelle est observée face à ce protocole de double
tâche. De ce fait, deux groupes ont été mis en évidence en fonction des effets du calcul
sur la nature des mécanismes de contrôle de CP-CGv.
Mots-clés :
Station debout, calcul mental, CGv, CP-CGv.
To estimate the effects of performing a cognitive task in addition to controlling
upright stance, the motor behaviour of 18 healthy subjects is compared. Two conditions
were randomly presented: one consisting of stance maintenance during which
a mathematical calculation was required (CAL) and a second condition whereby
stance alone is controlled (REF). For this purpose, the trajectories of the centre of
the pressures (CP) were recorded from a force platform. Elementary motions such
as the vertical projection of the centre of gravity (CGv) and the difference CP-CGv were then computed from a frequential relationship between CGv and CP. Finally,
these motions were modelled as fractional Brownian movement (mBf) in order to
assess the nature of the mechanisms involved in controlling these variables. Results
reveal various effects on CP-CGv, which express muscular activity characteristics,
whilst reduced effects are noticed for CGv. It can thus hypothesised that subjects
display specific behaviours to control the CGv. On the other hand, a large interindividual
variability is observed with this double task protocol since two distinct
groups emerged according to the calculation effects upon the CP-CGv's control
mechanisms.
Keywords :
Posture, mental calculation, CGv, CP-CGv.
Il est aujourd'hui reconnu que le maintien de la station debout met en jeu un
nombre important de structures neuro-sensorielles. Si le caractère automatique du contrôle postural a pendant longtemps laissé suggérer une contribution importante des circuits médullaires, il apparaît désormais que les structures supra-spinales puissent jouer un rôle au moins aussi important. Une
façon simple d’étudier le rôle de ces dernières peut être de s’intéresser aux
effets posturaux susceptibles d’intervenir lors d’une mobilisation de structures
cérébrales connues pour être sollicitées par des tâches cognitives.
En particulier, la modification du degré d’attention a pour effet d’augmenter significativement les oscillations posturales enregistrées lors d’une
tâche consistant à se déplacer "mentalement" sur une grille imaginaire
(Anderson et coll., 1998) ou réaliser un calcul mental tel que compter à l'envers
(Brown et coll., 1999). La méthode inverse consiste à évaluer le temps de réaction consécutivement à un stimulus extérieur dans différentes postures ou
locomotions, et ainsi calculer leur "coût attentionnel". De cette manière, Lajoie
et coll. (1993) ont proposé une élévation de la charge cognitive inhérente à
l'augmentation de la difficulté de la tâche motrice. Ainsi, se tenir assis serait
moins coûteux que de se tenir debout, et marcher surchargerait encore ce
poids attentionnel. Il semblerait enfin que l'âge soit un paramètre à prendre
également en compte, dans la mesure où les temps de réactions enregistrés
ainsi que les oscillations mesurées sont encore plus élevées chez les personnes
âgées (Teasdale et coll. 1993; Lajoie et coll. 1996; Simoneau et coll. 1999).
Cependant, certains travaux remettent en question ces résultats sur la base
d’un biais protocolaire. Yardley et coll. (1999) ont suggéré en effet que l'augmentation des oscillations posturales observée au cours de ces protocoles de
double tâche soit en fait plutôt due à l'articulation mandibulaire liée aux
réponses verbales. Ainsi, dès lors que la même tâche est réalisée mentalement,
sans élocution, aucun effet significatif, au vu des paramètres observés n’apparaît.
Parmi les tâches cognitives, le calcul mental présente la particularité de mobiliser de nombreuses régions du cortex. En effet, selon des études rapportées
par Dehaene (1997) cette tâche requiert à la fois la mise en jeu des structures
du langage (aire de Broca) mais également d'autres zones situées dans les
deux lobes pariétaux. Les mathématiques seraient ainsi d'abord perçues
comme un langage avant d'être traitées par d'autres régions cérébrales. On
note ainsi qu’une partie du cortex prémoteur est activée lors d'une tâche de
calcul mental simple telle qu'une soustraction (Burbaud et coll. 1999). Enfin, il
est probable que le cervelet intervienne également dans ce type de tâche
cognitive (Ito 1993 ; Leiner et coll. 1993).
