Science et motricité
De Boeck Université

I.S.B.N.2804141314
132 pages

p. 67 à 84
doi: 10.3917/sm.045.0067

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no 45 2002/1

2002 Science et motricité

Avènement des sports nautiques à Chalon-sur-Saône (1877-1960)

La modernisation de la société à la rencontre des traditions

Karen Bretin  [*]
En France, l’évolution vers le sport, au sens moderne du terme, s’effectue à travers un long processus qui prend ses racines dans les années 1870 et s’achève au milieu du XXème siècle. A partir de 1877, différentes sociétés d’activités nautiques sont fondées à Chalon-sur-Saône et mettent en place la pratique de la natation, des joutes et des régates. Des points communs, des relations d’interdépendance mais aussi des contrastes importants dans leurs caractéristiques, permettent de les assimiler à un système local d’associations. L’étude du développement de ce système, confronté à la modernisation de la société et du monde des activités physiques, illustre la diversité des modalités d’apparition et de diffusion des sports modernes en France. Ainsi, après avoir suivi des trajectoires d’évolution parallèles, les menant avant la seconde guerre mondiale à une certaine prospérité, la natation, les joutes nautiques et les régates connaissent après 1945 des fortunes diverses. Confrontée à la mutation de la société et à l’instauration de nouvelles normes dans le domaine sportif, la joute, activité typique de la société traditionnelle, échoue dans sa tentative de modernisation. En revanche, la natation offre un exemple de sportivisation réussie tandis que les régates semblent stimulées par les circonstances historiques. Différents facteurs, liés pour l’essentiel au contexte local et aux propriétés originelles des associations nautiques, sont susceptibles de justifier les divergences observées dans l’évolution des structures. Mots-clés : Histoire, Sport moderne, Natation, Joutes nautiques, Régates, 1877-1960. In France, the evolution to sport, in the modern meaning, corresponds to a long process which takes its roots in the 1870 decade and finishes by 1950. From the year 1877, various nautical clubs, devoted to the practice of swimming, joust and rowing, appear in Chalon-sur-Saône. Similarities, interrelations but also contrasts in their characteristics allow us to consider these associations elements of a local system. While French Society and physical activities are modernizing, the study of the system’s development illustrates different modes of modern sport appearance in France. Thus, after having lead parallel trajectories, which brought them to prosperity, swimming, joust and rowing experience different paths after 1945. Confronted to the society transformation and to the institution of new sport values, joust, as a typical traditional activity, fails in its attempt to modernization. On the contrary, swimming is a good example of managed evolution to modern sport while rowing seems to be stimulated by historical circumstances. Different factors, essentially linked to local context and to original properties of nautical clubs, could justify the divergences observed. Keywords : History, Modern sport, Swimming, Joust, Rowing, 1877-1960.
 
Introduction
 
 
Les significations associées au terme « sport » ont beaucoup évolué en France au cours de l’histoire et invitent à s’intéresser aux divers changements qu’a connues et connaît encore aujourd’hui le monde des activités physiques.
L’évolution vers le sport, au sens moderne du terme [1], s’effectue à travers un long processus qui prend ses racines dans les années 1870, alors que l’influence du système anglais amorce la diffusion en France de nombreuses pratiques. Toutefois, il serait réducteur d’ignorer divers autres modes d’apparition des sports modernes. L’Angleterre tout d’abord n’est pas le seul pays «  exportateur » de pratiques physiques. En outre, les multiples activités déjà pratiquées en France au XIXème siècle ont constitué pour certaines le ferment de sports modernes. Ainsi, la gymnastique, au sens de culture physique, mais aussi plusieurs jeux et activités traditionnels (jeux de quilles, tir à l’arc...) se sont transformés (on dit parfois « sportivisés ») pour devenir des sports à part entière [2]. Ces changements dans le monde du sport sont contemporains d’une transformation en profondeur de la société française. La révolution industrielle, les progrès de la technique, des transports ou encore des communications s’inscrivent dans la période qui s’étend du milieu du XIXème siècle aux premières décennies du XXème siècle. Les rapports humains sont largement affectés par ces bouleversements dans le sens où le mode dominant de relations entre les hommes semble changé. Ainsi, Tönnies (1887) étudie le passage d’une organisation communautaire, la « gemeinschaft », qui repose sur des liens étroits, exprimés préférentiellement dans le cadre de la famille ou encore de la corporation, à une organisation en société, la « gesellschaft », qui implique des relations individuelles, résultant davantage de la volonté et de l’intérêt que du domaine affectif. De nombreuses interactions existent entre la mutation globale de la société et les évolutions que connaît le sport dans le même temps. Elles sont soulignées notamment par Terret (1996) lorsqu’il affirme que la transformation des différentes pratiques dépend « d’éléments conjoncturels majeurs d’ordre culturel, économique, social ou politique [...]».
Le travail présenté ici s’intéresse tout d’abord à la naissance, sous une forme institutionnelle, de trois activités physiques différentes : la natation, la joute nautique et les régates. Plus loin, il s’agit de décrire, expliquer et comparer le développement de ces différentes activités, dans les circonstances particulières de mutation de la société et du monde des sports. Les pratiques, dont il aura été indiqué qu’elles possèdent à la fois de profondes différences intrinsèques et des points communs, peuvent être assimilées à un système [3]. Dès lors, on postule qu’en fonction de leurs caractéristiques de départ les activités nautiques, éléments du système, vont réagir de façon différentielle au contexte historique auquel elles sont confrontées [4]. Les exigences méthodologiques attachées à cette analyse, essentiellement comparative, et les objectifs définis ont rapidement conduit à faire le choix d’une étude locale. La ville de ChalonsurSaône [5] offre un cadre d’observation intéressant dans la mesure où elle voit l’implantation, dans un même lieu (la Saône) et sous une forme organisée, de pratiques de natation, de joutes nautiques et de régates dans la seconde moitié du XIXème siècle.
