2003
Science et motricité
Les stratégies identitaires des clubs de rugby de l’élite europeenne face à la professionnalisation (1987-1997)
Olivier Nier
Pascal Chantelat
Jean Camy
[(1)]
L’article présente la manière dont les dirigeants de clubs de rugby français et britanniques
font face à l’accélération du processus de professionnalisation (1987-2000) initiée en grande
partie par les groupes de l’audio-visuel. La dynamique de ce processus tient très largement
aux tensions résultant de la confrontation entre des morales économiques contradictoires
(associatives et managériales).
Dans une perspective sociologique, il est montré que ces comportements ne se réduisent pas
à une adoption systématique des solutions managériales et entrepreneuriales. Ils ne reflètent
pas une simple adaptation des structures aux nouvelles contraintes de l’environnement
(économisation et médiatisation) qui effacerait la référence à l’associationnisme. Les diri~geants, au travers de leurs stratégies identitaires, mettent en forme et en scène leurs organi~sations de façon singulière tout en assurant le maintien du club au sein de l’élite.
A partir d’entretiens et de l’analyse de documents internes, quatre études de cas portant sur
des clubs français et britanniques sont développées afin de rendre compte et d’illustrer le
« champ des possibles » en matière de stratégies identitaires.
Mots-clés :
Professionnalisation, rugby, association, entreprise, stratégies identitaires, arrangements organisationnels.
Identities of eurpean rugby clubs facing
to professionalisation
This article presents how the managers of french and british rugby clubs are face with the
ever increasing changes to the individuals running professional (1987-2000) caused largely
by the audio-visual media. The dynamics of this process are due to the resultant confronta~tional tensions between conflicting economic morals (market or community economic regu~lations).
From a sociological perspective it’s been shown that these behaviour patterns cannot be sim~plified to a structural adaptation wihtin the constraints of the new environment (economis~ation, commercialisation...) and that the reference to the voluntary asociation has not van~ished. The entrepreneurial abilities are not systematically developped. The managers make
original organisational arrangements which define a range of possible strategies to build the
club identity.
By using interviews and analysing the clubs internal documentation, four researches were
carried out with regard to these points on clubs from France and Britain and developped so
as to find out and illustrate the ways in which sport clubs build their identity.
Keywords :
Professionalisation, rugby, voluntary association, enterprise, identity, organisational arrangements.
Le rugby à XV contemporain qui s’était établi sur la référence à un amateurisme maintenu par opposition au rugby à XIII (Dunning et Sheard,
1989) a récemment vu son élite basculer dans une forme de
« professionnalisme ». L’officialisation de ce passage en 1995 par les instances internationales parmi les plus conservatrices du mouvement
sportif a été la réponse à une tentative de contrôle de l’élite de la part de
propriétaires de grands médias (notamment le groupe audiovisuel
dirigé par R. Murdoch). L’origine de cette accélération de « l’histoire du
professionnalisme » peut se situer au milieu des années 1980. En particulier, la mise en place de la coupe du monde en 1987 par l’International
Board, sous la pression des groupes de l’audiovisuel, a été l’instrument
et le révélateur de cette transformation. L’officialisation du professionnalisme par la fédération internationale apparaît comme la, ou du moins
une, solution pour garder un certain contrôle de la situation, tout en fragilisant sa position de monopole.
Mais l’entrée dans l’ère du professionnalisme « moderne » ne va
pas de soi tant le contexte institutionnel apparaît incertain. L’opportunisme des nouveaux acteurs (les médias, les sponsors) dans le monde
du rugby a rendu impératif sinon les adaptations, du moins une
réflexion sur la recomposition des « règles du jeu » en fonction des nouvelles donnes. Cette précipitation des événements a « pris de court » les
acteurs traditionnels, le mouvement sportif et les clubs eux-mêmes.
Habitués à prendre des décisions dans un environnement stable, ces
derniers ont été fragilisés par l’instabilité brutale générée par la pression
médiatique.
Ainsi, que ce soit en France ou au Royaume Uni, la redéfinition des
règles du jeu au sens sportif (les modalités d’organisation des rencontres) et socio-politique (la répartition collective « du pouvoir et de
l’argent ») du terme, a été marquée par une série d’hésitations et de renversements d’orientation et de situations. Cette indétermination provient en grande partie de la confrontation entre, d’un côté, les fédérations et l’International Board et, de l’autre, les entrepreneurs et
propriétaires des clubs pour le contrôle de la gestion du « rugbyspectacle ». Cette situation conduit à une incertitude majeure concernant le volume des ressources marchandes et leur répartition.
Mais la professionnalisation des clubs de rugby de l’élite européenne ne va également pas de soi pour des raisons qui tiennent à la
spécificité historique du rugby. En effet, la particularité de ce sport est
d’avoir reproduit et figé jusque dans les années 1990 sa culture originelle, apparue à la fin du XIX° siècle, fondée sur les valeurs de l’amateurisme (bénévolat, éthique sportive). L’entrée, dans les années 1980,
d’acteurs défenseurs des principes du management (marchand) fondé
sur l’efficacité et la rentabilité, va créer une confrontation entre des formes de gestion issues de deux cultures différentes. Cette situation place
les dirigeants des clubs dans une position paradoxale ou contradictoire :
il s’agit d’articuler un ensemble de ressources dont les principes relèvent de « morales économiques » très largement contradictoires : celles
du profit, de la redistribution et de la réciprocité (Laville, 1997). Cette
contradiction n’est pourtant pas nouvelle, mais le processus accéléré
dans lequel les clubs sont engagés les conduit à accroître les tensions
entre des formes différentes de régulation économique des organisations sportives (marchandes, publiques et associatives). Ces tensions
peuvent conduire à la cristallisation des conflits, voire au blocage du
fonctionnement organisationnel. Les clubs de rugby sont donc confrontés à ces logiques hétérogènes dont sont porteurs les acteurs mêmes du
développement du club.
Au-delà des conséquences économiques et organisationnelles de la
professionnalisation contemporaine du rugby (redéfinition des modes
de gestion financière, de la structure des recettes...), les enjeux socioculturels et politiques sont avant tout d’ordre identitaire. On peut donc
s’attendre à ce qu’anciens et nouveaux acteurs de la gestion des associations sportives s’engagent dans un processus de (re)définition ou de
(re)légitimation de ce qui fait l’identité de leur club. L’objectif de ce texte
est de présenter un cadre d’analyse qui permette de comprendre ce processus et les manières dont les dirigeants de clubs font face à l’avènement d’un professionnalisme « moderne » qui tend à remettre en cause
la référence au bénévolat ou à l’« amateurisme marron ».