La connaissance des structures sollicitées par le maintien de la station
debout ont été pendant longtemps déduites à partir d’observations de patients
atteints de troubles neurologiques. Ainsi, pour Massion (1992), les noyaux de
la base pourraient intervenir dans le contrôle de la raideur articulaire, comme
en témoignent les mouvements désordonnés des Parkinsoniens. Le cervelet
jouerait également un rôle important dans ce type de contrôle. Ces contributions n’ont été confirmées que récemment grâce à l'utilisation de techniques
d'IRM par Ouchi et coll. (1999). Il ressort de cette étude que le vermis est une
région du cervelet particulièrement active lors du maintien de la station
debout non perturbée.
D’un point de vue méthodologique, la plupart des travaux réalisés
dans le domaine de la posturologie sont basés sur une simple analyse statistique des positions successives du centre des pressions (CP). Celui-ci correspond au point d’application de la résultante des forces de réactions exercées
par le sujet et est mesuré à partir d’une plate-forme de force. D’un point de
vue biomécanique, les déplacements du centre de gravité (CG), reconnue
comme étant la variable contrôlée en station debout, sont déterminés par ceux
du CP, la variable de contrôle. Dans cette organisation, le CP apparaît dans
certains cas comme " facilitateur ", c’est à dire que ses déplacements visent à
déplacer le CG. Ad’autres instants, les déplacements du CP ont pour objet de
limiter la position du CG. Ces deux fonctions ont conduits un certain nombre
de chercheurs à dissocier le CP en deux mouvements élémentaires CGv et CP-CGv (Winter et coll., 1998 ; Kucziynski, 1999 ; Corriveau et coll., 2000; Caron et
coll., 2000). De plus, des outils mathématiques permettent de déterminer très
précisément les mouvements horizontaux de CG (CGv) à partir des positions
du CP (Brenière, 1996 ; Caron et coll., 1997). En supplément, il peut être intéressant de connaître le degré de contrôle des processus impliqués dans la
régulation de ces mouvements. La modélisation en mouvement Brownien
fractionnaire (mBf) est à ce titre un outil intéressant, car elle permet de mettre
en évidence la part relative des processus stochastiques et déterministes intervenant dans un mouvement. En d’autre termes, il possible par cette technique
de distinguer la part du mouvement qui est contrôlée de celle qui ne l’est pas.
L’association des ces deux principes (dissociation du CPen deux mouvements élémentaires et mBf) détermine de fait une technique d’analyse fine
(Rougier et Caron, 2000) qui a notamment permis d’étudier les effets d’une
cécité prolongée (Rougier et Farenc, 2000), d’un protocole de ré-entraînement
par feedback visuel (Rougier, 2001) ou encore les conséquences d’une posture
penchée en avant ou en arrière (Rougier et coll., 2001 ; Rougier, 2001).
L’objectif de cette étude sera par conséquent d’étudier, grâce à cette
méthode, l’effet des processus attentionnels sur le contrôle postural.
Précisément, il s’agira de comparer la performance posturale associée ou non
à la réalisation d’un calcul mental.
La méthode utilisée est identique à celle détaillée préalablement par
Rougier et Caron (2000) et Rougier et Farenc (2000). Seuls les points les plus
importants seront par conséquent présentés ici.
Les sujets
18 sujets adultes en bonne santé, âgés de 23,5 ans (±4,5) ont accepté de se
prêter à l’expérimentation (9 garçons, 9 filles). Leur poids et leur taille
(moyenne ± écart type) étaient respectivement de 66 kg (±7,6) et 174,4 cm
(±7,6).
Le matériel
La plate-forme (Equi+, modèle Equi+-PF01) utilisée était en dural (suffisamment rigide pour être considérée comme indéformable) et de forme triangulaire (80 cm de côté). Les signaux issus de 3 capteurs de force dynamométriques (placés sous chacun des sommets du triangle) étaient amplifiés puis
numérisés par un système d’intégration avant d'être enregistrés sur un microordinateur. La durée des essais était de 64 sec avec une fréquence d’acquisition
de 64 Hz, soit 4096 points. Les déplacements du CP étaient ensuite calculés
selon les directions médio-latérale (ML) et antéro-postérieure (AP).