L’objectif principal de l’étude est d’apporter une contribution à la connaissance des modalités d’apparition des sports modernes en France. Ainsi, les activités choisies sont représentatives des divers processus évoqués précédemment. Pour schématiser, l’aviron est une activité importée d’Angleterre, la joute nautique est un jeu traditionnel, tandis que la natation sportive naît des diverses pratiques de natation qui se développent en France tout au long du XIXème siècle. De façon plus générale, ce travail doit aussi permettre d’éclairer l’histoire des activités nautiques en engageant des comparaisons avec les études déjà conduites dans ce domaine. D’une part, les travaux de Terret (1994), consacrés à l’histoire de la natation, présentent l’intérêt de recenser les diverses modalités de pratique qui cohabitent en France au XIXème siècle et de proposer une analyse de leur évolution au cours des décennies suivantes. Ces résultats peuvent donc utilement être comparés à la réalité chalonnaise. Le phénomène de la sportivisation des joutes nautiques, d’autre part, a été longuement envisagé par Camy (1983,1984,1988) dans le cadre de la ville de Givors. Tout en indiquant par quels moyens cette activité parvient à conserver un certain dynamisme, Camy s’interroge également sur son devenir. Enfin, dans le domaine de l’aviron, ou des régates, ce sont essentiellement les travaux de Vivier (1994) qui font référence. A travers l’histoire d’une société bisontine, Vivier s’intéresse aux passages simultanés du cercle au club sportif et du canotage à l’aviron. Ceux-ci seraient le fruit à la fois d’une lente filiation et de ruptures brutales.
Les analyses effectuées ici portent sur la période qui s’étend de 1877 à la fin des années 1950. La borne temporelle initiale correspond à la création à Chalon de la principale association de joutes et à la première grande étape de la constitution du système des activités nautiques. Les observations se prolongent jusqu’à la fin des années 1950, de façon à ce que les conséquences à long terme de la modernisation de la société sur le développement des diverses sociétés sportives nautiques soient bien perceptibles. Enfin, la réalisation du projet a nécessité la consultation de multiples sources et la collecte de documents de différentes natures : archives, coupures de presse, témoignages oraux... Tous, au cours de leur traitement, ont été soumis à une critique rigoureuse, facilitée par la diversité des provenances [6].
Naissance d’un systeme d’activites nautiques (1877-1914)
1 Chalon-sur-Saône avant guerre :des caractéristiques essentiellement traditionnelles
De façon générale, au milieu du XIXème siècle, la transformation de la société française ne fait que commencer. En effet, si l’idée libérale a progressé depuis la Révolution, l’ordre social conserve des traits communs avec celui de l’ancien régime. De même, jusqu’en 1914, les caractéristiques de la cité chalonnaise sont peu différentes de celles du début du XIXème siècle [7]. La ville, certes, profite de techniques nouvelles, engage un processus d’urbanisation, en même temps qu’elle voit s’implanter diverses industries et augmenter petit à petit sa population ouvrière [8]... Cependant, ses propriétés traditionnelles, liées notamment aux activités de commerce et de transport fluvial [9], demeurent prépondérantes. Les différents quartiers de la ville sont à l’époque relativement autonomes. Ils abritent une population (voire une corporation) bien définie et possèdent des usages et traditions qui leur sont propres (Fouque, 1844). Les « gens de Saône », mariniers, bateliers et pêcheurs, investissent le quartier Sainte Marie, qui borde la rivière, et constituent le groupe social le plus important. Ils devancent ainsi les artisans et les ouvriers. Il règne au sein de ces différentes catégories populaires une sociabilité [10] de type communautaire. Ce mode de vie s’exprime en particulier lors de grandes fêtes nautiques, organisées le plus souvent par les gens de Saône. Par ailleurs, la cité compte également, regroupées dans un quartier spécifique, quelques familles appartenant à la moyenne et à la haute bourgeoisie. Le cloisonnement qui existe entre les différentes catégories sociales chalonnaises est très sensible sur le plan des loisirs (Leclerc, 1987). La minorité aisée, en effet, ignore les fêtes nautiques populaires mais fréquente le théâtre et les cercles savants, dont Fouque (1844) affirme qu’ils sont florissants. Les rapports humains, au sein de ce groupe, sont à l’évidence différents de ceux qu’implique la sociabilité communautaire décrite précédemment. Les relations se créent le plus souvent de manière individuelle, hors du cadre familial.
C’est donc dans une ville de commerce, marquée à la fois par une certaine diversité sociale et par la présence forte des « corporations de la Saône » que s’institutionnalisent, dès le milieu du XIXème siècle, diverses formes de pratiques nautiques.
2 Institutionnalisation des pratiques nautiques [11]
La joute nautique est pratiquée à Chalon depuis le XVIIème siècle (Perry, 1659 et Armand-Calliat, 1960). A l’initiative des mariniers et des pêcheurs, cette activité traditionnelle s’institutionnalise à la fin du XIXème siècle à travers la création de diverses structures. La « Société des Jouteurs de Sainte Marie », fondée en 1877, est la plus importante d’entre elles et la seule qui parvienne à s’implanter durablement. Par ailleurs, un groupe de mariniers décide en 1885 de former une « Société de Sauvetage et Ecole de Natation ». En effet, la proximité de la Saône fait de la natation un savoir indispensable aux Chalonnais, dans les rapports quotidiens qu’ils entretiennent avec la rivière mais aussi lors des périodes de crues qui constituent une véritable menace. Enfin, les premières courses à la voile et à l’aviron se déroulent dans la cité en 1881. Profitant du succès remporté par ces manifestations [12], la « Société des Régates Chalonnaises » est fondée en 1882.
3 Un système contrasté d’activités
Afin d’éprouver plus loin l’hypothèse de départ, concernant la différenciation des trajectoires de développement des associations sous l’influence du contexte historique, il est nécessaire de démontrer que les sociétés nautiques nouvellement formées constituent un système.