La question de la professionnalisation et des transformations identitaires des organisations sportives sera abordée à partir d’une analyse
basée sur la notion de stratégies identitaires. Cette approche permettra
de préciser les relations entre transformations structurelles et changement d’identitaire. Après avoir indiqué les éléments méthodologiques
sur lesquels repose notre recherche, nous présenterons quatre études de
cas (Nier, 1998) illustrant la diversité des stratégies identitaires des clubs
dans le processus de professionnalisation du rugby de l’élite
[(2)] européenne. Quatre types de stratégies seront présentées : la continuité, le
blocage, le compromis et la rupture. Ces types constituent une sorte de
« champ des possibles » en matière de stratégies identitaires des clubs
de l’élite, sans que ce champ soit exhaustif et définitif.
Les stratégies identitaires des organisations sportives
Une approche en termes de stratégies identitaires
La stratégie identitaire comme mise en forme et mise en scène
L’approche sociologique de l’identité des organisations sportives vise à
rendre compte des manières dont les clubs mobilisent des ressources
matérielles et symboliques dans un contexte tendant à perturber l’ordre
sur lequel se fonde leur identité originelle. Mais l’analyse de ces processus de légitimation doit également être attentive aux transformations
organisationnelles qui se produisent inévitablement.
Dans le cas de la professionnalisation du rugby de l’élite européenne, il est évident que des modifications structurelles se produisent
au sein des clubs, notamment en termes de financement. Ces transformations ne peuvent pas ne pas avoir de conséquences sur l’expression
identitaire des clubs. L’économisation, la sponsorisation, ou la commercialisation des clubs entrent en concurrence avec le modèle de gestion
fondé sur le bénévolat.
Dans notre perspective, il n’y a pas d’opposition entre des choix
objectifs et des justifications subjectives, les deux correspondant à un
travail de mise en forme et de mise en scène de l’identité. Autrement dit,
la construction identitaire du club consiste en un travail d’ajustement
entre la mise en forme et la mise en scène. Il n’y a pas d’un côté des changements organisationnels (nécessaires) et de l’autre des discours (opérant une rationalisation
ex post). C’est pourquoi il convient d’analyser
conjointement les transformations organisationnelles et les discours
visant à les légitimer. Il s’agit de concevoir les arrangements organisationnels et leurs justifications comme procédant d’une stratégie identitaire. Les stratégies identitaires sont donc appréhendées comme des formes de gestion des contradictions entre la logique amateur et la logique
managériale
[(3)].
Analyser les transformations identitaires consiste donc à s’attarder
sur les stratégies de mise en forme et de mise en scène de l’identité des
clubs
[(4)]. Par mise en forme identitaire, nous entendons la constitution
d’un arrangement ou forme organisationnel(le). Cette dernière est une
manière d’organiser le fonctionnement interne du club et ses relations
avec l’environnement. Elle se traduit par la prise en compte de dimensions économiques (formes de financement, recrutement et rétribution
des joueurs, de l’encadrement technique et administratif), sociales
(organisation du « travail », formes de sociabilité, rapport au territoire
et au public local) et juridiques (association, société et formes juridiques
intermédiaires). S’arrêter à la description de ces arrangements organisationnels, comme le font les analyses en termes de management (Theodoraki, Henri, 1994 ; Slack, 1997 ; Thibault
et al., 1998), c’est éviter de
s’interroger sur le sens que donnent les acteurs à ces arrangements et
prendre le risque de rabattre l’identité sur les caractéristiques structurelles de l’organisation sportive. Ces dernières ne possèdent pas un sens
univoque quant à l’identité des clubs, elles constituent au mieux des
indices de la rationalisation ou de la professionnalisation des clubs. En
évoquant une mise en scène identitaire, nous nous référons à un ensemble d’argumentations et de justifications des choix et formes organisationnel(le)s énoncé par les dirigeants (notamment lors de la présentation de la politique générale de développement), voire à des « actions
symboliques » qui viennent renforcer l’expression identitaire du club.
Autrement dit, mise en forme et mise en scène identitaires constituent
les deux faces inséparables de la stratégie identitaire.
Transformations structurelles et changement identitaire
Même s’il est indéniable que l’entrée dans l’ère du professionnalisme
moderne provoque des transformations organisationnelles marquées
par un processus de rationalisation, ces changements n’impliquent pas
mécaniquement et systématiquement un processus d’entrepreneurisation
synonyme de rupture identitaire pour les clubs de l’élite. L’approche
par les stratégies identitaires considère que les dirigeants composent
avec les contraintes économiques auxquelles ils sont confrontés et qu’ils
mettent en forme et en scène l’identité singulière de leur club. La question centrale porte donc sur les relations entre les transformations structurelles et le processus de construction identitaire des clubs. Comment
les transformations organisationnelles, économiques et sociales s’articu-lent-elles avec le processus de construction identitaire (dans lequel les
dirigeants jouent un rôle central) ?
L’approche en termes de stratégies identitaires (Camilleri et al.,
1990) nécessite de définir au préalable : a) ce que l’on entend par identité
d’un club sportif et b) à partir de quand on peut parler de changement
identitaire.
L’identité d’une organisation sportive est conçue comme un
ensemble de valeurs, de symboles, de représentations, de normes et de
comportements partagés, de façon plus ou moins implicite, par l’ensemble de ses membres et qui donne un sens à leur engagement dans le projet collectif
[(5)]. L’identité ne se réduit donc pas à une dimension symbolique, elle s’enracine dans des formes d’organisation du travail, des
savoir-faire, des formes de sociabilité et des savoir-être (Sainseaulieu,
1984). Le changement identitaire ne va donc pas de soi car il touche à des
routines intériorisées relativement stables. On ne change donc pas
l’identité d’un club à partir d’une simple stratégie de communication à
court terme. On comprend dès lors les résistances, les conflits et les crises que peuvent provoquer les tentatives d’introduction des techniques
managériales, le recrutement de « professionnels » ou l’arrivée des
sponsors au sein des clubs.