Le protocole expérimental
Pour chacune des conditions, les sujets étaient placés sur la plate-forme
de force en position de référence avec les yeux fermés. Cette position standard
consistait à se tenir debout, les bras le long du corps, la mâchoire et les
membres détendus afin d'éviter toute activation réflexe du tonus postural, et
les pieds en position légèrement écartés (malléoles séparées de 3 cm, angle de
30° entre les bords internes des pieds). Les sujets avaient pour consigne de
demeurer aussi stables que possible. Deux conditions expérimentales étaient
proposées dans un ordre aléatoire afin de minimiser un éventuel effet d'ordre
(fatigue ou apprentissage). La première, dénommée REF, correspondait aux
consignes précédemment décrites. Dans la seconde, dénommée CAL, une
suite de calculs mentaux simples devaient être en supplément réalisée. Il
s'agissait, à partir de la valeur zéro, d'additionner des nombres entiers (zéro
exclu) compris entre-10 et 10 et énoncés par l'expérimentateur à une fréquence de 0,5 Hz. 5 opérations étaient réalisées par le sujet avant le début de
l’enregistrement et 3 autres après. Par ailleurs, le calcul devait se faire sans
aucune élocution ni verbalisation de réponse pendant la durée de l’enregistrement, cette dernière intervenant consécutivement à l'essai.
Enfin, les sujets recevaient la consigne de continuer les calculs en cas
d’erreur manifeste. Cinq essais étaient enregistrés pour chacune des conditions et faisaient ensuite l’objet d’un moyennage.
Méthodes d’analyse des données recueillies
Les trajectoires du CP ont été dissociées en deux mouvements élémentaires : ceux du CGv et de la différence CP-CGv.
Distinction entre CP, CGv, et CP-CGv.
La méthode retenue est celle proposée d'abord par Brenière en 1996, puis
par Caron et coll. en 1997 pour distinguer les mouvement du CP de ceux du
CGv par l'intermédiaire d’une relation fréquentielle dont l’expression mathématique est :
CGv/CP= Ω02/( Ω02 + Ω2) (1)
où Ω est égale à 2 Ï€f et représente la pulsation (en rad.s-1)
et Ω0 est égale à (mgh / (IG+mh2)1/2) (en Hz) et représente une constante
biomécanique relative à l’anthropométrie du sujet : la fréquence naturelle du
corps (Brenière, 1996). IG, m, et h représentent ici respectivement le moment
d’inertie du corps par rapport au CG, la masse des sujets et la hauteur par rapport au sol du CG. Les moments d’inertie IG sont calculés distinctement selon
les directions MLet AP
IG ML = 0,0572 mH2 et IG = 0,0533 mH2 (Ledebt et Brenière, 1994), H
représentant la taille du sujet debout.
Pour pouvoir utiliser cette relation, une étape initiale consiste à passer du
domaine temporel au domaine fréquentiel par une transformée rapide de
Fourrier (trF). Le spectre calculé est ensuite multiplié par le filtre passe-bas
défini par (1), ce qui permet de calculer celui de CGv. Une transformée inverse
de Fourrier (tFi) permet de revenir dans le domaine temporel et par conséquent d'obtenir les mouvements de CGv. Toutes les étapes de cette procédure
d’analyse sont représentées sur la figure 1.
FIGURE 1
L’analyse fréquentielle
Afin de quantifier les mouvements élémentaires de CGv et de CP-CGv,
divers paramètres ont été retenus : la Root Mean Square (RMS) et la Fréquence
Médiane (FM). La RMS permet de situer l'amplitude moyenne des oscillations
indépendamment de la fréquence, alors que la FM, en partageant le spectre en
deux surfaces égales, informe de la fréquence centrale d’oscillation.
Il faut noter que les amplitudes des composantes étudiées n’interviennent pas toutes sur des bandes de fréquences identiques. Ainsi, il semble intéressant de calculer la RMS et la FM sur une étendue de fréquences comprises
entre 0 et 3 Hz pour CP et CP-CGv, et sur 0-0,5 Hz pour CGv (Farenc et
Rougier, 2000).