Plusieurs points communs peuvent être relevés dans les caractéristiques des associations. Les groupements tout d’abord voient le jour au cours d’une même période, s’étendant de 1877 (pour la Société des Jouteurs de Sainte Marie) à 1885 (pour la Société de Sauvetage et Ecole de Natation) et caractérisée à tous points de vue, ainsi qu’il a été décrit, par une relative stabilité. En outre, fondées en une même ville et investissant un même lieu, la Saône, les sociétés participent toutes au vaste mouvement de convergence des activités vers la rivière que la cité connaît alors (Leclerc, 1987). Les différentes structures se partagent cet espace de manière équitable : les jouteurs occupent la rive droite, le long des quais, tandis que sauveteurs et rameurs investissent la rive gauche. D’autres synergies peuvent encore être mises en évidence entre les groupes nautiques. Les gens de Saône sont ainsi les créateurs de la société de sauvetage mais constituent aussi la majorité des dirigeants et pratiquants de la société de joutes. Un même type de population se retrouve donc autour de deux approches différentes de la rivière. Dès lors, les deux associations s’unissent pour organiser les grandes fêtes sur la Saône évoquées précédemment.
Cependant, les sociétés sportives en question présentent également, dans leurs caractéristiques, des contrastes importants.
Des divergences évidentes apparaissent d’une part au niveau des pratiques mises en place, du recrutement social des membres et des finalités affichées par les associations. Les activités de la société de sauvetage, tout d’abord, sont à l’origine orientées vers l’installation de postes de secours sur la rivière et sur la conception et la répétition de manœuvres de sauvetage. La natation occupe une place secondaire et n’est envisagée qu’à travers la nécessité de lutter contre les nombreuses noyades entraînées par les crues [13]. Les joutes nautiques, par ailleurs, constituent une activité très différente. Essentiellement pratiquées lors des fêtes populaires, elles requièrent avant tout des qualités de force et d’adresse et s’accompagnent d’une mise en scène très spectaculaire, déjà évoquée par Camy (1988), qui leur confère un important caractère festif. Enfin, la Société des Régates Chalonnaises se consacre dès ses débuts à l’organisation de courses à la voile et à la vapeur. En 1906, toutes les activités annexes (liées en particulier au tourisme [14]) sont abandonnées et remplacées par la seule pratique de l’aviron. Les adeptes de cette discipline se retrouvent alors très vite autour de notions compétitives telles que l’effort et l’efficacité [15]. Les sociétés nautiques accueillent également des groupes sociaux très distincts. Lors de sa création, la Société de Sauvetage et Ecole de Natation ne rassemble que des mariniers. De même, la Société des Jouteurs de Sainte Marie est dirigée par des gens de Saône et recrute la plupart de ses membres dans cette catégorie. En revanche, dirigeants et pratiquants de la société de régates appartiennent aux classes les plus aisées de la population chalonnaise. Les finalités des divers groupements, enfin, sont très contrastées. La société de sauvetage, conformément aux observations déjà menées dans des structures similaires (Terret, 1994), se veut avant toute chose utilitaire. Les objectifs des jouteurs, au contraire, sont purement ludiques : il s’agit de participer à l’animation du quartier et de s’amuser sur la rivière [16]. Enfin, les finalités de la société de régates sont dès l’origine orientées vers la compétition : la vie de l’association est rythmée par la succession des séances d’entraînement et des courses.
Il existe d’autre part des disparités (pouvant aussi être envisagées en termes de complémentarités) quant aux formes de sociabilité [17] abritées par les diverses sociétés. Les rapports entre les membres, au sein de la société de sauvetage, obéissent à une discipline stricte. L’association paraît très hiérarchisée et certains aspects de son fonctionnement, comme l’indique également Terret (1994) pour des structures comparables, évoquent une organisation de type militaire. La solidarité et le goût de servir autrui sont aussi à la base des relations entre les adhérents. Beaucoup plus caractéristique, la sociabilité de la Société des Jouteurs de Sainte Marie n’est pas sans rappeler la notion de « gemeinschaft » définie par Tönnies. L’idée de communauté est ici omniprésente : dirigeants, pratiquants et spectateurs appartiennent aux mêmes corporations et vivent dans les mêmes quartiers. La famille est aussi au cœur de la vie de l’association. En effet, si les hommes seuls pratiquent la joute, épouses et enfants assistent systématiquement aux rencontres. Il se développe donc dans les associations de joute une sociabilité propre aux classes populaires, qui repose sur des éléments forts de la culture de cette catégorie sociale [18] : importance de la famille et de la corporation, valorisation de la force physique (Bourdieu, 1979), goût de la fête et des activités ludiques (Hoggart, 1970). Les relations entre les membres de la société de régates sont d’une tout autre nature. La culture des bourgeois chalonnais est en adéquation avec les valeurs véhiculées par les activités sportives venues d’Angleterre. Pour Wahl (1986), les sports « devaient exalter [...]les qualités plus typiquement bourgeoises comme le sens de l’initiative, des responsabilités, la créativité, l’abnégation et la volonté de gagner ». Le type de sociabilité caractéristique des Régates Chalonnaises est donc plus proche de la « gesellschaft » de TÖNNIES. Comme dans les sociétés savantes, les rapports humains se situent hors du cadre familial. Ils naissent d’une volonté commune de pratiquer une activité nouvelle et d’un goût partagé pour toutes les formes d’innovation (Aguhlon, 1977).
Ces diverses observations, qui soulignent à la fois des points communs, des relations d’interdépendance et des divergences dans les caractéristiques des sociétés nautiques, autorisent à considérer la Société de Sauvetage et Ecole de Natation, la Société des Jouteurs de Sainte Marie et la Société des Régates Chalonnaises comme les différents éléments d’un même système.
De multiples facteurs favorisent l’émergence de celui-ci. Ainsi, les activités chalonnaises profitent avant 1914 du phénomène d’» associationnisme « (Hubscher et coll, 1992), ainsi que d’une définition du sport qui demeure relativement floue et qui permet à chacune d’entre elles, quels que soient ses traits distinctifs, de trouver une place au sein de l’ensemble hétérogène de pratiques que constitue alors le monde des sports. En outre, de nombreuses influences locales facilitent la structuration des associations, les contrastes de la société chalonnaise permettant surtout le développement d’activités aux caractéristiques variées. La présence de la rivière, celle des gens de Saône et celle de la haute bourgeoisie, ouverte à des activités nouvelles, rendent possible l’implantation du sauvetage, de la natation, des joutes et des régates. Les différentes associations offrent en effet un cadre d’expression pour la sociabilité de chacun des principaux groupes de population de la cité.