Si les transformations structurelles des clubs de rugby de l’élite
semblent inévitables, la réorganisation des éléments structurels ou
l’intégration de nouveaux éléments structurels au sein d’une organisation ne produit pas systématiquement un changement identitaire. En
effet, les acteurs sociaux sont capables de se réapproprier les éléments
exogènes et de les intégrer dans une continuité identitaire
[(6)]. Si l’on ne
tient pas compte de cette capacité, on risque de voir de la « nouveauté
identitaire » partout. Mais cela ne veut pas dire que la rupture identitaire ne peut pas se produire
[(7)]. En fait, il y a changement d’identité à
partir du moment où la réorganisation structurelle de l’organisation se
traduit par un nouvel ordre organisationnel qui bouleverse le sens que
les acteurs donnent à la logique de fonctionnement de leur organisation
[(8)].
Le choix des clubs de rugby
L’idée d’analyser des clubs français et britanniques tient tout simplement au fait qu’il s’agit des clubs « dominants » du rugby de l’élite européenne. En particulier, la Coupe d’Europe est « dynamisée » par la rencontre entre clubs français et britanniques. Ils sont donc, a priori, soumis
plus que ceux d’autres pays (l’Italie par exemple) à l’accélération du
processus de professionnalisation. D’autre part, les cinq clubs ont été
choisis en raison de leur diversité en termes d’environnement, de financement et de culture. Si leurs créations remontent toutes à la fin du XIXe
ou au début du XXe siècle, leurs rapports à l’environnement, leurs
modes et niveaux de financement et leurs enracinements culturels
varient sensiblement (tableau 1).
Le George Heriot est un club écossais situé dans la ville d’Edimbourg (700 000 habitants) de tradition bourgeoise et aristocratique, il ne
s’inscrit que de façon marginale dans la culture rugbystique locale et
populaire. Ici, le rugby reste une affaire d’aristocrates. Le Football Club
de Grenoble, quant à lui, est situé dans une région montagneuse qui ne
connaît pas une aussi forte passion pour le rugby que le Sud-Ouest. Il
présente la particularité d’un financement qui bénéficie de toutes les
ressources possibles du sport rugby : les adhésions des membres dirigeants, les recettes aux guichets, les subventions des collectivités territoriales et le sponsorisme. Le Leicester Football Club est implanté dans
une ville industrielle de 250 000 habitants (au centre de l’Angleterre) qui
place le rugby au rang de sport numéro un. Cela se traduit par un nombre très élevé d’adhérents et de spectateurs lors des matchs à domicile.
Les adhésions et la guichèterie représentent donc une part importante
du financement de ce club. Le Northampton Football Rugby Club est
situé dans une ville industrielle de 200 000 habitants à proximité de Leicester et possède une culture rugbystique très présente. Ses ressources
principales viennent néanmoins du sponsorisme et il est l’un des premiers clubs britanniques à s’être engagé précocement dans une forme
de professionnalisation radicale.
TABLEAU 1
Les caractéristiques des clubs étudiés (1996)
TABLEAU 1
Les caractéristiques des clubs étudiés (1996)
Date de création
Taille de
l’agglomération
Effectifs
Dirigeants
Adhérents
Educateurs
Emplois
Rétribution des
joueurs et entraîneurs
Statut juridique
Moyenne de
spectateurs par
match (87-96)
HERIOT
1890
700 000 ha
36
468
10
0
Indemnisation
Association
Friendly
association
508
FCGrenoble
1911
160 000 ha
120
2300
27
3
Salaires
Association 1901
à statut renforcé
5000
NORTHAMP
TON
1880
200 000 ha
21
2200
10
10
Salaires
Limited
company
5000
LEICESTER
1870
250 000 ha
27
14000
15
14
Salaires
Limited
company
11000
Les entretiens et l’analyse des documents internes
Des entretiens semi-directifs ont été réalisés (sur la période 1994-98)
avec les principaux dirigeants des clubs à la fois au niveau administratif
(président), sportif (directeur technique et joueurs) et gestionnaire
(manager). La grille d’entretien portait sur les trois principales dimensions du fonctionnement d’un club, c’est-à-dire ses relations à l’environnement local (ville, fédération, sponsor, public...), son fonctionnement
interne (modes de décision, division des fonctions et des tâches, règlement interne...) et ses orientations politiques et organisationnelles
(maintien dans l’élite, professionnalisation, transformation des statuts
de l’association, des modes d’élection et de contrôle...). D’autre part,
l’analyse s’est basée sur l’interprétation des documents internes (de
1987 à 1997) aux clubs, à savoir les budgets, les statuts, l’organigramme,
les statistiques sur la fréquentation des stades et le palmarès sportif.
Les stratégies identitaires : le champ des possibles
La continuité : le George Heriot’s Former Pupil’s Football Rugby
Club d’Edimbourg
Fondé en 1890, le George Heriot’s Football Rugby Club d’Edimbourg est
l’héritier de la tradition du rugby des origines, celui qui est né dans les
collèges. Dépendant de l’école George Heriot, institution privée de
grand renom où est passée et passe encore une partie de l’élite sociale
d’Edimbourg, le club accueillait les anciens élèves de cette école et prolongeait, après la scolarité, le sentiment d’appartenance au travers
d’une activité emblématique d’un genre de vie. Il est l’héritier d’une tradition pour laquelle excellence sportive et excellence sociale sont intimement liées, voire pour laquelle l’excellence sportive n’a de sens que
si elle passe par une manière d’être et des valeurs fondamentales
(comme le fair-play), si elle exprime l’appartenance à un univers social
et culturel qui est celui de la bourgeoisie et de l’aristocratie écossaises.
Les modalités d’accès à la direction du club correspondent à une
logique initiatique. Outre les conditions requises pour devenir membre,
l’aspirant dirigeant doit franchir plusieurs étapes avant de pouvoir postuler aux responsabilités majeures. D’autre part, lorsqu’il devient président, il ne peut conserver sa charge que deux ans et quitte alors ses fonctions pour rentrer dans le groupe des anciens. Ces procédures
garantissent à la fois le maintien des valeurs et de la culture propre au
club et évitent toute forme de personnalisation du pouvoir.