La modélisation en mouvement Brownien fractionnaire (mBf)
Si le mouvement Brownien ordinaire caractérise des processus totalement aléatoires, le concept mathématique du mBf, issu des travaux de
Mandelbrot et Van Ness (1968), en constitue une généralisation. Son intérêt
réside principalement dans la mise en évidence de la part relative des mécanismes déterministes et stochastiques impliqués dans un processus. En
d’autres termes, on peut, par le biais de cette modélisation, apprécier le niveau
de corrélation des incréments de déplacements passés et futurs et par suite
leur degré de contrôle.
Comme le montre l’égalité suivante
<Δx2>= Δt2H
le principe d’analyse consiste à s'intéresser à la relation existant entre les
distances moyennes parcourues (<Δx2>) et les intervalles de temps croissants
(Δt). La représentation graphique qui permet d’apprécier la nature de cette
relation porte le nom de variogramme. Le coefficient d'échelle ou coefficient
de Hurst (H) est représentatif de la demi-pente du nuage de point constitué
selon des échelles logarithmiques et déterminé selon la méthode des moindres
carrés. Ce coefficient H permet de rendre compte de la nature des processus
contrôlant les déplacements considérés. Ainsi, si sa valeur médiane (soit 0,5)
traduit un processus totalement aléatoire, plus les valeurs s’éloignent de cette
valeur seuil de 0,5 et plus le degré de contrôle sera important. Ces processus
seront par ailleurs qualifiés de persistants lorsque H>0,5 (le point considéré
aura respectivement tendance à s’éloigner de son point d’équilibre) ou d’antipersistants lorsque H<0,5 (dans ce cas, la plus grande tendance sera de
rebrousser).
Collins et De Luca (1993) ont été les premiers à avoir saisi l'intérêt de cet
outil dans le domaine de l'analyse des trajectoires du CP. Les variogrammes,
dans ce cas, présentent la particularité d’être constitués de deux portions de
droite successives. Ces auteurs en ont déduit que deux mécanismes de
contrôle distincts interviendraient successivement au cours du maintien de la
posture : le premier, de nature persistante ou exploratoire, opérerait en boucle
ouverte (c'est à dire sans utilisation de feed-back) pour les Dt les plus courts,
alors que le second, de nature anti-persistante ou corrective, fonctionnerait en
boucle fermée (par rétroaction) pendant les Δt les plus longs. Dès lors que
deux mécanismes successifs interviennent, il est important de pouvoir déterminer de façon objective leur articulation spatio-temporelle. Dans cette
optique, une méthode basée sur la comparaison des variogrammes obtenus
expérimentalement vis à vis de ceux caractérisant un déplacement totalement
stochastique peut être utilisée (Rougier, 1999). Comme on peut le voir par l’intermédiaire de la figure 2, le Δt du point de transition est déterminé à partir de
la distance maximale intervenant entre ces deux variogrammes. L’intervalle de
temps Δt correspondant à cette distance maximale correspond au temps
moyen nécessaire au sujet pour passer d’un mécanisme à l’autre. La coordonnée spatiale du point de transition (Δx ou Δy selon la direction considérée)
identifie quant à elle la distance quadratique moyenne à partir de laquelle la
correction intervient.
FIGURE 2
La dissociation de la trajectoire du CPen deux composantes élémentaires
(CGv et CP-CGv) associée à la modélisation en mBf, permet d’accéder à une
analyse plus fine des comportements posturaux. En particulier, on peut se
rendre compte que seuls les différences CP-CGv d’une part et les mouvements
du CGv d’autre part sont contrôlés respectivement pendant les t les plus
brefs et les plus longs. En complément, quand l’un des mouvement est
contrôlé, l’autre ne l’est pas (Rougier et Caron, 2000).
En définitive, plusieurs paramètres permettent de caractériser l'allure de
chacun des variogrammes selon chacune des direction et pour chacun des
mouvements : les coordonnées spatio-temporelles des points de transition (Δtx
ou Δty; <Δx2> ou <Δy2>), ainsi que les coefficients d'échelle de courtes (Hcl x
et Hcl y), et de longues latences (Hll x et Hll y).