Au début du XXème siècle, le système des pratiques nautiques, solidement ancré dans la réalité locale, semble prêt à vivre une phase de croissance. Toutefois, à plus ou moins long terme, l’évolution de la société française et les changements qui interviennent dans le domaine des activités physiques, devraient peser sur ce système et remettre en question son fonctionnement.
Essor et transformations du système (1919-1960)
1 Entre-deux-guerres :prospérité des sociétés nautiques
1.1 Chalon sur la voie industrielle
Au plan national, les années 1920 constituent une phase« d’immense bouillonnement, dont se dégagent les traits d’une France modernisée »(Berstein et Milza, 1991a). Durant cette période, Chalon vit au rythme de l’ensemble de la nation française (Leclerc, 1965). Des évolutions majeures, qui apparaissent comme le fait marquant de l’entre-deux-guerres, interviennent dans les domaines économique et social. Ala tradition batelière et commerciale de la cité s’ajoute ainsi une forte dimension industrielle, qui se traduit par une augmentation de la population ouvrière. Dans le même temps, alors que la voie fluviale est fortement concurrencée par le réseau ferroviaire, les effectifs du groupe des gens de Saône déclinent. La répartition des catégories professionnelles au sein des classes populaires est donc largement modifiée.
1.2 Essor du système des activités nautiques
En France, l’entre-deux-guerres voit un développement considérable des activités physiques, en même temps que s’affirme dans ce domaine une orientation vers le sport moderne. Le processus de rationalisation des pratiques, qui participe à leur sportivisation (Chartier et Vigarello, 1982), se généralise. La plupart des associations adoptent des objectifs compétitifs et certaines modifient leur fonctionnement pour intégrer ces nouvelles finalités. Comparé à cette tendance nationale, le système chalonnais des activités nautiques évolue de façon particulière : si l’essor des différentes sociétés est bien réel, la rationalisation des pratiques en revanche paraît limitée.
La progression globale du système (après une étape difficile de reconstitution au sortir de la guerre) repose tout d’abord sur un fort niveau d’activité. Les associations organisent ainsi des séances de pratique durant la semaine tout en s’investissant beaucoup dans la mise en place de manifestations, pour certaines de très grande ampleur, le week-end [19]. Parallèlement, les effectifs des sociétés augmentent nettement, constituant ainsi le second facteur de développement du système [20]. Ce dynamisme des activités nautiques n’est pas surprenant. En effet, il existe à l’époque un « consensus »(Terret, 1994) autour des diverses pratiques, le succès des cours de natation de la société de sauvetage en particulier pouvant être interprété comme une reconnaissance de la possibilité donnée par le savoir nager de « sauver sa propre vie et celle des autres ».Par ailleurs, l’afflux des adhérents à la Société des Jouteurs de Sainte Marie témoigne du maintien du goût de la population pour les activités et divertissements traditionnels, en dépit des évolutions en cours dans le monde du sport. Enfin, les Régates Chalonnaises, orientées dès le XIXème siècle vers une pratique compétitive, présentent une organisation et des objectifs plus conformes aux nouvelles tendances. Dans cette perspective, elles répondent aux attentes d’une partie de la population, actrice ou spectatrice, séduite par la notion d’affrontement sportif et de concurrence. L’augmentation des effectifs des structures se réalise sous la forme d’une adhésion massive et durable des jeunes travailleurs. Parmi ceux-ci, certains sont proches de la culture des mariniers, jouteurs ou sauveteurs, tandis que d’autres se reconnaissent dans la notion d’opposition sportive chère à la haute société chalonnaise. Ainsi, les sociétés de sauvetage et de joutes ont toujours à leur tête des « hommes de Saône », mais la plupart des pratiquants sont désormais des ouvriers. De même, ouvriers et employés remplacent les catégories bourgeoises et constituent l’essentiel des rameurs des Régates Chalonnaises, dirigées comme auparavant par des notables. Le changement dans le recrutement social des membres est plus significatif dans cette dernière structure puisqu’il implique l’accès des catégories populaires à une activité précédemment investie par les Chalonnais les plus aisés. Toutefois, les valeurs dominantes, ici comme ailleurs, demeurent inchangées.
Par ailleurs, quelques évolutions sont perceptibles dans l’organisation des pratiques mais ne modifient pas profondément le système des activités nautiques. Ainsi, l’entre-deux-guerres voit le passage de la natation au premier plan des activités de la société de sauvetage tandis que les Régates Chalonnaises renforcent leurs objectifs compétitifs. Pourtant, il ne s’agit pas là de transformations majeures. Comme il a été annoncé, la sportivisation des pratiques ne s’engage que très timidement. En effet, seules les activités des Régates Chalonnaises peuvent alors être qualifiées de sport. Conformément aux analyses de Vailleau (1996) menées dans un cadre comparable, la réglementation des courses est très précise depuis l’origine et celles-ci se succèdent selon un calendrier spécifique, distinct des fêtes religieuses ou propres à la cité. En revanche, la natation et les joutes doivent encore être assimilées à des pratiques anciennes. La compétition est absente des préoccupations de la Société des Jouteurs de Sainte Marie et les rencontres, accompagnées des mises en scène habituelles, remplissent toujours, comme à Givors (Camy, 1983), une fonction ludique et spectaculaire. De même, la natation, en dépit de l’organisation de nombreuses courses, reste dominée par sa finalité utilitaire [21]. Pour ces deux activités, l’apparition de réglementations fixes n’a pas encore eu lieu et les quelques normes établies correspondent bien aux « codes multiples et temporaires »(Chartier et Vigarello, 1982) caractéristiques des activités traditionnelles. Par ailleurs, le calendrier des rencontres correspond souvent à celui des réjouissances chalonnaises telles que le carnaval ou les fêtes de quartier. En ces occasions, les Chalonnais des classes populaires, en famille et comme au XIXème siècle, viennent applaudir les jouteurs, assister aux courses à la nage et participer à différents jeux d’eau.
Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, les associations nautiques chalonnaises poursuivent encore des trajectoires de développement parallèles. La Société de Sauvetage et Ecole de Natation, la Société des Jouteurs de Sainte Marie, comme la Société des Régates Chalonnaises connaissent une phase d’essor important. Cependant, à la veille de la seconde guerre mondiale, les modalités de pratique et les finalités des différents groupements demeurent globalement comparables à celles du début du siècle. Le système chalonnais des activités nautiques conserve ainsi ses principales propriétés.
Le maintien de caractéristiques anciennes n’empêche pas un succès grandissant des sociétés auprès de la population. Celle-ci, en raison de la formation d’une vaste classe ouvrière, tend à s’uniformiser mais demeure partagée, à l’image des jeunes travailleurs qui investissent les associations, entre le goût des pratiques ou divertissements traditionnels et le goût des activités nouvelles. Un « temps de latence » semble ainsi séparer l’évolution des sociétés française et chalonnaise (dont la modernisation est déjà bien engagée), celle de la définition du sport (qui, au plan national, devient de plus en plus étroite) et les transformations, ou adaptations, du système local des activités nautiques. A la veille de la seconde guerre mondiale, la ville de Chalon ne connaît pas encore la suprématie des sports modernes.
2 Après 1945 :parcours divergents des différentes structures
2.1 Chalon ville moderne :la fin des contrastes
La seconde guerre mondiale et ses conséquences accélèrent une nouvelle fois le processus de modernisation de la société française. Quelques années après la Libération, une civilisation démocratique, urbaine, industrielle, rationnelle, marquée par l’idéologie et les valeurs capitalistes est en place. Le pays entre dans l’ère de l’initiative individuelle et la compétition s’impose comme un nouveau modèle dans les rapports humains (Berstein et Milza, 1991b).
AChalon, la modernisation de la société se traduit globalement par la fin des contrastes et par l’évolution, à différents niveaux, vers une certaine unité (Pretet, 1985). Ainsi, au lendemain du conflit, une vaste politique d’urbanisation marque la fin du morcellement de la cité chalonnaise et de l’autonomie des quartiers. Par ailleurs, de même que partout en France, l’essor industriel est ici très important. La ville de Chalon, qui jouissait autrefois d’une double vocation commerciale et industrielle, voit peu à peu son profil économique se réduire à la seule dimension de production. Enfin, sa population s’uniformise. La classe ouvrière, conformément à la tendance amorcée entre les deux guerres, est désormais omniprésente et succède à la diversité des groupes sociaux caractéristique de la fin du XIXème siècle. Ces bouleversements affectent naturellement la vie sociale. La disparition de différents groupes professionnels et en particulier des corporations de la Saône contribue ainsi au recul de nombreuses traditions populaires. Au milieu du XXème siècle, les activités quotidiennes dépassent le cadre de la cellule familiale ou de la communauté de quartier (Leclerc, 1958). La « gemeinschaft » de Tönnies ne constitue plus le mode dominant de relations entre les hommes.
2.2 Eclatement du système des activités nautiques
Au sortir du conflit, le monde des activités physiques est mis en présence de réalités nouvelles, bien différentes de celles qui prévalaient un siècle auparavant lors de la formation des premières associations. Intégrant les nouvelles valeurs dominantes, le sport fait alors de la concurrence, de l’efficacité et de l’effort des notions prépondérantes. Les politiques sportives nationales poursuivent le processus engagé entre les deux guerres et soutiennent désormais unanimement la pratique sportive, l’harmonisation des règlements et l’organisation fédérale. Finalement, le sport se dote durant cette période d’une définition restreinte qui conduit à l’uniformisation des pratiques rassemblées sous ce terme. Dans le cadre d’une société moderne, les centres d’intérêts d’une grande part de la population évoluent également. Ainsi, pour se conformer à de nouvelles normes mais aussi pour répondre aux attentes des pratiquants, la sportivisation des activités devient inéluctable.
Ala Libération, les pratiques nautiques chalonnaises se trouvent confrontées aux divers bouleversements évoqués plus haut. La modernisation de la société et les changements qui interviennent parallèlement dans le monde du sport, engagés entre les deux guerres, sont désormais bien établis. Dans ce contexte très particulier, une étude des trajectoires d’évolution des sociétés de régates, de natation et de joutes nautiques doit permettre de souligner que chacune d’entre elles, en fonction notamment de ses caractéristiques d’origine, réagit de manière spécifique. L’hypothèse principale, formulée en introduction, serait ainsi vérifiée.
La Société des Régates Chalonnaises, devenue en 1939 « Cercle de l’Aviron de Chalon-sur-Saône » [22], souffre assez peu du conflit mondial puisqu’elle parvient à reprendre ses activités dès 1943. Dorénavant, l’association poursuit l’ascension qui caractérise les régates depuis leur institutionnalisation dans les années 1880 [23]. Les effectifs de la structure en effet sont en augmentation constante et elle enregistre par ailleurs d’excellents résultats sportifs [24]. De 1943 à la fin des années 1950, le Cercle de l’Aviron est également marqué par la grande stabilité de ses équipes dirigeantes. Monsieur Louis Patricot est ainsi président de la société tout au long de cette période et n’abandonne ses fonctions qu’en 1963.