Cependant, expression d’une communauté aussi réduite que choisie, le club George Heriot ne peut compter que sur les ressources nécessairement limitées qu’implique son fonctionnement même. Alors que
les clubs de l’élite sont de plus en plus conduits à œuvrer comme des
entreprises de spectacle, à aucun moment le club n’a éprouvé le besoin
d’attirer, par ses prestations, l’intérêt des foules. D’ailleurs, l’audience
moyenne à domicile ne dépasse pas les 500 spectateurs sur les cinq dernières saisons et il n’existe pas de club de supporters. On peut mesurer
le peu d’empressement à développer ce public en constatant que l’organisation des compétitions elles-mêmes ne lui permet même pas de
mobiliser comme spectateurs les jeunes joueurs du club. En effet, tous
les matches sont programmés à la même heure, le samedi après-midi
par respect du dimanche. L’absence de véritable public s’accompagne
d’une faible capacité de mobilisation de ressources économiques.
Jusqu’en 1985, une part essentielle du budget du club provient des cotisations des membres, l’autre part étant apportée par les recettes au guichet. Le club se trouve donc dans une situation qui rend extrêmement
problématique le maintien au sein de l’élite. Les principes mêmes qui
sont à l’origine de la constitution du George Heriot contribuent à limiter
la mobilisation des ressources sociales (le public) et économiques.
Néanmoins, dès le milieu des années 1980, le club a subi des transformations structurelles apparentes relatives aux modalités de financement et de recrutement des joueurs. Mais celles-ci ont été
« retravaillées », selon une stratégie de mise en forme et en scène, afin
de maintenir la continuité de l’identité du club.
Pour ce qui concerne le financement, on voit apparaître, à partir de
1986, dans la structure du budget, un troisième type de ressources : les
« sponsors » (pour un quart environ du budget). Depuis 1990, ces sponsors représentent 50 % des recettes du club. Mais cette transformation
apparente ne saurait s’interpréter comme un changement identitaire. En
effet, l’analyse détaillée montre que le système de sponsorisme consiste
en un montage astucieux assurant la mise en scène d’un financement
par les membres. Ce système (Greyfiard Trust) a été conçu comme un
moyen de faire cotiser (400 000 francs au total en 1994) d’anciens élèves
de l’Ecole devenus hommes d’affaires sans associer au club l’image
d’une entreprise ou d’un entrepreneur particulier. Cette solidarité collective de la part de la communauté des anciens élèves et, parmi ceux-là, des plus fortunés adapte donc le principe de sponsorisme à l’identité
du club. En réalité, cette forme de financement se rapproche davantage
du mécénat, voire de l’autofinancement ou du don que du sponsorisme
proprement dit.
Cependant, ayant accepté d’inscrire son développement dans la
politique de la « Scottish Rugby Union », le club bénéficie de l’aide du
sponsor officiel de cette fédération, la bière Mc Evans. La contrepartie de
cette aide est l’installation de panneaux publicitaires de la marque
autour du terrain de jeu. Il y a donc bien là l’acceptation de pratiques
contradictoires avec l’éthique « aristocratique » du club et de son école
qui nie tout rapport à l’économie marchande. Mais cette « dissonance »
identitaire est en grande partie minimisée car les panneaux publicitaires
sont systématiquement recouverts après chaque match de l’équipe première.
Pour ce qui concerne le recrutement, deux tactiques principales
permettent de recruter des joueurs extérieurs au club (nécessaires au
maintien de l’excellence sportive) sans remettre en cause l’idée de filiation qui fonde en partie l’identité du club. La première a consisté à changer les ratios imposés de membres issus de l’Ecole George Heriot
réduits ainsi à 50 % en 1995. Mais, ce qui est encore plus significatif, c’est
que ce ratio s’applique à l’ensemble des adhérents. Les ratios des équipes qui n’ont pas d’objectif d’excellence sportive compensent ainsi ceux
de l’équipe première et permettent de conserver l’image, en partie fictive, d’un club de l’élite issu principalement d’une seule école d’Edimbourg. La seconde tactique consiste à inviter des étudiants australiens
ou néo-zélandais ou à prolonger leur formation à Edimbourg tout en
pratiquant le rugby. Cela permet d’intégrer de bons joueurs (ayant fait
l’objet d’une détection systématique mais n’appartenant pas à l’élite de
leur pays) au collectif de l’équipe première. Ces « cousins éloignés »
revenus au pays de leurs « ancêtres » ne peuvent pas être confondus
avec les mercenaires que l’on pourrait débaucher des clubs des borders
(frontière avec l’Angleterre) en particulier. Cela permet de sauvegarder
la « fiction communautaire » sur laquelle l’identité du club est fondée.
Mais ces « ruses symboliques » ne suffisent pas, malgré tout, à conserver au club un potentiel de joueurs de haut-niveau pour se maintenir
parmi l’élite. Les dirigeants vont alors jouer, de façon opportuniste, sur
le « levier institutionnel », c’est-à-dire sur la possibilité de placer les provinces (comme entités déconcentrées des fédérations) au centre du dispositif d’organisation des compétitions. Cela implique que la sélection
des équipes ne porte plus sur les performances globales des clubs, mais
sur le talent d’individualités. Le George Heriot a pourtant, dans un premier temps (en 1996) une politique de clubs. Mais, dès l’année suivante,
il se ralliait à une conception « provincialiste » du rugby d’élite. Ce ralliement apparaît comme la prise en compte d’une impossibilité pour le
club d’accéder par lui-même à l’élite européenne et donc d’un compromis lui permettant de continuer à s’exprimer dans l’espace écossais.
On constate donc que les dirigeants, bien que contraints d’engager
des transformations structurelles, réussissent à maintenir la continuité
identitaire de leur club. Ils s’efforcent en effet de conserver le plus de
signes possibles de leur identité traditionnelle en maintenant la signification « aristocratique » de leurs choix organisationnels.
Le blocage : le Football Club de Grenoble
Le Football Club de Grenoble est lui aussi un club ancien, l’une de ces
équipes qui a contribué à faire du rugby un sport majeur dans une
région où il ne dispose pas de la position hégémonique qu’il peut avoir
dans certaines parties du sud-ouest de la France. Même s’il est doté
d’une tradition remontant aux origines du rugby en France, le rugby
grenoblois, au moins depuis 1954, date de son seul titre de champion de
France, est perçu comme un club atypique dont le jeu rugueux fait
davantage appel à la force qu’à d’autres qualités. L’arrivée en 1992 de
Jacques Fouroux, entraîneur privilégiant un jeu efficace mais peu spectaculaire a contribué à renforcer cette image. Cependant, après trois saisons fastes de 1992 à 1994, le club connaît une crise grave, avant
d’échapper de justesse à la relégation en 1997-98.