Les tests statistiques
La comparaison entre les deux conditions expérimentales (REF et CAL) a
été réalisée par le test non paramétrique T de Wilcoxon en raison de la faible
taille de l’échantillon. Le premier seuil de signification retenu était p<0,05.
Résultats
L’analyse globale portant sur l’ensemble de l’échantillon ne met en évidence que peu de différences statistiquement significatives. Comme le montre
la figure 3, seule une diminution des RMS pour les mouvements de CP-CGv
sur la direction APest observée (T = 28,5; p<0,05) lors de la condition CALvis
à vis de REF. Néanmoins, une analyse détaillée des résultats permet de constater l’existence de comportements spécifiques et différents selon les sujets.
FIGURE 3
Récapitulatif présentant les histogrammes des différents paramètres retenus dans les deux conditions expé-
De ce fait, deux groupes distincts se différenciant par des comportements
posturaux propres ont été constitués. Pour ce faire, nous avons pris le parti de
nous référer aux différences obtenues sur les paramètres issus de la modélisation en mBf et plus particulièrement sur les valeurs de coefficient d’échelle de
courtes latences (Hcl) pour les trajectoires de CP-CGv. Ce choix se justifie en
premier lieu par le fait que les mouvements de CP-CGv, en communiquant des
accélérations horizontales, sont reconnus comme déterminants dans le
contrôle des mouvements du CG (Winter et al., 1998; Rougier et Caron, 2000).
D’autre part, le calcul mental, en induisant chez la plupart des sujets des
variations, de signes différents certes, tend à montrer que le degré de contrôle
des mouvements (quantifié par les valeurs d’Hcl de CP-CGv) constitue un
objectif important de la commande effectrice.
- un premier groupe (DET-), constitué de 11 sujets, se caractérise par un
moindre contrôle de ces mouvements de CP-CGv dans la condition CALpour
les Δt les plus courts (diminution des Hcl).
- le second groupe (DET+), constitué de quatre sujets, se distingue quant
à lui par un contrôle renforcé de ces mêmes mouvements de CP-CGv et pour
ces mêmes Δt (augmentation des Hcl).
Il est intéressant de noter que ces comportements sont dépendants de la
direction, puisque certains sujets présentent des changements plus sensibles
sur ML ou AP. Un sujet présente d’ailleurs la particularité d’appartenir aux
deux groupes en même temps, puisque le contrôle des déplacements de CP-CGv est renforcé sur APet est diminué sur ML.
Il faut enfin souligner que parmi les quatre sujets restants, 1 n’est en
apparence pas du tout affecté par la procédure de calcul alors que des modifications au niveau des paramètres spectraux sont observées pour les trois
autres. Dans ce dernier cas, ces effets ne sont pas retrouvés pour les paramètres issus de la modélisation en mBf.
Groupe DET-
Ce groupe présente la particularité de se différencier encore en deux
sous-catégories selon les effets de la condition CAL au niveau des coordonnées spatio-temporelles des points de transition. En effet, on note que pour
cinq sujets (répertoriés DET-A), le Δt diminue, suggérant que la correction
intervient plus précocement, alors que pour les six autres cette correction est
différée (DET-B). Ces deux types de comportements sont représentés par la
figure 4. Il est également intéressant de souligner que les sujets du groupe
DET-A sont tous de sexe féminin, alors que ceux du groupe DET-B sont tous
masculins.
FIGURE 4
Histogrammes présentant les trois types de comportements posturaux observés grâce à l’utilisation des
Groupe DET+
Ce groupe se caractérise par un contrôle plus important des mouvements
de CP-CGv pour les t les plus brefs, comme le révèle l’augmentation des
valeurs de Hcl. Cependant et contrairement aux autres groupes, aucun effet
précis sur les coordonnées spatio-temporelles des points de transition n’est
décelé. En effet, si une tendance des Δt à diminuer et des <Δx2> à augmenter
est observée, ces comportements n’apparaissent pas représentatifs de l’ensemble du groupe, le Δt de deux des sujets restant inchangé pour les deux
conditions CALet REF.
L’effet du protocole posture/calcul se caractérise par une grande variabilité inter-individuelle.