La Société de Sauvetage et Ecole de Natation, par ailleurs, retrouve un niveau d’activité important au cours de l’année 1945. Avec l’aide financière de la municipalité, elle entreprend alors divers travaux de modernisation de ses installations. En 1949, pour souligner le recul des activités liées au sauvetage et la priorité accordée depuis quelques années déjà à la natation, la société est rebaptisée « Cercle Nautique Chalonnais, Natation, Sauvetage » [25]. Acette date, si la natation chalonnaise n’est pas en difficulté, il lui reste cependant à devenir un sport à part entière. Or, durant les années 1950, les courses à la nage se multiplient sur la Saône, prouvant que d’autres sociétés dans la région s’orientent peu à peu vers une pratique compétitive. Un calendrier spécifique est mis en place et les manifestations sont toutes régies par le même règlement fédéral [26], qui définit les distances et techniques de nage officielles. Face à ces évolutions, les dirigeants du Cercle Nautique Chalonnais, désireux de voir leur association figurer honorablement dans les rencontres, ajoutent en 1955-1956 des ambitions sportives à la politique de masse du club. En 1960, cette modification dans les finalités se traduit par la création de trois sections distinctes - sauvetage, natation et compétition - et par un soutien municipal renouvelé qui permet l’achat de matériel. Les moniteurs de l’association, conscients des limites de leurs compétences en matière d’entraînement sportif, décident dans le même temps d’acquérir une formation dans ce domaine. La société amorce alors une nouvelle phase de croissance, synonyme de transition réussie vers le sport moderne.
Enfin, à l’image de la société de sauvetage, la Société des Jouteurs de Sainte Marie connaît après la seconde guerre mondiale de nombreuses évolutions. Elle reprend son fonctionnement en 1945 et, comme les autres structures, modifie son appellation. Abandonnant la référence au quartier qui lui avait donné naissance, la société se nomme désormais simplement « Les Jouteurs Chalonnais ».
De manière générale, la sportivisation de la pratique de la joute ne se concrétise en France qu’à la fin de la seconde guerre mondiale (Camy, 1983, 1984,1988). Ainsi, un règlement précis, établissant notamment des catégories d’âge et de poids, est adopté en 1943 et l’on introduit un peu plus tard la notion de faute disqualifiante. Dans le cadre de l’association des Jouteurs Chalonnais, ce processus de rationalisation des activités, absent jusqu’alors, est sensible à partir 1945. Lors des tournois organisés à Chalon, les dirigeants choisissent ainsi d’appliquer les codes existant au plan national. La dimension purement sportive de la joute se développe alors considérablement, au détriment du folklore et des aspects festifs. Toutefois, bien que moins suivies, les fêtes nautiques populaires conservent une certaine audience. Les Jouteurs Chalonnais parviennent ainsi pendant une dizaine d’années encore à trouver une sorte de compromis entre le respect de la tradition et l’adaptation des modalités de pratique aux exigences du sport moderne. En 1955 pourtant commence une longue période de déclin. Les tournois de joute perdent définitivement leur caractère spectaculaire, tandis que les Chalonnais se désintéressent des fêtes nautiques. Les effectifs de la société par ailleurs chutent inexorablement. Confrontée à d’importants problèmes financiers et en l’absence d’un réel soutien municipal, elle est vouée à disparaître [27].
Ainsi, il est démontré que l’émergence d’une société nouvelle et le développement du sport moderne agissent différemment sur les activités nautiques chalonnaises. Ils stimulent les régates, induisent la transformation de la natation et étouffent les joutes. Dès lors, il apparaît nécessaire d’identifier, au plan local comme à travers les caractéristiques originelles des associations nautiques, quels éléments sont susceptibles d’expliquer de telles divergences.
2.3 De multiples facteurs explicatifs
Le premier facteur repérable est, à l’évidence, le degré de cohérence existant entre les valeurs de l’association et celles dominant la société et les activités physiques modernes. Avec leur idéal d’effort, d’efficacité, de concurrence, les régates illustrent une cohérence forte, tandis que la natation et les joutes nautiques, dont les caractéristiques en 1945 demeurent traditionnelles, se trouvent en position de décalage [28]. De ce fait, les régates évitent les difficultés liées à la nécessité de s’adapter et peuvent poursuivre leur développement naturel. Elles font partie des pratiques « à la mode » et bénéficient de la popularité, à l’époque, des sports anglais. La natation et les joutes nautiques en revanche, pour conserver leur place dans le monde du sport et répondre aux attentes de la population, sont contraintes à se lancer dans un processus de sportivisation délicat.
D’autres facteurs entrent alors en jeu et permettent d’analyser à la fois la réussite du Cercle Nautique et l’échec des Jouteurs Chalonnais dans cette phase de transition. L’une des conditions de la diffusion de la natation sportive est la conquête par cette pratique nouvelle d’une légitimité (Terret, 1994). En effet, c’est bien la reconnaissance des finalités sportives plutôt que la seule rationalisation des activités qui est au cœur du problème rencontré par les associations. La réussite ou non dans la recherche de légitimité et le soutien, ou l’absence de soutien [29], qui en sont les conséquences, apparaissent donc comme d’autres éléments expliquant les différentes trajectoires suivies après 1945 par les sociétés nautiques chalonnaises. En effet, à Chalon, la natation sportive trouve peu à peu sa légitimité et les aides qui y sont associées, à la différence des joutes qui, faute d’une véritable reconnaissance, ne font l’objet, semble-t-il, d’aucune bienveillance particulière de la part du conseil municipal. Toutefois, si l’utilité de la natation-sauvetage n’a jamais été mise en doute ici, la marche vers la légitimation d’une forme sportive de natation a été longue. Intervient alors un facteur humain, dont le rôle est manifestement très important dans la cité. En effet, c’est grâce à la présence et à l’engagement, parmi les dirigeants du Cercle Nautique Chalonnais, de quelques partisans du sport que de nombreuses réticences ont pu être dépassées. Leur croyance communicative dans les vertus de la compétition et leur volonté d’ouvrir une voie nouvelle ont permis à leur association de franchir avec succès une étape délicate de son histoire. On mesure ainsi l’influence que peuvent avoir, au plan local, des initiatives individuelles [30].