Pourtant le FC Grenoble dispose d’atouts indéniables. Il est le club
majeur du spectacle sportif phare d’une agglomération riche où il mobilise l’attention populaire et avec laquelle il entretient des relations institutionnelles étroites. Paradoxalement, ces atouts apparents n’ont pourtant pas, pour le moment, abouti à un équilibre entre les exigences de la
professionnalisation et celles de la conservation d’un héritage culturel.
L’analyse des formes et des évolutions internes de l’organisation
du club donne une idée des enjeux à l’oeuvre. Le club est dirigé par un
comité directeur comportant 120 membres qui sont nommés par cooptation (sur simple proposition d’un dirigeant). Ce comité directeur élit
pour trois ans un conseil d’administration de trente membres renouvelables par tiers tous les ans après tirage au sort. Ce dispositif de direction
pléthorique génère une organisation informelle qui a, de fait, le monopole de l’exercice des responsabilités. Cela est d’ailleurs clairement
perçu par les dirigeants. Un membre du comité directeur qui s’interrogeait sur l’opportunité de la mise en place du conseil d’administration
en 1993 n’hésitait pas à déclarer : « Pourquoi changer quoi que ce soit
puisque tout le monde sait que le FCG fonctionne déjà à cinq ou six personnes qui prennent les décisions ? ».
Cependant, le caractère informel de ce dispositif effectif de direction n’est pas sans conséquence sur sa stabilité. En effet, la légitimité de
sa constitution peut être constamment remise en cause au gré des intérêts de ceux qui le composent. Toutes les tentatives pour formaliser ce
fonctionnement et créer officiellement un comité exécutif ont échoué
jusqu’à présent.
Deux raisons principales peuvent expliquer cet échec. Tout
d’abord, la nature de la fonction même du comité directeur qui constitue un véritable « corps intermédiaire » stable dont il est quasiment
impossible de faire évoluer la composition et qui joue un rôle de dispositif très efficace de reconnaissance dans l’espace local. Les membres de
ce comité sont cooptés par les dirigeants. Ils sont, pour la plupart, des
industriels ou des représentants de la bourgeoisie locale choisis non seulement pour leur notoriété mais aussi pour leur capacité à supporter
financièrement le club. Ce sont en effet de véritables « actionnaires »
tenus de verser annuellement une souscription de 4 000 francs (leur contribution représente 10 % des ressources du club en 1996). Il s’agit
d’offrir à des entrepreneurs l’occasion d’élargir leur capital social en
leur donnant une visibilité et un statut dans l’espace local. La stabilité
du comité directeur fait de cette institution, sur laquelle les membres du
club n’ont pas de prises, un dispositif-clef dans la direction du club. Bien
que les membres reconnaissent l’impossibilité pour une telle structure
de diriger effectivement le club, il n’est pas étonnant qu’ils résistent à
toute initiative visant à formaliser un déplacement du pouvoir vers une
instance plus réduite.
Mais cette situation, sans être générale, n’est pas exceptionnelle.
D’autres clubs ont réussi à concentrer et « rationaliser » l’exercice des
responsabilités et des conseils pléthoriques ont accepté cette réduction
de leur pouvoir. Outre le mode particulier de désignation de son comité
directeur, Grenoble n’a pas trouvé la ou les personnalités emblématiques capables de dégager une « énergie symbolique » venant à bout de
ces résistances. La personne qui préside le club de 1990 à 1996 présente
les caractéristiques attendues pour jouer le rôle de médiateur. Ancien
joueur de rugby de haut-niveau et chef d’entreprise, il a réussi à mobiliser le PDG d’une des très grandes entreprises françaises (Cap Gemini)
implantée à Grenoble. Mais il n’est pas arrivé, malgré la présence à ses
côtés de J. Fouroux, à doter le club d’une structure de direction efficace.
Le dernier président semble trop peu enraciné dans la communauté
rugbystique locale pour avoir les mains libres dans ce domaine et il ne
peut résister aux inévitables contre-performances des saisons 1996-97 et
1997-98. Grenoble a cherché à renaître en faisant appel aux valeurs de la
tradition et en rappelant, au coté du nouveau président, la « vieille
garde » témoin des succès passés. Mais, la possibilité de trouver, au sein
de ce groupe, les personnes capables d’introduire les mises en ordre
organisationnelles et techniques qui accompagnent l’élite aujourd’hui
reste incertaine.
Au total, le club de Grenoble se trouve dans l’impossibilité de mettre en oeuvre une stratégie identitaire cohérente. On assiste à une situation bloquée dans laquelle ni l’identité « moderne », ni l’identité
« traditionnelle », ni le compromis identitaire ne peuvent s’imposer. En
ce sens, il n’y a pas de congruence entre mise en forme et mise en scène
identitaire.
Le compromis : le Leicester Football Club
Le cas du club de Leicester illustre de façon exemplaire la capacité d’un
président à jouer sur un double registre identitaire pour imposer des
arrangements organisationnels oscillant entre la logique entrepreneuriale et la logique communautaire. L’acceptation de ces arrangements
tient à la fois à la triple légitimité du président (associative, sportive et
managériale) et à sa capacité d’ajuster ces décisions organisationnelles
aux variations des résultats sportifs du club.
L’histoire récente du club (1987-1998) montre qu’à la veille de la
professionnalisation officielle du rugby (1995), Leicester se positionne
parmi les clubs les mieux prédisposés pour passer sans grande rupture
à l’ère du professionnalisme. En effet, dès la saison 1994-95, bien que
géré sous statut associatif, le club présente un ensemble d’éléments
structurels caractéristiques de la professionnalisation des organisations
sportives. En premier lieu, Leicester possède 42 joueurs sous contrats
dont 50 % rémunérés à temps plein et 50 % à temps partiel. D’autre part,
14 personnes sont salariées à temps plein et 60 à temps partiel (contrats
de 3 heures les jours de match). Mais le critère de la rémunération du
personnel administratif ou des joueurs n’est pas suffisant pour repérer
le degré de professionnalisation de ce club. L’analyse de l’organigramme montre en effet une spécialisation assez poussée de cette organisation sportive se traduisant par un découpage fonctionnel en quatre
grands comités (administratif, sportif, marketing et équipements).