Au premier abord, les résultats portant sur l’ensemble de l’échantillon
pourraient être perçus comme une confirmation d’un certain nombre d’études
menées récemment par l’équipe de Yardley. Dans un premier temps,
Anderson et coll. (1998) ont observé des interactions significatives entre
diverses tâches mentales et le contrôle de la station debout. Ensuite, il a pu
être montré que ces effets étaient vraisemblablement le résultat d’une verbalisation des réponses (Yardley et coll, 1999). Néanmoins, il faut souligner dans
cette dernière étude, comme dans la nôtre (figure 3), une tendance à voir diminuer la longueur des déplacements du CP. Les effets relevés grâce à la décomposition en deux mouvements élémentaires, l’utilisation de paramètres a
priori plus discriminants et une classification des comportements permettent
en définitive de mettre en évidence un certain nombre de changements. Dès
lors, l’absence de signification relevé pour les résultats moyennés dans cette
étude s’expliquerait principalement par des comportements individuels opposés.
Le niveau d’activité musculaire est sensible à la condition de double tâche.
Depuis les travaux de Winter et coll. (1998) il est devenu envisageable
que le contrôle de la station debout immobile puisse reposer sur celui de la
seule composante musculaire. Les études de Morasso et Schieppati (1999)
d’un point de vue théorique et de Rougier et Caron (2000) d’un point de vue
pratique, en montrant que le processus correctif s’effectuait sur la seule base
du contrôle du CGv, ont permis de compléter cette hypothèse. Par ailleurs, certaines études récentes proposent que les amplitudes de CP-CGv puissent
exprimer les caractéristiques de l’activité musculaire (Winter et coll., 1998 ;
Caron et coll., 2000). Dans ce registre, les nombreux changements au niveau
des paramètres caractérisant CP-CGv (figures 3 et 4) traduiraient un effet du
calcul mental sur l’activité musculaire. Précisément, les diminutions observées
au niveau des RMS suggèrent une diminution du nombre d’unités motrices
recrutées en condition CAL, ainsi qu’une diminution de l’accélération initiale
horizontale communiquée au CG (Brenière et coll., 1987). Ces résultats complèteraient les observations faites par Rankin et coll. (2000) qui ont constaté
une diminution de l’activité EMG des muscles impliqués dans la correction
d’un déséquilibre imposé lorsque les sujets réalisaient un calcul mental en
parallèle.
Ces effets dus à la tâche de calcul pourraient provenir des circuits nerveux impliqués dans les deux tâches proposées. En effet, on sait aujourd'hui
que le calcul mental utilise de nombreuses structures cérébrales. Les travaux
de Dehaene (1997) ont ainsi montré que des régions aussi éloignées géographiquement les unes des autres que l'aire de Broca, le cortex pariétal inférieur,
le cortex préfrontal dorsolatéral ainsi que les noyaux gris et le thalamus sont
utilisés respectivement pour la compréhension du langage mathématique, la
représentation des quantités, le choix d'une stratégie de calcul, et la mémorisation des éléments nécessaires. Il faut également rajouter l'augmentation de
l'activité du cortex prémoteur enregistrée au cours d'une tâche de soustraction
par Burbaud et coll. (1999), ainsi que la possible intervention du cervelet dans
les tâches de calcul (Ito et coll. 1993; Leiner et coll. 1993). Parallèlement, on sait
depuis peu que certaines de ces structures contribuent également et très largement au contrôle de la posture. En particulier, Ouchi et coll. (1999) ont pu
confirmer par des techniques d’imagerie le rôle primordial du cervelet dans le
maintien de la station debout. Ces considérations neurophysiologiques suggèrent qu'une surcharge, liée à un flux accru d'informations au niveau de ces
structures, puisse être à l'origine d'une diminution du tonus musculaire.
Le contrôle de la position du CGv n’est pas affecté par la condition de double tâche.
Comme les résultats le soulignent, peu de différences significatives sont
observables au niveau des paramètres retenus pour l'analyse des mouvements
de CGv, que ce soit au niveau des résultats moyennés (figure 3), ou au niveau
des résultats individuels. Les valeurs inchangées des Hll, exprimant le niveau
de contrôle des mouvements de corrections du CGv, sont particulièrement
intéressantes. Un des effets recherchés pourrait être de conserver un niveau de
maîtrise des mouvements de CGv équivalent malgré la perturbation initiale
plus ou moins importante engendrée par la réalisation du calcul mental. Cette
idée pourrait ainsi renforcer les données de la littérature rapportant un
contrôle organisé autour du CG lors du maintien de la station debout (pour
une revue détaillée, voir Massion, 1992).