Enfin, l’un des facteurs essentiels permettant de comprendre l’évolution des sociétés nautiques chalonnaises est certainement lié à la relation existant entre la « fonction de sociabilité »de ces associations, au sens où l’entend Agulhon (1977), et les activités qu’elles organisent. Il apparaît ainsi assez nettement que la rationalisation des activités de joutes nautiques, dans le cadre chalonnais, n’est pas bénéfique pour cette pratique. En privant la joute de ses dimensions festives et spectaculaires, il est clair tout d’abord que la sportivisation porte atteinte à ce qui est considéré comme l’essence même de l’activité. S’il existait à Chalon des spectateurs nostalgiques de la grande époque des fêtes nautiques populaires, ils ne manqueraient pas d’être dissuadés par la complexité des nouvelles règles et la disparition des rituels folkloriques. En outre, ce changement dans les modalités de pratiques a des conséquences profondes sur le fonctionnement de l’association dans la mesure où il introduit une grande distorsion entre les activités pratiquées (qui pour bien des critères évoquent désormais le sport moderne) et la forme de sociabilité que l’on souhaite maintenir entre les membres. En effet, les rencontres de joutes sont toujours conçues comme une attraction populaire et la compétition comme une occasion de se retrouver en famille et de faire vivre un mode de relation communautaire proche de la « gemeinschaft ».Ces ambitions comportent toutefois des limites importantes, la « gemeinschaft »n’étant plus tout d’abord le mode dominant de rapports entre les hommes. Par ailleurs, elles ne correspondent plus à la logique désormais sportive qui sous-tend les activités de joute. Il y a là une sorte d’anomalie, qui nuit sans doute à la bonne marche de la société. Pour s’en persuader, il suffit de considérer à quel point, au contraire, l’existence d’un parallélisme entre les activités et la fonction sociale d’une association est source de prospérité. Dans le cas du Cercle de l’Aviron de Chalon, les sportifs ouvriers ont complètement intégré les valeurs inhérentes à la pratique de l’aviron, valeurs dont on sait qu’elles reproduisent exactement celles de la société moderne et qu’elles étaient autrefois l’apanage des catégories bourgeoises. Les rapports au sein de cette association sont donc fondés désormais sur un modèle qui rappelle celui de la « gesellschaft »: des relations établies d’homme à homme et motivées par un intérêt commun pour une discipline sportive.
Ainsi, avec la Libération, apparaît une sorte de rupture dans le processus de développement du système des activités nautiques chalonnaises. Auparavant solidaires, les associations de natation, de joutes nautiques et de régates suivent depuis 1945 des trajectoires d’évolution radicalement différentes. Peu marquée entre les deux guerres, la rationalisation des pratiques anciennes est nettement engagée, avec plus ou moins de succès. Ainsi, la joute nautique disparaît tandis que l’aviron et, finalement, la natation sportive accèdent à des positions privilégiées parmi l’ensemble des activités physiques pratiquées à Chalon. Divers éléments expliquent la réussite ou l’échec des associations chalonnaises dans leur entreprise d’évolution vers le sport moderne. La fonction de sociabilité des associations, en particulier, et le rapport existant entre celle-ci et la pratique de l’activité en elle-même, pourraient jouer un rôle déterminant.
 
Conclusion
 
 
L’étude du développement des sociétés nautiques chalonnaises, proposée ici, permet tout d’abord de valider l’hypothèse formulée en introduction : à long terme, le contexte historique agit de manière différentielle sur le système que constituent les pratiques de natation, de joutes et de régates. L’analyse des facteurs de divergence dans le devenir des associations confirme le rôle joué par les caractéristiques initiales de celles-ci. Parce qu’elle est une activité typique des valeurs et du type de relation existant entre les hommes dans les sociétés traditionnelles (et parce qu’elle souhaite conserver cette spécificité), la joute nautique ne peut sans difficulté majeure adopter les modes de pratique modernes. Au contraire, c’est bien grâce à son orientation originelle vers la compétition sportive et vers les valeurs qui y sont associées que l’aviron s’épanouit dans le monde sportif moderne.
Par ailleurs, la présente analyse démontre, s’il en était encore besoin, l’existence de liens importants entre la modernisation de la société française, l’évolution des valeurs dominantes du monde sportif et le processus d’apparition et de diffusion des sports modernes. AChalon, dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’imprécision de la définition du terme sport et, par conséquent, l’ensemble contrasté des pratiques rassemblées sous ce titre, répondaient à une société chalonnaise caractérisée par sa diversité. A la fin des années 1950, les mutations profondes de la société française se manifestent par une certaine indifférenciation de la réalité chalonnaise. Dans le même temps, une définition restreinte du sport se met en place et conduit, via la rationalisation des pratiques, à l’homogénéisation des caractéristiques des associations d’activités physiques.
Le système des activités nautiques chalonnaises et la description de son évolution au cours de l’histoire offrent enfin, et surtout, une illustration des modalités d’apparition et de développement des activités sportives modernes en France. La comparaison des trajectoires d’évolution de pratiques aux caractéristiques originelles très différentes permet de distinguer quelques-uns des divers aspects de ce phénomène global : importation en France d’une activité moderne anglaise, adoption de finalités sportives par une activité ancienne et rationalisation, ou tentative de rationalisation, d’un jeu traditionnel. L’un des principaux intérêts des recherches rapportées ici est certainement lié à l’originalité de leur positionnement. En effet, elles permettent tout d’abord, en abordant les diverses modalités d’apparition du sport moderne, d’enrichir le modèle unique, proposé par l’historiographie traditionnelle, qui ne retient souvent que le phénomène d’importation en France des activités anglaises. Par ailleurs, en choisissant de confronter les parcours de différentes structures d’activités physiques, cette étude dépasse, au moins en partie, certaines limites associées à l’histoire isolée d’une activité ou d’une association.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  PRETET R. (1985) Histoire de Chalon-sur-Saône. Roanne, Editions Horwath
·  Université pour Tous de Bourgogne (1993), Chalon et le XIXème siècle, ChalonsurSaône
 
NOTES
 
[*] UMR CNRS 5605 - Institut d’Histoire Contemporaine Université de Bourgogne UFR STAPS, BP 27 877,21 078 DIJON CEDEX - Tél : 03.80.39.67.62 - Fax : 03.80.39.67.02 E-mail : Karen. BBretin@ u-bourgogne. fr Science & Motricité n° 45 - 2002/1
[1] « Les sports modernes sont spécifiés par le caractère séculier des temps et des lieux de leur exercice, l’égalité des conditions d’accès et de compétition, la spécialisation des rôles, la rationalisation des règles, l’organisation bureaucratique, la poursuite des records » (Guttmann, 1978) ; « [les sports modernes constituent] une figure spécifique dans la mesure où [ils] installent de manière inédite l’exercice physique collectif tant dans le temps et l’espace que dans le tissu social de la communauté «(Chartier et Vigarello, 1982).