Outre ces éléments structurels prédisposant le club à réussir sa professionnalisation, il convient de souligner son palmarès sportif depuis la
fin des années 1980 : deux fois champion de la première division, une
fois vainqueur et trois fois finaliste de la Coupe, et vice champion
d’Europe. Cette réussite sportive est la garante de l’accès aux ressources
économiques des membres (augmentation du nombre des adhésions) et
des non-membres, c’est-à-dire le public (droits d’entrée aux matches),
les sponsors et les gains de la coupe d’Europe. Il n’en reste pas moins
que, selon le président, un tel dispositif organisationnel ne suffit pas
pour maintenir le club dans l’élite. Ce dernier a en effet persuadé que ce
maintien passe par une professionnalisation accrue se traduisant
notamment par la transformation juridique de l’association (friendly
association) en société privée (public limited company) en décembre 1997.
Mais cette transformation juridique du club n’est que le prolongement de décisions organisationnelles ayant eu lieu deux ans auparavant
(1995-97). Et l’acceptation de la logique marchande ne saurait s’expliquer par l’à-propos conjoncturel d’un argumentaire, fut-il habilement et
brillamment présenté. En réalité, dès la saison 1995-96, le président avait
su recourir au discours du maintien dans l’élite pour imposer une transformation moins radicale mais sensible du fonctionnement organisationnel. Ceci avait conduit, la saison suivante, à une rationalisation de la
différenciation des services au sein du club officialisé par l’aménagement d’un nouvel organigramme. Ainsi, le comité marketing~commercialisation s’est segmenté en trois services distincts : le service
« publicité » (géré par une société privée extérieure), le service
« location des salons » pour les entreprises et le service « ventes de
package » (location des loges et restauration), ces deux derniers étant
gérés de manière interne. Cette spécialisation s’est accompagnée de la
création d’un poste à temps plein d’attaché de presse (press officer).
D’autre part, sur le plan du rapport aux membres (et aux non-mem-bres), deux décisions importantes avaient sinon préparé la scission entre
les « propriétaires » et les « consommateurs », du moins engagé la transformation des membres en « clients ». La première a résidé dans la création d’un lieu d’accueil (bar) réservé aux sponsors alors que le bar était
traditionnellement ouvert à tous les membres du club. La deuxième
s’est traduite par une augmentation sensible des cotisations et surtout
par la mise en place d’un système de ventes des places au stade pour un
bail de dix ans. Ces choix conduisent donc à une différenciation interne
des membres qui n’ont plus les mêmes conditions d’accès aux services
offerts par le club.
Enfin, sur le plan sportif, le club avait recruté (à temps plein) un
entraîneur australien de grand renom dont la référence majeure était la
victoire des Wallabies en Coupe du Monde (1991). Ce recrutement
devait consolider l’excellence et les performances sportives du club, ce
qui fut le cas.
La rapidité de ces transformations organisationnelles s’explique en
grande partie par la position originale qu’occupe le président au sein du
club. Ce dernier possède en effet une triple légitimité sur laquelle il peut
jouer pour persuader les membres de son club de la pertinence de ses
propositions. Ainsi, il est à la fois ancien joueur du club et capitaine de
l’équipe d’Angleterre, membre élu bénévole du comité général et manager du club (executive chief) salarié à temps plein. Du côté de la légitimité
sportive, il peut donc apparaître à la fois comme une personne fidèle au
club capable de défendre les intérêts locaux tout en les intégrant dans un
raisonnement prospectif global. Du côté de la légitimité managériale,
son double statut de bénévole et de manager lui permet d’incarner l’idée
d’une professionnalisation au service du bénévolat ou du moins ne le
remettant pas en cause.
Cette capacité de persuasion s’explique également par le fait de ne
pas vouloir déconnecter le recrutement des joueurs de la dimension
locale. Ainsi, son discours insiste sur la volonté de garder des joueurs
locaux au sein de l’équipe première. Il ne s’agit pas de bâtir un club professionnel à partir de joueurs « mercenaires » sans lien avec le territoire
et l’identité locale. Ce rapport au territoire et à la communauté se comprend d’autant mieux que Leicester possède (14 000 en 1996) et a possédé (5 000 en 1987) un nombre très important de membres et de spectateurs qui constitue un élément décisif de l’évolution du club. Le
« poids social » de ces acteurs n’est d’ailleurs présent dans aucun autre
des quatre clubs étudiés.
L’affaiblissement des résultats sportifs du club au cours de la saison
1997-98, notamment l’élimination en quart de finale de la Coupe
d’Europe, s’est d’ailleurs traduit par un renforcement de l’ancrage du
club dans la société locale et par un rappel à la loyauté-fidélité des membres. Et le limogeage de l’entraîneur australien n’aurait pas de signification particulière (tant il représente une pratique courante dans le monde
du sport professionnel), si la nomination de son successeur avait été
neutre. Or, la décision du président fut, quelques jours avant la fin de la
saison, de nommer le capitaine de l’équipe au poste de directeur sportif
(entraîneur). Et ce n’est pas un hasard si ce dernier est le joueur local le
plus populaire, seul à posséder son propre « fan club ». Autrement dit, le
remplacement de l’entraîneur australien par le capitaine local repose
toujours sur le principe de la réputation des individus, mais il fait basculer ce principe de reconnaissance de l’efficacité marchande à la tradition domestique. Cette décision est d’autant plus ambivalente au regard
des choix organisationnels antérieurs que ce joueur ne possédait aucune
expérience en matière d’entraînement. Le fait que le capitaine de
l’équipe première a été lui-même remplacé par « an old loyal club man »
incarnant la fidélité au club (290 matches au sein de cette association)
renforce cette logique communautaire.
Il y a donc bien là un « sacrifice » du processus de la rationalisation
au profit de la logique locale et communautaire qui se traduit par une
sorte de « dé-professionnalisation » de l’encadrement sportif et des procédures de recrutement des joueurs. La stratégie identitaire du club de
Leicester se construit donc sur un compromis plus ou moins stable entre
les exigences entrepreneuriales relatives au fonctionnement de l’élite et
le poids historique et social de la logique communautaire locale.
La rupture : le Northampton Rugby Football Club
L’évolution du Northampton Rugby Football Club illustre un cas
extrême de professionnalisation d’une organisation sportive. Il s’agit
d’une création ex nihilo d’une entreprise sportive à partir d’un projet
purement commercial. Ainsi, la fonction marketing se place au coeur du
développement du club.