Les comportements posturaux observés en condition de double tâche
Les différences constatées entre les deux conditions expérimentales ne
sont pas identiques chez tous les sujets étudiés, certains paramètres faisant
apparaître des comportements parfois totalement opposés (figure 4). Il est par
conséquent vraisemblable que les effets du protocole mis en place ne soient
pas identiques chez tous les sujets. Il est cependant important de rappeler l’absence de changement au niveau de la nature des mécanismes contrôlant le
CGv. En effet, les conditions initiales étant variables en raison de la multitude
des comportements observés au niveau de la composante CP-CGv, on pourrait
imaginer une certaine variabilité des mécanismes correcteurs intervenant dans
le contrôle de CGv. Ce dernier point semble particulièrement important car la
grande majorité des sujets se caractérisent par un changement significatif des
valeurs de Hcl (c’est à dire du degré de contrôle des mouvements de CP-CGv)
en condition CAL sur au moins une des deux directions. Ainsi, si tous ces
changements ne vont pas dans le même sens, une analyse individuelle de ces
données nous permet de dresser un catalogue des différents types de comportements représentés par la figure 4 :
- le premier (DET-A), qui regroupe cinq sujets, se caractérise par une
diminution du niveau de contrôle de la commande effectrice (exprimée par
une diminution des Hcl) qui s’accompagne d’une diminution simultanée des
coordonnées spatiales et temporelles (<Δx2> et Δt.). En d’autres termes, moins
de temps et de distance parcourue seraient en moyenne nécessaires à ces
sujets pour commencer à corriger un mouvement de leur corps lorsqu’ils réalisent en parallèle un calcul. En contrepartie les mouvements de CP-CGv
seraient moins contrôlés.
- le second (DET-B), représentatif des comportements de six sujets,
consiste également en une diminution du niveau de contrôle des mouvements
de CP-CGv mais cette fois ci accompagnée simultanément d’une augmentation
du Dt et d’une diminution des <Δx2>. Ainsi, contrairement à ce qui vient
d’être dit, la correction d’un mouvement interviendrait avec une latence plus
importante et ce, toujours pour une distance parcourue moindre.
- Enfin, on remarque que quatre sujets (DET+) ont, quant à eux, une augmentation des valeurs de Hcl, ce qui indique un meilleur contrôle des mouvements de CP-CGv.
On peut enfin noter que le comportement DET-A (caractérisée notamment par une diminution des Δt) est mise en œuvre uniquement par des
femmes, alors que la seconde (augmentation des Δt) serait plutôt représentative d’un comportement masculin. Ces résultats suggèrent ainsi que la réalisation d’un calcul entraînerait des effets différents sur le contrôle en parallèle
d’une posture en fonction du sexe de l’individu. Une piste explicative pourrait
venir d’une mobilisation de structures corticales différentes lors de la réalisation d’un calcul arithmétique comme l’ont montré les travaux de Skrandies et
coll. (1999). En effet, il semblerait selon ces auteurs que les femmes mobilisent
une plus large partie des hémisphères que les hommes au cours de la réalisation d’un calcul.
En conclusion, les présents résultats permettent de mettre en évidence
des comportements posturaux différents face à un même protocole de double
tâche. Par conséquent, il peut être établi que le calcul mental induit des modifications au niveau des processus centraux impliqués dans le contrôle de la
station debout. Un prolongement intéressant de ces recherches serait de catégoriser les populations selon leur réaction face à ce type de protocole de
double tâche, en particulier par la prise en compte des capacités de calcul afin
de pouvoir évaluer la charge cognitive de manière individuelle.
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Légende des figures
[*]
Laboratoire de Modélisation des Activités Sportives, UFR CISM, Université de Savoie, Domaine Universitaire de Savoie-Technolac, F73 376 Le Bourget du Lac cedex France
Science & Motricité n° 45 - 2002/1