[2] On ne saurait, bien sûr, affirmer une filiation directe :» Entre les sports modernes et les jeux traditionnels, les différences sont plus fortes que les permanences «(Chartier, 1995). Reste cependant que l’on peut sans risque affirmer que différents jeux traditionnels français sont à l’origine, même indirectement, de sports modernes.
[3] En effet, dès leur institutionnalisation et plus encore au cours de leur développement, ces différentes pratiques entretiennent des relations d’interaction.
[4] Cette hypothèse est construite en application du principe dit du » processus et de la configuration «, énoncé par Elias (1973).
[5] Cité de taille moyenne, située en Saône-et-Loire, au sud de la Bourgogne.
[6] L’inventaire des sources comprend quatre grandes parties : 1/ Archives (archives départementales de Saône-et-Loire, archives municipales de Chalon-sur-Saône, archives des sociétés nautiques, archives privées), 2/ Bibliothèque municipale de Chalon-sur-Saône, 3/ Société d’Histoire et d’Archéologie de Chalon-sur-Saône, 4/ Témoignages oraux.
[7] La plupart des données concernant l’histoire de la ville de Chalon sont extraites des ouvrages de Leclerc (1958,1965,1979, 1987) et de l’Université pour Tous de Bourgogne (1993).
[8] Dès 1886, on compte près de 5 000 ouvriers à Chalon soit environ 37 % de la population active (UTB, 1993).
[9] Chalon est alors une ville de foires et de marchés. Le transport fluvial, de voyageurs ou de marchandises, y demeure intense jusqu’au début du XXème siècle (UTB, 1993).
[10] Agulhon (1977), faisant référence à Gurvitch, définit notamment la sociabilité comme : « l’aptitude de l’homme à fréquenter agréablement ses semblables ». Camy et Vincent (1986) préfèrent le terme de « socialité » et évoquent « une manière d’être au monde et d’être ensemble, constitutive et donc caractéristique de chaque groupe ».
[11] Aux archives municipales de Chalon-sur-Saône, la liasse 3R 1/4 (Nautisme, sociétés sportives, joutes, régates, 1841-1939) a été très largement exploitée pour définir les associations nautiques (fondation, finalités, recrutements, effectifs, règlements...) et retracer leur développement jusqu’à la seconde guerre mondiale.
[12] Le Progrès de Saône-et-Loire, 23 mai 1881.
[13] Témoignage et archives personnelles de M. Dietre, petit-fils de M. Emont, fondateur de la Société de Sauvetage et Ecole de Natation.
[14] Promenades sur l’eau : documents iconographiques, archives propres de la société.
[15] En ce sens, les Régates Chalonnaises se distinguent de la Nautique Bisontine étudiée par Vivier (1994). Bien que disposant dès l’origine en 1865 d’un « caractère moderne », celle-ci conserve jusqu’à la première guerre mondiale des modalités de pratique essentiellement traditionnelles.
[16] A Givors, c’est la société de joutes, fondée en 1886, qui assure à la fois le sauvetage et la mise en place de festivités nautiques (Camy, 1983).
[17] L’un des moyens de compréhension du fonctionnement des sociétés réside dans l’analyse des influences exercées par les différents groupes sociaux sur les activités physiques qu’ils investissent. Les rapports humains qui se développent dans les associations sont décrits en termes de sociabilité sportive (Agulhon, 1977).
[18] « Les » jeux traditionnels « sont une des formes par lesquelles s’exprime la culture d’un groupe » (Camy et Vincent, 1984).
[19] Comptes-rendus des fêtes nautiques dans la presse locale, archives municipales de Chalon-sur-Saône.
[20] Dès 1926, par exemple, la Société des Régates Chalonnaises, qui groupait en 1919 une cinquantaine de rameurs, rassemble plus de quatre-vingts personnes.
[21] «[à la fin du XIXème siècle], les pratiques de natation n’ont pas encore atteint un degré suffisant d’autonomie pour trouver en elles-mêmes leur propre justification » (Terret, 1994). Cette remarque, à Chalon, reste vraie durant toute une partie du XXème siècle.
[22] Le changement d’appellation intervient quelques mois avant le déclenchement de la guerre.
[23] Développement des pratiques nautiques après la seconde guerre mondiale : archives propres des associations.
[24] En 1950 et 1951, la société enlève notamment les titres de champions de France dans la catégorie «2 barré » junior.
[25] En 1960, cette nouvelle appellation est abrégée en « Cercle Nautique Chalonnais ».
[26] La Fédération Française de Natation est fondée en 1941, de même que la Fédération Française de Joute et de Sauvetage Fluvial.
[27] L’abandon définitif de la société a lieu en 1962. En dépit des apparences, cette évolution présente des similitudes avec celle des joutes givordines, dont la survie est menacée (Camy, 1988).
[28] Dans le cas de la natation, ce décalage s’exprime, comme il a été dit, par l’absence dans un premier temps d’objectifs compétitifs et par la non représentation de la société dans certaines rencontres. Dans le cas de la joute, il entraîne le déclin relatif des activités : désaffection du public qui préfère désormais se rendre au vélodrome et sur les stades nouvellement construits (évolution du goût des spectateurs chalonnais : presse locale, fin des années 1940).
[29] Sans le soutien financier de la ville de Chalon, le Cercle Nautique n’aurait pu en 1960 faire face aux dépenses liées au développement d’une pratique compétitive.
[30] De même, il est certain que la prospérité du Cercle de l’Aviron doit beaucoup à la longévité du président Patricot mais aussi au sens aigu de la vie associative qui caractérisait cet homme.
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