L’histoire récente du club (1987-1997) montre comment la logique
marchande peut créer de toutes pièces la réussite sportive d’une organisation sportive. L’injection de ressources financières importantes permet en effet de recruter des joueurs dont les performances techniques
sont susceptibles de modifier totalement le classement du club. Alors
que Northampton termine dernier de la deuxième division lors de la saison 1987-88, le club devient champion de cette même division deux ans
plus tard et accède à la première division. Ce brusque renversement de
situation tient simplement au changement de politique qui s’opère au
sein du club à partir de 1988. On assiste en effet à une transformation
radicale de l’équipe dirigeante du club. Après un vote à l’assemblée
générale, l’équipe porteuse d’une éthique bénévole et amateur est remplacée par un groupe de dirigeants défendant les vertus du professionnalisme et du marché. Le financement du club est alors principalement
assuré par les ressources du sponsorisme.
Prolongeant la logique de recrutement de « stars », le club fait
appel, pour la saison 1990-91, au capitaine des All Black (Nouvelle
Zélande), équipe considérée comme la plus performante à l’époque.
Ceci permet à Northampton de se maintenir en bonne place dans la première division. Or, le départ de ce capitaine (1994) aboutit à une relégation en deuxième division pour la saison 1994-95. Cependant, dès la saison suivante, le club investit dans le débauchage de l’entraîneur de
l’équipe nationale d’Ecosse (qui devient directeur sportif à temps plein
et quitte son métier d’assureur) et de plusieurs joueurs internationaux
britanniques. En 1996, Northampton fait son retour en première division.
Mais la logique économique orientée sur le recrutement de vedettes
va de pair avec une mise en forme identitaire qui passe par la rationalisation générale de l’organisation sportive. Jusqu’en 1995-96, Northampton était sous statut associatif. L’analyse de son organigramme montre
que le club est peu spécialisé, qu’il existe peu de commissions ou de
comités spécifiques. En 1996, l’équipe dirigeante propose, en assemblée
générale, la transformation du club en société privée. Les 800 membres
présents (sur un total de 2 200) adoptent ce projet à la majorité. Northampton devient alors une limited company contrôlée par le premier
sponsor du club qui détient 51 % des actions (soit 12 millions de francs).
La construction d’un nouvel organigramme illustre la transformation du club en une forme entrepreneuriale. Il se décompose en deux
grandes structures : l’une professionnelle assumant la gestion du club et
l’autre, amateur, soumise à la première. La structure professionnelle
ainsi construite marque un triple processus, à savoir la centralisation
des décisions, la spécialisation des fonctions et la formalisation du règlement interne. Le club est alors dirigé par six personnes (centralisation)
dont les fonctions, les statuts et les rôles sont définis précisément à
l’intérieur de contrats spécifiques (formalisation).
Le plus remarquable dans cette transformation formelle de l’organisation, est l’apparition d’un service marketing (spécialisation) avec, à
sa tête, un manager commercial jouant un rôle central dans la gestion et
le développement du club. Le directeur administratif (chief executive)
quant à lui est responsable de la gestion des revenus du club et du bilan
financier de chaque département.
La rationalisation du club de Northampton passe également par un
processus d’économisation qui se traduit par une redéfinition des
modes de financement du club et transforme radicalement la logique
des relations sociales au sein de l’organisation sportive. Tout d’abord,
on assiste à une augmentation sensible des cotisations qui sont multipliées par deux en cinq ans (1993-1997) passant de 600 à 1200 francs.
D’autre part, le club met en place une politique tarifaire différenciée
créant trois grandes catégories de spectateurs : les virages (terrace ticket
bon marché) pour les ménages à faible pouvoir d’achat, les tribunes centrales pour les ménages à revenus plus élevés et les loges pour les entreprises (qui passent de 8 à 12). On assiste également à la création d’une
boutique de « merchandising » et à la segmentation du sponsorisme
(équipe, bar, match). Enfin, la création d’un Press Box est destinée aux
interviews des joueurs, des entraîneurs ou des dirigeants avec la presse.
Ces choix en matière de financement montrent clairement que
l’orientation relève quasi exclusivement de l’ordre marchand et que le
critère d’efficacité de l’organisation repose sur la maximisation des
« inputs » économiques. En fait, on peut résumer la politique de développement du club de Northampton à travers la logique économicomédiatique. Dans ce modèle, l’équipe première sert de vitrine et de
moteur du développement, elle remplit à la fois une fonction d’attraction et de traction. Comme le dit prosaïquement le directeur
administratif : « Manager un club équivaut à conduire un train, l’équipe
première est la locomotive et les sponsors, le public et la municipalité
sont les wagons. Plus la locomotive est forte, plus elle a de wagons »
[(9)].
Ces orientations entrepreneuriales prennent toute leur cohérence
dans la tentative de construire « de toutes pièces » une nouvelle identité
ou « culture organisationnelle » en une rupture avec les fondements
socioculturels et symboliques du club par la transformation des formes
de sociabilité. Ainsi, le repas annuel marquant la fin de la saison et traditionnellement réservé aux hommes est devenu mixte. Depuis, les dirigeants et les membres peuvent inviter leurs femmes dans un hôtel local
de quatre cents places. Au cours du repas, une vidéo présentant les
joueurs et leurs performances est censée favoriser l’interconnaissance,
comme si les technologies pouvaient remplacer le face-à-face. Cette stratégie de mise en scène conduit, paradoxalement, à un déni des fondements socioculturels et symbolique du club de rugby. La logique marketing à l’oeuvre tente de produire de la culture et du lien social au sein
de l’organisation sportive en organisant des évènements censés générer
un « esprit de famille ». Or, de tels événements marquent sûrement la
fin de la référence à « l’amitié virile » et à la division sexuelle de l’espace,
principes fondateurs de la sociabilité dans le monde du rugby.
Cependant, ce processus d’entrepreneurisation ne peut être mené à
son terme car la rupture avec le territoire et la culture locale ne peut être
complètement consommée. Northampton est en effet une ville industrielle (200 000 habitants) présentant une forte culture ouvrière et rugbystique et les dirigeants ne peuvent pas ne pas en tenir compte. Ainsi,
le principe de formation de l’équipe première repose sur l’idée de parité
entre joueurs locaux et joueurs extérieurs (stars mercenaires). D’autre
part, Northampton a mis en place un système de formation interne des
entraîneurs et organise des rencontres scolaires ou entre petits clubs de
la région. Le recrutement de joueurs locaux, comme la mise en place du
terrace ticket pour les spectateurs à faible pouvoir d’achat, pourrait donc
se lire comme une impossibilité de construire une identité entrepreneuriale « pure », c’est-à-dire délestée de toute référence à la culture et à
l’histoire locales.
Tout se passe donc comme si la mise en scène identitaire du club
hésitait encore entre la « modernité » (la structure « professionnelle ») et
la « tradition » (la dimension locale et socioculturelle) même si l’on peut
considérer que la dimension « traditionnelle » ne constitue qu’une identité de façade. Cela montre que la véritable rupture identitaire, en tout
cas celle qui passe par l’entrepreneurisation, ne va pas de soi, malgré la
force des contraintes économico-médiatiques auxquelles doivent faire
face les clubs de rugby.
Le processus de professionnalisation à l’oeuvre dans le rugby de l’élite
européenne brutalement accéléré à partir de la fin des années 1980, par
une logique économique et médiatique, ne peut se réduire à une adaptation mécanique des organisations aux caractéristiques de leur environnement. Il ne peut davantage se réduire à processus d’uniformisation des formes organisationnelles. Dans une perspective sociologique
attentive aux stratégies identitaires des dirigeants, aux caractéristiques
sociales du contexte et aux formes historiques prises par les clubs, nous
avons montré que la professionnalisation du rugby ne débouche pas sur
l’avènement-achèvement de formes organisationnelles entrepreneuriales. Autrement dit, l’analyse ne doit pas s’arrêter au niveau strictement
juridique des transformations en cours. Dans ce cas, on validerait un
processus d’
entrepreneurisation puisque la plupart des clubs français et
britanniques est, aujourd’hui, régi par le statut de société anonyme. Or,
à y regarder de plus près, les clubs de rugby « ne sont pas des entreprises comme les autres ». En ce sens, le cas de Northampton qui illustre un
processus d’
entrepreneurisation dans le fonctionnement d’un club de
rugby de l’élite peut être analysé non seulement comme un cas limite,
mais encore comme un cas se situant en deçà de la pure logique marchande parce qu’il reste dépendant, malgré lui, d’un territoire et d’une
culture locale
[(10)].
D’autre part, la typologie des stratégies identitaires que nous avons
esquissée montre que, malgré les contraintes de la professionnalisation
de l’élite du rugby européen, on n’assiste pas à l’uniformisation des formes culturelles et organisationnelles de ces clubs. La rupture identitaire,
c’est-à-dire le passage d’une logique associative à une logique entrepreneuriale (Northampton) est loin d’être systématique. Le cas du club
d’Heriot montre même que la présence des caractéristiques structurelles
du professionnalisme peut aller de pair avec le maintien d’une identité
« aristocratique ». Entre la continuité et la rupture identitaires, nous
avons pu montrer l’existence de stratégies alternatives en termes de
compromis (Leicester), voire de blocage (Grenoble). Les acteurs du
développement du club ont donc la possibilité de jouer sur le sens des
combinaisons structurelles « objectives » pour (re)définir l’identité de
l’organisation.
La variabilité des « réponses » identitaires au processus de professionnalisation tient certainement à la fois à l’histoire culturelle du club,
aux profils de ses dirigeants et aux relations qu’il entretient avec ses
environnements économiques, politiques, sportifs et sociaux. C’est cette
configuration qui permet de comprendre la diversité des arrangements
organisationnels et la variabilité de leurs significations culturelles et
identitaires. On peut cependant s’interroger pour savoir s’il s’agit d’une
étape dans un processus en cours ou considérer que le sport, pour conserver son pouvoir attractif, doit maintenir, à un degré d’instrumentalisation variable, un lien avec la tradition qui l’enracine dans les identités
locales ou, plus largement, dans la culture comme « manière de vivre
ensemble ».
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[(1)]
Université Claude Bernard Lyon I.
[(2)]
La notion d’élite est privilégiée ici vis-à-vis de la notion de sport de haut niveau. Par
l’usage de cette notion, il s’agit de souligner les dimensions économico-médiatiques (professionnelle et spectaculaire) du sport qui ne sont pas présentes dans l’ensemble des sports de
haut niveau.
[(3)]
Il ne s’agit pas simplement, comme le font Heikkala et Koski (1998), de montrer que,
dans la réalité, les organisations sportives contemporaines présentent des formes qui combinent dimensions associatives et dimensions entrepreneuriales. Dans cette perspective, on ne
fait que décrire le degré d’impureté de la réalité vis-à-vis des idéaltypes et l’on débouche sur
la description de formes intermédiaires qui n’enrichit pas la construction idéaltypique. Ce
genre d’approche permet néanmoins de rendre compte de « l’inachèvement » du professionnalisme dans les organisations sportives, en tout cas si l’on considère que la professionnalisation est synonyme d’entrepreneurisation.
[(4)]
En ce sens, nous nous inspirons de la notion de stratégies identitaires développée en
France par Camilleri
et al. (1990) et Roulleau-Berger (1992). Cette approche à pour objet
l’analyse des processus identitaires dans des contextes problématiques, c’est-à-dire menaçant l’identité originelle des groupes sociaux (Chantelat, 2001).
[(5)]
Cependant, l’identité d’une organisation ne se confond pas systématiquement avec sa
culture ; elle n’est pas aussi permanente car l’expression ou la revendication identitaire se
produit généralement dans des contextes qui menacent l’existence du groupe. En ce sens, il
s’agit non seulement d’une identité « pour soi », mais « pour autrui » qui se construit, en
partie, contre autrui (Dubar, 1991 ; Cuche, 1997).
[(6)]
Voir plus bas le cas du club d’Heriot.
[(7)]
Voir plus bas le cas du club de Northampton.
[(8)]
Cette conception du changement identitaire ne se confond donc pas avec une vision évolutionniste qui identifierait une série d’étapes suivies inéluctablement par les organisations
sportives. La continuité et la rupture identitaire ne constituent pas les points opposés d’un
continuum entre lesquels existerait une phase transitoire de crise plus ou moins longue.
[(9)]
Interview du 21 mai 1996.
[(10)]
Dans le domaine du football professionnel, certains clubs européens, au nom de la
liberté d’établissement des entreprises au sein de l’Europe, ont tenté, tout en gardant le nom
de leur ville d’origine, de se délocaliser en raison des « coûts de production » favorables (Le
Monde du 27/10/98). Pourtant, cette logique se heurte très largement à la résistance des
supporters en France ou en Angleterre qui revendiquent un usage « partisan » du stade et
défendent le maintien du derby (Le Monde du 21/09/98).